Les Disparus
2 SUEDE/ISRAEL DE NOUVEAU (automne).............. 512
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Nous nous sommes garés devant la maison de Josef Adler dans une petite rue tranquille sur une colline de Haï'fa. Un enfant jouait seul près d'un panneau de parking ; une brise fraîche du soir poussait un gobelet en papier le long de la rue. Quelques mois plus tôt, Josef m'avait dit, quand je l'avais appelé pour obtenir son adresse, qu'il y avait eu un attentat-suicide terrible dans son quartier. Un bus avait explosé. Mais à présent tout était calme. En dehors de cet enfant, il n'y avait pas une âme en vue. Cette semaine-là, j'ai remarqué que les journaux et les télévisions ne faisaient mention d'aucune violence ; la grande nouvelle dans la presse concernait les tentatives des descendants de la famille Wertheim, les Juifs les plus riches de Berlin autrefois, pour obtenir des dédommagements pour les biens immenses dont les nazis les avaient spoliés, y compris le terrain sur lequel avait été construit un nouvel ensemble de bureaux du Bundestag, le Parlement allemand, inauguré le jour où nous étions arrivés à Tel-Aviv, LES FONDATIONS INSTABLES DU BUNDESTAG, titrait Haaretz, le jour où nous avions rendez-vous avec Josef Adler.
Nous sommes arrivés devant la porte d'entrée où nous attendait Josef. Cette fois encore, il était sobrement vêtu d'une tenue presque militaire. Mais cette fois – en partie parce qu'il était dans le confort de sa maison et en partie à cause de la présence de sa femme, llana, une brune mince et très jolie, qui faisait beaucoup moins que son âge et dont la voix avait, comme souvent chez les femmes israéliennes, ce timbre un peu âpre très séduisant, cette note qui faisait penser à de l'écorce d'orange –, cette fois, il avait l'air plus détendu, plus expansif qu'il ne l'avait été six mois plus tôt, quand il m'avait fait le récit détaillé, rapide et froid comme un historien, de l'Occupation à Bolechow. Une fois les présentations faites, nous nous sommes assis autour d'une table basse et llana a apporté une cafetière et un énorme plat en cuivre couvert de fruits frais et secs : oranges, dattes, figues. Nous avons bu le café amer et mangé les fruits, et nous avons parlé.
Pour Ilana, j'ai décrit de nouveau ce qu'était notre projet et ce que nous espérions pouvoir réaliser. Comme quelque chose me séduisait dans ce couple, j'avais envie de dire à Ilana une chose qui lui plairait et serait vraie. Après avoir présenté notre projet pendant une vingtaine de minutes, j'ai dit, Je dois vous dire que j'ai été très heureux de parler à M. Adler, la dernière fois que j'étais ici. J'ai continué en disant combien j'avais été touché par le fait qu'il avait fait le trajet de Haïfa jusqu'à ma chambre d'hôtel de Tel-Aviv pour venir me parler. J'ai dit combien il était important que les gens soient aussi disponibles, aussi généreux avec leurs souvenirs. J'ai expliqué comment, dans certains cas, il fallait plus d'une interview pour établir un véritable contact avec les gens. J'ai souri quand j'ai raconté comment il m'avait fallu appeler Meg Grossbard tous les jours, quand nous étions à Sydney, pour essayer de la persuader de nous parler, et combien elle avait été adorable et enthousiaste finalement lorsque nous l'avions rencontrée dans le petit appartement de son beau-frère. Et cependant, même à ce moment-là, ai-je ajouté, elle avait été très réticente à l'idée de parler de la guerre, de dire quoi que ce fût concernant sa famille.
Josef, de l'autre côté de la table, m'a regardé droit dans les yeux et a dit, Elle avait une bonne raison pour ça.
Matt et moi avons échangé un regard troublé, et Matt a demandé, Et quelle était cette raison ?
D'une voix posée, Josef a dit, Son frère était membre de la police juive, et il n'avait pas très bonne réputation à cause de ça.
Matt et moi nous sommes regardés. Je n'ai rien su, avait plaisanté Meg. Je n'ai rien vu. J'ai pensé à Anna Heller Stern qui, lors de ma dernière visite, avait dit qu'elle avait plus peur de la police juive que de n'importe qui d'autre. J'ai pensé aussi combien il est plus facile, souvent, d'être cruel avec ceux qui sont véritablement nos proches, avec ceux que nous connaissons intimement. Caïn et Abel, avais-je pensé en écoutant Anna. Frères, me suis-je dit. Peut-être que Ciszko Szymanski n'était pas la seule personne dont Meg ne voulait pas se souvenir.
Comment s'appelait-il ? avons-nous demandé en même temps.
Lonek, a dit Josef.
Pas une très bonne réputation ?
Josef a pris un ton philosophique. Euh, vous savez, c'est très difficile aujourd'hui de juger ces choses-là.
J'ai fait un grand geste de la main. Je ne juge pas ! Je ne juge personne, ai-je dit. Et c'était vrai. Parce qu'il est impossible de savoir certaines choses, parce que je ne ferai jamais l'expérience des pressions que certaines personnes ont subies pendant les années de guerre, des choix inimaginables qu'il a fallu faire, en raison de tout cela, je refuse de juger. Pourtant, une pensée nouvelle germait pendant que j'étais assis là à manger des dattes et des figues : toutes ces années passées à ne rien savoir de Shmiel et du reste avaient fait naître en moi un formidable désir de connaître les faits, les dates, les détails ; et cependant, il ne m'était jamais venu à l'esprit que les faits, les dates et les détails que j'apprenais pourraient un jour constituer quelque chose de plus que des entrées dans un glossaire ou des éléments dans une histoire – qu'ils pourraient un jour m'obliger à juger les gens.
J'ai dit, Je veux souligner que mon propos n'est pas de juger. Je ne juge personne. Je ne peux pas être en 1942, je ne sais pas ce que c'était, les gens ont fait ce qu'ils ont fait, ils étaient soumis à des pressions et à un stress inimaginables.
Josef a dit, C'est compliqué. Il y avait des gens dans la police juive qui étaient bien, et d'autres qui n'étaient pas bien.
