Les âmes fragmentées
Chapitre 5
Je suis entrée sans frapper, elle ne ferme jamais la porte à clé.
— Vero ? Je finis ma méditation, j’arrive !
Je fais bouillir de l’eau pour la théière en fonte à moitié vide. Je me répète une dernière fois les questions que je lui poserai. Je ne veux pas la brusquer, ni lui demander de but en blanc si elle connaît Beckett ou si elle sait que j’ai couché avec lui. Si je suis agressive, elle risque de se braquer. Mais j’ai du mal à réprimer ma colère. Ces dernières années, quand je viens la voir, tout m’irrite et je lutte pour ne pas m’énerver. Je ne comprends pas ce qui me met en rogne. On avait moins de mal à communiquer, avant. Avant quoi ? Mon accident, mon amnésie ?
— Je suis un nouveau programme de méditation : « Vingt et un jours pour changer de paradigme ». On déprogramme les mauvaises croyances qui nous pourrissent la vie. Tu médites, toi ? Ça te ferait du bien.
— Tu sais très bien que je ne médite pas, maman. C’est une perte de temps.
— Parce que tu as mieux à faire ? Je croyais que ton boulot ne t’intéressait plus.
Il faut que je change de sujet. Je ne suis pas venue me chamailler sur les sujets habituels.
— Je dois te parler d’un truc.
Elle s’assoit à la table de la cuisine. Elle porte un legging et un grand tee-shirt blancs, un foulard rose noué en turban sur les cheveux et elle s’est maquillée. Pour méditer. Elle plante ses grands yeux bleus dans les miens et me regarde intensément en portant une tasse fumante à ses lèvres.
— Je crois que je suis amnésique.
Elle a cligné des yeux très rapidement.
— C’est-à-dire ?
— J’ai oublié des événements qui me sont arrivés.
Maman pose sa tasse sans avoir bu.
— Quel genre d’événements ? Comment peux-tu savoir que tu les as vécus si tu les as oubliés ?
— On m’a raconté des choses que je ne me rappelle pas.
Elle ne répond rien pendant quelques secondes. Un silence trop long.
— Qui t’a raconté ?
— Peu importe, non ? Ce n’est pas la question. Est-ce que les médecins ont évoqué une amnésie après mon accident de vélo ?
— J’en sais rien, moi. Il ne me semble pas. Tu as consulté quelqu’un ?
Je la regarde et elle baisse les yeux.
— Toi, tu ne sais rien ?
À ce stade, elle ne peut plus mentir. Maman m’a toujours dit qu’il ne fallait pas mentir, sauf pour protéger quelqu’un. Elle m’a aussi dit que quand on ne voulait pas savoir quelque chose, on n’avait qu’à pas demander. J’ai toujours appliqué ses conseils et je pose rarement des questions.
Elle pèse le pour et le contre. Le temps d’avaler une longue gorgée de thé et de reposer lentement la tasse sur la table. Le temps de me laisser faire un pas en arrière. Mais je me tais et j’attends.
— Si, je sais des choses. Jusqu’ici je n’ai pas jugé bon de t’en parler parce que tu n’avais pas l’air de t’en rendre compte ou de mal le vivre. Mais j’imagine que si tu veux savoir, je n’ai pas le droit de t’en empêcher.
— Comment tu as pu imaginer que je pouvais bien vivre en étant amnésique ?
— C’est de l’histoire ancienne, Vero, je ne vois vraiment pas ce que ça change. Il y a plein d’enfants qui ne se rappellent pas ce qui s’est passé quand ils étaient tout petits.
Pourquoi me parler de mon enfance alors que je viens d’évoquer Beckett ? Je fais un effort pour me taire. Plus le silence sera long, plus elle sera tentée de le combler. Je n’ai pas besoin d’attendre longtemps.
— Par qui tu l’as appris ? Charly ? Je lui avais pourtant dit de tenir sa langue.
— C’est qui Charly ?
— Ah merde ! Je pensais que c’était elle qui t’avait lâché le morceau. Elle est tellement triste que tu l’aies oubliée. Charly, c’est elle qui m’a aidée à trouver un foyer après ta naissance. Une nana super, elle a aidé plein de femmes comme moi. Tu veux savoir quoi, Vero ?
— Tout ! Je veux tout savoir, maman.
— Toi, avec ta manie de creuser… Tu as tout ce qu’il te faut dans tes films, ça te sert à quoi de ressasser le passé ?
— Mes films ? De quoi tu parles ?
— De tes films ! Ils sont remplis de souvenirs, tes films. J’ai toujours détesté que tu racontes notre vie à tout le monde. Elle était déjà pas facile, alors me mettre le nez dedans et étaler la misère humaine sur les tapis rouges, j’ai toujours trouvé ça… humiliant, voilà. Je n’avais pas envie de me souvenir, moi.
