Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 4 sur 21 · partie 3/3

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Les Disparus

2 Création........................................................................... 44

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

En tout cas, c'était le jour où mon grand-père avait sorti le Sefer HaZikaron LeKedoshei Bolechow, le « Livre-mémorial des martyrs de Bolechow », et me l'avait montré, et je me demande si c'est aussi le jour où, peut-être au cours de cette nuit-là, après que je suis allé me coucher, mon grand-père a relu le livre et écrit pour moi (j'aime le croire), sur cette feuille de papier à l'en-tête de son entreprise, toutes les informations dont j'avais besoin pour savoir qui était qui et à quelles pages se trouvaient leurs photos, anticipant sur le moment où il ne serait plus là pour me le dire lui-même.

Il y avait une autre chose qu'elle avait rapportée, une chose que j'avais vue bien des fois depuis mon enfance, mais à laquelle je n'avais jamais repensé. C'était ce portefeuille bizarre, long et mince, avec ce cuir boutonneux, qu'il avait si souvent glissé dans la poche intérieure d'une des vestes qu'il aimait porter. Je l'ai reconnu, bien sûr, mais jamais je n'aurais deviné ce qu'il contenait.

Car, lorsque nous avons finalement ouvert ce portefeuille, voici ce qu'il contenait : de nombreuses feuilles pliées, couvertes d'une écriture régulière, volontaire, élégante, en allemand. Ma mère avait un peu étudié l'allemand, il y a longtemps, sans beaucoup de succès – elle aimait raconter l'histoire de son professeur d'allemand au lycée qui s'attendait à de grandes choses de la part d'une fille dont le nom était Marlene Jaeger et qui avait été amèrement déçu – et elle m'avait donc passé la liasse, lorsque nous l'avions découverte, puisque j'étais à ce moment-là à l'université et que j'étudiais l'allemand. Lieber Teurer Bruder samt liebe Teure Schwägerin, avais-je lu. « Cher frère chéri et chère belle-sœur adorée. » Liebe Jeanette und Lieber Sam, avais-je lu. « Chère Jeanette et cher Sam. » Lieber Cousin, avais-je lu. J'avais lu, sur trois lettres distinctes, Lieber Aby. « Cher Aby. »

Aby. Mon grand-père.

J'ai lu les dates : Bolechow 16/1/1939. J'ai lu, au hasard, sur les pages. Les premières lignes de l'une d'elles : Ich lebte einige monate mit der Hoffnung mich mit Euch meine Teure persönlich sehn zu können, leider worde mir der Traum verschwunden. « Pendant quelques mois, j'ai vécu dans l'espoir de pouvoir vous voir en personne, mes très chers, mais mon rêve s'est évanoui » (longtemps après l'avoir vue pour la première fois, je n'ai cessé de penser à cette phrase : pourquoi Shmiel s'était-il permis de faire ce rêve plein d'espoir, et pourquoi celui-ci s'était-il évanoui ? Qui lui avait donné ce faux espoir ? Je pense énormément à cela, sachant bien moi-même que les frères, pour des raisons qu'aucun document d'archives ne peut éclairer, peuvent manquer à leurs engagements les uns envers les autres). A la page 2 d'une autre lettre (toutes les pages sont soigneusement numérotées en haut) : Man hält mich in Bolechow für einen reichen Mann... « Les gens à Bolechow me considèrent comme un homme riche... » Du machst vorwürfe mein l. Frau warum sie wenden sich nicht zu ihr Bruder und Schwester. « Tu reproches à ma chère femme de ne pas être retournée chez son frère et sa sœur. » Wass die Juden machen hier mit, dass ist aber ein hunderster teil wass ihr weisst... « Ce que vous savez sur ce que subissent les Juifs ici n'est qu'un centième de ce qui se passe. » Die liebe Lorka arbeitet in Stryj bei einem Fotograf. « La chère Lorka travaille chez un photographe à Stryj. » Die kleine Bronia geht noch in Schule. « La petite Bronia va toujours à l'école. »... in ständiger Schreck ergriffen, « paralysés par une terreur constante ». Gebe Gott dass Hitler verrissen werden soll! « Que Dieu fasse que Hitler soit réduit en miettes ! » Et j'ai lu et relu, bien sûr, la signature : Ich grüsse und Küsse Euch alle vom tiefsten Herzens, dein Sam. « Je vous dis adieu à tous et je vous embrasse tous de tout mon cœur, ton Sam. » Von Euer Treueren Sam, « votre fidèle Sam », von Euer Sam, « votre Sam. » Sam. Sam.

Shmiel.

Voilà ce que mon grand-père avait porté sur lui pendant toutes ces années. Ces lettres que Shmiel avait écrites, au cours de la dernière année désespérée où il pouvait encore écrire, quand il pensait pouvoir trouver une issue. Elles avaient été là, devant mes yeux, tout le temps, pendant tous ces étés où j'avais contemplé paresseusement le bizarre portefeuille, impatient de sortir et d'entendre les histoires de mon grand-père, sans jamais rêver de l'histoire qu'il portait sur sa poche intérieure gauche. C'était là, juste devant moi, et je n'avais rien vu.

