Les Disparus
2 Le son du sang de ton frère........................................... 154
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Et pourtant la perte de cette ligne ne semble pas ennuyer Rachi outre mesure ; ou du moins a-t-il une explication également convaincante sous la main — même si son explication est plus psychologique que mécanique. Son commentaire sur la demi-phrase que nous traduisons par « Et Caïn dit à son frère Abel » se développe de la façon suivante : « Il est entré avec lui dans des mots de querelle et avec l'intention de trouver un prétexte contre lui, pour le tuer. » Pour Rachi, il est tout à fait clair que les mots prononcés par Caïn n'ont aucune importance matérielle, puisqu'ils sont faux, un simple prétexte ; le commentaire indique ici que Rachi sait bien que, entre frères, il existe des forces très sombres qui rôdent et n'ont besoin que de la plus simple excuse pour remonter à la surface et exploser dans la violence. Ce qui est intéressant, ce sont ces forces, pas le prétexte.
LA MAISON D'OLGA, la belle-sœur de Maria, n'était plus très loin de l'endroit où Maria a fait demi-tour, au milieu de la route, nous laissant entre les mains, grandes et énergiques, de Nina : à deux cents mètres à peine de la place de la ville sur la petite route étroite et non pavée qui était bordée des maisons en bois aux toits pointus, typiques de la région, maisons à un étage, avec quelques fenêtres assez grandes, qui n'étaient pas sans ressembler à celles que mon grand-père dessinait, avec son stylo Parker bleu dont il mouillait la plume du bout de la langue avant d'écrire, quand je lui demandais de me montrer à quoi ressemblait sa maison dans le Pays d'Autrefois. Nous sommes arrivés devant une vieille maison isolée, très jolie, dans le virage de la route lorsqu'elle tourne brusquement vers le cimetière. Alex a frappé – pas sur la porte, mais, comme il aime le faire, sur une fenêtre. Un petit chien, quelque part à l'intérieur, s'est mis à aboyer. Dehors, il y avait un grand jardin avec des poules et d'autres chiens qui couraient en tous sens. Il y avait des pruniers en fleur. Alex a frappé de nouveau. Finalement, une vieille femme, à la fois minuscule et solide, est venue ouvrir la porte. Elle a jeté un coup d'œil par-dessus l'épaule d'Alex et nous a vus. Puis, elle a regardé Alex de nouveau. Cette Olga était très âgée, ronde, mais avec cette peau fraîche et translucide du grand âge, et je ne sais pour quelle raison, tout chez elle me faisait penser à de la nourriture : son visage était aussi rond qu'une miche de pain, ses yeux bleus et brillants, perçants au milieu des grosses joues, ressemblaient à des raisins dans un gâteau. Alex s'est lancé dans son petit discours et, soudain, elle a paru se détendre – sans sourire, toutefois – et elle nous a fait signe d'entrer.
De nouveau, nous nous sommes alignés dans une curieuse salle de séjour. La maison était confortable, avec plusieurs pièces spacieuses dont les grandes étaient encadrées de rideaux en dentelle exquise ; sur chaque mur disponible, étaient accrochés des tapis et des tapisseries élaborés. Des assiettes et des verres brillaient dans d'importantes armoires vitrées. On a apporté des chaises et, de nouveau, nous nous sommes retrouvés assis. Mais, cette fois, il y avait quelque chose de différent (tout d'abord, j'ai remarqué qu'on ne nous offrait rien à manger et cela m'a paru très mystérieux). Alex parlait et j'ai entendu une fois le nom de Jâger, et elle a dit quelque chose deux fois, et avant même qu'Alex ait pu traduire, j'ai su que ce serait différent, parce qu'elle disait, avec beaucoup d'emphase, Znayu, znayu, en faisant un petit geste impatient des deux mains, comme si ce qu'elle disait avait été évident.
Je sais, je sais.
C'était le peu d'ukrainien que j'avais appris depuis que nous étions arrivés, pendant les jours de déception, de querelles et de pluie. Olga a hoché vigoureusement la tête et a redit la même chose, et puis elle s'est mise à parler avec animation à Alex, qui essayait de suivre du mieux qu'il pouvait.
Elle connaissait très bien ces Jäger, a-t-il dit. Ce n'est pas seulement qu'elle avait entendu le nom, elle connaissait très bien la famille. Ils avaient une... bouchèrerie ?
J'ai hoché et j'ai dit d'une voix cassée, boucherie. A ce moment-là, Alex s'est interrompu pour nous assurer que ce n'était pas lui qui avait fourni ce détail, l'information sur le genre de métier qu'ils faisaient. Il savait à quel point nous étions frustrés et voulait garantir l'authenticité de ce souvenir particulier d'eux et de leurs vies. Elle sait, a-t-il continué. Elle se souvient.
C'est le sens soudain et vertigineux de leur proximité, à cet instant-là, qui a fait que ma sœur et moi nous sommes mis à pleurer. Voilà jusqu'où vous pouvez vous rapprocher des morts : vous pouvez être assis dans une salle de séjour par un bel après-midi d'été, soixante ans après que ces morts sont morts, et parler à une vieille dame ronde qui gesticule vigoureusement, qui, vous vous en rendez compte, a exactement le même âge qu'aurait la fille aînée de Shmiel, et cette vieille dame peut être aussi éloignée de vous que ça, à un mètre de distance ; voilà à quelle distance elle peut se trouver. A cet instant-là, les soixante ans et les millions de morts ne paraissaient pas plus grands que le mètre qui me séparait du bras gras de la vieille femme. Je pleurais aussi parce c'était un instant qui me rapprochait d'autres de mes morts. Je ressentais intensément la présence de mon grand-père, qui avait été, avant cet instant précis, la dernière personne à qui j'avais parlé à les avoir connus, et brusquement les vingt années qui s'étaient écoulées depuis sa mort ont paru rétrécir, elles aussi. Et j'étais donc assis là, les yeux baignés de larmes, reconnaissant du fait que Jennifer pleurait aussi, et j'écoutais Olga parler. Elle a dit le nom encore une fois, et elle a regardé mes photos, et elle n'a pas cessé de hocher la tête. Alex a poursuivi.
