Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 14 sur 21 · partie 2/3

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Les Disparus

2 SUEDE/ISRAEL DE NOUVEAU (automne).............. 512

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Klara s'est calée contre le dossier de sa chaise et a dit à Ewa qu'elle voulait faire une pause.

 

Au BOUT D'UN MOMENT, Klara s'est levée et nous a servi un énorme déjeuner. Gefilte fish, borscht, saumon poché froid avec une sauce aux raisins, un pain délicieux. Oui, a-t-elle dit en souriant, elle avait fait le pain elle-même, et elle avait dû le faire hier, parce qu'elle n'aurait pas eu le temps de le faire aujourd'hui. En guise de rafraîchissement, elle a servi de la vodka dans des petits verres et s'est assurée que nos verres soient toujours pleins. Elle a fait une plaisanterie en polonais qu'Ewa, en souriant, a traduite : les poissons aiment nager, il faut donc boire de la vodka !

Pendant le déjeuner, nous avons pris soin de ne parler que de choses plaisantes : combien nos précédents voyages avaient été intéressants et excitants, combien nous avions apprécié de rencontrer les autres anciens de Bolechow. Nous avons parlé de Meg, de Jack et de Bob. Jack Greene avait été l'ami de son frère, a dit Klara. Elle a souri lorsque nous avons mentionné le nom de Shlomo : tout le monde connaissait, semblait-il, « le roi des anciens de Bolechow ». Elle allait souvent en Israël autrefois, a-t-elle dit, parce que sa fille, qui était morte d'un cancer depuis, y vivait. Nous avons parlé des anciens de Bolechow en Israël. Elle n'avait pas l'air de connaître les Reinharz et je lui ai donc raconté l'histoire remarquable de leur survie, cachés sous le plafond d'un club d'officiers allemands. Elle avait essayé de rencontrer Anna Heller Stern lors d'un de ses séjours en Israël, mais Anna était tombée malade et avait annulé au dernier moment.

Comme Klara paraissait plus détendue, j'ai délicatement sondé ses souvenirs de la vie à Bolechow avant la guerre. N'importe quoi, ai-je dit, vraiment, et dans n'importe quel ordre. Est-ce que, par exemple, ses parents étaient très religieux ?

Ses parents n'étaient pas particulièrement pratiquants, a-t-elle dit au bout d'une minute, même s'ils respectaient évidemment les grandes fêtes, Pesach, Rosh Hashanah et Yom Kippour. Ils se rendaient à la grande synagogue du Rynek, celle qui fut ensuite transformée en club pour les ouvriers des tanneries, seulement pour Rosh Hashanah et Yom Kippour. Matt m'a jeté un regard qui voulait dire, Exactement comme nous, et j'ai hoché la tête. J'ai demandé à Klara si elle se souvenait du genre de plats que sa mère préparait pour les fêtes. Challah, a-t-elle dit ; gefilte fish, a-t-elle dit. Tsimmes, s'est-elle rappelée en souriant au souvenir de ce savoureux plat de viande, de patates douces, de carottes et de pruneaux, servi pour le Nouvel An. Ma mère mettait du miel dedans parfois, disait autrefois ma propre mère en parlant de ce plat. Du miel ! Et j'ai pensé, avec cette tendresse protectrice particulière que, jusqu'à ce jour, je réservais à ma grand-mère morte, à la mère de ma mère, Nana : Tout ce travail pour un plat qu'elle ne pouvait pas manger.

Nous avons mangé les mets délicieux de Klara et nous avons parlé du lycée commercial que Frydka et elle avaient fréquenté, des cours qui se déroulaient de huit heures du matin à deux heures de l'après-midi, du nombre de cours qu'elles avaient suivi et de leur difficulté respective. Toutes ces matières différentes ! s'est-elle exclamée. L'ukrainien, le polonais, les mathématiques, les sciences naturelles, la physique, la géographie, l'histoire. Ce qu'elle mangeait à Bolechow quand elle était petite : toujours du poisson le vendredi soir, de la carpe ou de la truite ; sinon, du poulet, de la viande ou même de la dinde. Sa mère était une cuisinière merveilleuse, a-t-elle dit. Mais comment pourrait-elle ne pas dire que sa mère avait été une grande cuisinière ! Elle a parlé des rencontres des garçons et des filles après l'école au Hanoar HaZioni. Du couvre-feu pour les adolescents, à huit heures, dans les années d'avant-guerre. Du fait que, en y repensant, Frydka Jäger était une des filles qui ne venaient pas régulièrement aux réunions du Hanoar. Des films qu'elle avait vus, adolescente, au cinéma du Dom Katolicki. Je me souviens encore des films muets ! a-t-elle dit, presque fière. Charlie Chaplin ! Gary Cooper ! Ramon Novarro ! Les gens disaient qu'il était tellement beau !

Klara m'a proposé encore un morceau de gefilte fish. J'ai refusé poliment, j'en avais déjà mangé deux fois.

Pourquoi compter ? a-t-elle dit.

Elle a parlé des séances de ski dans les montagnes proches de Bolechow, des parties de volley-ball à l'école, des parties de ping-pong (Matt et moi avons échangé un rapide regard : Ping-pong ! ?). Elle s'est souvenue des uniformes de l'école : bérets pour les filles, casquettes pour les garçons. Chaque école avait des couleurs différentes. Elle a parlé des devoirs qu'elle et ses amies avaient à faire afin de se libérer pour les réunions du Hanoar.

A quoi est-ce que vous vous attendiez ? a-t-elle dit tout à coup. Les gens vivaient normalement, vaquaient à leurs affaires normalement ; nous nous efforcions d'avoir des bonnes notes à l'école parce que c'était important pour nos parents, et c'est tout ! La vie normale !

Elle a parlé du jour de son mariage, pendant l'Occupation soviétique. C'était en mai, une matinée splendide. Elle portait une robe bleu pâle avec un manteau bleu foncé, et un petit chapeau. Et soudain, la neige et la pluie ! Ils avaient fait le trajet jusqu'au restaurant sur le Rynek dans un chariot tiré par des chevaux ; ils avaient invité tous leurs amis et parents dans ce restaurant. Mais Klara n'avait pas pu assister au dîner du mariage parce qu'elle avait de la température. Elle était malade, nous a-t-elle dit en hochant la tête au souvenir de cette étrange journée de joie, de neige et de fièvre.