Ecoutez :

DES ANNÉES APRÈS la mort de mon grand-père, j'ai décidé d'essayer la page FamilyFinder du site Internet Jewish genealogy. Pour cela, vous envoyez la liste de tous les noms de votre famille, ainsi que les villes auxquelles ces noms sont associés ; puis vous donnez les informations pour être contacté – l'idée étant que quelqu'un qui cherche des gens avec vos noms en provenance de vos villes a de fortes chances d'être un parent à vous, et voudra prendre contact avec vous.

J'ai donc envoyé la liste des noms de ma famille. Lorsque je l'ai fait, j'ai décidé d'être plus que scrupuleux et j'ai mis sur ma liste non seulement les noms et les villes d'origine de mes trois grands-parents nés à l'étranger (MENDELSOHN, RIGA; JÄGER JAEGER YAGER YAEGER, BOLECHOW ; STANGER, CRACOVIE), mais aussi les noms de chaque personne que je croyais, pour ainsi dire, liée à mes parents. Sur ma liste, figuraient par conséquent : RECHTSCHAFFEN, KALUSZ (le mari de ma grand-tante Sylvia), BIRNBAUM, SNIATYN (les parents de ma grand-mère paternelle), WALDMANN, BOLECHOW (mon grand-père m'avait dit, quand j'avais environ treize ans, que son père avait eu une sœur nommée Sarah qui s'était mariée avec un homme du nom de Waldmann), BEISPIEL, KALUSZ (des parents de « Tante »), MITTELMARK, DOLINA (la famille de la mère de mon grand-père), KORNBLÜH, BOLECHOW (la famille de la grand-mère paternelle de mon grand-père). Et même si je savais que c'était parfaitement inutile, j'ai ajouté SCHNEELICHT, STRYJ. Lumière de neige. Peut-être qu'il neigeait ce jour-là.

Et ce qui s'est passé, c'est que quelques-uns ont marché. Presque immédiatement, j'ai été contacté par une gentille dame de Long Island dont le père était le petit-fils de cette Sarah Jäger qui avait épousé un certain Waldmann, et même si cela peut paraître idiot et sentimental, même si la parenté était lointaine, cette découverte m'a fait exulter de joie pendant des semaines. Puis, à peu près un an plus tard, une découverte encore plus remarquable : nous avons retrouvé toute une branche perdue de la famille de mon père, parce que j'avais remarqué que quelqu'un d'autre cherchait des BIRNBAUM de SNIATYN (et nous l'avons manqué de peu : au départ, j'avais mis BIRNBAUM de CRACOVIE, parce qu'il me semblait me souvenir que c'était de là que venaient les parents de ma grand-mère. Un an environ après que j'ai envoyé ma liste, je fouillais dans de vieilles lettres de ma tante Pauly et j'ai vu qu'elle avait écrit dans l'une d'elles, Je crois qu'ils venaient de Cracovie, mais j'ai aussi le vague souvenir de quelqu'un parlant d'une ville appelée Sniatin ou Snyatyn, peut-être que cela pourra t'aider. Voilà à quoi ça s'est joué — nous avons failli ne jamais rencontrer ce couple merveilleux du Colorado qui, de son côté, avait envoyé sur le site BIRNBAUM, SNIATYN, et qui sont nos cousins).

Mais la plus étrange réponse de toutes a été celle que je ne m'attendais absolument pas à recevoir, la réponse à SCHNEELICHT, SRYJ. Je rendais visite à mon frère aîné chez lui, près de San Francisco, il y a quelques années, et de là-bas j'ai écouté un message sur mon répondeur à New York de la part d'un type qui disait avoir vu ma liste et vouloir me parler du nom de Schneelicht de Stryj. J'étais tellement excité que je ne voulais pas attendre mon retour à New York, et j'ai eu la bonne idée de l'appeler de la maison de mon frère, ce soir-là. Il vivait en Oregon. Il m'a dit que son père décédé – ce gentleman était mort quelques années auparavant seulement, en 1994, à l'âge de cent trois ans – était né Emil Schneelicht, à Stryj, et avait perdu plusieurs de ses six frères et sœurs pendant l'Holocauste. Il m'a dit que les noms des parents de son père étaient Leib Herz Schneelicht et Tauba Lea Schneelicht, noms qui sont restés sans la moindre résonance pour moi, à ce moment-là. Puis, il m'a donné les noms des enfants de ce couple inconnu. Il s'agissait de :

Hinde Moses

Eisig (son père)