Elle a dit qu'ils étaient très gentils, des gens très cultivés, des gens très gentils.
A travers mon émotion, j'ai quand même pu m'adresser un sourire, parce que je savais que ma mère, avec la vanité propre à sa famille, le sentiment qu'avaient les Jäger de leur propre importance, aurait aimé le fait qu'Olga se souvenait de cette qualité-là par-dessus tout. Rien de très spécifique, mais quelque chose qui l'était suffisamment, si vous êtes le genre de personne qui croit les histoires qu'elle entend, suffisamment pour sonner juste.
Mais, en dépit de la proximité atteinte, l'inévitable distance s'est instaurée de nouveau.
Elle ne se souvient pas de ce qui leur est arrivé, a repris Alex après un bref échange avec Olga. Pas de cette famille en particulier. Elle sait qu'ils ont, comme les autres, comme les autres Juifs, qu'ils ont beaucoup souffert.
IL EST BIEN sûr possible de connaître les souffrances des Juifs de Bolechow sans avoir à se rendre dans une ville qui s'appelle désormais Bolekhiv et à traquer des vieilles dames qui ont été les témoins de ces souffrances. On peut, par exemple, consulter l'Encyclopédie de l'Holocauste et y apprendre que les Allemands sont entrés dans la ville le 2 juillet 1941 et que la première Aktion, la première liquidation de masse, a eu lieu au mois d'octobre de la même année, lorsque mille Juifs environ ont été arrêtés, enfermés dans le Dom Katolicki, la maison de la communauté catholique, et après y avoir été torturés de différentes façons pendant une journée, ont été conduits à une fosse commune et abattus. On peut lire que la population juive de la ville, qui s'élevait à environ trois mille habitants au début de la décennie, s'était accrue des milliers qui avaient été arrêtés dans les villages voisins. On apprend ensuite que la seconde Aktion s'est déroulée un an plus tard environ, lorsque, après une chasse à l'homme de trois jours, plusieurs milliers de Juifs ont été parqués sur la place de la ville devant le bâtiment de la mairie – à l'endroit où nous avons garé notre voiture quand nous sommes arrivés à Bolechow, à l'endroit où errait la chèvre – et que, là même, cinq cents personnes ont été assassinées, tandis que deux mille autres étaient déportées dans des trains de marchandises vers le camp de Belzec. Selon l'Encyclopédie de l'Holocauste, la plupart des Juifs qui avaient survécu ont été tués en décembre 1942, ne laissant qu'un millier d'entre eux au début de 1943, qui devaient à leur tour être assassinés, seuls « quelques-uns » parvenant à s'évader dans les forêts voisines pour rejoindre les partisans.
Mais l'information qu'on obtient dans l'Encyclopédie de l'Holocauste reste, en dépit des détails fournis, impersonnelle, et si vous êtes une personne qui a grandi en écoutant des histoires chargées de toutes sortes de particularités, votre goût du détail ne sera pas satisfait et vous ne saurez pas ce qui est arrivé à vos parents, ce qui est bien entendu ce que j'espérais quand, au cours de ma dernière année de lycée, j'avais écrit à Yad Vashem, le musée mémorial de l'Holocauste en Israël, pour savoir quelles informations ils avaient sur les Juifs de Bolechow et qu'on m'avait renvoyé une photocopie de l'entrée « BOLEKHOV » de l'Encyclopédie de l'Holocauste, qui est une des sources possibles pour obtenir les détails que je viens de mentionner. Par exemple, cette photocopie ne pourrait pas vous apprendre ce qu'Olga nous a raconté ce jour-là — les circonstances non pas de la mort de mes parents, c'est vrai, mais d'autres circonstances, d'autres détails qui vous font penser aux choses différemment. Un quart de siècle après avoir reçu la réponse de Yad Vashem, j'étais assis dans la salle de séjour de cette vieille dame et je l'écoutais donner à cette histoire très abstraite une spécificité nouvelle. Je m'étais demandé, quand j'avais dix-huit ans, ce que pouvait bien vouloir dire « torturés pendant vingt-quatre heures ». Olga nous a raconté que les Juifs avaient été rassemblés dans la maison de la communauté catholique, située à la limite septentrionale de la ville, et que les Allemands avaient forcé les Juifs captifs à monter sur les épaules les uns des autres et avaient placé le vieux rabbin au sommet. Puis, ils l'avaient fait tomber. Apparemment, cela avait duré plusieurs heures (ce n'est que bien plus tard, en Australie et puis en Israël et en Scandinavie, que j'ai appris le reste, le genre de détails que vous ne pouvez connaître que si vous y étiez).
