Les Disparus
2 Le son du sang de ton frère........................................... 154
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Dix-sept ans, a-t-elle dit, à la fois gênée et agacée par ses larmes, en me montrant une photo un peu floue d'un garçon disparu – un neveu, un cousin, je n'arrive plus à me souvenir à présent. Il avait dix-sept ans, il a failli s'en sortir.
Puis elle a eu un geste d'impatience et m'a fait asseoir à la table, avec la belle nappe blanche et l'assiette de condiments, le plateau de pain noir en tranches et de saumon fumé, et le plat blanc avec l'assortiment de pâtisseries et de gâteaux secs. Sa bonne, Ella, une Polonaise blonde et affable, d'une cinquantaine d'années peut-être, s'est approchée nerveusement avec une théière à la main.
Vous n'auriez pas dû vous donner tant de peine, Madame Begley ! en disant ces mots, j'ai soudain eu l'impression d'avoir douze ans et de répéter avec application les politesses apprises pendant mon enfance à Long Island.
Elle m'a jeté un regard qui n'avait rien d'adorable. Que voulez-vous que je fasse ? a-t-elle dit sur un ton qui était un mélange d'irritation et d'indulgence. Je suis une vieille dame, polonaise et juive. C'est comme ça.
J’ai mangé le saumon, les gâteaux secs.
Et cela a duré pendant les quelques mois qui ont suivi. Il y avait quelque chose de très formel, presque rituel, dans ces visites ; récemment encore, elle refusait de m'appeler autrement que Monsieur Mendelsohn. Le téléphone sonnait et une voix disait, Monsieur Mendelsohn, pourquoi ne venez-vous pas prendre le thé la semaine prochaine, vendredi vous conviendrait, oui, vendredi, d'accord, à vendredi donc. Quand j'arrivais, elle m'attendait dans la petite entrée, bien droite et élégante dans une de ses robes d'hôtesse en velours bleu nuit qu'elle affectionnait. Je présentais les fleurs que j'avais apportées et, les ignorant, elle préférait me serrer la main et dire, pendant qu'Ella me débarrassait des fleurs, Venez manger quelque chose. Nous traversions lentement l'entrée jusqu'à la salle à manger et là, nous mangions le saumon et les gâteaux secs, nous buvions le thé, qui était, en fonction de la saison, chaud ou glacé, et nous parlions de mes enfants ou de ses enfants et petits-enfants, et arrière-petits-enfants. Parfois, après cette collation, nous passions dans la salle de séjour avec ses douzaines de photographies encadrées de son fils et de ses enfants et petits-enfants, avec son sofa profond et ses fleurs fraîches, avec cette atmosphère légèrement confinée des pièces où il n'y a pas beaucoup de mouvement rapide, une atmosphère de contemplation plutôt que d'action, une atmosphère de musée ou de mémorial, et elle s'asseyait dans le coin dans son imposant fauteuil à grand dossier et je restais perché sur le bord du sofa, profond et mou, et nous parlions encore un peu. Puis, peu de temps après, elle prenait sa canne et, en se levant comme le font les reines ou les Premiers ministres pour indiquer gentiment mais fermement que l'audience est à présent terminée, elle disait, Hé bien, maintenant, au revoir et merci. Elle me présentait sa main noueuse, parcheminée et fraîche, comme le ferait une impératrice détrônée avec un membre de sa cour qui l'aurait connue avant la révolution, et je m'en allais.
A l'époque où ces visites avaient lieu, mon grand-père, dont les histoires, les secrets et les mensonges à préserver, à découvrir et à démêler, ont occupé une bonne partie de ma vie, était mort depuis un quart de siècle, et avec lui tous les autres. Et à présent j'étais là, à prendre le thé tous les mois avec cette femme, née seulement huit ans après mon grand-père, qui était donc de sa génération et de sa culture. C'est pourquoi j'ai ressenti, lorsque j'ai commencé à rendre visite à Mme Begley, que quelque chose m'avait été rendu de façon inattendue, que j'avais un peu triché avec la mort, tout comme elle l'avait fait. L'époque où ces vieux Juifs, qui m'avaient entouré quand j'étais un petit garçon et qui savaient, semble-t-il, tant de choses que j'avais besoin de connaître aujourd'hui, étaient vivants me manquait tellement. Cette fois, je me l'étais dit dans les premiers mois de ma rencontre avec Mme Begley, au début du nouveau millénaire, je ne laisserais rien passer, je serais conscient de chaque mot prononcé, je n'oublierais rien. En la connaissant, avais-je pensé, j'opérerais une réparation pour tous les autres que j'avais ignorés, à cause de ma jeunesse et de ma stupidité, ou des deux.
Et donc, juste avant mon départ pour l'Ukraine, en cet été 2001, je lui avais promis que nous irions à Striy pour retrouver sa maison. Une semaine environ avant de retrouver mes frères et ma sœur à Kennedy Airport, je suis allé la voir à son appartement. Elle voulait me dire un certain nombre de choses avant que je parte, m'avait-elle dit un jour au téléphone. Je suis donc allé chez elle un vendredi. Elle était assise, raide comme un piquet, dans son fauteuil de la salle de séjour, dans sa robe de velours, la main posée sur sa canne. Nous allions parler affaires ce jour-là : il n'y avait que du thé glacé dans la salle de séjour pendant qu'elle me dictait les noms des endroits que je devais aller voir là-bas. Morszyn, m'a-t-elle dit, prononçant le nom d'une station thermale dont elle avait encore des brochures promotionnelles, en polonais et en français, vieilles de soixante ans. Skole. Puis, d'une main tremblant imperceptiblement, elle a dessiné sur une feuille de papier une carte destinée à m'indiquer l'endroit où se trouvait la maison où elle avait vécu quand elle était petite fille à Rzsezow, une petite ville à mi-chemin entre Cracovie et L'viv (j'ai la feuille de papier dans la main à l'instant). Ensuite, elle m'a fait noter l'adresse de la maison dans laquelle elle et son mari, puis son fils, mon ami, avaient vécu autrefois à Striy. Elle était assise là, austère, antique, se réjouissant de me dicter ces informations, et faisant semblant de ne pas être excitée.