Mindel

Ester

Saul

Abraham

J'écoutais et, lorsqu'il a prononcé le nom d'Ester, j'ai eu le souffle coupé. Elle avait semblé appartenir si absolument à la partie lointaine et intouchable du passé de notre famille, l'épouse de mon oncle Shmiel, que le fait de parler à quelqu'un qui avait avec elle un lien de parenté plus proche que le mien – à son neveu, en fait, au cousin germain des filles que je m'étais habitué à considérer comme « nos » cousines –, de parler à quelqu'un qui avait peut-être des disparus une connaissance glanée du fait d'une relation dont je n'avais même pas rêvé qu'elle pût exister (comment l'aurais-je pu, sachant si peu d'elle, ne sachant même pas qu'elle avait eu des frères et des sœurs ?) –, le fait de parler à cette personne était à la fois excitant et, d'une certaine façon, sidérant. J'ai commencé à me demander alors combien d'autres traces elle avait laissées derrière elle, combien d'autres indices étaient dispersés, flottant sur les sites Internet, ou bien enterrés dans des archives dont j'aurais été incapable de savoir si elles étaient utiles, parce que je disposais de si peu d'informations pour continuer que je n'aurais pas pu savoir si elles étaient pertinentes quand bien même je les aurais eues sous le nez.

Toutefois, je brûlais peut-être les étapes : après tout, il pouvait: très bien y avoir eu plus d'une Ester Schneelicht, née dans les années 1890 à Stryj. Mais pendant que je me disais cela, l'homme à l'autre bout de la ligne disait quelque chose d'autre. Il me racontait que certains de ces frères et de ces sœurs de son père, qui étaient, pour autant que je sache, les frères et les sœurs de ma grand-tante Ester, avaient tous eu des surnoms, chose que, naturellement, j'imaginais fort bien puisque cela avait été le cas dans ma famille : son père, Eisig, par exemple, m'a-t-il dit, était aussi appelé Emil. Je prenais des notes pendant qu'il parlait et, sur le morceau de papier que j'avais à la main, j'ai écrit EISIG = EMIL. Puis, il a dit qu'une de ses tantes, Mindel, ou Mina, n'avait pas, en fait, péri dans l'Holocauste, mais était arrivée bien avant aux Etats-Unis et vivait à New York avec son mari. Il était photographe.

Mina, a répété cette voix à l'autre bout de la ligne. Ils l'appelaient aussi Minnie.

Je m'apprêtais à écrire MINDEL = MINA = MINNIE, lorsque mes mains sont devenues moites et que mon cœur s'est mis à battre à tout rompre.

Attendez, ai-je dit. Attendez.

Je me suis éclairci la gorge et j'ai dit ensuite, Elle était mariée à un photographe et elle s'appelait Minnie ?

Ouais, a dit le type. Son mari s'appelait Spieler, Jack ou Jake. Spieler. Mon oncle et ma tante. Jack et Minnie Spieler.

Ecoutez :

PEU DE TEMPS après que j'ai commencé à utiliser régulièrement le site

jewishgen.org, j'ai établi un contact avec une femme qui, comme moi, avait un lien familial avec Bolechow. Cette femme qui, lorsque je l'ai finalement rencontrée, s'est révélée aussi vivante, ouverte et généreuse que ses premiers e-mails l'avaient laissé supposer et dont la masse opulente de boucles rousses semblait en quelque sorte exprimer ces qualités, ce matin de mars 2001, quand je suis finalement descendu dans Greenwich Village pour la rencontrer, s'était portée volontaire pour le projet du Livre Yizkor du site Internet (bon nombre de livres Yizkor, y compris le Sefer HaZikaron LeKedoshei Bolechow, sont écrits en hébreu ou en yiddish, ou les deux, et

jewishgen.org a financé un projet de traduction de ces textes en anglais, qui seront ensuite disponibles sur le site). La femme, qui se prénommait Susannah, avait aussi fait un voyage à Bolechow – quand bien même, comme elle devait me le dire par la suite, aucun membre de sa famille immédiate, pas une personne qu'elle ait vraiment connue, n'ait été originaire de la ville, détail qui m'avait ému et impressionné – et avait posté ses photos de la ville sur le site ShtetlLinks. Je lui avais envoyé un e-mail pour lui dire combien j'avais apprécié ses photos et nous avons commencé une correspondance, au cours de laquelle elle m'a donné deux informations d'une importance cruciale.