« Conduits à une fosse commune et abattus » ? Les mille Juifs environ qui ont péri au cours de l’Aktion Dom Katolicki d'octobre 1941 ont été abattus dans la forêt de Taniawa, à deux kilomètres de la ville. Mais il y avait aussi des « petites » Aktionen qui ont eu lieu en 1943 – époque à laquelle il ne restait plus que neuf cents Juifs vivants environ à Bolechow, dans des camps de travaux forcés improvisés – au cours desquelles des groupes de Juifs, cent par ici, deux cents par là, étaient emmenés au cimetière et abattus dans les fosses communes, même si ces fosses communes n'étaient pas comparables en taille avec celle de Taniawa où, avons-nous appris deux ans après avoir parlé avec Olga, la terre a continué de bouger pendant des jours après la fusillade, parce que toutes les victimes n'étaient pas mortes quand la fosse avait été recouverte. Toutefois, un détail précis que nous a donné Olga concernant une des « petites » Aktionen est resté ancré dans ma mémoire depuis, sans doute en raison de la façon dont il marie 1’absolument trivial et accessible avec l'absolument horrible et inimaginable, et parce que ce lien improbable me permet, dans une toute petite mesure, de concevoir la scène. Olga nous a raconté que le bruit de la mitrailleuse en provenance du cimetière (qui était au bout de la route, à deux pas de chez elle) était tellement horrible que sa mère, qui avait alors une quarantaine d'années, avait sorti une vieille machine à coudre et s'était mise à piquer, afin que le grincement de la machine déglinguée pût couvrir les coups de feu. La mitrailleuse, la machine à coudre. Chaque fois qu'Olga décrivait un incident particulièrement horrible, comme celui-là par exemple, elle fermait les yeux et faisait un mouvement de ses deux mains grasses vers le sol – geste éloquent pour exprimer une répulsion littérale. C'était le genre de geste que ma grand-mère ou ma mère aurait pu faire, tout en faisant claquer sa langue avant de dire nebuch.
Il me paraît étrange que Friedman, le moderne, produit du siècle de Freud, n'accorde pas le moindre intérêt psychologique aux mots manquants (ou matériellement absents) que Caïn a dits à Abel, et qu'il soit au contraire profondément préoccupé par un détail qui pourrait nous sembler indigne d'une analyse poussée : « C'était pendant qu'ils étaient dans le champ. » Friedman se demande : « Quelle signification peut avoir le fait de nous informer qu'ils étaient dans un champ à ce moment-là ? » Afin de parvenir à une explication satisfaisante, Friedman passe en revue toute l'histoire des conflits violents entre frères dans la Bible, depuis le meurtre d'Abel par Caïn jusqu'à l'exécution par Salomon de son frère Adonias, des rivalités fratricides à la fois réelles et métaphoriques : entre Jacob et Esaü, entre Joseph et ses frères, entre Abimelek et les siens (« tuant soixante-dix de ses frères », note Friedman), les guerres entre les tribus qui formaient le peuple d'Israël — Benjamin contre les autres ; Israël contre Judah —, le conflit entre les fils de David, Absalom et Amnon. Friedman continue en faisant une remarque fascinante : le mot « champ » revient de façon récurrente, comme une sorte de leitmotiv, dans ces histoires de violence entre frères. Esaü est « un homme du champ » ; Joseph commence l'histoire du rêve qui offense tant ses frères avec un détail concernant le fait qu'ils liaient des gerbes « dans le champ » ; une femme tente de persuader le roi David de pardonner Absalon pour son acte fratricide en inventant une histoire du meurtre d'un de ses fils par un autre fils — un crime qui a eu lieu « dans le champ » ; l'histoire du conflit entre Benjamin et les autres tribus (racontée dans Juges 20 et 21) fait deux fois référence au « champ ».
Ce que Friedman déduit de tout cela est sûrement correct : « Le mot récurrent, par conséquent, semble être un moyen de relier les différentes instances de l'assassinat d'un homme par son frère. » Et pourtant, il y a là quelque chose, à mon sens, qui reste une fois de plus d'un concret insatisfaisant. En effet, même s'il va jusqu'à spéculer sur les implications psychologiques du motif fratricide bien connu — « c'est une reconnaissance du fait que la rivalité entre frères est ressentie par à peu près tous les humains, et c'est une façon de nous mettre en garde sur la nécessité d'être vigilant vis-à-vis de nos sentiments hostiles, et aussi vis-à-vis des sentiments de nos frères » – il semble, à moi du moins, qu'il n'y ait pas seulement une résonance littéraire mais psychologique au détail que toute cette violence se déroule dans un champ ; et l'échec de Friedman à spéculer sur ce point me conduit à me demander si le commentateur a des frères. Parce que je trouve qu'il est naturel, d'un point de vue psychologique (et nous savons que c'est historiquement vrai), si vous allez faire quelque chose d'horrible à votre frère, si vous laissez libre cours à votre rage en raison d'un ressentiment qui couve depuis longtemps, que vous projetiez prudemment de le faire dehors, dans un endroit où vous pensez que vous ne serez vu de personne.
AU BOUT DE vingt minutes de notre conversation avec Olga, son mari, Pyotr, est rentré de l'église. De petite taille, étonnamment musclé et tonique, portant d'épaisses lunettes et une casquette d'ouvrier, cet homme de près de quatre-vingt-dix ans était vêtu d'un vieux costume de couleur indéterminée et d'un gilet serré : un paysan endimanché. Lui aussi a reconnu immédiatement le nom de famille et nous a raconté des choses. Par exemple, que quiconque essayait d'aider les Juifs était abattu, ce que nous savions, naturellement – Nina nous l'avait dit, Maria aussi, et Nina s'était assurée de le rappeler à Olga, apparemment, au moment où nous avions commencé à parler avec elle. « Certains Juifs étaient employés dans les tanneries locales », disait l'encyclopédie. « Plus tard, les Juifs furent employés dans la scierie d'un camp de travaux forcés. ». Ce que Pyotr nous a raconté, c'est que, lorsqu'il travaillait lui-même à la scierie et qu'il avait essayé d'employer des Juifs pour remplir les quotas d'ouvriers, les Allemands l'avaient menacé. Vous avez vraiment besoin des Juifs ? se souvenait-il d'avoir entendu. Vous voulez vraiment avoir des ennuis ? Et au moment où il a dit ça, je me suis senti déchiré entre le désir de le croire, le désir de croire que l'ouverture et la gentillesse que chaque Ukrainien rencontré pendant ce voyage avait manifestées à notre endroit, sachant que nous étions juifs, sachant ce que nous recherchions, avaient été manifestées dans le passé aussi ; et la volonté d'être objectif – d'essayer de ne pas perdre de vue, au moment où ces deux-là et tous les autres disaient combien les Ukrainiens avaient tenté ou, du moins, voulu aider les Juifs, au moment où nous étions assis en face de ces gens, au moment où nous étions assis en face d'autres gens qui nous ont reçus généreusement, et même somptueusement, dans leurs maisons, au moment où nous étions assis en face de Maria et de Nina, que personne ne raconte jamais une histoire sans avoir quelque chose derrière la tête.