J'ai dit, Bien sûr que c'est compliqué.
Josef a soupiré et dit, Dans le cas de Lonek Ellenbogen...
(le nom de jeune fille de Meg, je savais, était Ellenbogen, ce qui veut dire coude en allemand, un nom qui peut vous paraître incroyablement bizarre, tant que vous n'avez pas fait la moindre recherche sur la banque de données
de jewishgen.org dans les archives juives de Pologne, où vous pouvez tomber sur un nom aussi courant que Katzellenbogen, coude du chat)
... dans le cas de Lonek, c'était comme ça. Nous étions, Shlomo et moi, dans ce camp de travaux forcés. Le cousin de Shlomo, Moishele, avait été amené du ghetto de Stryj. Il s'est retrouvé avec nous. Mais le jour où ils ont décidé de liquider le ghetto de Stryj – à Stryj –, ils ont aussi arrêté des gens qui avaient été envoyés depuis Stryj à Bolechow pour travailler dans le camp de travaux forcés.
A Sydney, des mois auparavant, Jack Greene m'avait raconté une histoire à propos de Dolina, la ville natale de mon arrière-grand-mère, un endroit où le mémorial de la Seconde Guerre mondiale, parce qu'il a été érigé par les Soviétiques, ne fait aucune mention du fait que les gens qui sont enterrés dans la fosse commune située derrière ce qui était la synagogue de la ville autrefois — une église baptiste, aujourd'hui – étaient des Juifs. Même après plusieurs Aktionen à Bolechow, avait-il dit, la voix remplie d'une certaine perplexité, même au bout de deux ans d'occupation, alors que les Allemands avaient massacré quatre ou cinq fois à Bolechow, les Juifs de Dolina restaient épargnés. Cela, m'avait dit Jack, avait troublé et enragé les Juifs survivants de Bolechow, qui pensaient que le Judenrat de Dolina faisait quelque chose que ne faisait pas le Judenrat de Bolechow. Et puis, avait poursuivi Jack, une nuit, les Allemands étaient venus et avaient liquidé l'ensemble de la ville de Dolina d'un coup. Toute la ville ! C'est la façon de procéder, la logique, des Allemands, je ne sais pas comment l'appeler. A présent, en écoutant à Haïfa Josef Adler parler de l'Aktion de Stryj, je me disais, C'était pareil là aussi : liquider les Juifs de Stryj ne signifiait pas simplement tuer les Juifs qui se trouvaient à Stryj. Logique allemande.
Donc, a continué Josef, Lonek est arrivé avec les Allemands, les baraquements ont été encerclés par les SS et la police juive, et Lonek est entré et il a reconnu Moishele. Il a dit, Moishele, tu dois nous suivre. Et Moishele a dit, Aie pitié de moi, tu me connais. Et Lonek a répondu, Tu dois nous suivre, c'est ton devoir.
Josef a jeté un coup d'oeil vers moi.
Vous comprenez, Lonek était convaincu d'accomplir une sorte de devoir très important qu'il ne pouvait pas refuser. Et les autres avaient aussi leur devoir à accomplir... Et Moishele a été emmené au Rynek et ils l'ont fusillé.
Nous avons écouté dans un silence absolu. Puis Matt a dit, Qu'est-ce qui est arrivé au frère de Meg – à ce Lonek ?
Josef a dit, Il a été tué dans le cimetière, lui aussi. Il avait essayé de s'enfuir, mais je ne me souviens pas si c'était le même jour ou si c'était plus tard. Non, c'était plus tard. J'en ai seulement entendu parler. Tout d'abord, ils ont dû les arrêter, et puis ils les ont emmenés le long de la rue Shevska, Schustergasse, et ils avaient une sorte de discipline militaire, ils les avaient fait mettre en rang...
Sa voix s'est éteinte et puis il a dit, Ah, que c'était étrange !
En Ukraine, nous avait raconté Olga, Ils les faisaient marcher en rang, deux par deux, le long de cette rue jusqu'au cimetière. Le bruit des coups de feu a duré tellement longtemps que ma mère a descendu sa vieille machine à coudre...
Et Lonek Ellenbogen, il a essayé de s'échapper, il a essayé d'escalader le mur du cimetière – le mur n'existe plus aujourd'hui – et il a été abattu. Et quelqu'un a raconté à Shlomo comment ça s'était passé.
Josef avait terminé et Matt, articulant une de mes pensées non dites, a déclaré, Si vous étiez dans la police juive, peut-être que vous vous disiez, naïvement sans doute, Puisque je suis dans la police juive, je serai mieux traité ?
C'est compliqué, a répété Josef. En tout cas, après tant d'années, Meg n'est pas responsable après tout.
J'ai pensé à Meg, à sa fierté, à son acuité fascinante, à son oscillation entre la tendresse et la dureté, et pendant un bref instant, j'ai failli pleurer. Elle avait sûrement toujours su les histoires que nous entendions pour la première fois ce jour-là, et tout aussi sûrement, je m'en rendais compte maintenant, elle avait dû être terrifiée que nous les découvrions. Terrifiée que nous puissions juger son frère, un garçon de... quoi ? une vingtaine d'années, qui avait cédé à des pressions qu'aucun gamin américain ou australien de dix-neuf ou vingt ans aujourd'hui ne pourrait même concevoir. Il avait fanfaronné, pensé qu'il faisait quelque chose d'important en refusant de laisser s'enfuir un vieil ami. Elle avait été terrifiée que nous puissions le juger. Non, ai-je pensé : terrifiée que nous puissions la juger. J'ai secoué la tête et j'ai dit à Josef, Non, non, j'essaie simplement de comprendre la psychologie – Meg se souvenait de beaucoup de choses, mais de rien en ce qui la concernait pendant la guerre ! Comment elle avait survécu, c'était son histoire : rien. C'était une sorte de trou noir.
Ilana, qui était restée silencieuse pendant le récit de son mari et ma réponse, s'est mise à parler tout doucement. Elle a dit, Et je pense que le temps ne change rien à l'affaire, parce que nous n'oublions pas.