Tout d'abord, elle m'a mis en relation avec un jeune chercheur ukrainien, Alex Dunai, qui avait été son guide à Bolechow – ou, comme il faut le dire maintenant, Bolekhiv – et avait aussi fait, m'a-t-elle dit, un travail de recherche dans les archives de diverses administrations locales. Muni de ce renseignement, j'ai envoyé un e-mail à Alex pour lui demander d'explorer les archives juives de Bolechow qui, miraculeusement, n'avaient pas été détruites pendant la guerre. Deux mois environ après notre premier contact, j'ai reçu un volumineux paquet d'Ukraine contenant plus d'une centaine de documents : des photocopies des originaux, accompagnées des laborieuses traductions d'Alex, tapées à la machine. De ces documents, je dirai pour le moment qu'ils constituent les registres les plus anciens qui aient survécu de la communauté juive de Bolechow, conservés aujourd'hui aux Archives municipales de L'viv, qu’ils remontent au début du XIXe siècle, et que, parmi ces registres, se trouve un certificat de décès, daté du 26 novembre 1835, qui fait état du décès, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, d'une certaine Sheindel Jäger, le 24 du même mois. Cette Sheindel, veuve de feu Judah Jäger, était morte (note sans doute inutilement le certificat) de « son grand âge», à l'adresse suivante : Maison 141. Pour des raisons administratives, toutes les maisons dans le village étaient numérotées, et ces numéros, plutôt que les noms des rues, étaient utilisés dans tous les documents officiels, même si je peux vous, dire, puisqu'une femme qui le sait me l'a dit, quelques années plus tard, pendant que nous déjeunions à Tel-Aviv, que la rue s'appelait Schustergasse, rue du Cordonnier. Elle était née, comme nous pouvons le déduire, en 1746, peut-être 1745, ce qui fait d'elle mon ancêtre connue le plus âgé, puisqu'elle était la mère d'Abraham ) Jäger (1790-1845), qui était le père d'Isak Jäger (vers 1825– avant 1900, qui était l'année de la naissance du frère sioniste de mon grand-père, Itzhak, qui portait ce nom en son honneur), qui était le père d'Elkune Jäger (1867-1912), mon arrière-grand-père mort brutalement dans un spa, déclenchant ainsi une série d'événements qui auraient pour résultat lointain, inimaginable, les morts par balles, par coups, par gazage, de son fils, de sa belle-fille, et de ses quatre petites-filles ; et qui était aussi le père d'Abraham Jäger (1902-1980, Grandpa), qui était le père de Marlene Jaeger Mendelsohn (née en 1931), qui est ma mère.

Ce n'est pas sans une ironie amère que je constate que c'est à cause de l'existence d'une chose appelée Sefer HaZikaron LeKedoshei Bolechow ou « Livre-mémorial des martyrs de Bolechow » que je sais ce que je sais. Car c'est à cause de ce livre que j'ai rencontré Susannah, c'est Susannah qui m'a mis en relation avec Alex, l'affable jeune Ukrainien que j'allais, moi aussi, rencontrer un jour, et c'est cet Ukrainien qui gagne maintenant sa vie en emmenant des Juifs américains sur les sites dévastés de l'histoire de leurs familles et qui a trouvé pour moi les documents qui font remonter le lignage de ma famille Jäger, de façon inimaginable, à une femme du XVIII e siècle – une femme qui aurait très bien pu connaître ou, c'est presque certain, poser son regard (bleu ?) sur Ber Birkenthal de Bolechow, une femme qui, comme chacun de ses descendants, depuis son fils jusqu'à son arrière-arrière-petit-fils, mon grand-père, est née et a vécu dans la même maison, la maison n° 141 d'une ville appelée Bolechow, à proximité de Lemberg (plus tard Lwów, puis L'vov, et enfin L'viv), dans la province de la Galicie de l'empire royal et impérial de la monarchie dualiste d'Autriche-Hongrie.

Voilà la première chose que Susannah a faite pour moi. La seconde est quelque chose que je n'aurais jamais imaginé, ne serait-ce qu'une fois.

Nous avions échangé une correspondance au sujet de son voyage à Bolechow en 1999, puisque j'envisageais désormais d'y aller moi-même. J'avais alors pensé que je pourrais écrire un article sur ce que pouvait être le retour vers un shtetl ancestral, au bout de deux générations, et de parler aux gens qui y vivaient à présent, afin de découvrir s'il pouvait bien rester de vagues traces de la vie telle qu'elle avait été. Un jeudi de janvier 2001, j'ai écrit à Susannah un e-mail lui demandant s'il y avait, à sa connaissance, une personne qui vivait à Bolechow, à Bolekhiv, qui eût encore des souvenirs précis de la période précédant la Seconde Guerre mondiale – des gens que j'aurais pu interviewer pour l'article que je pensais écrire. Peut-être, écrivais-je, que je devrais demander à Alex de m'aider à placer des annonces dans les journaux locaux.

Elle m'a répondu le mardi 30, en me procurant, presque accessoirement, des informations qui étaient pour moi stupéfiantes. A propos des vieux habitants de Bolechow qui pourraient m'intéresser, écrivait-elle, il y avait un Juif très âgé qui avait récemment déménagé de Bolechow à New York, avec son épouse tout aussi âgée : un homme de quatre-vingt-neuf ans du nom d'Eli Rosenberg. Il était, comme l'a dit Susannah, « le dernier Juif de Bolechow », qui avait été le chapelier de la ville (au cours des années qui ont suivi cet échange, j'allais aussi rencontrer le dernier Juif de Stryj et le dernier Juif d'une toute petite ville à côté de Riga – il s'appelait Mendelsohn). Ce Juif de Bolechow, expliquait-elle, avait survécu aux années de la guerre parce que, au cours de l'été 1941, quand les Allemands étaient arrivés, il avait fui dans l'est, en Russie, avec 1'armée soviétique qui faisait retraite. En rentrant dans la ville libérée en 1944, il avait découvert qu'aucun membre de sa famille n'avait survécu, mais il avait décidé de rester. A l'exception de ce dernier point, c'était une histoire que j'allais réentendre par la suite.

