Les âmes fragmentées
Chapitre 18
Une bonne surprise m’attend au foyer : Duma. En le voyant, je saute de joie. Il s’avère que lui aussi est motivé par des raisons égoïstes pour nous aider. Il vient de se faire virer.
Les ressources humaines d’Arescience l’ont convoqué afin de lui annoncer son licenciement pour motif économique. La prime de départ volontaire est ridicule, Duma aura à peine deux ou trois mois devant lui avant d’être incapable de payer la maison de retraite de sa mère. En attendant de retrouver un poste de psycho-doc, il veut me filer un coup de main.
— Il s’agit bien de réhabiliter le docteur Beckett, c’est ça ? Tout ce qui peut emmerder la direction du labo, ça me va.
Duma, sans doute l’un des plus doués dans sa partie, a vite compris ce que je cherchais. Il nous assigne des rôles précis afin de nous faire gagner du temps. Lui trie et isole les souvenirs-racines à une vitesse folle. Il se débarrasse des déchets, échos, bribes de souvenirs en les copiant sur des sphères dédiées, pour que je puisse plus tard les réintégrer dans mon cerveau. Ensuite, je dois l’aider à situer chacun de mes souvenirs-racines sur une frise chronologique de ma vie épinglée au mur. De son côté, Rémi doit remplir une série de mots-clés et de dates, attribuer un code qui permettra de créer une sorte de bibliothèque de ma mémoire. En deux semaines, nous avons déjà réduit considérablement notre champ de recherche et la pile virtuelle de souvenirs à dérusher diminue.
Le week-end, Duma part rendre visite à sa mère atteinte d’Alzheimer. Rémi est silencieuse. Elle n’a quasiment pas dormi depuis notre arrivée au foyer. Elle passe ses nuits devant l’écran et la lumière bleue s’imprime sur son visage de plus en plus pâle. Se cacher ici l’épuise. Elle doit encaisser les témoignages des femmes qu’elle croise à la grande table commune du réfectoire mais aussi ce voyage dans ma tête. Chaque jour, elle plonge un peu plus profondément dans des souvenirs de ma vie dont elle était absente. Ceux de mon enfance où elle me découvre renfermée sur moi-même, incapable de créer des liens avec les gamins de mon âge qui ne cessent de me rappeler que je ne fais pas partie de leur monde. Je n’ai pas le droit de jouer à leurs jeux, de rire à leurs blagues ni de les suivre dans leurs conneries. Ce n’est pas mieux au début de mon adolescence où, toujours aussi inadaptée, je rejette les jeunes qui m’entourent.
Un soir au lit, je l’entends sangloter.
— J’ai l’impression que tu es une autre personne quand je vois tes souvenirs. Je ne te reconnais pas.
— Si je voyais ce qui se passe dans ta tête, moi aussi j’aurais du mal à te reconnaître.
— Tu as sans doute raison.
— Fais une pause. Va marcher, lis un bouquin, aide Charly à l’accueil. On peut continuer tous les deux, Duma et moi. Pour lui, c’est juste un job.
— Non. Je veux que tout ça se termine rapidement pour retourner à notre vie.
Ça dure deux mois. Duma nous initie à la psycho-documentation. Manipuler des souvenirs n’a rien à voir avec ouvrir des fichiers sur un ordinateur. Ils sont aussi évanescents que dans notre tête, pas moyen de leur appliquer un logiciel de reconnaissance vocale ou visuelle. Arescience a dépensé des millions en recherche et développement pour tester sans succès des techniques informatiques, mais rien ne fonctionne avec autant de précision que la sensibilité humaine. D’où l’importance de son poste et c’est mauvais signe si on commence à virer des gens comme lui.
Les souvenirs se dérobent aux outils. Il faut les lire et les regarder pour savoir ce qu’il y a à l’intérieur. De la même façon que prononcer dans sa tête un prénom ne fera pas revenir instantanément l’intégralité des souvenirs dans lesquels nous l’avons dit, je n’ai aucun espoir de retrouver la mention de Leïla autrement qu’en ouvrant le bon nuage mémoriel.
Duma est un artiste. Il oublie notre présence et passe son temps debout, à agiter les bras pour attraper l’hologramme d’un souvenir, le faire passer derrière lui, en agrandir un autre puis le réduire, démarrer la lecture d’un troisième, mettre en pause, revenir en arrière, passer en accéléré. C’est un ballet ; le regarder me fascine.