Qui était là ? ai-je demandé, content de la voir se détendre avec ces souvenirs heureux.

Mes amis, a-t-elle répondu, les amis de mon mari, ma famille, mes frères, ma sœur. Chez le rabbin, c'était seulement la famille, et pour le dîner, toute la famille et tous les amis. Mais cela a été un dîner très modeste pour moi parce que j'étais malade.

Comment s'appelait le rabbin ? ai-je demandé. S'en souvenait-elle ?

Klara a réfléchi un moment et s'est écriée, Perlov ! Perlov ! Elle a fait un grand sourire et elle a ajouté. Je m'en souviens maintenant ! C'est un miracle !

Je me suis demandé si d'autres miracles allaient se produire. Au moment où Klara s'est levée pour aller chercher le dessert et où elle est revenue avec un énorme gâteau, j'ai demandé si elle se souvenait d'autre chose à propos des Jäger. La boucherie où elle allait acheter sa viande, par exemple. Est-ce qu'elle se souvenait qu'il y avait deux frères Jäger ? Elle a réfléchi et s'est écriée de nouveau, Oui ! Oui ! Je m'en souviens. J'étais une petite fille. Je me souviens des deux Jäger, l'un avait la boucherie et l'autre, c'était le père de Fryda...

(Fryda, avait-elle dit : le nom sur le certificat de naissance, et non Frydka, le surnom ; pour une raison quelconque, cette infime variation semblait donner une autre dimension au souvenir, semblait rendre plus réelle la fille que je connaissais uniquement sous le nom de Frydka)

... ma mère m'envoyait acheter de la viande chez un des frères Jäger, mais j'allais chez un autre parce qu'il était plus près de chez nous. L'un d'eux était-il religieux ? Le propriétaire de ce petit magasin ?

Puis, soudain, son visage a pris l'expression de quelqu'un qui sait. Tak, tak. Skandal !

Elle a dit quelque chose à Ewa qui s'est tournée vers moi avec un air mi-inquisiteur, mi amusé. Elle a dit, Les Juifs religieux ont commencé à boycotter cette boucherie ?

A CE POINT de la conversation, la nuit est tombée brusquement dehors et, sans doute à cause du repas pantagruélique et de la disparition de la lumière, l'atmosphère dans la pièce est devenue, semblait-il, plus lourde et plus sombre. Marek, je l'avais remarqué, avait écouté attentivement et courtoisement sa mère parler des jours de son enfance et de son adolescence, de la vie normale au cours des années qui avaient précédé la guerre, mais au moment où nous avons pris le dessert et le café, il a commencé à me parler depuis l'autre bout de la table, pendant que Klara et Ewa conversaient en polonais. Il était clair qu'il avait quelque chose en tête et je voyais bien à quel point il était frustré de ne pas parler plus couramment ma langue. Mais je l'ai aidé et encouragé, et au bout du compte, j'ai compris tout ce qu'il m'a dit.

Je lui ai demandé s'il connaissait déjà ce qu'il venait d'entendre.

Pas vraiment, a-t-il dit. J'ai surtout parlé avec mon père. Ma mère m'en a parlé quelquefois. Maintenant je lui pose plus de questions parce que je veux savoir pour le transmettre à mes enfants. Marek m'a dit qu'il avait deux enfants, Jonathan et Sarah, respectivement âgés de dix-huit et douze ans. Sont-ils un peu conscients de tout ça ? ai-je demandé. Il a secoué la tête. Ils ne savent pas un dixième de ce qui s'est passé, a-t-il répondu. Ils savent que leurs grands-parents sont des survivants, qu'ils sont restés cachés sous un plancher chez un fermier pendant onze mois, et c'est tout. Je l'ai écouté et j'ai décidé qu'il m'était sympathique : son intérêt franc et intense, l'ouverture avec laquelle il discutait de choses difficiles avec un parfait inconnu. Il ressemblait, je m'en suis soudain rendu compte, à l'acteur Bob Hoskins, en plus beau, et cette libre association a renforcé l'impression que j'avais d'avoir affaire à quelqu'un de très honnête. Nous avons parlé pendant un bon moment du fait que, plus nous vieillissions et nous éloignions du passé, plus ce passé, paradoxalement, devenait important. II a dit, Mon père, pour lui c'était capital d'être juif, mais il ne nous a jamais appris à être juif. Je n'ai jamais eu d'amis juifs en Pologne, mais il insistait sur le fait que j'étais juif – qu'il fallait que je sois fort, qu'il fallait que je sois le meilleur.

J'ai hoché la tête en signe de sympathie.

C'est pour cette raison que je voulais que mes enfants viennent aujourd'hui, m'a dit Marek. Il a ajouté que son père avait très rarement parlé du passé, seulement à l'occasion de Yom Kippour, et « en quelques mots » seulement. Mais rien de profond. Je voulais parler à mon fils de ma famille, a continué Marek, pas seulement de la famille de ma femme...

(sa femme était polonaise, m'a-t-il dit)

... mais c'est tellement difficile. Lorsque vous êtes arrivés ici aujourd'hui, ma mère voulait se souvenir des dates. J'ai essayé de lui faire comprendre que les dates ne sont pas importantes, ce ne sont pas les dates, mais ce que c'était que d'être là, comment les choses se passaient, qui était mon grand-père – pas sa profession, mais sa personnalité. Elle n'arrive pas à comprendre que vous vouliez connaître des choses triviales, du genre à quoi ressemblait 1'école, comment étaient les professeurs. C'est tellement difficile à expliquer.

J'ai été très ému par ce qu'il venait de dire. Après tout, ce qu'il disait rejoignait complètement ce que j'avais désiré apprendre, depuis tant d'années, sur les petites choses, les détails minuscules qui, me disais-je, pouvaient ramener les morts à la vie. À ce moment précis, Matt, qui tenait souvent, lorsque nous étions jeunes, des propos enflammés, passionnés, lesquels me mettaient à l'époque dans l'embarras parce que les sentiments qui les avaient inspirés étaient tellement écorchés – des propos du genre, Les racistes devraient tout simplement crever ! ou, Les gens qui font des trucs pareils aux animaux devraient être tués ! –, Matt a dit sur un ton véhément, Beaucoup de gens veulent savoir comment ils sont morts, mais pas comment ils ont vécu !