Je regardais l'écran de mon ordinateur, le curseur qui clignotait devant le mot retour dans la phrase De retour chez lui après la guerre pour découvrir qu’il ne restait plus personne de sa famille ou de l'ensemble de la communauté juive. J'avais tellement pris l'habitude de considérer Bolechow comme un endroit mythique (parce que la ville n'avait existé pour moi que dans les histoires de mon grand-père) et celle aussi de considérer le Bolechow d'aujourd'hui, Bolekhiv, comme désespérément éloigné de la guerre (parce que six décennies s'étaient écoulées et parce que presque personne de la population de l'époque, juive, polonaise ou ukrainienne, n'était plus vivant) que l'existence d'un vieux Juif de Bolechow, vivant aujourd'hui à New York, une personne qui pouvait faire le pont entre l'endroit dont j'avais toujours entendu parler et l'endroit qui existait sur la carte, entre Bolechow et Bolekhiv, me paraissait aussi improbable que celle des extra-terrestres.

A la fin de son e-mail, Susannah me demandait si j'habitais dans la région de New York et, dans ce cas, si je voulais un jour aller avec elle voir les Rosenberg qui vivaient à Brooklyn. Ils ne parlaient que le russe et le yiddish, ajoutait-elle, mais elle avait étudié le yiddish sérieusement depuis quelque temps et pourrait jouer les interprètes. J'ai répondu avec enthousiasme à son invitation. Mon enthousiasme avait été déclenché, je dirais, en partie seulement par mon désir de découvrir si cet Eli Rosenberg pouvait me procurer quelques lumières sur Shmiel et sa famille. Le dernier Juif de Bolechow qui avait parlé yiddish en ma présence avait été mon grand-père, mort depuis vingt ans à présent. Je voulais l'entendre de nouveau.

Susannah a répondu rapidement. « La grande nouvelle ! ! ! », c'était qu'elle avait appelé M. Rosenberg ou plutôt qu'elle avait parlé à son fils, et qu'ils avaient arrêté une date pour notre rencontre – ma première et, je pensais alors, sans doute, dernière rencontre avec un Juif de Bolechow qui pourrait me dire quelque chose, n'importe quoi, sur ce qui s'était passé avant, pendant ou après la guerre. La date arrêtée était le dimanche 11 mars. J'irais retrouver Susannah à son appartement au centre-ville et puis nous irions en voiture jusqu'à Brooklyn. Elle m'avait prévenu qu'Eli parlait tout doucement, était très faible physiquement, et que la mort de sa femme, Feyge – que Susannah n'avait apprise que lors de son récent coup de téléphone –, lui avait porté un sérieux coup.

Au moment où nous nous sommes retrouvés en route pour Brooklyn, j'étais dans un état de tension extrême. Une fois de plus, comme cela avait été le cas avec Mme Begley lors de la réception, deux ans plus tôt, l'idée de me trouver à proximité de quelqu'un originaire de l'endroit et de l'époque qui m'intéressaient était trop excitante, trop écrasante : ma jambe tremblait au moment où je me suis assis dans la voiture de Susannah et que j'ai vu Manhattan disparaître derrière nous. Alors que nous circulions dans des rues peu familières, Susannah scrutant les noms sur les plaques et moi, le regard rivé sur une carte routière énorme, j'ai été de nouveau la proie de fantasmes si intenses, à la fois si véridiques et si gênants dans la trivialité des informations que cette rencontre allait produire – Shmiel avait-il un jour acheté un chapeau à cet homme ? – que je ne me suis plus senti en mesure de parler, après que nous nous sommes garés et que nous avons trouvé l'appartement minuscule et sombre dans un énorme immeuble de pierre et de brique, à l'allure plutôt soviétique. J'avais de la chance, me suis-je dit, que Susannah se charge de le faire.

Mais en fin de compte, il n'y a pas eu à parler beaucoup. Dès que nous nous sommes assis dans l'appartement de Rosenberg, qui était très sombre et à peine meublé, des ballons de basket résonnant dans la petite cour de cette HLM, il était clair que l'état de santé de M. Rosenberg s'était bien détérioré depuis la dernière fois que Susannah et lui avaient été en contact. Susannah m'a présenté en yiddish et je lui ai demandé de dire que j'espérais bien qu'il ait pu connaître le frère de mon grand-père, Shmiel Jäger.

Shmiel Jäger, Shmiel Jäger, a dit Eli Rosenberg d'une voix douce et haut perchée, la bouche ouverte. Mais rien n'a suivi, si ce n'est qu'il a levé la main au-dessus de sa tête, comme pour décrire une personne très grande. Susannah lui a dit quelque chose et il a hoché la tête vigoureusement et lui a répondu, et elle s'est tournée vers moi.

Il dit que c'était un homme très grand, a dit Susannah.

Un homme très grand, me suis-je dit, le cœur serré. Il n'avait pas l'air très grand sur les photos que j'avais vues ; personne n'était très grand dans ma famille, pour dire la vérité.