Nous étions assis et nous écoutions Olga et Pyotr, et pour la première fois j'étais content de ne pas obtenir d'informations spécifiques sur mes parents, parce que maintenant que j'étais là, je n'étais plus très sûr de vouloir apprendre ce qu'ils avaient précisément enduré. Je pensais à ces gens dans le Dom Katolicki, contraints de former cette horrible pyramide humaine. Qui étaient-ils ? Quelle que soit leur identité, ils n'étaient pas des figurants anonymes. Chacun d'eux était quelqu'un, une personne – une adolescente, par exemple – avec une famille, une histoire, une cousine peut-être en Amérique, dont les enfants reviendraient peut-être un jour pour savoir ce qui lui était arrivé, pour essayer de lui redonner son identité, sinon pour elle-même, du moins pour leur tranquillité d'esprit à eux...
Et puis, alors que notre conversation s'achevait et que je me rendais compte que nous n'avions rien appris de spécifique sur Shmiel et sa famille, qu'en venant ici en personne, nous ne nous étions pas rapprochés d'un seul fait, d'un seul détail qui pourrait apporter la preuve ou le démenti des histoires que nous avions toujours entendues (y avait-il un château dans les environs ? ai-je demandé à chaque personne rencontrée, me souvenant ce que mon grand-père avait dit, il y a si longtemps ; et la réponse inévitable tombait de nouveau, comme je m'y attendais, à savoir qu'il n'y avait pas de château, pas d'endroit où se réfugier) – alors que notre conversation prenait fin, nous avons appris un dernier détail. Conduits à une fosse commune et abattus. Pyotr se souvenait de la dernière Aktion, lorsque les Juifs avaient été emmenés dans le cimetière et abattus dans une fosse commune.
Où était la route qu'ils ont prise ? avait demandé mon frère. Olga s'est levée vigoureusement, a pointé le doigt vers la fenêtre et dit, Ici !, et Nina a plaqué une main sur sa bouche, surprise, n'ayant jamais auparavant entendu cette histoire, apparemment, comme si elle ne parvenait pas à croire qu'une chose à la fois aussi énorme et aussi lointaine ait pu se produire là devant. Mais c'était en fait toujours aussi près. C'était la route sur laquelle nous avions marché pour venir jusqu'à cette maison, la route sur laquelle Maria nous avait quittés.
Pyotr se souvenait aussi que, pendant cette dernière Aktion, alors que leurs voisins juifs de Bolechow étaient emmenés, presque nus, sur cette route – les derniers Freilich, Ellenbogen, Kornblüh, Grünschlag et Adler, quel que fût leur nom, les derniers de ces générations de Juifs de Bolechow, les bouchers, les chiffonniers, les marchands de bois, dont la présence ici, tellement inimaginable à présent, est néanmoins attestée, méticuleusement inscrite à l'encre dans des recensements et des annuaires professionnels depuis longtemps oubliés et désormais disponibles, de façon bizarre et improbable, Pour quiconque dispose d'un ordinateur –, alors que les derniers des Juifs de Bolechow marchaient nus, deux par deux, vers une mort dont la date et le lieu précis n'apparaissent dans aucun document officiel, ils avaient crié en polonais à leurs voisins – c'est-à-dire à Olga qui était toujours debout, le doigt pointé vers la fenêtre, et aux autres -" Portez-vous bien », « Adieu, nous ne nous reverrons plus jamais », "Nous ne rencontrerons plus jamais ».
Alors qu'Alex traduisait le récit de Pyotr de la marche vers la mort de ses voisins, je me suis souvenu du timbre exact de la voix de mon grand-père au téléphone quand il disait « Adieu » : ce a à peine soufflé des Juifs polonais, cette prononciation qui a aujourd'hui presque disparu de la terre. Mais ce n'est pas pour cette raison que ces adieux angoissés sont restés gravés dans mon esprit et ont constitué les détails les plus horribles de tous ceux que nous avons entendus ce jour-là. C'est seulement plus tard, après mon retour aux Etats-Unis, que je me suis aperçu que cet unique détail reliait ce que nous avions entendu à Bolechow, ce jour-là, le jour dont tout allait dépendre, à quelque chose dont je m'étais souvenu dans les lettres de Shmiel : l'adieu à la fois conscient et impensable. Je vous dis adieu et Je vous embrasse de tout mon cœur.
ADIEU, NOUS NE nous reverrons plus jamais.
C'est un fait bien établi que la plupart des actes de sauvagerie les plus violents perpétrés contre les Juifs de l'Europe de l'Est l'ont été, non par les Allemands eux-mêmes, mais par les populations locales de Polonais, d'Ukrainiens, de Lituaniens, de Latviens – par les voisins, les intimes, avec qui les Juifs avaient vécu côte à côte pendant des siècles, jusqu'à ce qu'un délicat mécanisme se grippe et qu'ils se retournent contre eux. Il y a des gens qui trouvent ça étrange — à commencer par les Juifs eux-mêmes. Plus d'un survivant que j'ai pu interviewer, dans les années qui ont suivi ce premier voyage à Bolechow, a exprimé sa sidération, sa colère ou sa rage devant le fait que des gens qu'il avait considérés comme ses voisins ont pu, tout à coup, devenir des tueurs.