Devant la maison, nous avions les plus merveilleux lilas, avait-elle dit. Les plus merveilleux, vous ne pouvez pas imaginer.
J’avais remarqué qu'elle disait souvent vous ne pouvez pas imaginer lorsqu'elle voulait évoquer un souvenir positif, plaisant, de son passé, comme s'il avait été inutile d'essayer d'ajouter des adjectifs plus concrets, plus descriptifs, pour ce qui avait été bien dans le passé puisqu'il avait entièrement disparu, après tout. Quand elle avait parlé des lilas, j'avais pris en silence la résolution de lui rapporter des fleurs de la maison où elle avait vécu, il y avait si longtemps. Ces fleurs-là, je m'étais dit, elle les accepterait.
Le lendemain de notre première visite à Bolechow, le jour où nous étions retournés pour voir le cimetière, j'avais dit à Andrew, à Matt, à Jennifer et à Alex que je voulais vraiment m'arrêter à Striy. Au début, tout le monde s'est félicité du défi d'avoir à retrouver la maison de Mme Begley et, naturellement, il leur était impossible de résister à l'idée de faire cette faveur à une vieille dame juive, une survivante de l'Holocauste, vivant à New York (ils ne l'avaient pas rencontrée et ça m'amusait d'imaginer ce qu'ils auraient pensé s'ils avaient été confrontés à cette vieille dame singulière, si différente des vieilles expansives et adorantes que nous avions connues pendant notre enfance). Mais la quête a vite laissé place à la frustration. Le problème de cette maison était, en un certain sens, l'inverse de celui de la maison qui s'élève aujourd'hui à la place de la maison n° 141 à Bolechow. Là-bas, nous avions trouvé l'endroit, mais la maison elle-même avait été détruite – c'était le même endroit, mais la structure était différente. Ici, on nous disait que la maison était toujours debout – une grande maison sur l'avenue principale de la ville, tout le monde la connaissait – mais nous ne pouvions pas la trouver. Numéro cinq, rue du Trois-Mai, m'avait dit Mme Begley lorsqu'elle m'avait donné la liste des choses à voir en Galicie. Mais l'histoire, je l'ai appris, a un talent pour créer le chaos dans la géographie locale, et la rue du Trois-Mai avait changé de nom tant de fois qu'il était difficile de savoir quelles rues et quelles maisons sous nos yeux correspondaient aux rues et aux maisons sur la carte de Stryj d'avant-guerre que nous avions réussi à nous procurer...
... Nous NOUS ÉTIONS procuré la carte de la manière suivante : lorsque j'ai dit à Alex que nous voulions nous arrêter à Striy, il nous a signalé qu'il y avait là quelqu'un que nous voudrions certainement rencontrer, compte tenu de nos intérêts — Josef Feuer, connu de partout comme le dernier Juif de Striy. Le jour où nous avons passé tant de temps à chercher la maison de Mme Begley, Alex a fini par nous emmener dans un bloc d'appartements délabré dans les faubourgs de la ville, et nous avons gravi les escaliers en béton, froids et humides, qui conduisaient à l'appartement de Feuer. Le vieil homme, voûté mais digne, avec une petite barbe blanche et un air d'érudit, nous a fait signe d'entrer dans la pièce encombrée, et tous les quatre nous sommes entrés à petits pas et assis autour d'une table en bois au milieu de la pièce. Nous avons bavardé un moment avec Josef Feuer, qui nous a raconté, dans un mélange d'allemand, de yiddish et de russe, que j'ai essayé de traduire simultanément pour ma sœur et mes frères, l'histoire de sa survie, qui était semblable à celle d'Eli Rosenberg dont j'avais entendu parler un peu plus tôt dans l'année : après s'être échappé de justesse, il avait fui vers l'est, servi dans l'armée soviétique, avant de revenir vers une ville dévastée. Tout comme Rosenberg, Feuer s'était marié et était resté dans sa ville natale, mais à la différence de Rosenberg, il avait fait autre chose. Pendant que nous étions assis là à écouter son histoire, il était difficile de ne pas regarder bêtement autour de soi, car l'appartement avait été transformé en archives privées, en musée d'une culture éteinte, où Feuer avait lui-même assemblé tous les fragments de la vie juive perdue de Striy sur lesquels il avait pu mettre la main : vieux livres de prière, cartes, documents jaunis, enquêtes municipales, photos de gens qu'il avait connus et de bien d'autres qu'il n'avait pas connus, des cartons gonflés de ses correspondances en cours avec Yad Vashem ou le gouvernement allemand. C'est de ces archives poussiéreuses qu'il avait sorti, lorsque nous lui avions dit pourquoi nous étions à Striy ce jour-là, plusieurs grandes cartes anciennes de la ville ; et c'était d'une masse importante de papiers récents qu'il avait sorti un échange de lettres qui, disait-il, nous amuserait. Il avait écrit, a-t-il dit, au gouvernement allemand, il y avait peu de temps, pour les engager à ériger un mémorial sur le site de la grande Aktion dans la forêt de Holobutow, à la périphérie de la ville, où avaient été emmenés et abattus mille Juifs en 1941. Le site, disait-il dans sa lettre, était en friches, mais on pouvait voir des os surgir du sol.