Suivant le fil de sa pensée, Marek a hoché la tête et dit, Les gens pensent qu'il n'est pas important de savoir si un homme était heureux ou s'il était malheureux. Mais c'est très important. Parce que, après l'Holocauste, ces choses ont disparu.

Peu après, nous nous sommes levés pour partir. Comme je le faisais de temps en temps à la fin de ces interviews, j'ai demandé à Ewa de demander à Klara quels étaient ses meilleurs souvenirs de Bolechow. Ewa a adressé ma question à Klara, qui a écouté et pris un air mélancolique. Puis elle a dit quelque chose de très bref à Ewa.

Ce que Klara a dit, c'était, Les mauvais souvenirs ont effacé les bons.

 

Nous AVONS PARLÉ avec Klara le lendemain aussi, après que Matt a pris quelques photos d'elle sur une petite place pavée. Il faut que ça fasse « Stockholm », m'avait-il dit la nuit précédente, alors que nous étions allongés sur nos lits jumeaux, discutant à voix basse de notre longue interview – curieusement contrariée, j'avais trouvé – avec Klara. Elle nous avait dit beaucoup, je le savais, mais j'avais l'impression, curieusement, qu'elle avait gardé quelque chose par-devers elle, et je n'avais pas eu cette impression avec les autres, à l'exception de Meg peut-être, au début. En entendant Matt dire qu'il fallait que sa photo fasse Stockholm, j'ai souri, mais je me suis bien gardé de le laisser voir. N'ayant pas eu le temps d'explorer Stockholm – notre journée de tourisme avait fondu pendant que nous attendions sur la piste de décollage de JFK –, ni lui ni moi ne pouvions savoir vraiment ce qui « faisait » Stockholm. Des pavés, avec de l'eau à l'arrière-plan, cela paraissait raisonnable.

Donc, le lendemain, le deuxième jour, nous avons retrouvé Klara, Marek et Ewa dans un endroit qu'avait suggéré Marek, et nous avons marché un peu ensemble. Pour sa photo officielle, Klara avait mis une veste en serpent très chic, aux épaules rembourrées. Elle avait l'air plus heureuse que la veille au moment où elle a pris la pose devant le petit obélisque au centre de la place pavée et s'est mise à flirter avec l'appareil photo. Il faisait un froid de canard, l'atmosphère était humide et le ciel gris ; de temps à autre, le soleil semblait vouloir percer la fine couche de nuages à l'allure lasse, renonçant au bout de quelques minutes. Au bout d'une vingtaine de minutes de pose et de prise de vues, nous nous sommes précipités dans un café, à deux pas de la petite place. Il était agréablement sombre et bien chauffé, un feu flambait dans une cheminée. Nous avons tous commandé des cappuccinos.

Marek avait voulu parler de son père, la veille, et c'est ce qu'il faisait à présent. Mon père était originaire de l'autre côté de Bolechow, a-t-il expliqué, le côté pauvre. Il n'est allé à l'école que jusqu'en troisième. Il a dû commencer à travailler très jeune.

Avant de partir pour la Suède, j'avais consulté une fois encore l'Annuaire

professionnel de Galicie de 1891 sur le site www.jewish-gen.org. A EFRAIM FREILICH, j'avais lu : HADERN– UND KNOCHESHANDLER. Chiffonnier. En effet : l'autre côté de Bolechow.

Avec un air affable sur son large visage, Marek a continué à parler de son père, qui était mort bien avant que je commence à rêver de découvrir ce qui était arrivé à Oncle Shmiel. Marek a dit, Il était... il était très spécial. Très, très spécial. Il a aidé beaucoup de Juifs après la guerre. Tous les Juifs le connaissent ici ! Il a donné de l'argent à beaucoup de gens. C'était étonnant : lorsqu'il est mort – et il n'est venu ici, en Suède, qu'un temps très bref, parce que je l'avais amené à l'hôpital depuis la Pologne –, lorsqu'il est mort, il y avait cent personnes ici.

J'ai compris qu'il voulait dire aux funérailles.

Il a dit, C'était étonnant.

Depuis le comptoir du café nous est parvenu le bruit du lait qu'on ébouillantait. Klara et Ewa parlaient tout doucement, et Ewa a fini par se tourner vers Matt et moi pour expliquer qu'elles discutaient d'un reportage sur la montée récente des sentiments d'hostilité vis-à-vis d'Israël en Suède. Elle a raconté qu'une librairie qui vendait des pamphlets, des journaux et des livres ouvertement antisémites venait d'ouvrir près d'une église où avaient été hébergés, pendant la guerre, des réfugiés juifs.

Klara secouait la tête et elle a dit, Skandal !

La mention des journaux m'a fait penser à une question concernant la vie quotidienne que j'avais voulu poser à Klara. Les journaux, à Bolechow, étaient-ils pour la plupart en polonais ?

Pour la plupart, a-t-elle répondu. Ses parents parlaient yiddish et polonais à la maison. Et un peu l'ukrainien aussi.

Ukrainien m'a fait penser à une autre question : lorsque les Juifs avaient des domestiques, est-ce que les bonnes étaient habituellement ukrainiennes ? La bonne les a dénoncés, avais-je entendu dire, il y a des siècles, avant que je sache quoi que ce fût.

Oui, a dit Klara, des Ukrainiennes.

J'ai soudain pensé à mon grand-père provoquant la corpulente femme de ménage de ma mère, Mme Wilk, avec ses plaisanteries cochonnes en polonais, ce qui m'a fait penser à autre chose encore. Y avait-il une sorte de castel près de Bolechow, ai-je demandé, qui aurait appartenu autrefois à un comte polonais ?

Non, a-t-elle répondu, elle ne se souvenait pas d'un tel endroit.

J'entendais la voix de mon grand-père dire, Ils se cachaient dans un kessle.

Puis : Avait-elle entendu parler du Graf Potocki ?

Oui ! a dit Klara. Mais il n'était pas de Bolechow !

J'ai souri et j'ai raconté l'histoire que j'avais entendue à Vilna à propos du Potocki qui avait été condamné au bûcher par l'Église après qu'il se fut converti au judaïsme.