Je l'ai regardée. Il y avait quelque chose chez cette femme sombre et pensive que je trouvais très attirant : les opinions qu'elle exprimait me semblaient avoir le degré juste de complexité, un bel équilibre entre une rigueur non sentimentale et une humanité attendrie. Comme pour confirmer mon évaluation silencieuse, Ilana Adler a dit à ce moment-là, assez passionnément, le bras étendu comme pour embrasser l'ensemble de notre conversation, ; Qu'est-ce que la mémoire . Qu'est-ce que la mémoire ? La mémoire, c'est ce dont on se souvient. Non, on change l'histoire, on « se la rappelle ». Une histoire, pas un fait. Où sont les faits ? Il y a la mémoire, il y la vérité – on ne peut pas savoir, jamais.
Le moment était venu pour nous de repartir vers la gare. Matt, comme d'habitude, s'inquiétait du déclin rapide de la lumière et nous avons donc fini de boire nos cafés pour aller dehors et prendre des photos de Josef sous le panneau de parking, dont l'avertissement en hébreu, me suis-je dit avec un sourire, « faisait » Israël. Puis nous sommes montés dans la voiture de Josef. Au moment où nous nous sommes arrêtés à l'intersection de deux rues appelées Freud et Wallenberg, Josef s'est tourné vers moi et a prononcé une phrase, sans le moindre rapport avec ce dont nous parlions, qui pouvait être une explication, une justification, je n'en suis pas très sûr : Cela ne suffit pas d'être gentil avec les gens. A Bolechow, nous étions gentils avec les gens et cela ne nous a pas fait de bien.
INTENSIFIÉE ET ASSOMBRIE par des révélations déplaisantes, la tristesse était désormais attachée à nous, alors que nous nous dirigions vers notre ultime rendez-vous, le lendemain : l'appartement frais et obscur d'Anna Heller Stern. Encore un retour épuisant et mélancolique dans un endroit déjà vu.
Une fois encore, elle avait préparé un plateau très élaboré de pâtisseries et de gâteaux secs ; une fois encore, elle a tourné autour de nous en s'assurant que nous avions assez de Coca, assez de thé glacé. Une fois encore, elle nous a raconté ce dont elle se souvenait à propos de Shmiel, d'Ester et des filles. Une fois encore, elle a relaté ce qu'elle avait entendu dire à propos de Frydka et de Ciszko. Cette fois, cependant, dans la mesure où Dyzia et Klara nous avaient donné leurs souvenirs de Ciszko et de Frydka, nous avons pressé Anna d'essayer de se rappeler à quoi ressemblait le garçon polonais.
Oui, a-t-elle dit, je me souviens de lui, naturellement. Il était lourd, pas très haut, et blond. Blaue augen.
Solidement bâti, ai-je supposé qu'elle voulait dire ; de taille moyenne et les yeux bleus. Jusque-là, les trois femmes étaient d'accord.
Il se cachait quelque part, a-t-elle ajouté spontanément, mais sans doute pas chez lui : sa mère l'aurait tué ! Il lui apportait de la nourriture. Et puis, quelqu'un les a dénoncés. C'est, du moins, ce qu'elle avait entendu dire.
Elle nous a donc tout répété, une fois encore. Elle nous a fait aussi partager les péripéties de sa vie clandestine qui, à la différence de celle de Frydka, s'est bien terminée. Une fois encore, elle a montré la photo du prêtre polonais qui lui a sauvé la vie en lui donnant des faux papiers. Une fois encore, elle a montré le faux certificat de baptême, celui qui lui avait donné le nom d'Anna qu'elle avait gardé depuis. Matt a pris une photo du document. ANNA KUCHARUK, lisait-on.
J'ai remarqué que la date de naissance sur le certificat venait de passer et, en souriant, j'ai dit que j'étais désolé d'avoir manqué le grand jour, si c'était bien la date réelle de son anniversaire. Anna a dit que oui, c'était bien son anniversaire. Elle venait d'avoir quatre-vingt-trois ans. Joyeux anniversaire ! avons-nous dit, tous en chœur.
Matt a voulu savoir ce qu'elle comptait faire de tous ces documents. Est-ce qu'ils iraient à Yad Vashem ?
Anna a répondu à Shlomo qui nous a dit, Oui, tout.
Puis, avec son animation d'extraverti, Shlomo s'est mis à nous parler sur un ton passionné, trébuchant sur l'anglais et faisant de grands gestes avec les mains.
Moi-même, j'ai donné tout à l'Holocaust Museum de Washington, je n'ai presque plus un original. Vous savez, je pense... je pense, quelle était la raison pour ma survie. C'était quoi ? Pourquoi des gens plus âgés que moi, plus intelligents que moi, mieux éduqués que moi n'ont pas survécu, mais moi je survis ?
Surfis.
Shlomo a repris son souffle et dit d'une voix plus posée, Je pense qu'il y a deux raisons : la première, c'est pour prendre ma revanche. Et la seconde, c'est pour dire, pour dire à qui veut bien entendre l'histoire de ce qui s'est passé.
Nous avons hoché la tète. Il a poursuivi.
Pendant des années, j'ai cru que cette vie n'était pas la vraie vie – que j'allais lever les yeux et que ma famille serait là. Je ne voulais pas faire naître des enfants dans ce monde. Quand j'étais marié, je ne voulais pas avoir des enfants ! Le grand changement s'est produit, je pense, quand j'ai fait le voyage en 96 à Bolechow, avec Jack et Bob, et les autres. Quand j'ai vu, quand j'ai vu que rien, rien n'était resté, ni nos maisons, ni rien de nos tanneries, rien n'était resté, même du jardin avec le bassin... OK, j'ai pensé, c'est ça : je ne peux pas retourner. Le passé ne peut pas revenir. Je dois l'admettre. Alors j'ai commencé à écrire.
Matt et moi avons hoché la tête, et j'ai dit que je comprenais très bien. Shlomo s'est tourné vers Anna et a traduit tout ce qu'il venait de dire en yiddish, et elle a dit quelque chose de très bref.
Shlomo nous a regardés.
Elle a dit que son mari disait autrefois que quiconque a traversé l'Holocauste et dit qu'il est complètement normal, ment. Ce n'est pas vrai.
De nouveau, Anna a parlé brièvement en yiddish.