Tout en nous racontant cette histoire, Feuer avait sorti une copie de la lettre qu'il avait écrite en allemand et envoyée à Berlin. Puis il en a sorti une autre, marquée de ce qui ressemblait à un tampon officiel du gouvernement. Les Allemands, a-t-il dit, avaient répondu avec un grand empressement et proposé la chose suivante : si M. Feuer et les autres membres de la communauté juive de Striy pouvaient lever quelques fonds pour la conception du site de la forêt de Holobutow et la construction du mémorial, le gouvernement allemand serait tout à fait prêt à apporter une contribution du même montant.
Arrivé à ce point de son récit, Feuer a brandi une autre feuille de papier : sa réponse à la proposition allemande. Il est diffîcile, aujourd'hui, de se souvenir de l'essentiel, dans la mesure où l'ouverture de sa lettre captait toute l'attention. Elle disait : Monsieur, tous les autres membres de la communauté juive de Stryj sont dans la forêt de Holobutow. Ce fait, dont nous n'avons pas de raison de douter de l'exactitude, est certainement ce qui a conduit cet homme délicat, à l'allure d'érudit, à se tourner vers nous, alors qu'il descendait les escaliers de son immeuble après notre entretien, pour dire à Matt, qui prenait cette photo à cet instant-là, Dites-leur que je suis le Dernier des Mohicans...
... C'EST DONC LA carte de Josef Feuer que nous avons utilisée pour essayer de déterminer où se trouvait la rue du Trois-Mai. Dans la rue qui semblait être la candidate la plus probable, Alex a arrêté une femme très âgée qui portait un foulard sur la tête. Il a commencé à expliquer en ukrainien ce que nous cherchions et puis, avec une grimace gênée sur son grand visage aimable, il s'est interrompu et tourné vers moi.
Le nom de votre amie à New York, c'est comment déjà ?
Begley, ai-je répondu, avant de secouer la tête et de corriger : Begleiter.
Ah, Doktor Begleiter ! s'est exclamée la femme, avant même qu'Alex ait pu traduire. Elle a fait un grand sourire et lui a dit quelque chose rapidement en ukrainien. Il s'est alors tourné vers nous pour dire, Elle dit que c'était un docteur très important ici.
Soixante ans, me suis-je dit, des milliers de kilomètres, et nous avons réussi à tomber sur cette femme dans la rue, qui se souvenait soudain de ce fait, de ce que nous étions venus chercher. Pourtant, l'objet concret, la maison où avait vécu le docteur très important, était impossible à retrouver. Pendant près d'une heure, nous avons arpenté cette longue avenue ; à un moment donné, nous avons filmé une maison qui portait le numéro 5, même si nous avons appris immédiatement après que cette portion de la rue ne faisait pas partie de la rue du Trois-Mai avant la guerre. Au bout d'un moment, mes frères et ma sœur se sont mis à ronchonner, et plutôt que de continuer à chercher, je me suis mis à prendre des photos de chaque maison dans la rue qui avait été, on nous l'a assuré, la rue du Trois-Mai. Lorsque j'ai timidement montré ces photos à Mme Begley, juste après notre retour d'Ukraine à New York, elle a fait la grimace et secoué la tête avec lassitude.
Achhb, c'est très décevant, a-t-elle dit pendant que nous mangions le déjeuner qu'elle avait préparé pour célébrer mon retour. Elle avait regardé les diapositives que j'avais faites et elle n'avait cessé de répéter, Je vous le dis, ce n'était pas ma rue.
Pourtant, elle avait scruté avidement chaque photo, chaque diapositive, chaque minute de la vidéo que nous avions faites dans les rues de Striy, y compris les images désolées de l'ancienne grande synagogue de la ville, désormais en ruine, des arbres immenses surgissant de l'intérieur et exposés aux rayons du soleil puisque le toit avait disparu. Regardez, a dit Mme Begley, alors que nous étions, elle, Ella et moi, perchés assez inconfortablement sur le bord de son lit, face à la télévision. Elle avait pointé le doigt et disait, C'était ma vie. Une fois la vidéo terminée, nous sommes allés dans la salle à manger, où Mme Begley a regardé de nouveau les diapositives et secoué la tête encore une fois, tandis qu'Ella apportait une énorme soupière. J'ai fait ça moi-même ! a dit Mme Begley. Puis, elle m'a offert du chou farci et m'a dit que j'étais trop mince.
Nous AVONS PASSÉ la journée qui a suivi la vaine recherche de la maison de Mme Begley à visiter L'viv. Ce soir-là, notre dernier en Ukraine, Alex et sa femme, Natalie, un médecin, nous ont reçus chez eux pour un somptueux dîner. Les Ukrainiens étaient les pires, nous avait toujours dit mon grand-père. Des cannibales, allait siffler entre ses dents cette dame à Sydney. Ils ont été gentils avec vous uniquement parce que vous êtes américains, parce que, pour eux, vous êtes plus américain que juif, devait me dire en Israël quelqu'un que j'allais bien connaître, quand je lui décrirais combien les Ukrainiens avaient été généreux, gracieux et gentils envers nous pendant notre voyage de six jours dans le Pays d'Autrefois, pendant nos deux jours à Bolechow. Sachant ce que je savais à présent – une partie minuscule de ce que j'allais finir par apprendre – et ayant vu ce que j'avais vu, la fosse commune à Bolechow, la synagogue sans toit à Striy, il était tentant de les croire. Mais je savais d'autres choses et j'avais vu d'autres choses. Bien sûr, il y avait eu de terribles trahisons ; mais il y avait eu aussi des actes de sauvetage, des actes risqués d'une gentillesse inimaginable. Comment savoir, après tout, comment les gens vont se comporter ?