A Bolechow, a dit Klara sur un ton solennel, un Juif qui se convertissait au christianisme était exclu de la communauté !

Elle s'est tournée vers Ewa et a raconté une histoire un peu longue. Ewa écoutait en hochant la tête et elle a enfin dit, Il y avait une famille qu'elle connaissait, une famille juive qui vivait soit à Gerynia, soit ailleurs, pas dans une ville, mais dans un village. Dans cette famille, il y avait deux fils. Un des deux est tombé amoureux d'une fille ukrainienne et la mère de ce garçon a voulu — bien évidemment ! – qu'il quitte cette fille, et donc la famille a déménagé à Bolechow. Mais l'amour a triomphé de tout ! Il est resté et s'est converti dans l'Église orthodoxe ukrainienne. Et il a été chassé de sa famille et de la communauté – la communauté juive –, et tout le monde à Bolechow pointait la mère du doigt en disant : « C'est la mère du converti ! »

Elle a raconté cette histoire et pendant qu'elle la racontait, je me suis aperçu que j'étais extrêmement tendu parce que je me faisais du souci pour Matt en me demandant, au moment où Klara disait la mère de ce garçon a voulu qu'il quitte cette fille — bien évidemment !, ce que mon frère, qui était tombé amoureux et avait épousé une Grecque orthodoxe, pouvait bien penser en l'écoutant. J'ai pensé à mon grand-père qui, dans de nombreuses lettres et ensuite dans son testament, avait écrit, Si un de mes enfants ou de mes petits-enfants sortait de la confession juive, il ne toucherait pas un penny de mon argent durement gagné. Du Vieux Continent, il n'avait pas seulement apporté son accent, ses histoires. Chaque personne, au bout du compte, est le produit d'un temps spécifique, d'un lieu spécifique, et il est impossible d'y échapper aussi loin qu'on puisse aller.

Mais Matt n'a rien dit.

 

MAREK S'EST LEVÉ pour prendre congé ; il devait aller travailler. Nous nous sommes serré la main et promis de nous revoir le lendemain, dans la mesure où il nous avait dit qu'il essaierait d'amener son fils Jonathan, pour aller déjeuner avec nous quelque part. Un peu plus tôt, il m'avait confié la raison pour laquelle Jonathan n'était pas venu la veille. Klara et son petit-fils s'étaient apparemment querellés juste avant notre arrivée : il avait dit à sa grand-mère qu'il avait beaucoup de travail à l'école et qu'il ne pourrait pas passer tout l'après-midi chez elle ; elle avait été offensée par cet apparent manque d'intérêt et lui avait dit de ne pas se déranger du tout, s'il n'avait pas le temps d'écouter toute son histoire. Ils sont très proches, avait dit Marek, mais tous les deux sont très orgueilleux ! Et maintenant le fils de Klara, le père de Jonathan, devait jouer les intermédiaires pour les réconcilier, afin que nous puissions rencontrer Jonathan avant de nous envoler pour Israël.

J'espérais que Jonathan pourrait nous rejoindre pour une autre raison. Son anglais, m'avait dit Marek, était excellent et j'avais le sentiment que Klara s'ouvrirait un peu plus si elle parlait à son petit-fils. Ils sont très proches, avait dit Marek.

Marek est parti. J'ai posé une question qui ressemblait à une question de Matt, pas tant sur les faits que sur les sentiments. J'ai dit à Ewa, Demandez-lui comment elle s'est sentie après l'interview, hier.

Ewa a traduit la question et écouté la réponse de Klara. Ewa a dit, Hé bien, elle dit qu'elle était nerveuse et qu'elle ne pouvait pas dormir, qu'elle a pris des somnifères. Elle était incapable de se concentrer. Elle a dit qu'elle ne s'était jamais sentie très stable nerveusement. Chaque fois qu'elle vivait quelque chose de nouveau, il fallait qu'elle aille voir des médecins, des psychiatres, etc. Et tout le monde lui disait qu'il fallait seulement qu'elle se repose. Mais son mari a eu le cancer pendant quinze ans, et puis sa fille aussi. Une belle fille, et elle est morte. Le problème, c'est que de temps en temps elle n'arrive plus à se souvenir des mauvaises choses, parce qu'elle ne veut plus s'en souvenir. Elle dit qu'elle n'a jamais parlé de ces choses à ses enfants. Son mari en a peut-être parlé quand il était encore en vie, mais elle a connu des choses tellement horribles qui ne peuvent pas être...

Ewa, qui avait traduit tout cela simultanément, attendait la fin de la phrase, mais la voix de Klara s'est éteinte. Au bout d'un moment, elle s'est remise à parler.

Beaucoup de gens sont partis se cacher, mais mon mari et moi sommes restés le plus longtemps possible dans cet endroit où ils avaient mis tous les Juifs, l’Arbeitslager, après que tous les autres sont partis – nous avons fui dans la forêt bien après Dyzia, Meg et les autres.

Nous avons hoché la tête et essayé de rendre visible sur nos visages la compassion que nous éprouvions pour sa douleur.

Ewa a ajouté, Elle dit que c'était vraiment agréable de vous rencontrer et qu'elle va appeler Meg pour le lui dire.

Aucun des autres survivants que nous avions rencontrés n'avait parlé aussi ouvertement de l'angoisse psychologique qu'ils avaient éprouvée à la suite de leurs épreuves pendant la guerre, et j'avais envie de dire quelque chose qui réconforterait Klara. J'ai dit à Ewa, Dites-lui que nous sommes très reconnaissants, dites-lui que chaque petite chose est importante et a du sens pour nous. Par exemple, ce qu'elle nous a dit de l'apparence physique de Ciszko Szymanski...

Alors qu'Ewa traduisait, Klara l'a interrompue. Est-ce que Meg vous a dit à quoi ressemblait Ciszko Szymanski ? voulait-elle savoir.

Matt et moi avons échangé de grands sourires et je me suis lancé dans le récit de la façon dont Meg avait refusé de parler de Ciszko. J'ai raconté la plaisanterie de Meg : Je n'ai rien vu ! Je n'ai rien su ! Matt a éclaté de rire quand j'ai fini de raconter l'histoire. J'ai été frappé de voir à quel point Klara était préoccupée de savoir ce que nous avions appris de Meg et si ces informations données par Meg recoupaient les siennes.