Puis, Eli Rosenberg a regardé Susannah et lui a demandé qui j'étais. Son fils, un type très brun, à l'allure slave, d'une quarantaine d'années, nous a offert du thé et des petits gâteaux. Un jeu télévisé retentissait très fort sur le poste allumé. Susannah a expliqué de nouveau à Eli que j'étais le petit-fils du frère de Shmiel Jäger, qui avait la boucherie de Bolechow. Elle lui a répété que je voulais savoir s'il avait connu Shmiel.

Shmiel Jäger–, Shmiel Jäger, a dit encore une fois Eli, en hochant la tête d'une manière qui paraissait d'une sagesse émouvante, en dépit du fait que l'impression était tout à fait trompeuse. Puis, il a levé les yeux – vers moi, pas vers Susannah – et il a dit, Toyb, et puis il a hoché la tête de nouveau, comme s'il était content de lui. Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il pouvait vouloir dire. Susannah lui a parlé encore un peu, comme si elle voulait s'assurer qu'elle avait bien entendu, et elle s'est ensuite tournée vers moi.

Il dit que Shmiel Jäger était sourd. Toyb.

Mon regard s'est déplacé de Susannah à Eli Rosenberg, qui hochait la tête et mettait la main derrière l'oreille, pour mimer la surdité. Puis, il a demandé à Susannah, de nouveau, qui j'étais et ce que je voulais.

J'avais le cœur serré. Si Shmiel avait été sourd, je suis sûr que mon grand-père ou quelqu'un d'autre l'aurait mentionné. C'était le genre de détail suffisamment saillant et inoffensif à la fois qui aurait échappé à la censure officieuse que mon grand-père avait appliquée à toutes les histoires qui avaient trait à Shmiel. J'ai commencé à me demander avec quel autre voisin d'il y a des siècles, une personne grande et sourde sans le moindre lien de parenté avec moi, cet Eli Rosenberg confondait mon grand-oncle disparu, et soudain j'ai éprouvé un sentiment de défaite. Toute l'énergie, toute la secrète anticipation qui m'avaient porté à travers la pénible lenteur de ces échanges dans une langue que je n'avais pas entendue depuis deux décennies, toute la ferveur entretenue dans l'espoir qu'il dirait quelque chose d'énorme, quelque chose d'important, quelque chose sur la façon dont ils étaient morts, sur les derniers jours où il les avait vus, quelque chose – tout cela, je m'en rendais compte, m'avait épuisé, laissé complètement vide. A ce moment précis, je n'avais plus qu'une envie : quitter cet appartement sombre, déprimant, et rentrer chez moi pour regarder mes photos dont je savais au moins qu'elles étaient authentiques.

Puis, le fils a dit qu'il pensait que son père commençait à être fatigué. J'étais soulagé. Nous nous sommes tous levés et serré la main – la poignée de main d'Eli était étonnamment ferme –, et Susannah et moi avons pris la direction de la porte d'entrée. Sans regarder personne en particulier, Eli a dit encore une fois, Shmiel Jager, Shmiel Jäger. Une onde de gêne a couru à travers la pièce et le fils a expliqué, un peu désolé, que son père n'allait pas très bien depuis la mort de sa mère, l'année dernière.

C'est dommage que vous ne soyez pas venus il y a deux ans, a-t-il dit. Il aurait pu vous raconter bien des choses.

Depuis, j'ai entendu ces mots, ou des variations de ces mots, de très nombreuses fois ; mais à l'époque, parce que c'était tout nouveau, la phrase m'a fait mal. C'était douloureux de penser à tout ce qu'il aurait été possible d'apprendre, si j'avais seulement commencé deux ans ou même un an plus tôt.

Je pensais à cela, hochant la tête en direction du fils et prenant un visage sympathique, lorsque Eli Rosenberg m'a soudain regardé droit dans les yeux et a dit une chose de plus, un seul mot qui, dans ce moment ultime, avait été en quelque sorte capable de passer les axones ruinés et les synapses explosées pour parvenir à la surface, avant de sombrer pour toujours, et ce qu'il a dit, c'était :

Frydka.

 

Ecoutez :

LA PLUS ANCIENNE photo connue de Shmiel est celle où il est assis dans son uniforme de l'armée autrichienne, à côté de cet autre homme, debout, dont l'identité semblait destinée à rester un mystère. Sur cette photo, Shmiel est remarquablement beau, comme nous avons tous appris qu'il l'était : mâchoire puissante, lèvres pleines, traits réguliers, les orbites des yeux magnifiquement creusés, profonds, le regard bleu... enfin, je sais qu'il avait les yeux bleus, même si cette photo ne peut pas nous l'apprendre. Shmiel a atteint la majorité à une époque où, si vous étiez aussi beau (et souvent si vous ne l'étiez pas), les gens disaient, Vous pourriez faire du cinéma ! ou Vous pourriez être un acteur ! et c'était ce qu'on entendait toujours à son sujet : qu'il était un prince, qu'il ressemblait à une star de cinéma. Cette photo est beaucoup plus étudiée et, en dépit de l'usure de neuf décennies, d'une qualité bien meilleure que toutes les autres que nous possédons, et il est évident qu'elle a été prise dans le studio d'un photographe – peut-être celui qui appartenait à la famille de la fille qu'il allait épouser une fois que la guerre serait terminée et que l'empire pour lequel il s'était battu aurait disparu, la nation dont l'empereur, disaient les gens, était bon envers les Juifs et avait été par conséquent récompensé par ces Juifs reconnaissants, vraiment reconnaissants qui portaient leurs prénoms officiels et leurs prénoms yiddish, Jeanette et Neche, Julius et Yidl, Sam et Shmiel – avait été récompensé avec des surnoms yiddish bien à lui : undzer Franzele « notre petit Franz », ou bien Yosele, « Joey ».