Le lendemain, un mercredi, nous avons tous pris l'avion pour New York. Le vol était long, nous étions épuisés, mais nous avions fait et vu beaucoup de choses au bout du compte, et nous avions le sentiment d'avoir appris quelque chose. Une fois l'avion atterri, nous nous sommes entassés dans un taxi et nous avons foncé vers Manhattan. Andrew allait passer la nuit à New York avant de s'envoler pour la Californie le lendemain, mais Matt et Jen, qui vivaient tous les deux à Washington, voulaient essayer d'attraper le train de onze heures du soir pour rentrer chez eux. Pour une raison quelconque, il y avait beaucoup de circulation en direction de la ville depuis JFK, et nous nous sommes arrêtés devant Penn Station, une minute environ avant que le train parte. Je ne peux pas dire si c'est à cause du soulagement d'être arrivé à temps ou d'autre chose, mais Matt, alors qu'il courait déjà vers la gare, s'est soudain retourne pour crier, Salut, je t'aime !, en direction de mon taxi qui repartait. Et puis ils ont disparu dans la nuit.
IL SE TROUVE que c'est seulement des mois après notre retour d'Ukraine que nous avons commencé à apprendre enfin les détails de ce qui était arrivé à Shmiel Jäger et à sa famille.
Par une froide nuit de février 2002, j'étais assis dans mon appartement à New York. J'avais pris le thé, ce jour-là, chez Mme Begley, qui refusait toujours de m'appeler autrement que Monsieur Mendelsohn ; je lui avais montré une nouvelle série de photos de notre voyage qui m'étaient revenues du laboratoire le jour même. Aussi, lorsque le téléphone a sonné ce soir-là, trois heures à peine après mon retour chez moi, et qu'une voix profonde d'Europe centrale a dit, Monsieur Mendelsohn ? j'ai répliqué du tac au tac, Madame Begley ?
Une nouvelle fois, la voix a dit, Monsieur Mendelsohn ? et je me suis rendu compte que ce n'était pas elle. Agité et légèrement agacé – j'étais gêné –, j'ai demandé qui c'était.
Mon nom est Jack Greene, a dit la voix, et je vous appelle de Sydney, en Australie. La rumeur a rapporté à mes oreilles que vous recherchiez des gens qui avaient connu la famille Jäger à Bolechow ?
La ligne sifflait légèrement. Les immenses distances.
Oou-ou-i-ii ? ai-je répondu, la voix paralysée, pendant que je cherchais fébrilement un stylo et que je me mettais à écrire GREEN(E ?). AUSTRALIE À BOLECHOW. RUMEUR ? ? ? sur une feuille de papier.
Hé bien, disait cette voix venue de l'autre bout de la planète, avec un accent affecté qui était du pur polonais mélangé aux consonnes et aux voyelles caractéristiques du yiddish, vous devriez savoir que je suis sorti avec une des filles de Shmiel Jäger et que je serais heureux de vous en parler.
Et c'est ainsi que nous avons commencé, enfin, à les retrouver. Pas pendant le voyage ; mais, d'une certaine façon, du fait d'avoir fait le voyage.
Lorsque nous sommes rentrés de Bolechow, nous avons fait des copies des vidéos que nous avions filmées là-bas, qui incluaient les vidéos de nos interviews avec Nina, Maria et Olga, et nous avons envoyé ces copies aux cousins Jäger, dont Elkana en Israël. C'est comme ça que la rumeur a commencé à prendre forme : Elkana avait invité quelques-uns des anciens habitants de Bolechow à venir voir la vidéo. Un de ces survivants, Shlomo Adler, était le chef de la communauté des anciens de Bolechow en Israël, qui nous a dit bien plus tard, dans un tourbillon d'e-mails, de ne pas croire Pyotr qui s'était peut-être convaincu lui-même (écrivait Adler) d'avoir essayé d'aider les Juifs, mais c'était très improbable, et nous a dit de ne pas nous essayer à faire ériger un mémorial pour les morts de la fosse commune, parce que les pierres seraient vandalisées et les matériaux de construction volés, et il nous a aussi demandé si nous avions remarqué qu'il n'y avait aucune référence aux Juifs dans le petit musée de Bolechow. Plus important encore, c'était lui qui avait signalé notre voyage à Jack Greene, qui était né Grünschlag et vivait désormais à Sydney, près de son jeune frère, les deux ayant miraculeusement survécu à la guerre ; il était sorti avec une des filles Jäger et il les connaissait, et il était le premier de ce qui allait se révéler être les douze derniers Juifs de Bolechow qui nous raconteraient, en temps voulu, ce qui s'était passé.
Lorsque Jack Greene a dit, Je suis sorti avec une des filles de Shmiel Jäger, j'ai eu la même impression vertigineuse que celle que j'avais eue à Bolechow quand Olga avait dit, Znayu, znayu. Toute cette distance, toutes ces années ; et puis elle était là, de l'autre côté de la table, il était là, bavardant avec moi au téléphone, ils étaient là, encore quelque part si vous étiez capable de les trouver : se souvenant d'eux.