Des cannibales, a craché une femme à Sydney. Je les appelle des cannibales. Nous avons vécu en voisins pendant des années – et puis, soudain, ça.
Un autre des Australiens dont je ferais la connaissance plus tard se référait constamment et assez nonchalamment aux collaborateurs ukrainiens en les traitant de bouchers, un peu comme vous diriez de quelqu'un qu'il est un vrai fonceur ou de quelqu'un d'autre qu'il n'a pas froid aux yeux. Un après-midi, il m'a dit, Strutinski était un boucher, c'est bien connu, il a tué beaucoup de gens. Et il y avait un boucher, Matwiejecki, qui se vantait d'avoir tué quatre cents Juifs de ses propres mains. Il y avait aussi une famille connue sous le nom de Manjuk – une famille d'Ukrainiens, ils parlaient parfaitement le yiddish, et deux des frères s'en sont pris aux Juifs pendant l'Holocauste et ils en ont tué beaucoup, eux aussi.
Ils parlaient parfaitement le yiddish ? ai-je demandé, sidéré. Ce type en Australie a hoché la tête et m'a expliqué que, bien sûr, bien des chrétiens de Bolechow, polonais aussi bien qu'ukrainiens, parlaient parfaitement le yiddish – c'est dire à quel point ils étaient proches.
Avec un sourire triste, il a ajouté, Nous étions les premiers multiculturalistes.
Il m'a semblé que, derrière l'incrédulité triste ou amère des gens à qui j'ai parlé, pour ne rien dire de celle que la plupart des gens affichent quand ils sont confrontés au fait qu'un voisin peut facilement en assassiner un autre, quand les circonstances s'y prêtent – chose que nous avons pu encore voir plus récemment qu'en 1941 –, derrière l'amertume et l'incrédulité, il y a cette supposition, assez générique et peut-être optimiste, qu'il est plus difficile de tuer ceux qui vous sont proches que des inconnus complets. Mais je n'en suis pas si sûr. La crosse et le fléau, le bras cassé, les prothèses de polio, l'horrible mariage forcé, je t'écris pour te dire que tu as perdu la tête. La seule fois où j'ai eu l'audace de demander à mon Père pourquoi il avait cessé de parler à son frère, un silence annihilant qui a duré la plus grande partie de ma vie, il m'a répondu, Parfois, il est plus facile de s'entendre avec des étrangers.
In, interior, intimus. L'intimité peut conduire à des émotions autres que l'amour. Ce sont ceux qui ont été trop intimes avec vous, vécu trop près de vous, vu trop de votre douleur ou de votre envie ou, peut-être plus encore, de votre honte, que vous pouvez, au moment crucial, facilement rompre, exiler, exclure, tuer.
Il est peut-être utile de noter que notre commentateur médiéval, Rachi, se soucie d'expliquer la célèbre question de Dieu, « Où est ton frère Abel ? », alors que notre commentateur moderne se concentre sur la réponse tout aussi célèbre de Caïn, qu'il traduit par « Dois-je veiller sur mon frère ? » Rachi se demande pourquoi le Dieu omniscient prend la peine de poser à Caïn une question dont II doit connaître la réponse. Ici encore, son intérêt primordial est psychologique plutôt que littéraire. Pourquoi Dieu questionne-t-il Caïn ? « Pour entamer une conversation, dit Rachi, avec des mots de quiétude », en guise d'encouragement pour le frère coupable : « Peut-être qu'il se repentirait et dirait : "Je l'ai tué et j'ai péché contre Toi. " » Pour le commentateur français du Moyen Age, la question de Dieu n'a rien à voir avec une quelconque curiosité — comment cela se pourrait-il ? — mais reflète plutôt une touchante nuance psychologique : le désir de Dieu de donner à Caïn une chance d'admettre sa culpabilité. Quand je lis ce passage, je me souviens que Rachi, en dehors d'être un grand sage, était aussi un père.
Avec raison, Friedman refuse de rendre les mots de Caïn sous la forme bien connue du « Suis-je le gardien de mon frère ? » Il traduit comme il le fait parce que le mot « veiller » récapitule joliment un motif qui se répète en hébreu, un jeu continu dans la Genèse sur la racine du mot « veiller », sh-m-r. Ainsi l'homme est-il placé dans le Jardin d'Eden pour le cultiver et le « veiller », ul'sham'rahu ; après la chute de l'homme, les chérubins ont pour mission de « veiller » (lish'm'or) sur le chemin qui conduit à l'Arbre de Vie ; et plus tard, Dieu promet de tenir parole à Abraham et a ses descendants parce que Abraham « a veillé pour moi » (wayyish‘-mor). La phrase est donc associée à la loyauté — et, bien entendu, à la déloyauté. C'est dans ce contexte, soutient Friedman, que nous devons comprendre la réponse de Caïn à Dieu : « A présent, le premier être humain à en avoir assassiné un autre met en question, avec cynisme, sa responsabilité de veiller sur son frère. » En d'autres termes, c'est uniquement dans le contexte de cette considération constante de l'idée de « veille » dans la Genèse qu'il nous est possible d'apprécier pleinement l'étendue de l'échec de Caïn en tant que frère.