— Mais quels souvenirs ? Mes films, je les fais avec les mémoires des gens que je ne connais pas.
— Je sais ça. Mais tu t’es débrouillée pour aller pêcher des extraits qui ressemblaient à ce qu’on a vécu. Le nombre de fois où on s’est engueulées à cause de tes films. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens se sont pâmés devant. C’est bien un truc d’intello, de crier au génie en regardant les plus démunis d’un fauteuil de cinéma.
— Tu peux pas dire ça. Mes films ont fait de moi qui je suis aujourd’hui. Sans eux, je ne serais rien. D’ailleurs je ne suis déjà plus rien parce que je n’ai pas eu une seule bonne idée depuis mon accident de vélo.
— Voilà exactement pourquoi je ne t’ai rien dit. Parce que si tu avais raconté une histoire de plus, je t’aurais reniée !
Je me suis levée et elle aussi, on agrippe la table comme deux furies et pendant un instant j’hésite à lui jeter ma tasse de thé à la figure. Mais elle s’est rassise, a retiré le foulard d’un geste rageur, il a glissé sur le côté de sa tête et ses cheveux en sont sortis en pagaille. De longs cheveux bruns épais dont une mèche s’est collée sur sa bouche rouge. Quand elle l’écarte, je vois ses lèvres trembler. Elle ne me regarde plus, elle s’accroche à la tasse à deux mains et elle recommence à parler d’une voix blanche.
— Quand j’avais ton âge, j’étais sans domicile. Une des pauvres dont tu parles dans tes films. Ton père s’était barré avec le peu d’argent que j’avais. Payer le loyer était devenu impossible. Et comme je n’avais pas de boulot avec toutes les conneries qu’il m’a fait faire, je me suis retrouvée à la rue. Le jour où je lui ai appris que j’étais enceinte. Il y a des mecs qui auraient tué pour que leur nana attende un enfant. Mais lui, il m’a plantée là, avec toi dans le bide, sans se retourner. Fais pas cette tête, tu savais bien que c’était pas un saint, ton père. Je ne lui en veux pas, c’est sans doute mieux pour nous qu’il se soit cassé. Au moins il ne me coûtait plus rien et puis j’ai arrêté l’ayahuasca, le LSD, les voyages dans le monde des esprits. Je savais que ce n’était pas bon pour toi. Mais on était à la rue, Vero, et c’est pas vraiment l’endroit rêvé pour accoucher. Il y avait des gens sympas, d’autres femmes qui m’aidaient pour trouver à manger, qui m’ont appris des combines, indiqué des endroits où je pouvais dormir sans me faire emmerder. Mais il y avait surtout quatre-vingt-dix pour cent d’enfoirés. C’est loin maintenant. Tout ce que je peux te dire, c’est que ça ne m’a pas donné confiance dans les hommes. Heureusement, j’ai toujours su comment leur parler.
Elle se tait un moment, le regard perdu derrière moi.
Quand elle reprend, c’est pour m’expliquer que les choses se sont simplifiées quand sa grossesse est devenue visible. Surtout que les bébés commençaient à se faire rares ; ça imposait une sorte de respect. Et puis le Samu social l’avait repérée. Elle pouvait aller prendre une douche sans faire la queue, elle avait toujours une place, la nuit, dans le centre d’accueil pour femmes. Et le droit à des visites gratuites chez une gynécologue. Plus tard, l’assistante sociale ferait en sorte de lui trouver un travail pour qu’elle puisse payer tout ce dont j’avais besoin et un endroit où vivre toutes les deux. Ma mère avait eu l’impression de voir le bout du tunnel, grâce à moi.
Pendant qu’elle parle, des flashs défilent dans ma tête. Des images de mes films. Ces mots, je les ai entendus des centaines de fois dans la bouche de toutes celles dont j’ai dérushé les souvenirs. Je me suis concentrée sur les mémoires de plusieurs femmes mortes dans des circonstances diverses, mais qui avaient toutes un point commun : elles avaient été enceintes et sans-abri. J’étais persuadée que ces histoires étaient venues à moi toutes seules. C’est maintenant que le lien s’établit entre mes films et notre vie.
— C’est Charly qui m’a alertée. C’était une bénévole, trans assignée homme à la naissance, qui bossait pour le Samu le jour et donnait des spectacles dans une boîte la nuit. Elle m’a parlé de femmes qui avaient accouché mais dont le bébé avait disparu.