Klara a dit, Je ne sais pas grand-chose à son sujet, seulement qu'il voulait la sauver. Et qu'il est mort à cause de ça. Alors pourquoi ne veut-elle pas vous en parler ?

Elle s'est interrompue un instant, puis elle a dit, Meg est prudente pour chaque mot qu'elle prononce. Dyzia, Dyzia Lew, une de mes camarades d'école, ma meilleure amie, elle est très malade à présent, mais c'est une femme très ouverte, elle vous parlera.

J'ai dit, Oui, nous allons lui parler jeudi. Je me suis tourné vers Matt et je lui ai dit, C'est bon à savoir, pour Dyzia Lew.

Klara a dit, Quand vous la verrez, dites-lui que je lui souhaite plein de bonnes choses et une longue, longue vie.

 

Ce n'est que le lendemain, dans un restaurant italien bruyant, que Klara, avec son superbe petit-fils à ses côtés, a finalement raconté son histoire.

Il est apparu clairement, dès le moment où nous sommes arrivés, que la présence de Jonathan apaisait et revigorait à la fois Klara. Elle était animée et bavarde, et pendant le déjeuner, elle a spontanément proposé de nous raconter la totalité de ses expériences pendant l'Occupation, ce qu'elle a fait d'une voix lente, attendant que Jonathan, qu'elle regardait avec adoration, traduise chacune de ses phrases. Nous étions tous assis autour de la table et Klara parlait : du bombardement quand les Allemands ont envahi le pays pendant l'été 41, de la première Aktion, de la confrontation silencieuse et terrifiante avec l'Allemand et le berger allemand, lorsque sa famille et elle s'étaient cachées des Ukrainiens et des Allemands à la poursuite de leurs victimes. De la façon dont elle et son mari, Jakub, Yankel, avaient prévu dès le début ou presque de s'échapper ; des mois horribles passés dans le camp de travail, en attendant le moment opportun. De sa fuite à lui, en premier, de Bolechow jusqu'au village de Gerynia, de sa terreur à elle, lorsqu'elle l'avait suivi, le lendemain. De la cachette qu'ils avaient dû abandonner lorsque la femme du fermier qui les cachait les en avait chassés, craignant – non sans raison – pour sa propre vie et pour celle des membres de sa famille. De la seconde cachette, sous le plancher de la grange.

A quoi ressemblait la cachette ? ai-je demandé. Depuis Sydney, depuis que l'histoire de Frydka et de Ciszko avait envahi mon imagination, je m'étais demandé à quoi ressemblaient en réalité ces cachettes. Comme je ne saurais jamais avec certitude où Frydka – et Shmiel, sans doute – s'était cachée, j'étais curieux de me faire une image, de connaître les détails concrets, de ce que cela avait pu être. Klara a parlé pendant une minute ou deux, essayant d'expliquer comment était disposée la cachette dans laquelle elle avait vécu pendant près d'un an, sous terre. Soudain, elle s'est emparée d'une serviette en papier, a emprunté le stylo de son fils et a dessiné un plan qu'elle a poussé devant moi pendant qu'elle commençait à expliquer.

Voici l'étable, a traduit Marek. Et ça, c'est l'entrée de la cave. Ça, c'est la cave. De la cave, on pouvait aller sous l'étable en passant sous le plancher. C'était comme une porte secrète. Dans le coin, il y avait une porte secrète qui conduisait jusqu'au cellier. Il y avait quatre personnes qui y vivaient.

Marek s'est interrompu et Klara a dit dans ma langue, Moi, mon mari, le frère de mon mari et l'ami de mon mari.

De nouveau, j'ai ouvert la bouche pour demander des informations sur ce frère – je ne connaissais toujours pas son nom –, mais Klara avait déjà recommencé à parler rapidement en polonais.

Quand ils voulaient dormir, a dit Marek, l'un d'eux devait rester debout parce qu'il n'y avait de la place que pour trois personnes allongées.

J'ai une peur bleue des espaces petits et fermés. J'ai frissonné. OK, ai-je dit au bout d'un moment, ils sont donc dans ce cellier, mais de quoi parlent-ils, que projettent-ils de faire pendant tous ces mois ?

Jonathan a transmis la question et Klara s'est alors lancé dans une déclaration qui semblait lui tenir à cœur. Lorsqu'elle a terminé, Jonathan s'est tourné vers moi.

La femme du fermier leur apportait de la nourriture, a-t-il dit. C'étaient des gens très gentils. Ils avaient deux filles, dont l'une s'appelait Hanushka. Et elles avaient sept et neuf ans. Toutes les deux allaient à l'école. En secret, ma grand-mère apprenait les mathématiques à l'aînée. Mais cela a fini par créer un problème, parce que, rapidement, la petite fille a su beaucoup plus de choses que les autres élèves et la maîtresse a commencé à poser des questions.

Je me suis dit, Même la générosité pouvait être mortelle.

Jonathan a continué, Mais le père de la fille était très intelligent. Il a raconté à la maîtresse qu'ils avaient un oncle qui séjournait chez eux et que c'était avec lui que leur fille apprenait tout ça.

Il a ajouté, La petite fille allait dans la forêt leur chercher des myrtilles et des mûres.

J'ai pensé, Les premières fraises de la saison, mais j'ai dit, N'a-t-elle jamais été inquiète du fait que ces petites filles connaissaient leur existence ? Qu'elles pourraient les trahir sans le vouloir ?

Jonathan a adressé ma question à Klara et s'est tourné ensuite vers moi pour dire, Non, non, non, elle adorait ces deux petites filles. Elle n'avait pas peur.

Klara a ajouté quelque chose et il a dit, Elle a essayé de leur écrire après la guerre, mais elle n'a jamais reçu de réponse.

Klara ne cessait de parler. Elle a dit qu'ils étaient restés terrés dans leur cachette jusqu'à ce que les Soviétiques libèrent la région au cours de l'été 1944. Elle a dit qu'ils se sentaient comme des animaux, qu'ils vivaient comme des animaux, avec des animaux. Elle a dit qu'elle ne trouvait pas les mots pour dire ce que c'était que de vivre dans un trou avec des rats qui couraient partout, pendant des mois. Elle a dit que c'était un miracle qu'ils aient survécu, parce qu'on pouvait être tué à tout instant : si ce n'étaient pas les Allemands, c'étaient les Ukrainiens.