Elle dit que pendant des années, elle a été sous traitement psychiatrique ; ses enfants savent qu'ils grandissaient dans une maison où il n'y a pas de bonheur. Vous savez, dans une maison triste, les parents ne peuvent pas être heureux, parce qu'ils ont ce passé. Et ils ont compris.
J'ai regardé Anna et j'ai essayé de montrer combien elle nous inspirait de la sympathie. J'ai été frappé, une fois de plus, de voir que tous les gens à qui j'avais parlé la dernière fois et qui m'avaient fait connaître tant d'histoires, tant de faits, m'offraient tout à coup, pour la première fois, ces confessions de leurs luttes avec l'angoisse psychologique, avec la peur, la panique et l'anxiété.
J'ai dit, Oui, bien sûr, j'en suis sûr. Pas un foyer heureux.
Le fils de Mme Begley avait dit un jour à propos de sa mère, Quelque chose en elle a été brisé, et lorsqu'il l'avait dit, j'avais pensé, Ceux qui ont été tués n'ont pas été les seuls qui ont disparu.
Anna a parlé une troisième fois, assez lentement pour que je puisse comprendre sans avoir besoin de la traduction de Shlomo. Will fargessen, zol nisht fargessen, kann nisht fargessen.
On veut oublier, mais on ne doit pas oublier, on ne peut pas oublier.
J'ai approuvé de la tête et je lui ai expliqué que c'était exactement la raison pour laquelle nous nous étions lancés dans ce projet de parcourir le monde et de trouver les survivants de Bolechow, afin de recueillir la moindre parcelle, la moindre pépite d'information concernant notre famille.
Elle nous a demandé où nous étions allés. Je lui ai dit que j'étais allé dans bien des endroits et pas seulement là où se trouvaient des anciens de Bolechow, mais ailleurs, dans des endroits où j'avais pu me faire une idée de ce qui s'était passé. Pas seulement l'Australie, mais aussi Vienne et Prague ; pas seulement Tel-Aviv, mais aussi la Lettonie, où j'avais rencontré le dernier Juif dans une petite ville à la périphérie de Riga, un homme qui s'appelait, curieusement, Mendelsohn – même si, du fait que les Mendelsohn dans ma famille n'avaient jamais parlé, du fait qu'il y avait si peu d'histoires, si peu de détails concrets sur la famille de mon père, ces Mendelsohn qui étaient venus de Riga en 1892, je n'avais aucun moyen de savoir si j'étais parent avec ce Juif de Riga du nom de Mendelsohn (c'était un homme aux cheveux blancs, au visage taillé à coups de serpe, qui, en dépit de ses quatre-vingt-dix ans, me dominait de la tête et des épaules et qui, après que nous lui avons demandé comment il traitait les vestiges d'antisémitisme dans ce pays maintenant qu'il était le seul Juif à haïr, était allé dans sa chambre pour en ressortir avec un fusil de chasse dans les mains). Pas seulement à Beer Sheva, mais aussi en Lituanie, où les fosses communes dans la forêt de Ponar, où les Juifs de Vilnius pique-niquaient autrefois, s'étaient refermées sur une centaine de milliers de ces mêmes Juifs, couchés désormais sous les pelouses où ils s'étaient assis pour prendre du bon temps. Ce retour en Israël, ai-je dit à Anna, est notre dernier voyage, maintenant que nous sommes allés voir Klara Freilich en Suède.
Anna m'a regardé, puis elle a regardé Shlomo. Klara Freilich, a-t-elle dit, songeuse. Klaahh-ra FREIIII-lich. Sur le ton qu'on emploie pour dire, Ahh-HAAAhhh.
Shlomo a hoché la tête et dit, Yankeles froh. La femme de Yankel.
Anna a dit, Yaw. Fun Yankele will ikh nisht reydn.
De Yankel, je ne veux pas parler.
Je l'ai regardée, sidéré. Farvuss nisht ? ai-je dit. Pourquoi pas ? Elle m'a jeté un regard dur. Farvuss ? Vayl er geveyn in di yiddisheh Militz.
Je pensais avoir bien entendu et la traduction de Shlomo n'a laissé planer aucun doute.
Son mari était un Yiddish poliziant, a-t-il dit en me regardant avec un air sévère. Elle a dit qu'elle ne voulait pas parler de lui parce qu'il était dans la police juive. Et une Akcja, une Aktion, a été menée par la police juive.
Matt et moi nous regardions fixement. Je savais que nous avions la même pensée en tête : c'était comme une répétition de Haïfa. A présent, pendant que mon esprit repassait tout à grande vitesse, certaines choses qu'avait dites Klara – et certaines autres, je m'en rendais compte à présent, qu'elle n'avait pas dites – commençaient à me revenir en mémoire. Par exemple, le fait qu'ils étaient partis pour se cacher particulièrement tard, bien après tous les autres. Par exemple, le fait que pendant tout son récit des années de guerre, lors du dernier rendez-vous, elle n'avait jamais véritablement parlé de son mari décédé, avait seulement laissé supposer que ce qui était arrivé à elle était aussi arrivé à lui. L'angoisse atroce dans le camp de travail, l'attente intolérable de la nuit de leur fuite. Tout en fouillant dans mes souvenirs, j'ai dit, Alors quand la police juive participait à ces actions, elle faisait... tout ce que... ?
Shlomo a dit, avec une emphase surprenante, Ils venaient, ils vous arrêtaient, si vous aviez de l'argent, vous le leur donniez, ils vous emmenaient. Ils croyaient que tout le monde serait tué, mais que, eux, ils seraient épargnés.
J'ai pensé à ce que Marek avait dit de son père, combien il avait été généreux et bon. Je me suis souvenu de ce qu'avait dit Josef Adler, la veille : certains étaient bons, d'autres ne l'étaient pas. C'était compliqué. A cet instant précis, j'ai choisi de croire que Yankel Freilich avait été un des bons. Avec cette pensée en tête, je me suis tourné vers Shlomo. Laissez-moi vous poser une question, ai-je dit. Comment faisait-on partie de la police juive ? Je veux dire, est-ce qu'on pouvait refuser ?
Shlomo m'a adressé un sourire emprunté, réprobateur.