Sur cette photo, Shmiel est assis dans un fauteuil, dans une pose un peu raide, portant l'uniforme de l'armée austro-hongroise, l'artificialité du décor et de la pose rendue immatérielle par la douceur et même la sensualité de son allure. Rêveur, comme s'il avait été distrait pendant le long et fastidieux processus de la prise de vue, il a le regard un peu décalé sur sa gauche, tandis que se tient, sur sa droite, l'autre soldat. Cet homme est beaucoup plus âgé, l'air simple et flegmatique, mais pas déplaisant, portant la moustache (Shmiel n'a pas encore la sienne). Même si, à l'époque lointaine où j'ai regardé cette photo pour la première fois, je savais que cet autre soldat devait avoir une vie, une famille, une histoire, il m'avait semblé alors, comme c'est encore le cas à présent, qu'il ne figurait sur cette photo que pour des raisons esthétiques, de la même façon qu'un photographe commercial, aujourd'hui, placerait astucieusement un diamant à côté d'un morceau de charbon pour une publicité de joaillerie : j'ai l'impression qu'il est là pour que Shmiel paraisse encore plus beau et soit par conséquent plus conforme encore à la légende de sa beauté. Pourtant, cet autre homme, s'il n'est pas séduisant, s'il est nettement plus vieux que Shmiel, a l'air bienveillant : son bras solide repose de manière amicale sur l'épaule droite de son jeune compagnon.

Pendant des années, je n'ai connu cette photo que grâce à une photocopie faite quand j'étais au lycée : ma mère gardait l'original, qui se trouvait dans le précieux album de son père, avec d'autres, dans une pochette en plastique, au fond d'une boîte en carton dans un secrétaire verrouillé à la cave. Sur la boîte en carton, elle avait écrit au Magic Marker les mots suivants :

FAMILLE : ALBUMS

Jaeger

Jäger

Cushman

Stanger

Cushman était le nom de jeune fille de la mère de ma mère ; Stanger était le nom de jeune fille de la mère de mon père, Kay, et de ses sœurs, Sarah, celle aux longs ongles rouges, et Pauly, l'auteur de tant de lettres.

L'original de la photo de Shmiel en temps de guerre était dans ces boîtes, mais j'avais gardé pour moi-même uniquement la copie du recto, de l'image elle-même. C'était cette photocopie que j'avais ensuite prise pour la coller dans un album de vieilles photos de famille qui formaient la base de ce qui allait devenir les archives plutôt importantes de l'histoire de ma famille. C'est pourquoi, pendant longtemps, je n'ai eu en ma possession que l'image des deux hommes, mais pas la légende que je savais y être inscrite au dos.

Je sais, cependant, que j'avais dû regarder cette inscription à un moment quelconque, pour la raison suivante :

La seule fois où j'ai été autorisé à avoir l'original en main, c'était lorsque j'avais fait un exposé en classe d'histoire de seconde, où l'on étudiait les guerres européennes. Je ne me souviens plus si c'était la Première ou la Seconde Guerre mondiale que nous étions en train d'étudier, mais la photo était en tout cas parfaitement appropriée pour ce cours. Je sais que j'avais dû apporter la photo originale en classe pour montrer cette figure imposante de mon grand-oncle en pleine jeunesse dans son uniforme de l'armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale, parce que, longtemps après, une image est restée imprimée dans mon cerveau de ce qui avait été écrit au verso par mon grand-père, de son écriture cursive arrondie, au feutre rouge. Je me souvenais de ce qui était écrit parce que je me souvenais aussi clairement de la réaction de ma prof d'histoire quand elle avait vu ces mots écrits par mon grand-père : elle s'était donné une petite claque sur son beau visage plein d'humour, quand j'avais apporté l'original dans ma classe, ce jour-là, il y a trente ans, et elle s’était exclamée, « Oh, non ! » Ce que mon grand-père avait écrit au verso – ou du moins ce dont, pendant longtemps, je me suis souvenu qu'il avait écrit – c'était ceci :

Oncle Shmiel, dans l'armée autrichienne, Tué par les nazis.