APRÈS AVOIR PARLÉ avec Olga et Pyotr, nous avons quitté Bolechow et nous sommes retournés à L'viv. Comme j'avais l'impression que nous avions obtenu quelque chose de concret, de spécifique, et que j'étais par conséquent satisfait, et comme nous nous sentions tous un peu vidés, j'ai eu presque peur lorsque, au moment où nous remontions dans la voiture, un groupe de vieilles Ukrainiennes est passé lentement et qu'Alex, voulant se rendre utile, a crié dans leur direction à travers la place herbue pour leur demander si elles avaient connu une famille nommée Jäger. Les femmes paraissaient petites, leurs silhouettes découpées sur la grande maison à deux étages qui, nous a dit Alex, avait sans aucun doute appartenu à des Juifs, comme c'était le cas de la plupart de celles qui entouraient la Ringplatz. Trois d'entre elles se sont mises à parler rapidement ensemble et, même à une dizaine de mètres de distance, nous pouvions voir briller leurs couronnes en argent. Après avoir consulté les autres, l'une s'est tournée et a répondu à Alex, en agitant les bras dans ce geste universel d'ignorance innocente. Elle a parlé pendant une minute environ. Puis Alex a hoché la tête dans leur direction avant de s'adresser à nous.
Elles n'ont connu personne du nom de Jäger. Elles se souviennent seulement d'une famille juive qui s'appelait Zimmerman. Ça vous dit quelque chose ?
Non, lui ai-je répondu, moi qui connaissais l'histoire complète de la famille, l'intrication des arbres généalogiques. Cela ne nous disait rien. Nous sommes montés dans la voiture, obscurément soulagés, et nous avons repris la route de L'viv.
Sur le chemin du retour, nous étions tous silencieux, essayant d'absorber ce que nous avions entendu – les détails que nous avions enfin sur ce qui s'était passé, même si ce n'étaient pas les circonstances spécifiques du sort de nos parents – qu'il ne paraissait plus soudain, il faut le dire, vital de connaître, maintenant que nous savions ce que nous savions. Mais, une fois arrivés à notre hôtel, une volubilité réactive a pris place et nous nous sommes tous assis dans le salon pour discuter, tard dans la nuit, de ce que nous avions vu et entendu. Puis nous sommes montés dans nos chambres. La conversation que j'ai eue cette nuit-là avec Andrew, une fois dans notre chambre, a été très différente de celle que nous avions eue la veille, quand nous étions encore anxieux, irrités et inquiets à l'idée de ne rien trouver à Bolechow, une fois que nous y serions. La veille, nous étions restés allongés sur les étroits lits jumeaux de notre chambre, nous nous étions fait part de nos petites irritations entre nous et vis-à-vis des autres, quelque chose qu'avait dit Jennifer et qui m'avait agacé, la sombre irritation de Matt à l'endroit d'Andrew, et à un moment donné, Andrew avait dit, Peut-être qu'il est impossible d'avoir de bons rapports entre frères et sœurs.
A présent, quelque chose d'indéfinissable avait changé, et l'atmosphère s'était allégée. A présent, nous étions excités. Le voyage jusqu'à la ville, l'hospitalité et l'exubérance de Nina, la politesse translucide de Maria, essayant à toute force de replacer la photo d'un visage qui, si elle l'avait jamais vu, avait disparu de la terre deux vies plus tôt, l'exubérance prudente d'Olga et de Pyotr – nous avions, après tout, trouvé quelque chose ici ; pas exactement ce que nous étions venus chercher, peut-être pas dans le détail ; mais nous avions établi un contact.
Et donc, remplis d'énergie de nouveau, nous avons tous décidé d'y retourner le lendemain – non pas pour de nouvelles interviews, puisque nous doutions de pouvoir trouver quelqu'un d'autre, mais pour voir le cimetière, pour faire un semblant de visite de l'endroit où les membres de ma famille avaient été enterrés depuis trois cents ans. Nous n'avions pas l'espoir de retrouver leurs tombes. Les pierres tombales, nous le savions, seraient toutes en hébreu, effacées, et difficiles à déchiffrer ; de plus, nous savions que dans ces vieux cimetières juifs, les noms de famille étaient rarement utilisés, puisque la coutume biblique était toujours de règle : ici repose un-tel, fils ou fille d'untel. Et nous savions aussi, en raison d'une visite antérieure d'Alex, qu'il y en avait des centaines et des centaines. Une autre meule ; d'autres aiguilles. Nous y sommes allés quand même.
Le trajet d'une heure et demie entre L'viv et Bolechow a paru plus court le lendemain. Nous étions tous de bonne humeur, discutant de nos découvertes de la veille. Notre chance avait tourné. Et en effet, alors que nous nous garions le long de ce petit ruisseau qui longe un des côtés de l'ancien cimetière, Matt s'est mis à crier.
Stop ! Stop ! Sima Jäger ! Sima Jäger ! a-t-il répété, le doigt pointé vers la droite.
Du côté qu'il indiquait se trouvait une pierre tombale solitaire, au sommet de la colline. Elle portait des caractères romains et non hébraïques, qui disaient : SIMA JÄGER. J'étudiais cette famille depuis l'âge de treize ans et j'ai donc su immédiatement qu'il s'agissait de la grand-tante de mon grand-père. Nous nous sommes garés et nous avons gravi rapidement la colline herbue. Nous avons passé un long moment là-haut, à prendre des photos des pierres tombales, à les filmer, et quand nous sommes repartis, j'ai fait ce que font les Juifs quand ils se rendent dans un cimetière : poser une pierre sur une pierre tombale. J'ai trouvé une pierre et je l'ai placée sur la pierre tombale de Sima, et j'ai pris d'autres pierres aussi pour les mettre sur la tombe de mon grand-père, une fois que nous serions revenus à New York. Au loin, au bord du cimetière, à l'endroit où la procession de pierres gravées prenait fin soudainement, des enfants blonds ukrainiens se balançaient sur un vieux pneu suspendu à la branche d'un vieux chêne massif. C'étaient de beaux enfants et Matt, qui aime photographier les enfants plus que tout – même si, en raison de ce voyage et des nombreux autres que lui et moi ferions ensemble, il n'allait photographier que des vieux –, n'a pas pu résister à l'envie de prendre des photos des filles et des garçons minces et blonds qui jouaient au milieu des tombes des Juifs oubliés. Sur une de ces photos, un des garçons s'est hissé sur une pierre tombale particulièrement grande et à l'aspect solide – très clairement le monument de quelqu'un d'une stature certaine. Longtemps après que nous sommes rentrés chez nous, j'ai remarqué pour la première fois que le nom inscrit sur la pierre tombale était KORNBLÜH. Le texte gravé précise : c'est la tombe d'une fille qui est morte avant même d'avoir pu se marier...