On ne pouvait pas dire non, non. Certains étaient volontaires et d'autres étaient forcés. Mais qui était « forcé » ?
J'ai dit, Qui sait ? Mais je disais que...
(ce que je voulais dire, c'était ceci : si j'avais pensé pouvoir sauver ma jeune épouse et moi-même en faisant partie de la police juive, en profitant de je ne sais quels avantages minables pour faire partie de ceux qui arrêtaient les Juifs, l'aurais-je fait ? Oui, peut-être)
Shlomo m'a interrompu.
Mais nous avions deux dirigeants du Judenrat à Bolechow et ils se sont pendus.
J'ai hoché la tête. Je sais, ai-je dit. Reifeisen...
Reifeisen et Schindler, a dit Shlomo.
Son argument, je le voyais bien, c'était qu'il y avait des gens qui étaient tellement dégoûtés moralement par ce qu'on les obligeait à faire qu'ils préféraient faire d'autres choix. Mais qui étais-je pour juger ? En tout cas, Yankel était depuis longtemps mort et enterré, et sa générosité à l'égard des Juifs après la guerre, au moins, était un fait établi. A cet instant précis, j'éprouvais un sentiment de protection à l'égard de Klara, qui, je le savais désormais, avait été contrainte d'endurer des horreurs inimaginables et dont la coquetterie presque adolescente, les danseuses en porcelaine, les tableaux bucoliques, l'élégance affectée et le goût pour les jolis vêtements et les bijoux étaient peut-être, me disais-je à présent, une sorte de récompense superficielle, de réparation futile pour les choses horribles qui la hantaient encore. J'ai donc choisi de croire que son Yankel avait été un des bons policiers juifs.
Anna a dit quelque chose à Shlomo, qui s'est tourné vers moi et a traduit. Elle dit, Il peut avoir honte de la façon dont ils se sont comportés, du traitement.
Puis Shlomo a dit, J'ai une histoire pour vous, une histoire privée, mais elle ne peut pas figurer dans votre livre, il faut que vous arrêtiez votre magnétophone.
J'ai éteint le magnétophone. Il a commencé à parler.
C'EST PEU DE TEMPS après, juste au moment où nous nous apprêtions à quitter l'appartement d'Anna, qu'un souvenir particulier est revenu en mémoire à Shlomo et a tout changé.
Nous avions parlé de Dusia Zimmerman, la fille dont le frère avait été, du moins selon Meg Grossbard, le petit ami de Lorka pendant l'Occupation... même si, maintenant que nous avions entendu parler d'un certain Halpern, maintenant que nous avions entendu dire que Lorka avait été plus « facile » que ne s'en étaient souvenus les autres, il était bien difficile de savoir. Yulek Zimmerman avait péri, disait Shlomo, mais sa sœur avait survécu. Il m'a raconté une histoire remarquable. Après la guerre, elle s'était mariée avec un Belge à qui elle n'avait révélé qu'elle était juive que bien des années après le mariage. Mais tout le monde savait qu'elle refusait de parler à qui que ce soit, qu'elle défendait sa vie privée avec ténacité.
Hé bien, ai-je plaisanté, comme ça nous n'aurons pas besoin d'aller en Belgique. C'était bien assez que nous soyons allés en Suède, que nous ayons fait ce voyage de folie de New York à Londres, de Londres à Stockholm, et retour de Stockholm à Londres, de Londres à Tel-Aviv !
Et je me suis dit que ça suffisait comme ça, cette course-poursuite après Dyzia Lew, jusqu'en Israël.
C'est à cet instant précis que Shlomo s'est littéralement frappé le front du plat de la main. Oooooh ! s'est-il exclamé, Oh ! ! ! J'ai oublié ! ! ! Vous étiez en Scandinavie ! Il y a un habitant de Bolechow qui vit à Copenhague. Aïe, aïe, aïe, aïe !
J'ai dit, Qui ?
J'ai pensé, Peut-être qu'il n'est pas important.
Mais Shlomo, reprenant ses esprits, a dit simplement, Vous savez quoi ? Nous allons lui parler. Nous allons l'appeler plus tard de chez moi.
Après cette séance de photo avec Anna, nous étions censés aller chez Shlomo pour un déjeuner de fête préparé par sa femme, Ester, une femme solide, au visage rond, qui parlait peu l'anglais, mais dont la chaleur et la générosité, en dépit de la barrière du langage, remplissaient chacun de ses mots, de la même manière que les odeurs des mets délicieux qu'elle avait rôtis, frits et cuits, chaque fois que je lui avais rendu visite, emplissaient sa petite cuisine. C'était Ester qui m'avait dit, en inclinant la tête vers son mari, alors que nous étions assis tous les trois devant le déjeuner gigantesque qu'elle avait préparé pour ma première visite en Israël, Bolechow, Bolechow, Bolechow ! et avait fait une grimace d'exaspération affectueuse pendant qu'elle servait le kneydlakh à la louche.
A présent, dans la salle de séjour d'Anna Stern, je demandais de nouveau, Qui est-ce ? Qui vit à Copenhague ?
Shlomo a parlé en yiddish, sur un ton excité, à Anna. J'ai entendu Malcia Lewenwirths onkel. J'ai entendu, Akegn der DK DK : le Dom Katolicki. En face du DK.
Der haus akegn die DK. La maison en face du DK.
J'écoutais, de plus en plus impatient. Alors qui est cet homme de Copenhague, Shlomo ?
Il m'a dit qu'il y avait un autre habitant de Bolechow dont il avait complètement oublié de me parler, un homme très âgé du nom d'Adam Külberg, qui avait vécu dans le quartier du Dom Katolicki. Il n'avait pas pensé à m'en parler plus tôt, parce que Kulberg était parti en Union soviétique juste avant l'arrivée des Allemands. Pour cette raison, il ne serait pas en mesure de nous dire quoi que ce soit sur ce qui était arrivé aux Jäger. Il n'était plus là. Il ne saurait rien.