Klara a ensuite parlé de l'effet que cela leur avait fait de retourner à Bolechow, une fois la ville libérée par les Soviétiques, comment elle et d'autres survivants avaient retrouvé le chemin d'une maison en ville – elle pensait que c'était peut-être celle de Meg Grossbard – et s'y étaient raconté leurs histoires. (De combien de personnes parle-t-elle ? ai-je demandé, Vingt, trente ? et Klara a répondu, Peut-être dix.) Comment elle avait essayé de travailler dans un hôpital juste après la guerre, mais s'était sentie trop faible pour porter quoi que ce fût. Comment elle n'avait pas longuement séjourné à Bolechow à la libération, parce que, a-t-elle dit, J'avais tout perdu, tout était perdu. Et donc son mari et elle étaient partis pour toujours et, contre toute attente, avaient prospéré en Pologne, même sous le régime communiste. Et puis ils étaient venus là, en Suède.

Lorsqu'elle a terminé son récit, j'ai demandé à Jonathan comment il se sentait, maintenant qu'il connaissait toute l'histoire. Il a dit, Je trouve que c'est assez étonnant – je ne pensais pas que ça avait duré aussi longtemps et que c'était aussi compliqué. Dans ma tête, je me disais qu'ils s'étaient cachés et puis qu'ils étaient ressortis. Je n'avais pas, je n'avais pas... Je n'avais pas pensé à tous ces petits détails.

J'ai hoché la tête et dit, Oui, les détails, c'est ce que nous cherchons si ardemment, nous aussi.

Matt a dit, Il faut imaginer ce que c'est que de vivre dans un endroit pas plus grand qu'une douche pendant dix-huit mois – c'est difficile à envisager.

Jonathan a hoché la tête. Je connaissais quelques trucs, a-t-il dit, mais je ne savais pas à quel point ça avait été horrible.

J'ai dit, Euh, je suis sûr que nous n'avons pas entendu les choses les plus horribles. Quoi qu'elle ait pu dire, je suis certain qu'il y a eu bien pire.

A cet instant précis, Marek s'est penché vers Matt et moi et nous a dit quelque chose à voix basse, sur le ton de la confidence. Nous l'avons écouté et puis j'ai dit, Oh, mon Dieu !

L'HISTOIRE DE KLARA avait donc été racontée, finalement. En la regardant contempler Jonathan, je ne me faisais guère d'illusions sur le fait que sa décision de raconter tout ce qui s'était passé dans l'ordre dans lequel cela s'était passé – ou presque – n'avait pas grand-chose à voir avec moi. C'était, de toute évidence, pour Jonathan qu'elle l'avait fait : pour ce jeune homme intelligent et sérieux qui m'avait dit, au moment où nous prenions place autour de la grande table ronde, qu'il savait trop peu de choses sur ce que sa grand-mère avait vécu. Dans un anglais sans accent qu'il parlait presque couramment, il avait dit, Je ne connais que des fragments, pas toute l'histoire.

Nous étions donc allés en Suède, comme nous avions promis que nous le ferions à une Meg incrédule. Et pourtant nous n'avions toujours que des fragments d'une histoire qui, cela devenait patent, ne serait jamais complète. Elle ne veut rien dire dans un sens ou dans l'autre, avait dit Ewa, lorsque nous avions demandé à Klara laquelle des deux versions incompatibles de l'histoire de Frydka lui paraissait la plus plausible, celle où elle s'était enfuie chez les partisans ou bien celle où Ciszko l'avait cachée chez lui. Enfin, elle pense que la seconde — avec le grenier et quelqu'un qui a prévenu les Allemands — est plus proche de la vérité. La première, celle des partisans, elle n'en a jamais entendu parler.

Ce n'est qu'un an après mon retour à New York à la suite de ce voyage, un soir que je regardais l'enregistrement vidéo de cette interview pour la troisième ou quatrième fois, que je me suis rendu compte que je n'avais jamais parlé d'un grenier.

 

COMME JE N'AIME PAS du tout retourner vers les endroits que je viens de visiter, c'était peut-être à cause de mon récent séjour en Israël ; ou à cause du voyage épuisant à Stockholm ; ou encore à cause de la confession inattendue et franche de Klara du fait qu'elle avait souffert psychologiquement toute sa vie ; ou peut-être encore à cause de l'impression, après trois jours de conversation avec elle, qu'il n'y avait plus grand-chose à apprendre ; peut-être que ce sont toutes ces raisons qui ont donné à notre semaine en Israël une aura de mélancolie.

Il y avait aussi une autre raison, raison que nous ne pouvions pas savoir avant d'atterrir à l'aéroport Ben Gourion et d'arriver à notre hôtel. Après que Matt et moi nous sommes installés dans nos chambres, la première chose que j'ai faite a été d'appeler Shlomo : je voulais avoir la confirmation de nos différents rendez-vous pour les jours à venir, qu'il avait organisés si diligemment, comme d'habitude. C'est à ce moment-là qu'il m'a appris que Dyzia Lew était retournée en Biélorussie quelques jours auparavant seulement.

Quoi ? J'étais furieux, mais j'ai essayé de ne pas le montrer. Nous avions organisé tout ce voyage pour qu'il coïncide avec le séjour de Dyzia en Israël.

Que s'est-il passé ? ai-je demandé, en essayant de contrôler ma voix.

Le traitement ne marchait pas, a dit Shlomo. Alors elle est rentrée chez elle.

Il n'avait pas besoin d'ajouter, Pour mourir. De toute façon, ce n'était pas la faute de Shlomo. Il n'y avait rien d'autre à faire que de continuer. J'ai donc tenu ma langue et nous avons examiné l'itinéraire qu'il avait organisé. Mais une certaine tristesse pesait plus que jamais sur ce séjour.