Comme son coup de téléphone de nuit m'avait totalement surpris, j'ai demandé à Jack Greene, après quelques minutes où j'ai eu le souffle coupé, si cela ne l'embêtait pas que je le rappelle plus tard dans la semaine, afin de me donner un peu de temps pour préparer une interview.
Bien sûr, a-t-il dit. Appelez-moi quand vous voudrez. Pour moi, c'est aussi précieux que pour vous.
Un jour ou deux après, j'ai appelé l'Australie et j'ai eu une longue conversation téléphonique avec Jack Greene, et c'est à partir de lui, vraiment, que nous avons commencé à apprendre des choses sur Shmiel et sa famille, sur la façon dont ils vivaient et sur la façon dont ils sont morts. Et des choses de moindre importance aussi. C'est au cours de cette conversation que j'ai appris que le « Ruchatz » des lettres de Shmiel était en réalité Ruchele, parfois écrit Ruchaly. Alors la première chose que j'ai à vous dire, a dit Jack ce soir-là, c'est que la troisième fille de Shmiel s'appelait Ruchele, orthographié R-U-C-H-E-L-E.
J'ai protesté, disant que j'étais certain que Shmiel avait écrit R-U-C-H-A-T-Z, et Jack a éclaté de rire. Non, non, a-t-il dit, parfois on faisait un trait en travers du l, et l'autre c'est un y, pas un z. Lorsqu'il a dit ça, je me suis senti tout à coup idiot et honteux. On m'avait toujours appris à me montrer respectueux envers les vieux Juifs, après tout.
Mais il s'était contenté de rire et il avait dit, Ecoutez, je sortais avec elle, alors je sais ça. Ruchele.
ROUKH-eh-leh, ai-je répété dans ma tête. Je l'ai écouté me corriger et je me suis dit, Comment ai-je pu me tromper à ce point sur quelque chose d'aussi élémentaire qu'un prénom ? Et pourtant, en dépit de la honte, de la gêne adolescente, il y avait maintenant cette autre précieuse pépite d'information à ajouter à mon trésor grandissant : cette Ruchele avait été la troisième des quatre. Nous n'avions jamais su exactement dans quel ordre étaient nées les filles.
J'ai écouté attentivement Jack parler, m'assurant que la petite lumière de mon magnétophone était allumée, tapant de temps en temps quelques notes dans un dossier que j'avais ouvert sur mon ordinateur, lorsqu'il disait quelque chose qui me paraissait particulièrement important. Une grande partie de ce qu'il me racontait n'avait rien de dramatique – par exemple, le fait que les adolescents de Bolechow allaient voir des films dans le centre de loisirs de la communauté catholique, le Dom Katolicki, même si « rien de dramatique » est ici mal venu puisque c'est dans ce même centre que certains de ces adolescents ont été forcés, quelques années plus tard, à amuser leurs tortionnaires avant d'être tués. Il m'a parlé des films américains qu'ils allaient voir (Wallace Berry, se souvenait-il) et des réunions de l'organisation sioniste auxquelles il participait pour voir Ruchele, et des affaires de Shmiel, et de la façon dont Bronia ressemblait à sa mère, comme deux gouttes d'eau, et comment Shmiel avait eu le premier téléphone de la ville, et comment les garçons et les filles se promenaient dans le parc, le soir, et du fait que Ruchele n'avait pas la personnalité de fanfaron de son père.
C'était une fille très placide, a-t-il dit. Des cheveux blonds. A mes yeux, c'était une belle fille.
Puis il a marqué une pause et, comme s'il venait de se souvenir, il a dit, Frydka était une fille d'une grande beauté.
Pour des raisons que j'allais connaître quelques minutes plus tard, la pensée de Frydka a conduit Jack Greene aux années de guerre, et c'est à ce moment-là qu'il m'a dit qu'il avait entendu parler du sort de mes parents, en soulignant bien qu'il en avait entendu parler seulement, puisque à un moment donné il avait dû se cacher.
Je peux vous dire, a-t-il commencé, que Ruchele a péri le 29 octobre 1941.
J'ai été sidéré et, immédiatement après, bouleversé par la précision de ce souvenir.
J'ai dit, Permettez-moi de vous demander pourquoi – puisque vous vous souvenez de la date avec une telle précision – pourquoi vous souvenez-vous de cette date ?
Pendant que j'écrivais RUCHELE 29 OCT 1941, je me suis dit, Il a dû vraiment l'aimer.
Jack a dit, Parce que ma mère et mon frère aîné ont péri le même jour.
Je n'ai rien dit. Nous sommes, chacun de nous, myopes, ai-je compris à cet instant-là ; toujours au centre de nos propres histoires.
Puis Jack a continué.
Il a dit qu'il pouvait seulement conjecturer que Shmiel, sa femme et la benjamine avaient été emmenés dans la seconde Aktion, au début du mois de septembre 1942, mais il savait, c'était un fait, que Frydka, la deuxième fille, pour laquelle Shmiel se souciait de trouver du travail dans une lettre à mon grand-père, avait réussi à trouver un emploi dans la fabrique de barils – une des industries locales qui étaient utiles à l'effort de guerre allemand -et était encore en vie après cette Aktion.
Trente ans aptes avoir commencé à poser des questions et à prendre des notes sur des petites fiches, j'étais enfin en mesure d'écrire ceci : SHMIEL, ESTER, BRONIA, TUÉS 1942.