Les souvenirs ne sont pas classés selon une chronologie linéaire. Si la mémoire est un alphabet, les lettres qui la composent sont rangées selon une logique qui nous échappe : A DU F J M BQ AX BC P AHY LK J SD Y A LD FC, etc. Nous nous efforçons donc de rétablir le bon ordre. Chaque lettre a une couleur, un son, une tonalité, une texture. Duma excelle à déceler l’identité des groupes de souvenirs pour les assembler sans même les visionner. Nous avons ainsi reconstitué la majeure partie de mon enfance et le début de mon histoire avec Beckett.
Mon ami a vite identifié un gros bloc dans lequel je veux éviter de me plonger : celui de ma grossesse et du deuil qui a suivi l’accouchement. Violet, vert, liquide, glauque, rugueux, gluant, aigre, glaire, vomi, aigu, embrumé. Duma m’a demandé de lui détailler les événements qui pourraient figurer dans cette période. J’ai dû raconter tout ce qui m’est revenu en mémoire depuis mon passage dans la machine de reconstruction du commissariat. Il a noté consciencieusement ce que je lui disais sur des fiches qu’il a punaisées tout autour de sa machine de dérush et il grave les souvenirs liés à Héloïse sur une sphère dédiée.
Deux fois, Duma isole un souvenir et me le montre : les patients ont dénoncé des personnes connues, dont on peut voir le visage au moment de l’extraction. Duma a l’œil. Ce n’est pas la première fois qu’il trouve des célébrités dans des mémoires. Chez Arescience, sa direction lui a demandé à plusieurs reprises de censurer des souvenirs avant de rendre les sphères accessibles à la mémothèque. Sur le premier souvenir, on voit distinctement un influenceur anti-contraception frapper et humilier sa fille qui a amorcé un parcours de changement de sexe. Sur le second, un député Terre Social baisse son pantalon devant un jeune militant.
— Quelle hypocrisie ! On veut voir des filmémoires mais quand on montre des vérités qui dérangent, y a plus personne pour assumer.
— Je comprends que Beckett ait eu envie de faire justice.
— Il s’y est pris comme un pied. S’il avait dévoilé ces souvenirs au public, ton commissaire n’aurait rien pu faire contre lui.
Je demande à Duma de garder les extraits sur une sphère à part, au cas où j’en aurais besoin.
Puis le moment arrive où il me réveille tard dans la nuit pour m’annoncer en chuchotant : « J’ai trouvé. » Il a isolé le souvenir de ma première rencontre avec Leïla, quand elle me raconte les faits. Il s’accroche à ce fil rouge pour dérouler l’écheveau, déterrant peu à peu d’autres souvenirs liés à Leïla. Celui où je boucle des extraits de sa mémoire non traumatique pour remplacer ceux que nous allons extraire. Celui où Beckett lui insère les fines aiguilles de la machine dans la tête et où je découvre les images de la mort de sa mère.
Sur la plupart des souvenirs, le visage du commissaire-meurtrier est en contre-plongée, déformé, monstrueux. Il semble sortir d’un film d’horreur. Nous finissons néanmoins par trouver une image nette et reconnaissable de Kaneko, d’autant plus dérangeante qu’elle a été multipliée une dizaine de fois dans le cerveau de Leïla, comme un écho. Le commissaire est agenouillé avec sa sœur bébé dans les bras et il s’adresse à elle : « Ta maman est morte, je vais m’occuper de vous. »
Au matin, quand elle se réveille, j’annonce la bonne nouvelle à Rémi : ça y est, nous avons les souvenirs incriminants, il faut maintenant que je trouve un moyen de convaincre Leïla de porter plainte.
Quand je sonne à sa porte, ce n’est pas elle qui m’ouvre mais sa sœur, que je reconnais grâce aux photos trouvées sur les réseaux sociaux. Quand je lui dis : « Je viens pour parler de votre père à Leïla », elle me laisse entrer sans un mot et m’accompagne dans la cuisine où sa sœur est debout devant une casserole fumante, une cuillère en bois à la main, les yeux dans le vide.
— C’est Veronica Mora, nous nous sommes vues il y a quelques semaines. Au sujet de votre père adoptif.
Elle sursaute et lance un regard de reproche à sa sœur restée derrière moi.
— J’ai retrouvé les images de notre rencontre, où vous m’expliquez ce qui s’est passé dans votre enfance. Ainsi que de vos souvenirs de cette époque. On a tout ce qu’il faut pour prouver sa culpabilité.
— Je vous ai déjà dit que je ne me rappelais rien.
— Mais moi je me rappelle.
— Tais-toi, Yasmine.
Sa sœur s’approche.