Elle était présente quand nous sommes retournés à Beer Sheva pour photographier Shumek et Malcia Reinharz. Une nouvelle fois, Malcia avait préparé un énorme repas ; une nouvelle fois, nous nous sommes assis pour bavarder, et elle a souri et parlé dans son anglais maladroit et convaincant à la fois, et nous avons été gavés de nourriture. Une nouvelle fois, Malcia nous a fait part de ses souvenirs, pour le compte de Matt, cette fois-ci : Shmiel était toyb, sourd, Ester avait une si jolie paire de jambes ! Elle n'avait connu que deux filles, ils formaient une famille si gentille et si belle. Mais, cette fois, elle avait l'air, elle aussi, d'être abattue : elle était d'une humeur beaucoup plus pensive que lorsque je l'avais interviewée en juin, et elle avait tendance à finir ses phrases par un petit soupir. Elle continuait à se souvenir de choses nouvelles, sans aucun ordre particulier. Elle s'était souvenue, par exemple, des jeux de cartes auxquels jouaient ses parents ; le gin-rummy, le soixante-six, un jeu appelé Der Rote König, le Roi Rouge. Les films qu'ils allaient voir autrefois, le samedi après-midi, quand ils prenaient les fauteuils les plus chers, au troisième rang, avec l'avocat, M. Reifeisen, qui était myope et qui s'était – je l'avais appris, mais pas par Malcia – pendu à une poutre dans son bureau, peu après l'arrivée des Allemands. Les films de Greta Garbo, se souvenait Malcia, de Jeanette MacDonald ! Elle se souvenait de Bruckenstein, le restaurant qui appartenait à un pianiste aveugle, lequel avait été contraint, pendant la première Aktion, à jouer des airs entraînants sur un piano placé sur la petite scène du Dom Katolicki, pendant que les hommes de la Gestapo arrachaient les yeux du rabbin Landau et obligeaient l'autre rabbin, Horowitz, à monter sur cette scène pour se coucher sur une jeune fille nue et terrifiée, pendant que la cousine de ma mère, Ruchele, écoutait, recroquevillée et tremblante de peur, quelques heures seulement avant que sa courte vie prît fin. Elle se souvenait que les habitants de Bolechow avaient l'habitude de se promener partout, jusqu'à Morszyn, dans les forêts où ils ramassaient des... Erdbeeren ?

Des fraises, ai-je dit.

Des fraises, a-t-elle dit en prononçant lentement le mot, und Blaubeeren...

Des myrtilles, ai-je dit.

Des myrtilles, a dit Malcia. Des fraises, des myrtilles ! Elle a éclaté d'un rire joyeux, et brusquement elle est redevenue triste. Oh, c'était bien, c'était bien. C'était la vie. C'était comme ça et cela ne le sera plus jamais.

Seize ans demain, jamais, jamais fêtés

Jusqu'au temps des cerises pendant aux pommiers.

C'est à ce moment-là que Shumek Reinharz a dit qu'il voulait nous montrer quelque chose que Matt aimerait peut-être photographier. Il s'est levé lentement de la table de la salle à manger pour aller chercher quelque chose dans sa chambre. Malcia est allée dans la cuisine et elle en est revenue avec un énorme Strudel aux pommes qu'elle avait fait elle-même. Matt bricolait avec son appareil photo et j'ai profité de la pause dans la conversation pour annoncer à Malcia que Matt venait d'être classé parmi les dix meilleurs photographes de mariage du pays. Elle a émis des petits bruits de ravissement, alors que Shumek revenait dans la pièce et me tendait une liasse de papiers jaunis. Je les ai pris soigneusement, délicatement : je sais combien le vieux papier peut être fragile. Une carte, de la taille d'un passeport à peu près, était tamponnée d'un svastika, sur laquelle on lisait en lettres capitales, PASSIERSCHEIN. C'était, je l'ai immédiatement reconnu, le sauf-conduit qui lui avait permis, en tant que « travailleur utile », de circuler dans les rues de Bolechow sans se faire tuer. A l'intérieur, il y avait un grand W et je me suis souvenu de ce que Jack et Bob m'avaient raconté à Sydney sur la façon dont la main-d'œuvre était divisée en R et en W. Et je me suis souvenu aussi de la façon dont Bob et Meg s'étaient disputés sur la signification à donner à la lettre W. J'ai tourné ce papier dans mes mains et Shumek m'a regardé et a dit, Wehrmacht ! Wehrmacht !, tout en pointant le doigt vers sa poitrine. C'était à la fois bizarre et exaltant d'avoir en main un objet concret, lié à ce qui n'avait été jusqu'à présent qu'une histoire. Je me suis souvenu de cette journée en Ukraine, deux ans plus tôt, lorsque Matt avait aperçu la pierre tombale sur laquelle était écrit le nom de JÄGER et qui s'était révélée être celle de Sima Jäger, la parente de mon grand-père, dont j'avais entendu parler grâce à mes recherches sur Internet depuis des années, mais qui ne m'avait pas paru réelle jusqu'à ce moment précis.

J'ai tendu le Passierschein à Matt, qui l'a placé sur la table et l'a photographié plusieurs fois. Mais c'est le document suivant que m'a passé Shumek qui m'a fait retomber dans la tristesse qui semblait coller à ce séjour en Israël. Chaque année, a expliqué Shumek par l'intermédiaire de Malcia, afin de continuer à recevoir des dédommagements du gouvernement allemand, il devait présenter ce document. J'ai parcouru du regard les lettres allemandes sur cette feuille de papier. Elle stipulait que Solomon Reinharz avait subi certaines privations et spoliations pendant l'Occupation allemande de Bolechow, qui avaient provoqué chez lui un état permanent de Panik, Angst, Spannung.

Je me suis tourné vers Matt et j'ai traduit. Panique, peur, tension.

Malcia a dit, Tous les ans, il doit présenter ce certificat pour prouver qu'il est en vie !

Matt a fait un grand sourire et dit, Demande-lui comment il prouve qu'il est en vie !

Tout le monde a ri, mais derrière la plaisanterie rôdait une histoire sinistre et compliquée, et nous le savions tous. Peu après, Shumek, âgé de quatre-vingt-neuf ans, nous a emmenés dans sa voiture pour voir le magasin de chaussures que Malcia et lui avaient ouvert en 1950, et Matt a commencé à prendre des photos.

 

La tristesse pesait toujours, deux jours plus tard, quand nous sommes allés à Haïfa pour prendre des photos de Josef Adler.