Je sais que j'ai vu Frydka dans la fabrique après cette Aktion, a dit Jack. Ceux qui avaient des postes dans les camps de travaux forcés avaient au moins quelques chances de survivre.
J'ai écrit, FABRIQUE DE BARILS, TRAVAUX FORCÉS À SURVIVRE. L'idée, c'était de se trouver un boulot pour l'effort de guerre, a dit au téléphone cette voix qui ressemblait tant à celle de mon grand-père. Et ça vous donnait une certaine impression de sécurité – ils ne vous emmèneraient pas le lendemain. Ils vous emmèneraient peut-être dans trois mois, mais pas le lendemain.
Un peu plus tard, il a ajouté qu'il avait entendu dire, lorsqu'il était devenu clair que les quelques centaines de Juifs qui restaient dans la ville allaient être liquidés, que Frydka et sa sœur aînée, Lorka, s'étaient échappées de Bolechow pour rejoindre un groupe de partisans qui opéraient dans la forêt aux environs du village voisin de Dolina. A la différence de certains groupes de partisans locaux, a-t-il dit, celui-là accueillait volontiers les Juifs. Le groupe avait été organisé par deux frères ukrainiens, a-t-il ajouté, les frères Babij.
Jack a dit, B-A-B-I-J, et j'ai écrit, FRYDKA/LORKA À PARTISANS BABIJ. Puis j'ai écrit DOLINA et, au bout d'un moment, j'ai ajouté TAUBE. Les Mittelmark étaient de Dolina ; mon arrière-grand-mère Taube y était née. C'était à Dolina qu'elle avait joué, et peut-être s'était battue amèrement, avec son frère aîné.
Vous voyez, a dit Jack, il y avait trois gamins polonais, pas juifs, et les trois aidaient les partisans ou, du moins, ils étaient en contact avec eux. Et une nuit – je n'étais pas à Bolechow à ce moment-là, je me cachais, mais je l'ai entendu plus tard – les garçons se sont fait prendre, les Allemands les ont emmenés en ville et ils les ont fusillés. C'était exactement... enfin, plus ou moins exactement au même moment qu'ils ont éliminé le groupe Babij dans la forêt. Je crois qu'il y a eu quatre survivants. Quatre ? ai-je dit.
Jack a émis un petit bruit à l'autre bout de la ligne ; une sorte d'amusement sarcastique, peut-être, devant ma naïveté. Euh, pensez à Bolechow, a-t-il fini par dire. Sur six mille Juifs, nous avons été quarante-huit à survivre.
De nouveau, je n'ai rien dit. J'ai regardé l'écran de mon ordinateur, FRYDKA/LORKA À PARTISANS BABIJ. J'ai tapé, GARÇONS QUI AIDAIENT ONT ÉTÉ FUSILLÉS.
Cette nuit de février 2002, bien incapable de deviner jusqu'où cette histoire finirait par me conduire, combien de kilomètres et de continents nous allions parcourir pour découvrir ce qui s'était passé en réalité, qui avait aidé et qui avait été pris et tué, je m'intéressais plus aux filles qu'aux garçons et j'ai donc dit, Je vois. Mais à cette époque-là, les filles étaient dans la forêt, non ?
C'est exact, a dit Jack. Les garçons étaient en contact avec les gens dans la forêt, ils leur rendaient visite, ils les ravitaillaient, je ne sais pas si c'était en munitions ou en nourriture, je ne sais pas. Ils ont été fusillés parce qu'ils les ravitaillaient en quelque chose.
D'accord, ai-je dit. J'ai tapé les mots RAVITAILLAIENT EN QUELQUE CHOSE dans le dossier que j'avais ouvert.
Vous comprenez, les Allemands avaient mis en place des espions a poursuivi Jack. Ce qui veut dire que les Juifs qui s'enfuyaient, ils espionnaient le groupe et dévoilaient tout. J'imagine qu'on les forçait ou qu'on les faisait chanter pour qu'ils les trahissent, d'une certaine façon, quelque chose comme ça.
J'ai sursauté sur mon siège. Alors que je tapais JUIFS À TRAHISON ! !, j'ai eu soudain une idée de la façon dont ça avait dû se passer, comment l'histoire que j'entendais à présent se connectait à des histoires, à des fragments dont j'avais entendu parler, il y a longtemps. De toute évidence (ai-je pensé), la trahison du groupe Babij avait été transmise de façon confuse dans la traduction, quelque part entre l'événement même et le moment où quelqu'un avait raconté à mon grand-père et ses frères et sœurs ce qui était arrivé à Oncle Shmiel et sa famille. Et, d'une certaine façon, cet unique événement de l'histoire, la trahison, a été brodé, avec le temps, dans le récit familial. Mon grand-père, ses frères et ses sœurs, et les autres, ont tous voulu croire à cette histoire, comme nous l'avons fait nous-mêmes ensuite, cette histoire que mes frères, ma sœur et moi avons voulu confirmer en voyageant de l'autre côté, parce que nous voulions croire qu'il y avait une histoire ; parce qu'un récit de cupidité, de naïveté et de mauvais jugement était meilleur que l'alternative, c'est-à-dire pas de récit du tout.