J'ai pensé, Personne d'autre n'était vraiment « là », personne d'autre n'avait réellement vu ce qui leur était arrivé ; mais tous avaient des histoires. Je me suis dit, Nous étions en Suède, pour l'amour de Dieu : il aurait été tellement facile de passer par le Danemark. Mais j'ai regardé Shlomo et vu à quel point il était mortifié, et j'ai pensé, Qui suis-je pour me plaindre auprès de ces gens à propos d'un contretemps au cours de ce voyage ? J'ai donc dit, Hé bien, peut-être que nous pourrons lui parler de chez vous et nous verrons bien s'il sait quelque chose, peut-être que ça ne vaut même pas la peine de faire le déplacement.
Shlomo a eu l'air soulagé. Je vais lui téléphoner, a-t-il dit. Dans cinq, dix minutes, vous pourrez lui poser vos questions.
J'ai dit, Quel âge a-t-il ?
Peut-être qu'il a perdu la mémoire, ai-je pensé. Peut-être qu'il n'y a pas la moindre raison d'être contrarié.
Shlomo a dit, Oh, plus vieux qu'elle. Il a hoché la tête en direction d'Anna – elle était assise sur le sofa, posant pour Matt – et puis il a ajouté, Oh, comment j'ai pu oublier, comment j'ai oublié ?
Il y a une pièce dans l'appartement de Shlomo Adler à Kfar Saba que je considère en secret comme le Siège mondial de Bolechow. C'est une toute petite pièce qui devait être une chambre, mais qui est devenue, de toute évidence, un bureau. Où que vous tourniez les yeux, des papiers débordent de cartons empilés sur des étagères, des classeurs à feuilles volantes sont entassés les uns sur les autres. Et trônant dans la pièce, posé sur un petit bureau qu'il rend minuscule, un gros écran d'ordinateur beige. C'est dans cette pièce que Shlomo fait ses recherches sur Internet et le Web, qu'il maintient le contact avec les autres anciens de Bolechow, leur envoyant e-mails et lettres, ses bulletins, son samizdat de temps en temps, et surtout, les lettres de rappel annuelles, qui sont adressées non seulement aux survivants, mais aussi à leurs parents et à leurs amis, et en fait à quiconque aurait quelque chose à voir avec Bolechow, c'est-à-dire des gens comme moi, concernant le service commémoratif annuel de Bolechow qu'il organise.
C'est dans cette pièce que nous nous sommes rués dès que nous sommes arrivés chez lui, après avoir dit adieu à Anna. Shlomo s'est laissé tomber lourdement dans son fauteuil et, mettant les lunettes qui pendaient à un cordon d'une délicatesse incongrue autour de son cou, a consulté une série de papiers pendant une minute ou deux. Puis, il a dit, Ah, ah, et il a décroché le téléphone, qu'il a coincé entre l'épaule et le cou. Je me suis frayé un chemin à travers les papiers et, près d'une étagère contre le mur, j'ai trouvé un endroit où me tenir pendant qu'il faisait le numéro.
Même à la distance où je me trouvais, je pouvais entendre, dans le combiné que tenait Shlomo, le petit gargouillis d'un téléphone sonnant très loin d'ici. Il avait dû mettre le volume à fond. Puis, Shlomo s'est mis à parler rapidement en polonais. Je l'ai entendu dire Pan Kulberg. Je l'ai entendu dire Anna Heller, puis Klara Heller. Je l'ai entendu dire Bolechowa. Je l'ai entendu dire Jägerach. Je l'ai entendu dire Frydka Jäger, Lorka Jäger. Il a dit bien d'autres chose que je n'avais aucun moyen de comprendre.
Debout là, attendant que Shlomo traduise ce que ce Kulberg pouvait bien dire, je me suis souvenu comment, des mois plus tôt, à la fin d'un après-midi d'été, lorsque Matt était venu à New York pour faire le portrait de Mme Begley et que nous étions assis dans sa salle de séjour pour parler de nos divers voyages et de ce que nous avions découvert, j'avais mentionné le fait qu'il serait peut-être bon pour moi d'apprendre quelques rudiments de polonais. Assise dans son fauteuil-trône devant le climatiseur éteint, Mme Begley avait fait une grimace. Accchhh, avait-elle dit en claquant la main sur le bras du fauteuil dans un geste de dédain. C'est trop difficile pour vous, ne vous donnez pas la peine ! Elle avait forcé Matt à boire plus de thé glacé, Matt qui, j'avais pu le constater, lui avait plu. A ma grande surprise, elle avait acquiescé lorsqu'il avait dit vouloir prendre une photo dans la chambre parce qu'il pensait obtenir un portrait avec plus d'atmosphère, ce qui signifiait qu'elle devrait se lever de son trône et, en s'appuyant sur sa canne, faire le trajet pénible et douloureux à travers la salle de séjour. Pourquoi la chambre à coucher ? avais-je pensé, en réprimant une bouffée d'agacement vis-à-vis de mon frère. Dans la chambre, il y avait son déambulateur et la lumière dure, peu flatteuse, en provenance d'une fenêtre occultée par un fin rideau. Elle allait avoir l'air d'une vieille dame, avais-je pensé. Dans l'élégant chemisier à rayures qu'elle avait mis ce jour-là, elle ressemblerait à une prisonnière du grand âge et même si je savais qu'elle était très âgée – elle allait avoir quatre-vingt-treize ans en décembre –, je n'avais jamais considéré Mme Begley comme une vieille dame. Je pensais à elle, de façon étrange, comme à quelqu'un qui avait survécu à tant de choses qu'il n'y avait aucune raison qu'elle ne pût survivre au temps même.
Mais Matt, je m'en apercevais, était différent et voyait une femme différente de celle dont j'étais devenu si dépendant, et pour cette raison même, peut-être, il voulait faire un portrait d'elle assise, dans son chemisier à rayures, sur l'étendue désolée de son grand lit.