Nous avions passé la première moitié de ce samedi chez Elkana pour une autre réunion familiale gigantesque, un déjeuner auquel un plus grand nombre encore que la dernière fois, semblait-il, de cousins germains, de cousins au deuxième et troisième degré, avaient pu venir. Cette fois, la sœur d'Elkana, Bruria, était venue de Haïfa. C'était une femme à la charpente délicate, aux cheveux noirs coupés à la page. Elle avait apporté l'album de photos légendaire de sa mère, celui à propos duquel, trente ans plus tôt, pendant le voyage de mes parents en Israël, ma mère en pleurs s'était exclamée, Oh, Daniel, tu devrais voir les photos que possède Tante Miriam, la photo de mariage de Tante Jeanette, sa robe est entièrement en dentelle ! Mais maintenant, assis dans la salle de séjour d'Elkana, en regardant enfin l'objet de légende, je me rendais compte que chaque photo – ou presque – qui s'y trouvait, à l'exception de cette photo de mariage (qui, naturellement, ne pouvait pas suggérer les tragédies et les drames qui avaient conduit à ce mariage-là), était un double d'une photo que nous avions déjà à New York. Il était évident que Shmiel avait envoyé à tous ses parents des copies des différentes photos de sa famille tout au long de ces années, exactement comme mes frères, ma sœur et moi le faisons aujourd'hui. A cette déception s'ajoutait la consternation que j'ai ressentie en passant en revue un certain nombre de photos anciennes, rognées, que je ne reconnaissais pas, sans la moindre légende ou inscription, dont une très ancienne d'un homme à l'allure edwardienne qui, ai-je pensé follement, pouvait être mon arrière-grand-père Elkune Jäger. Quand j'ai montré ces images mystérieuses à Bruria, dont l'anglais était aussi limité que mon hébreu pour la conversation, elle a secoué la tête tristement et haussé légèrement les épaules. Tous ceux-là, me suis-je dit, en regardant ces visages muets, tous ceux-là sont absolument perdus, impossibles à connaître.

Je me suis aussi aperçu, en regardant le célèbre album de Tante Miriam, que mon grand-père avait eu en sa possession bien plus de photos de la famille de Shmiel que n'en avait eu Oncle Itzhak, apparemment. Il m'est venu à l'esprit deux explications possibles : la première, c'était que Oncle Itzhak, ayant vécu et travaillé avec Oncle Shmiel, n'avait pas besoin d'avoir des souvenirs de son frère aîné ; la seconde, c'était que Oncle Itzhak étant parti pour la Palestine entouré d'un parfum de Skandal !, les deux frères n'avaient plus été en relation par la suite. En m'asseyant sur le sofa d'Elkana, tout en réfléchissant à ces questions, une phrase d'une lettre de Shmiel m'est revenue en mémoire : Qu'est-ce que le cher Isak vous écrit de Palestine ? Je n'avais jamais demandé jusqu'à présent pourquoi Shmiel, en Pologne, avait à demander des nouvelles d'Itzhak, en Palestine, à mon grand-père, qui était à New York. En même temps, Shmiel appelle Itzhak der lieber Isak, « le cher Itzhak », et donc à quel point étaient-ils vraiment brouillés ? Impossible à savoir.

Après en avoir terminé avec l'album, nous sommes allés dans la grande salle de réception pour déjeuner. Une fois encore, le repas a commencé avec un toast d'Elkana, qui s'est lentement levé, en me regardant avec ses yeux plissés de pacha, ce regard amusé et informé qu'il adoptait pour faire ses déclarations en matière de politique, cet air arrogant et sûr de soi dont je me souvenais depuis l'enfance, ou pour vous dire adieu – Ils vont le trouver à Tikrit ! Allez, adié ! –, a dressé le sourcil en même temps qu'il a levé son verre et dit, L'chaim et au livre de Déniel il doit le finir déjà et puis revenir en Israël juste pour nous voir et pas pour toujours nous interviewer ! Une fois encore, deux douzaines de personnes environ, avec qui je n'avais rien en commun pour la plupart, ni la géographie, ni la langue, ni la politique et ni la personnalité, à part une série de gènes qui étaient, alors même que nous étions assis ensemble, dilués un peu plus à chaque génération, se sont assises pour un énorme repas de poisson frit et de chulent, de tsimmes et de kasha varnishkes, le genre de nourriture que les jeunes Israéliens, m'a dit mon cousin Gai en se penchant vers moi, qualifient de « polonaise », non parce qu'elle est polonaise, mais parce que « polonais » est le mot qu'ils emploient, avec une dose infime d'ironie sans doute, pour se référer aux coutumes et aux mœurs de ce que, dans ma famille, nous appelons le « Pays d'Autrefois », ce qui correspond à peu près à toute l'Europe juive, de l'Allemagne à la Sibérie. Oh, parfois, elle est tellement polonaise ! m'a dit ce même cousin, avec affection, à propos de sa mère qui le couve, Anat, ma cousine au second degré : la petite-fille d'Itzhak, Isaac, tout comme je suis le petit-fils d'Avrumche, Abraham.

C'est Anat et son mari, Yossi, qui, après que cette grande réunion s'est achevée dans les embrassades et les baisers, certains sincères, d'autres simplement polis, nous ont emmenés de Tel-Aviv à Haïfa, où nous attendait Josef Adler. En roulant vers le nord depuis la résidence d'Elkana, où Matt s'était arrêté après le déjeuner pour prendre quelques photos de famille, de la famille, Matt et moi avons parlé du désastre de Dyzia Lew et de la question de savoir s'il était possible, ou même souhaitable à ce point, de s'envoler pour Minsk et de l'interviewer.

En fait, je l'ai déjà interviewée, ai-je dit, en essayant de le convaincre autant que de me convaincre moi-même. Quel est l'intérêt ? Elle m'a avoué qu'elle ne les connaissait pas bien, qu'elle ne connaissait pas du tout Shmiel et Ester, qu'elle avait seulement connu Frydka et pas intimement. Et franchement, cette histoire de Frydka enceinte de quelqu'un d'autre ne m'inspire pas vraiment confiance, je dois dire. Alors est-ce que ça vaut le coup de se traîner jusqu'à Minsk pour voir cette femme ?

J'ai ajouté, après un silence, D'après ce qu'on me dit, Biélorussie... ! l'Ukraine à côté de la Biélorussie, c'est Paris.

Continuer : partie 3 sur 3