— À quoi ça sert de nier ? Tu ne peux pas continuer à vivre dans cet état.
— Tu étais un bébé, tu ne peux pas te rappeler.
— Je me rappelle que tu pleurais toutes les nuits quand j’étais petite. Tu m’as protégée. Aujourd’hui, je veux faire la même chose pour toi.
Elle se tourne vers moi :
— Madame, montrez-lui les images.
— Non, c’est trop violent. On ne peut pas revoir ses propres souvenirs traumatiques. Votre sœur risquerait de sombrer. Mais je livrerai les rushs à son avocat et ça devrait suffire à faire condamner votre père.
— Vous ne pouvez pas porter plainte à sa place ?
— C’est elle le témoin oculaire, ça n’aurait pas le même impact.
Leïla murmure :
— J’ai trop peur de lui.
— Après ça, tu ne seras plus jamais obligée de le voir.
— Il me dégoûte. Ça me tord les tripes quand j’entends sa voix ou qu’il me prend dans ses bras. Je n’en peux plus.
Elle hésite. Je lui propose d’appeler un avocat. Il prendra les choses en main, elle n’aura plus qu’à se laisser porter. C’est la première étape d’une longue route de guérison. Est-ce que j’y crois moi-même ? Suis-je persuadée qu’elle s’en remettra un jour ? Pas vraiment. Elle vivra avec un poids dans le ventre, elle continuera à faire des cauchemars. Mais, avec un peu de chance, elle pourra aller creuser au fond, tout au fond de sa douleur, pour trouver quoi faire de sa vie. S’engager, aider d’autres victimes, peindre, chanter, que sais-je. Yasmine me promet de convaincre sa sœur alors que je suis sur le pas de la porte, prête à partir.
— Laissez-nous un peu de temps.
— Prenez le temps qu’il faut.
En sortant, mon cœur s’arrête quand je reconnais, sur le trottoir d’en face, le flic qui surveillait mon appartement. En plein jour, au beau milieu de la rue, que peut-il me faire ? Il traverse et se plante devant moi, avant de me tendre une enveloppe.
— Si tu continues, elle retourne à la rue.
Avant que j’aie pu répondre, il a tourné les talons et s’est éloigné. À l’intérieur de l’enveloppe, des photos de ma mère dans sa maison, prises depuis la fenêtre. Ils la surveillent. Ordures. Ils ont sans doute le pouvoir de l’expulser mais ils ne feront rien tant qu’ils espèrent me tenir avec leur menace. Je ne peux pas prévenir ma mère mais je sais ce qu’elle me dirait : « On les emmerde, ces connards. Te laisse pas intimider. »
Je fais un long détour pour rentrer au foyer et tous les dix pas je jette un œil en arrière. Aucune trace du policier. Je me sens étrangement sereine. J’ai un projet. Je veux réaliser un film, sans doute le dernier, pour aider nos anciens patients à guérir de leurs traumatismes. Je veux leur dire qu’il faut se rappeler. Que ça fait aussi partie d’eux, qu’ils le veuillent ou non. Qu’au fond du tas de merde, ils trouveront une perle. Une leçon, un rayon de lumière, une raison de continuer. Je vais leur raconter la vérité et leur permettre de comprendre la cause de leur infinie mélancolie.
S’ils sont d’accord, j’utiliserai ma mémoire et ce qu’elle contient de la leur pour monter un filmémoire qui dira notre histoire. Ce qui implique de ne pas réintégrer mes souvenirs dans mon cerveau. Je sais ce que je risque : âme fractionnée, demi-conscience, identité en lambeaux. Mais je suis en paix avec ça.
Je monte l’escalier quatre à quatre, je veux parler de mon idée à Rémi. J’ai l’impression d’avoir avalé une grande bouffée d’air frais. Je me sens ivre. Je veux vivre, créer, faire l’amour et danser sous la pluie. Je franchis les portes du studio en trombe en criant la bonne nouvelle :
— Rémi, je vais faire un film !
Elle n’est plus là. Duma est debout, une lettre à la main. Il pose une main sur mon épaule et me tend l’enveloppe.
— Elle vient de partir, elle m’a laissé ça pour toi. Quand j’ai voulu l’arracher à l’écran, elle en avait déjà trop vu.
Derrière Duma, je vois l’écran de dérush et l’image figée d’Héloïse, avec ses fines lèvres bleues, morte. J’ai un trou noir avant de comprendre : Rémi a lu la sphère interdite. L’accouchement, le bébé, la mort. La cause de notre infinie mélancolie.
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