Nous sommes restés là, à regarder Matt prendre ses photos. L'étendue de terre assez large, sur laquelle le pneu chargé des enfants piaillants décrivait un grand arc de cercle, était légèrement décolorée et très dure, comme si elle avait été délibérément damée, il y a bien longtemps.
Il y a un problème de traduction bien connu dans l'histoire de Caïn et Abel. Ce que dit l'hébreu en fait à un moment donné, c'est «la voix/le son des sangs de ton frère crient vers moi depuis la terre ». Comme kol, « voix » ou « son » est au singulier, mais que le mot pour « sang », d'mây, et la forme du verbe « crier », tso'akiym, sont au pluriel, il faut trouver un moyen de résoudre le problème d'accord quand on traduit la déclaration de Dieu. Le premier, auquel ont recours la plupart des traducteurs, consiste à ignorer tout simplement la grammaire et à traduire la phrase de la manière suivante : « La voix du sang de ton frère crie... » Mais c'est évidemment incorrect, puisqu’un nom au singulier, « voix », ne peut pas être le sujet d'un verbe au pluriel. Les éditeurs du commentaire de Rachi, dans leur propre traduction de ce passage, transmettent la vieille syntaxe tout en essayant d'en dégager le sens : « Le son des sangs de ton frère, ils crient vers Moi depuis la terre ! » En d'autres termes, la phrase « Le son des sangs de ton frère » devient essentiellement une interjection légèrement déchiquetée, mais au sens strict, toujours déconnectée du point de vue de la syntaxe de la déclaration réelle, qui veut que des choses soient en train de crier depuis la terre (Rachi, soit dit en passant, explique l'étrange pluriel « sangs » de deux façons, l'une assez figurative et Vautre tout à fait littérale. Tout d'abord, Rachi pense poétiquement : il imagine que les pluriels font référence à « son sang et à celui de sa progéniture ». Il raisonne ensuite de manière pratique, a la façon dont pense un homme qui voudrait commettre un meurtre : « Caïn a frappé Abel en plusieurs endroits parce qu'il ne savait pas d'où s'échapperait son âme. » ).
La traduction de Friedman est bien plus audacieuse et, je ne peux pas m'empêcher de le penser, bien plus efficace : « Le bruit ! Le sang de ton frère crie vers moi depuis la terre ! » Ici, il ne cache pas qu'il arrache ce singulier gênant, « Le bruit ! », au reste de la phrase, afin qu'il soit isolé comme une pure exclamation d'horreur. L'effet produit est double. D'une part, c'est à la fois émouvant et troublant en quelque sorte de penser que le son du sang répandu dans la violence pourrait être tellement violent que Dieu lui-même ne pourrait réagir autrement que de façon humaine, comme s'il plaquait ses mains sur ses oreilles : le bruit ! Mais ce qui est véritablement étrange dans cette façon de traiter l'étrange hébreu du texte, c'est qu'il est suggéré, très nettement, que les cris des victimes innocentes, après que le sang a été répandu, continuent de jaillir de l'endroit où il a coulé.
Nous AVONS LAISSÉ le cimetière derrière nous et nous avons marché jusqu'au centre de la ville. Là, nous nous sommes arrêtés devant la maison qui a été construite sur le site de celle de Shmiel pour prendre quelques photos. Pendant que nous le faisions, un jeune Ukrainien, très grand, avec des cheveux blonds coupés au bol et le long visage d'icône qu'on voit partout dans cette région, a surgi de cette grande maison et nous a demandé, non sans une certaine agressivité suspicieuse, qui nous étions et ce que nous faisions. Une fois de plus, Alex a parlé ; une fois de plus, il a raconté la même histoire. Et une fois de plus, l'accueil inattendu. Le visage du garçon – il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans – s'est fendu d'un immense sourire, et il nous a fait signe d'entrer.
Il dit que c'est un grand honneur, a dit Alex, et ce n'était pas la première fois qu'il le disait ce jour-là. Il dit, Entrez, s'il vous plaît.
Et donc, une fois de plus, nous nous sommes alignés et le garçon, qui s'appelait Stefan, nous a priés de nous asseoir dans la salle de séjour, où était accrochée, parmi d'autres éléments de décoration, une reproduction de La Cène. Il a disparu dans la cuisine et nous avons entendu une conversation empressée entre Stefan et sa jolie femme blonde, Ulyana. Quelques minutes plus tard, il a réapparu, une bouteille de cognac à la main, et il a dit quelque chose à Alex.
Il vous invite tous à boire un verre, a expliqué Alex. Nous avons tous fait des petits bruits polis en guise de refus, jusqu'à ce qu'il devienne clair que refuser serait impoli. Nous l'avons laissé remplir nos verres et nous avons bu. Nous avons bu des toasts à mon grand-père, qui était né quelque part très près de l'endroit où nous étions assis ; nous avons bu des toasts à l'Amérique et à l'Ukraine. Il n'était même pas midi. L'émotion intense et l'improbabilité extrême de la longue matinée commençaient à se faire sentir ; nous étions tous un peu partis. Ulyana s'activait dans la cuisine et, très vite, Stefan est ressorti en tenant deux poissons séchés par la queue, expliquant à Alex qu'il voulait que nous les rapportions chez nous. Il a insisté pour nous servir une autre tournée et nous avons porté de nouveaux toasts. Stefan a dit que nous nous ressemblions tous et j'ai répondu que c'était un compliment pour la vertu de ma mère. Rires, nouveaux toasts.