Et parce qu'elle l'aimait bien – en partie parce que c'est un homme grand et beau, avec de magnifiques yeux ambrés et un grand sourire, à la fois imprévisible et charmant ; en partie parce que, comme elle me l'avait dit un jour, sa photo sombre d'un vieux Juif solitaire assis dans la grande synagogue de L'viv, qu'il avait prise au cours de notre premier voyage deux ans plus tôt, avait ravivé des souvenirs merveilleux pour elle de son enfance dans le monde disparu, les fêtes, les repas, la façon dont son père la prenait sur ses épaules dans la shul pour Simchat Torah, afin qu'elle pût voir ce qui se passait –, comme elle avait décidé de bien l'aimer, elle s'était levée sans se plaindre de son fauteuil dans la salle de séjour, était allée dans la chambre et s'était assise sur le lit, et là il avait pris la photo dont elle a dit, quand je la lui ai envoyée, que c'était la meilleure photo jamais prise d'elle.
Dès lors, chaque fois que j'ai parlé avec Mme Begley, elle a terminé la conversation en disant quelque chose du genre : Et comment va ce frère, celui qui est bien plus beau que vous ? Et elle ricanait de son ricanement triste.
Par exemple : quelques mois après que Matt a pris la photo, Mme Begley m'a appelé pour me demander comment s'était passé mon jeûne de Yom Kippour. C'était un bon yontiff, ai-je dit, nous avions fait un bon jeûne et ma mère avait préparé un superbe repas pour la fin du jeûne.
Elle a émis un profond soupir. C'est agréable d'entendre ces mots. Ils me sont familiers, mais ils ne vont pas durer très longtemps dans ce monde.
Puis, elle a dit, Transmettez mon meilleur souvenir à votre frère et dites-lui qu'il est bien plus beau que vous. Et elle a raccroché.
Six mois plus tard, elle m'a appelé pour mon anniversaire, qui tombe toujours autour de Pâque. Je lui ai parlé du grand seder que nous allions faire en famille à Long Island. Comme son fils était à l'étranger à ce moment-là, je l'ai invitée, comme je l'avais déjà fait dans le passé, à venir chez nous et à célébrer avec ma famille et nos amis, même si je savais parfaitement qu'elle allait faire peu de cas de l'idée, comme par le passé.
Accchhh, a-t-elle dit avec un soupir dramatique (j'ai eu la vision de sa main droite, tachée et mince, s'agitant en signe de dédain). Jadis, je serais bien venue, mais mes genoux sont en mauvais état, je ne peux pas marcher, je ne me sens pas bien du tout. Mais c'est gentil à vous d'avoir demandé.
Il était inutile d'argumenter et je n'ai donc rien dit. Elle a ajouté, J'ai toujours maintenu un bon foyer juif, même si ça ne m'a rien rapporté de bon.
Il y a eu un silence. Ecoutez, a-t-elle dit-elle annonçait souvent la fin d'un sujet ou d'une conversation entière avec un brusque Ecoutez –, écoutez, transmettez mes salutations à votre mère et à votre père, et saluez particulièrement votre frère. Vous savez, il est bien plus beau que vous. Ha !
Six mois plus tard, c'était de nouveau Yom Kippour. Dans l'après-midi de Kol Nidre, le service du soir qui marque le début de la fête – Kol Nidre signifiant « tous les vœux », puisque le rite commence par une prière au nom de la congrégation pour que tous les vœux, toutes les obligations, tous les serments et tous les anathèmes prononcés par ses membres depuis ce Yom Kippour jusqu'au suivant, soient absous, annulés et anéantis, prière qui a commencé comme un correctif nécessaire de la véhémence avec laquelle (comme nous informe une de nos sources) « Juifs et Orientaux » avaient l'habitude de prêter serment dans l'Antiquité, même si ce désir d'absolution des serments a pris un sens nouveau et profond pour les Juifs, et non pour les autres Orientaux, pendant les années de l'Inquisition espagnole, lorsque les Juifs étaient régulièrement contraints d'abjurer formellement leur foi et de jurer fidélité au catholicisme (même si, de manière inévitable sans doute, l'existence de la prière de Kol Nidre a été depuis longtemps avancée par les antisémites comme une preuve du fait que le serment d'un Juif ne peut être cru, selon une logique curieuse mais certainement pas rare) –, dans l'après-midi de Kol Nidre, Mme Begley m'a appelé pour savoir à quelle heure exactement le soleil serait couché. Pendant que je vérifiais sur Internet dans un calendrier juif qui donne scrupuleusement, au dixième de seconde près, l'heure du lever et du coucher du soleil, je lui ai demandé comment elle se sentait.
Pas bien, a-t-elle répondu d'une voix sourde. Nous avons bavardé pendant que je regardais sur le site et je lui ai annoncé que je pensais retourner à L'viv et à Bolechow, que cela me donnerait peut-être une idée sur la façon de terminer mon livre.
Ecrivez vite, a-t-elle dit. Ou je ne serai plus là pour le lire.
Puis, elle m'a redemandé l'heure du coucher du soleil et lorsque j'ai répété l'information, elle a dit, Très bien, alors dites à votre famille de faire un bon jeûne... particulièrement votre frère, celui qui est si beau.
J'étais assis dans mon appartement, le combiné à la main, et j'ai souri. C'était le moment où elle avait l'habitude de me raccrocher au nez, mais cette fois il y a eu un silence à l'autre bout de la ligne et j'ai eu peur qu'elle ne me demande pour la troisième fois l'heure du coucher du soleil. Mais ce qu'elle a dit, c'est ceci : Et je vais vous dire quelque chose : je vous aime ! Qu'est-ce que vous dites de ça ? Etre aimé par une femme de quatre-vingt-treize ans ! Ha !
Elle a eu son petit rire amer et m'a raccroché au nez avant que j’aie eu la chance de lui dire que je l'aimais aussi. Je voulais le faire depuis longtemps – moi qui, pendant toutes les années de mon enfance et de mon adolescence, avais signé des douzaines de lettres à mes grands-parents, Je vous aime, Votre petit-fils, Daniel, mais ne pouvais me souvenir de le leur avoir dit une seule fois, quand ce n'était pas une réponse mécanique –, mais pendant longtemps je m'étais retenu de le faire, parce que je savais qu'elle allait rire et me dire que j'étais sentimental, tout comme elle avait dit, si dédaigneusement, que je n'apprendrais jamais le polonais.