Ces femmes étaient « accompagnées » et encouragées à abandonner leur enfant pour lui donner une vie meilleure, je le sais grâce à mes films. Ma mère l’a vite compris, elle a préféré disparaître des radars du Samu. Elle a cessé d’aller dormir au foyer et cherché une place dans la rue. Elle rendait service à des chefs de bande en faisant la manche pour eux, en échange ils la protégeaient pendant la nuit. À la fin de sa grossesse, elle s’est mise en quête d’un endroit plus sûr et de gens susceptibles de l’aider le jour de ma naissance.
Sa voix tremble. Maman se tait. Elle a les yeux pleins de larmes. J’imagine que son cerveau est en train de former un nuage de liens entre ce qu’elle me raconte et ce qu’elle a vécu. Des images traumatisantes qui se fraient un chemin entre les neurones, se superposent, s’accumulent. Il y a des mots qui, une fois prononcés, tirent des fils rouges et vous guident dans des labyrinthes d’images, de sons et de sensations tenaces qu’on croyait avoir oubliés. D’autant plus nets que ce sont des souvenirs peu sollicités. Les mots ont ce pouvoir de résurrection du passé et je vois derrière les yeux de ma mère passer des ombres qu’elle n’avait pas l’intention de libérer.
Ensuite, Ava a été accueillie dans un camp de femmes sous une sortie du boulevard périphérique, bien cachée et facile à protéger des voleurs. Le butin de la journée, qu’il s’agisse de manche ou de larcins, était mis en commun. Chaque tente du camp répondait à un besoin : nourriture, hygiène, vêtements, toilettes… et une enfilade de tentes pour dormir. Tout au fond, dans la plus grande, il y avait une salle d’accouchement improvisée avec un matelas, des caisses pour surélever les pieds, des ballons, des bassines, des bandages, des torchons, des bougies.
— J’avais peur. Peur d’avoir mal, que tu meures ou que je meure. Quand je suis entrée pour la première fois dans cette tente, j’ai cru que j’allais vomir. Ça puait la pisse et le sang séché. J’ai hésité à retourner voir la gynéco au foyer et à t’abandonner. C’est Charly qui m’a convaincue de tenir bon. Une femme m’a accueillie. Elle avait été infirmière dans une autre vie. Elle était tombée malade pendant une pandémie et traînait des séquelles handicapantes. Ce qui lui avait valu de perdre son boulot, son logement, les aides. Elle m’a promis de me tenir la main le jour de l’accouchement. Je me suis dit tant de femmes l’ont fait, alors pourquoi pas moi ?
Le 23 décembre, il faisait un froid de chien. Des centaines de voitures passaient dans un bruit de tonnerre, le coffre plein de cadeaux, avec des gens qui allaient rejoindre leurs proches pour les fêtes. L’infirmière avait dégotté une bouteille de vodka bon marché. Elle en avait servi un grand verre à Ava dès les premières contractions. Le reste c’était pour désinfecter. Le travail avait duré bien au-delà de la nuit. L’infirmière et la parturiente avaient fini bourrées et c’est Charly qui avait dû me tirer par les épaules pour m’aider à sortir.
— Je ne me suis jamais sentie aussi puissante que dans cette tente, à côté de Charly qui sanglotait comme une gamine en te regardant et en répétant : « On l’a fait, on l’a fait ! » comme si c’était elle qui venait de t’expulser de ses entrailles. Après ta naissance, tout le reste, tout ce qui était insurmontable, est devenu… faisable. Pas simple, mais faisable.
C’est en la voyant pleurer que je me rends compte que je pleure aussi.
— Pourquoi tu me racontes ça maintenant, maman ?
— J’ai l’impression que tu te débats avec ta vie, que tu n’es pas heureuse. Ma psy m’a dit que tu ne pouvais pas te reconstruire si tu ne savais pas d’où tu venais. Elle m’a conseillé de te raconter tout ça. Alors puisque tu m’as demandé ce que je savais, j’ai pensé que c’était le moment.
— Il s’est passé quoi, après ?