Puis, en pensant à la longue et spacieuse propriété autour de nous, qui s'étendait loin sur la route en direction de l'église, et qui abritait des vergers de pommiers, de pruniers et de cognassiers, j'ai prié Alex de lui demander comment ils s'étaient retrouvés dans cette maison. Stefan a répondu, en souriant, qu'elle avait appartenu au père de sa femme, qui l'avait acquise après la guerre. A qui son beau-père l'avait-il achetée ? avons-nous demandé. Le garçon a écarté les mains en signe de perplexité et a fait ce même sourire froncé qu'avait fait Maria vingt-quatre heures plus tôt, quand je lui avais parlé du castel.
Il ne sait pas, a dit Alex, même si j'avais déjà compris ce que voulait dire nye znayu. Même si je n'avais pas su que ce garçon blond, au visage long et aux pommettes saillantes de belle icône orthodoxe, venait de dire Je ne sais pas, je m'y serais attendu de toute façon. Peu importe si Olga est la plus proche dans le temps de ce que nous étions venus chercher, il est certain que la demi-heure que nous venions de passer était ce qu'il y avait de plus proche dans l'espace. A cet endroit même, ils avaient tous vécu ; et, pour autant que nous le sachions, ils y étaient morts aussi. Ce ne serait pas avant d'arriver à Sydney que nous saurions à quel point nous nous étions trompés à ce moment-là.
Alors que nous marchions en direction de la voiture, Stefan a couru vers nous avec un panier à la main. Il était rempli de pommes, de minuscules pommes vertes, pas encore mûres, qu'il avait fait tomber d'un des arbres. Il a soulevé le panier et l'a tendu vers nous, tout en disant quelque chose à Alex.
Pour votre mère, a dit Alex. Pour qu'elle ait des fruits de la maison qui aurait dû être la sienne !
C'était un geste touchant et délicat. Mais je savais que ce n'était pas, en réalité, la maison où ma famille avait vécu et où mon grand-père était né, d'où Shmiel avait écrit ces fameuses lettres. Nous avions déjà appris que cette maison avait été détruite, soit pendant la guerre, sur l'ordre des Allemands, soit immédiatement après, pour faire place aux constructions plus importantes et plus modernes des Ukrainiens qui, enfin libérés de leurs oppresseurs et exploiteurs polonais et juifs, avaient estimé certains, étaient les seuls habitants de la ville, maintenant que leur tour était venu.
Lorsque le crime de Caïn est découvert, Dieu annonce à ce dernier son châtiment : Caïn, dit-il, sera plus maudit que la terre qui a bu le sang de son frère ; la terre ne sera plus généreuse pour lui ; il errera sur la terre en perpétuel exil. Tout dépend de savoir si nous interprétons la réponse de Caïn à ces sinistres nouvelles comme une question ou une déclaration. Caïn dit-il « Ma peine est trop lourde à porter ! » ou bien se demande-t-il « Ma peine est-elle trop lourde à porter ? » Et est-ce «je devrai me cacher loin de ta face » ou « devrai-je me cacher loin de ta face » ? Friedman, qui écrit pour un public moderne, interprète le texte littéralement – c'est-à-dire comme une déclaration abjecte : Caïn ne sait absolument pas comment il va supporter sa culpabilité et son exil. Rachi, comme à son habitude, se soucie des implications cachées du texte.
Pour Rachi, Caïn réprimandé pose une question résignée, rhétorique, qui suppose une réponse négative : il sait bien que non, sa peine n'est pas trop lourde, qu'il sera en mesure de supporter en quelque sorte son péché, puisque (comme le souligne Rachi) si Dieu supporte « les domaines supérieurs et les domaines inférieurs », comment se pourrait-il qu'un homme ne puisse pas supporter sa peine ? Et il sait parfaitement bien que non, il n’aura pas à se cacher de la face de Dieu : car comment, connaissant le grand pouvoir de Dieu, pourrait-il être jamais caché de sa face ? (question qui appelle, bien entendu, la question plus difficile de savoir pourquoi, si aucun crime ne peut être caché au regard de Dieu, Il tolère que les crimes puissent même être commis). Pour bien des gens, il sera difficile de ne pas préférer cette ancienne lecture, parce qu'elle suggère que, rétrospectivement du moins, Caïn comprend que, aussi loin qu'il aille dans les champs apparemment lointains et dans les endroits cachés, le criminel sera toujours vu du regard de Dieu.
UNE AUTRE MAISON m'avait préoccupé au cours de notre voyage.
Cette maison, qui est située à Striy, anciennement Stryj, la petite ville entre L'viv et Bolechow, était toujours debout. Le problème était de la trouver. Elle avait appartenu à Mme Begley, la mère de mon ami, qui ne cessait de corriger ma façon de prononcer les noms des villes polonaises. En dépit de mon mauvais accent polonais, elle avait été cependant intriguée par mon intérêt pour son monde disparu et, peu après cette première rencontre, Mme Begley m'avait invité à boire le thé dans son appartement de l'Upper East Side Au départ, elle avait paru sceptique quant à l'intensité de mon intérêt, mais rapidement elle m'a montré des choses : de vieilles photographies, le livre Yizkor de Stryj. Ce n'est pas une femme sentimentale – lorsqu'elle m'a dit de ne rien apporter, lors de cette première invitation à venir boire le thé, en janvier 2000, et que j'ai apporté un bouquet de fleurs, elle a eu l'air positivement ennuyée ; ou du moins c'est ce que j'ai cru alors, moi qui n'avais pas encore appris à lire les signaux compliqués qu'elle émettait – mais elle a pleuré, un tout petit peu, ce samedi après-midi-là chez elle, lorsqu'elle m'a montré le livre Yizkor.