Au moment même où Jack Greene me parlait des espions qui avaient dénoncé le groupe Babij et que je comprenais quelles avaient été les origines de l'histoire familiale, je me suis souvenu de Marilyn, la cousine de ma mère à Chicago, quand elle s'était souvenue de la réaction à l'annonce de la mort de Shmiel – je me souvenais qu'elle avait parlé de cris — et je me suis aperçu que j'avais aussi fait ce voyage à Chicago dans l'espoir de découvrir un drame. J'ai vu alors que j'avais voulu déterrer quelque chose de déplaisant dans l'histoire des relations de mon grand-père, de mes grands-tantes et de mes grands-oncles avec Shmiel, quelque chose qui confirmerait mon récit personnel, suspicieux, d'une trahison plus terrible, plus intime, entre frères et sœurs, ce qui était, après tout, ce que je savais, et qui fournirait un mobile cohérent de leur échec à sauver Shmiel – s'il y avait eu, bien entendu, un tel « échec ».
Mon désir de posséder un tel récit n'était pas très différent du désir qu'avait mon grand-père de croire aux histoires du voisin juif ou de la benne polonaise. Les deux étaient motivés par un besoin de croire à une histoire qui, aussi horrible fût-elle, donnait un sens à leurs morts – qui ferait qu'ils seraient morts de quelque chose. Jack Greene m'a dit autre chose, ce soir-là : ses propres parents, comme Shmiel, avaient espéré pouvoir mettre leur famille à l'abri, obtenir des visas ; mais, en 1939, la liste d'attente pour obtenir des papiers était de six ans (et six ans plus tard, tout le monde était mort, a-t-il ajouté). Comme je suis quelqu'un de sentimental, j'aimerais croire – nous ne le saurons jamais, bien sûr – que mon grand-père, ses frères et ses sœurs, ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour Shmiel et sa famille. Ce que nous savons, au moins, c'est que, en 1939, rien de ce qu'ils auraient pu faire n'aurait pu les sauver.
Pendant tout notre voyage, j'avais été déçu parce que aucune des histoires dont j'avais entendu parler n'était confirmée par ce que nous pouvions entendre et voir ; pendant tout le voyage, j'avais désiré un récit passionnant. C'était seulement en écoutant Jack Greene que j'ai compris que j'étais à la recherche de la mauvaise histoire – l'histoire de la façon dont ils étaient morts, plutôt que celle dont ils avaient vécu. Les circonstances particulières des vies qu'ils avaient vécues étaient, inévitablement, les choses impossibles à mémoriser qui font la vie quotidienne de chacun. C'est seulement lorsque la vie quotidienne prend fin – quand le fait de savoir que vous allez mourir dans trois mois plutôt que le lendemain ressemble a une oasis de « sécurité » – que de tels détails perdus paraissent rares et beaux. L'histoire réelle, c'était le fait qu'ils avaient été des gens ordinaires, qu'ils avaient vécu et qu'ils étaient morts, comme tant d’autres. Et une fois de plus, nous avons appris qu'il existe encore, chose surprenante, beaucoup plus de preuves de ces vies et de ces morts ordinaires que vous ne l'aviez imaginé au départ.
C'est pour cette raison que, lorsque j'ai commencé à penser que je ne pouvais pas tout apprendre par téléphone de cette nouvelle source d'informations si riche et si inattendue, lorsque Jack, comme s'il avait lu dans mes pensées, a dit que je devrais vraiment venir en Australie passer un peu de temps avec lui et son frère, et, il me le disait à présent, deux autres survivants de Bolechow qui vivaient là-bas, que j'ai su que j'irais. Ils y avaient vécu, ils les avaient connus, et je savais qu'il me fallait les voir. L'homme qui avait surgi de nulle part pour me raconter en un coup de téléphone plus que tout ce que ma famille avait jamais su, cet homme, qui me faisait penser à mon grand-père quand il parlait, était sorti avec la petite Ruchele ; et sa mère avait été tuée le même jour qu'elle. Nous étions liés, désormais, à Jack par des liens d'amour et de mort.
Il y avait aussi un autre facteur :
Alors je devrais vraiment venir en Australie ? ai-je demandé à Jack à la fin de notre conversation, ce soir-là. N'hésitez pas, a-t-il répondu...
(D'accord, je n'hésiterai pas ! ai-je coupé, avec l'envie de lui faire plaisir, comme si j'avais essayé de faire plaisir à mon grand-père.) ... parce que je ne vais pas faire long feu.
L'Australie a donc été pour nous l'étape suivante. Et c'est en Australie, quand nous avons rencontré Jack Greene et les quatre autres Juifs de Bolechow qui avaient choisi, après la guerre, de s'installer dans ce continent éloigné, aussi loin qu'il est possible de l'être de la Pologne, que les contours de l'histoire sont enfin devenus plus précis et que nous avons pu obtenir les détails concrets que nous avions tant désirés, connaître les circonstances particulières qui transforment les statistiques et les dates en une histoire. Quelle était la couleur de la maison, comment elle tenait son sac à main. Et puis, l'Australie nous a entraînés en Israël, où nous avons rencontré Reinharz et Heller, et d'Israël nous avons été conduits à Stockholm, où nous avons fait la connaissance de Mme Freilich, et de Stockholm nous sommes retournés en Israël, d'Israël nous sommes repartis pour le Danemark, où nous avons rencontré Kulberg et son remarquable récit.
A la fin, nous avons eu notre histoire.