— Je t’ai appelée Veronica. Vero, ça sonnait comme « vérité », j’aimais bien. Pendant quelques mois, j’ai continué à me cacher des services sociaux parce que j’avais toujours peur qu’on te prenne. Je suis restée un moment avec l’infirmière, puis, dès que tu as été assez forte, elle m’a dit qu’il fallait que je laisse ma place. J’ai fait le tour de mes contacts et eu la chance d’être acceptée pour chanter dans le métro. La plupart des gens ne remarquaient même pas que j’avais un bébé caché sous mon manteau et toi tu dormais, bercée par ma voix et par le mouvement du train. Un peu avant ton premier anniversaire, j’ai décidé de retourner voir le Samu social. Charly m’a assurée que je pourrais te garder, maintenant que tu étais grande. On m’a donné des rendez-vous avec des assistantes sociales pour m’aider à la réinsertion. Charly m’a dégotté des plans pour chanter dans les boîtes où elle travaillait. C’est comme ça que j’ai remonté la pente. J’ai décidé de ne pas te mettre à l’école pour que tu ne sois pas obligée d’expliquer où tu vivais. Tu ne possédais quasiment rien mais tu ne t’ennuyais jamais. Tu te racontais des histoires et tu me posais des questions sur tout et n’importe quoi. On passait des heures à discuter toutes les deux. J’étais fière d’avoir réussi à nous amener là, seule, avec ma volonté et le peu de choses que j’avais apprises à l’école. Tu as su lire très vite et tu passais des heures plongée dans des bouquins. Ensuite, tu m’expliquais ce que tu avais retenu et j’ai compris que tu allais m’apprendre bien plus de choses que je ne le faisais, moi. Mon seul but, c’était de mettre à nouveau un toit sur nos têtes. J’ai pris tous les boulots qui passaient, j’ai économisé plus d’argent que je n’en dépensais, jusqu’au jour où un banquier a accepté de me prêter de quoi acheter notre maison. Celle-ci. Tu avais huit ans. Tu ne te rappelles pas, vraiment ?
— Non. Je me rappelle qu’on a emménagé dans cette maison, mais je n’ai aucun souvenir de ce qui précède.
Ça fait écho au fond de moi. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, tu vois je n’ai pas oublié, les feuilles mortes se ramassent à la pelle…
— Le jour où j’ai acheté cette maison, c’était le plus beau jour de nos vies. J’ai plus jamais eu besoin de faire la pute.
Ça lui a échappé comme une fausse note. La seconde d’après, elle me sourit. Ses yeux sont toujours mouillés, mais je sais que le nuage de souvenirs a changé de couleur dans sa tête. Il doit avoir pris les teintes éclatantes des murs de notre maison. Je continue :
— Et après ?
— Comment ça après ? Tu ne te rappelles pas ? Ton adolescence, la fac ?
— Si, enfin je crois, mais… Après, quand j’avais vingt-quatre, vingt-cinq ans ? Beckett ? Tu ne sais rien sur Beckett ?
Maman soupire. Elle se prend la tête dans les mains et masse ses tempes.
— Comment tu te souviens de Beckett ?
J’en ai marre des mystères. Je déballe tout.
— J’ai eu accès à des souvenirs de Beckett. Je suis dedans.
— Vous avez eu une histoire, chérie. Je ne suis pas au courant de tout mais oui, vous êtes sortis ensemble deux ou trois ans.
— Pourquoi tu n’as rien dit ?
— Parce que je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie. Parce que tu avais l’air bien plus heureuse avec Rémi. Et quand le scandale a éclaté, je n’allais pas te remettre ça en tête. Je ne voulais pas qu’on imagine que tu avais quelque chose à voir avec ce qu’il a fait.
— Qui est au courant à part toi ?
— Vous ne parliez pas trop de votre relation. Vous n’aviez pas envie que les gens d’Arescience sachent. Tu disais que ce serait mauvais pour sa carrière.
— Rémi, elle sait ?
— Pourquoi tu ne lui demandes pas ?
— Elle déteste Beckett.
— Vero, est-ce que tu penses que c’est une bonne idée de creuser ? Et puis, de toute façon, ça change quoi, il vient de mourir… Il n’y a rien de bon là-dedans.
— Je croyais qu’il fallait tout me dire pour que je puisse me reconstruire.
— Si je savais quelque chose d’important, je te le dirais.
Elle se tait et soutient mon regard.
— Je suis allée parler à son assistante. Elle me connaît alors que je ne me souviens pas d’elle. Je veux aussi contacter l’inspecteur qui l’a arrêté, pour en savoir plus sur Beckett.
— Tu plaisantes ? Pour qu’il te soupçonne de complicité ?
— Je ne vais rien lui dire, juste fouiner ! Je prétexterai un film sur Arescience.
— Je ne sais pas ce que tu cherches, Vero, mais je pense que tu ne devrais pas prendre ce risque.
— Tu ne m’aideras pas ?
Ça y est, elle s’est refermée comme un coquillage. Elle se lève pour laver les tasses en me tournant le dos. Quelques minutes plus tôt, on pleurait presque dans les bras l’une de l’autre. Ma mère est un mystère pour moi. Même si j’ai l’impression qu’elle ne me dit pas tout, j’abandonne. Je me lève et pose ma main sur son épaule. J’ai une dernière question à lui poser avant de partir.
— Tu diras à Charly que j’aimerais bien la rencontrer ?
Sans me faire face, maman pose sa main sur la mienne. Je laisse un baiser sur ses cheveux, dans des effluves d’huiles essentielles et d’amande douce, et je sors de la cuisine.
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