ET JE N'AI JAMAIS appris le polonais. A présent, en décembre en Israël, pendant que Shlomo parlait d'une voix forte à cet homme étrange de Copenhague, j'écoutais sans comprendre les sons sifflants qui grésillaient dans le combiné, les bruits émis par un homme dont (je dois l'admettre) j'avais espéré un moment qu'il serait trop fragile ou qu'il aurait perdu la mémoire pour justifier un autre voyage transatlantique. Shlomo s'est tourné vers moi, a couvert le combiné de sa main et dit, Les Jäger – il y avait qui d'autre dans la famille ?
J'ai dit, Shmiel.
Je l'ai entendu dire, Shmiel Jäger.
Puis Shlomo a écouté pendant un long moment la voix à la fois ferme et grêle qui parlait à l'autre bout de la ligne.
Shlomo me regardait par-dessus la monture de ses lunettes, avec une expression qui disait, Si vous étiez peut-être furieux que j'aie oublié de vous parler d'Adam Kulberg, vous ne serez pas furieux d'entendre ce que je vais vous raconter.
Il a dit, son père était lié aux Jäger, mais il ne sait pas comment. Il se souvient de tout.
Shlomo a recommencé à parler avec Kulberg. Je l'ai entendu dire, Ruchel... tak tak tak tak tak, tak. Tak. Brat ? Wolf?
Il a couvert le combiné de nouveau et dit, Son plus jeune frère, Wolf, vivait chez Shmiel ! J'ai dit, Chez Shmiel ?
Shlomo souriait, comme s'il avait été responsable de l'adresse du frère de Kulberg. Il vivait chez Shmiel ! Et il sait qu'ils étaient parents, mais il ne sait pas comment, mais il se souvient de toutes les filles !
J'ai pensé, Parents ? Je ne pouvais pas imaginer comment, je ne pouvais pas imaginer quel lien de parenté cet homme dont je n'avais jamais entendu parler pouvait avoir avec nous. Fouillant mes souvenirs, faisant défiler mentalement les douzaines, les centaines de noms et de faits que j'avais accumulés depuis 1973, lorsque mon obsession avait commencé et que je m'étais mis à rassembler et trier tout ce qui pouvait être connu à propos de ma famille. J'ai dit, Quel était le nom de jeune fille de sa mère ?
Ils ont parlé un instant et puis Shlomo a dit, Friedler, elle n'était pas de Bolechow, pas de Bolechow. Elle était de Rozniatow.
Rozniatow ? Pour autant que je le savais, nous n'avions pas de parents, même par alliance, dans ce petit village situé à quelques kilomètres seulement de Bolechow.
A cet instant précis, Matt, qui était resté dans la salle de séjour faire ses trucs de photo, a fait son entrée dans le Siège mondial de Bolechow. Je me suis tourné vers lui et j'ai dit, Je vais avoir une crise cardiaque. Le frère de ce type habitait chez Shmiel. Il les connaît tous.
Matt a dressé un de ses fins sourcils, l'air amusé, et dit, Où est-ce qu'il vit ?
Copenhague ! ai-je répondu d'une voix tendue par l'exaspération. Je pensais comme il aurait été facile d'aller de Suède au Danemark, avant de partir pour Israël.
A ce moment-là, j'ai entendu Shlomo dire, Tak, Frydka i Ciszko Szymanski... Shmiela Jägera. Ah, nu ?
Je me suis détourné de Matt pour demander à Shlomo, Qu'est-ce qu'il vient de dire ?
Shlomo hochait la tête fébrilement. Il a dit, Il me raconte l'histoire du professeur qui a caché Frydka ! Il sait que Ciszko a été tué en même temps que Frydka. A Bolechow. C'est une histoire qu'il a entendue après la guerre.
Ils ont de nouveau parlé en polonais. Shlomo dressait les sourcils. Il a dit, Il se souvient du nom du professeur de dessin qui les a cachés !
Il s'est tu pour ménager son effet et il a ajouté, Le nom du professeur était Szedlak !
Shedlak ? Je l'ai prononcé comme il venait de le faire.
Shlomo a hoché la tête avec un grand sourire. Il savait ce que valait la nouvelle qu'il venait de m'annoncer. Oui, Szedlak.
En me tournant vers Matt, j'ai dit, C'est parti pour le Danemark, je suppose.
Peu après, nous avons mis fin à la conversation téléphonique avec Adam Kulberg, en lui promettant, après une brève et frénétique consultation de nos agendas, de venir le voir en février. Puis, nous avons mangé le repas pantagruélique qu'avait préparé Ester, en faisant rouler nos yeux pour signifier notre appréciation silencieuse des différents plats qu'elle apportait sur la table. Nous avons mangé et mangé, et discuté de la remarquable découverte que nous venions de faire, cet homme dont personne ne nous avait parlé, et finalement nous nous sommes levés pour prendre congé. C'était notre dernier jour à Tel-Aviv. Le lendemain, nous allions à Jérusalem, en partie pour faire un peu de tourisme, en partie parce que je voulais me rendre à Yad Vashem. Yona Wieseltier avait une amie là-bas qui, m'avait-elle dit, m'aiderait à obtenir toutes les copies de dépositions de témoins, faites par les survivants de Bolechow après la guerre. Nous nous sommes levés, nous avons embrassé Ester et nous nous sommes retrouvés sur le palier, où Shlomo a appelé l'ascenseur. Au moment où nous nous glissions dans la minuscule cabine, un voisin de Shlomo est sorti et, d'une voix animée, il a dit quelque chose en hébreu.
Shlomo, avec un grand sourire, nous a annoncé, Ils ont capturé Saddam Hussein !
Matt a dit, C'est incroyable !
Il a raconté à Shlomo que nous étions rentrés chez nous de notre premier voyage pour ce projet, de notre voyage en Ukraine, juste avant le 11/9, et que nous étions partis pour l'Australie le jour où la guerre avait commencé. Et maintenant, pendant notre dernier voyage...
Je l'ai regardé avec un air amusé.
Matt a souri. Enfin, pendant ce que nous pensions être notre dernier voyage, ils capturent Saddam Hussein !
Il m'est venu quelque chose à l'esprit et j'ai demandé, Où est-ce qu'ils l'ont trouvé ?
Shlomo a transmis ma question à son voisin.
Shlomo a dit, Ils l'ont trouvé à Tikrit.