Mais il y avait un fait particulier, concret, que je connaissais déjà, concernant une des Jäger de Bolechow, avant même que nous nous lancions dans tous ces voyages et que nous rencontrions tous ces gens. Nous savions, comme je l'ai dit, que Ruchele Jäger, la troisième fille de Shmiel, était morte au cours de la première Aktion, soit le 28, soit le 29 octobre 1941. Nous ne savons pas, et nous ne pouvons pas le savoir exactement, quel âge elle avait exactement : pour une raison quelconque, les Archives nationales polonaises à Varsovie, qui possèdent les certificats de naissance de ses deux sœurs aînées, ne peuvent retrouver ceux de Ruchele et de sa sœur cadette, Bronia. Jack Greene pense qu'elle avait seize ans, et c'est probablement vrai. Mais je sais de façon certaine, je le sais comme un fait, et je n'ai pas besoin d'archives qui me disent que c'est vrai : je sais que Ruchele a dû naître après le 3 septembre 1923.
Je le sais parce que c'est le jour où une autre jeune femme nommée Rachel, Ruchele, est morte. Parce que les Juifs d'Europe de l'Est ne donnent à leurs enfants que les prénoms des morts – mes frères, ma sœur et moi portons les prénoms de parents morts, tout comme c'était le cas de mon grand-père et de ses six frères et sœurs, et en raison de cette pratique les gens qui s'intéressent à la généalogie juive disposent d'une méthode remarquablement fiable pour déterminer certaines dates, si l'information est par ailleurs lacunaire –, je sais parfaitement que Ruchele Jäger, la fille de Shmiel, a dû naître après la mort de la sœur de son père et de mon grand-père : la première Rachel Jäger, née en 1896, la future épouse dont la mort tragique et inattendue, terriblement prématurée, allait devenir par la suite, après bien des années, la plus grande histoire de ma famille, un récit mythique au cœur duquel, c'est du moins ce que je crois, se trouve une légende plus ancienne encore sur la proximité et la distance, l'intimité et la violence, l'amour et la mort, cette légende première entre toutes, ce mythe premier entre tous, sur la facilité avec laquelle nous tuons ceux qui nous sont les plus proches.
Même s'il punit sévèrement le premier meurtre de l'histoire, Dieu déclare que si Caïn est tué, il sera vengé sept fois. Là encore, le commentateur médiéval et le commentateur moderne offrent des interprétations radicalement divergentes du texte. Le point crucial est la nature du châtiment de celui qui tuerait Caïn, exprimé dans le mot shiv'ahthayim, qui signifie littéralement « multiplié par sept ». Rachi, une fois de plus, déploie des trésors d'ingéniosité pour contourner la lecture la plus naturelle du verset ; il veut plutôt que nous le lisions comme étant composé de deux éléments distincts. Le premier, insiste-t-il, est la demi-phrase «Aussi bien, si quelqu'un tue Caïn... ! ». Invoquant des parallèles syntaxiques tirés de textes hébraïques, Rachi souligne que cette demi-phrase doit être lue comme une menace implicite mais non spécifique contre celui, quel qu'il soit, dont le but serait de faire du mal au premier meurtrier de l'histoire. « C'est un des versets qui fait l'économie de ses mots, avance-t-il, et se contente d'une allusion, mais n’explique pas. "Aussi bien, si quelqu’un tue Caïn " est une menace — "Il subira le même sorti", "Tel sera son châtiment !" —, mais le châtiment n'est pas spécifié. »
Cette manipulation du texte laisse Rachi avec un fragment de deux mots, shiv'ahthayim yuqqâm, « subira une vengeance multipliée par sept ». Rachi insiste, toutefois, sur le fait que le sujet sous-entendu de cette proposition n'est pas, comme nous serions tentés de le croire, celui qui serait tenté de tuer Caïn, mais Caïn lui-même. Ce que Dieu dit ici, selon Rachi, c 'est « Je ne tiens pas à me venger de Caïn maintenant. A la fin de sept générations, je me vengerai de lui, car Lamech naîtra parmi les enfants de ses enfants et le tuera. » — et c'est bien ce qui se passe dans Genèse 4, 23.
Pourquoi Rachi est-il si soucieux d'éviter une lecture du texte qui suggérerait qu'un assassin de Caïn serait châtié « sept fois » — subirait, en d'autres termes, une peine sept fois supérieure à celle qu'il a infligée ? (c'est une question que nous sommes d'autant plus tentés de poser que Friedman accepte tranquillement la lecture plus naturelle du texte, comme l'indique sa traduction « Par conséquent : quiconque tue Caïn, il sera vengé sept fois » et, plus encore, comme semble le suggérer l'absence complète de commentaire de sa part). Une note dans la traduction du commentaire de Rachi sur ce verset nous dit pourquoi : « Le verset ne signifie pas que Dieu va le punir sept fois plus qu'il ne le mérite, car Dieu est juste et ne punit pas injustement. » En lisant cela, il me vient à l'esprit que la divergence entre les approches de Rachi et de Friedman a peut-être sa source dans la différence entre le XIe e siècle et le XX. Je me demande s'il est plus facile pour nous que pour Rachi d'imaginer que, peut-être, Dieu pourrait, après tout, punir injustement.
LE PÉCHÉ ENTRE les frères est à présent marqué au fer rouge dans l'histoire de notre famille, thème récurrent du passé greffé, désormais, sur le futur. Le 11 août 2002, presque un an, jour pour jour, après notre arrivée dans Bolechow, et précisément soixante ans après la mise en marche du mécanisme qui allait détruire le frère de mon grand-père et sa famille, ma sœur Jennifer s'est mariée.
Comme je l'ai dit, elle est la seule de nous cinq à avoir épousé un Juif. C'est bien entendu, une pure coïncidence – poétique, néanmoins, qui n’aurait pas pu être plus artistique, si on l'avait inventée, crée comme un symbole pour la fiction qu'on est en train d'écrire – ce que le nom de famille de l'homme qu'elle a épousé soit Abel.