De cela, en tout cas, je m'en souvenais, surtout parce que j'avais été un peu choqué par la réaction de Mme Munisteri, tant j'étais accoutumé à ce qui allait arriver au beau jeune homme de la photo, tant je m'étais endurci à l'écoute de la phrase Tué par les nazis. Et c'était par conséquent ce qui s'était logé dans ma mémoire, après que ma mère avait rapidement replacé la photo dans les boîtes étiquetées des documents et des photos de famille qu'elle avait été autorisée à quitter brièvement afin de souligner, avec force et nécessité, un argument de mon exposé au lycée.

Pendant longtemps, donc, ne possédant qu'une photocopie du recto de cette photo, je ne pouvais que scruter le visage de Shmiel, et peut-être qu'en la regardant – je suis sûr, en fait, que c'est ce qui s'est passé – il m'était venu à l'esprit qu'il était très facile pour quelqu'un de disparaître, d'être à jamais inconnu. Après tout, Shmiel était là, avec ce visage, avec un nom que les gens continuaient de prononcer, même si c'était peu souvent, avec une sorte d'histoire et avec une famille dont nous connaissions les noms, ou pensions que nous les connaissions ; et pourtant, juste à côté de lui, il y avait cet autre homme dont on ne saurait jamais rien, exactement comme si, me semblait-il en regardant la photo, il n'était jamais né.

Et puis, bien des années après avoir été pincé et caressé dans les salles de séjour d'habitants de Miami morts depuis longtemps, bien des années après avoir photocopié cette photo, quand je n'avais en tête que de bien faire cet exposé pour ma classe ; bien des années après que j'ai éprouvé pour la première fois le besoin de savoir tout ce qu'il était possible de savoir sur Shmiel, sur l'homme avec lequel j'avais en commun une certaine courbe des sourcils et un certain angle de la mâchoire, ce qui avait fait pleurer les gens autrefois, et parce que je devais savoir, il me faudrait passer une année entière, des décennies plus tard, à voyager – moi, l'écrivain, voyageant avec mon jeune frère, le photographe, l'un avec ses mots à écrire et ses inscriptions à déchiffrer, l'autre, qui avait à contrecœur travaillé dans l'affaire familiale, avec ses photos à prendre et à développer, nous deux, les deux frères, l'écrivain et le photographe, voyageant en Australie et à Prague, à Vienne et à Tel-Aviv, à Kfar Saba et à Beer Sheva, à Vilnius et à Riga, et puis à Tel-Aviv de nouveau et à Kfar Saba de nouveau, et à Beer Sheva de nouveau, à Haïfa et à Jérusalem, et à Stockholm, et enfin ces deux jours à Copenhague avec l'homme qui avait autrefois voyagé encore plus loin que nous, et qui détenait un secret qui attendait pour nous ; passer un an, été, automne, hiver et un printemps qui était aussi un automne, le temps lui-même paraissant être désarticulé, alors que le passé ressurgissait de ses cendres et de sa poussière, et de son vieux papier, et de la poudre, et du whiskey et des sels de violette, et refaisait surface une fois encore comme l'écriture presque illisible au dos d'une vieille photo, remontant pour entrer en compétition avec le présent et le rendre confus ; passer un an à chercher des gens qui étaient maintenant bien plus vieux que ceux qui me pinçaient les joues et m'offraient des crayons à Miami Beach à l'époque, à chercher des gens qui avaient connu Shmiel uniquement en tant que père magnifique, impressionnant et quelque peu lointain, de leurs camarades de classe, ces quatre filles, toutes disparues ; passer à voler au-dessus de l'Atlantique et du Pacifique pour leur parler et recueillir les quelques fragments qui restaient encore, les vapeurs d'informations qu'ils avaient peut-être à me transmettre – et puis, bien des années après tout ça, quand je me suis apprêté à m'asseoir pour écrire ce livre, le livre de tous ces voyages et de toutes ces années, et que j'ai persuadé ma mère de me laisser voir une fois encore la photo originale, le recto que je connaissais si bien, certes, mais aussi le verso ; alors, alors seulement, ai-je été en mesure de lire, dans sa totalité cette fois, la légende originale, de lire les mots que mon grand-père avait écrits au dos, pour me dire quelque chose, je m'en rendais compte à présent, comme tant de choses qu'il avait soulignées pour moi, qu'il jugeait cruciales, qu'il voulait que je sache et que je comprenne (mais comment aurais-je pu voir ça, à l'époque, quand j'avais seulement besoin d'une photo pour illustrer un exposé en classe ? Nous ne voyons, au bout du compte, que ce que nous voulons voir, et le reste s'efface). Ce qu'il avait écrit en réalité, comme je peux vous le dire maintenant puisque Je l’ai vu très récemment, c'était, à l'encre bleue et en capitales, ceci : HERMAN EHRLICH ET SAMUEL JAEGER DANS L'ARMÉE AUTRICHIENNE, 1916. C'était au Magic Marker rouge qu'il avait ajouté les mots dont je m'étais toujours souvenu : TUÉ PAR LES NAZIS PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE.

Ehrlich ? ai-je demandé à ma mère, pendant que nous étions en train de fouiller dans les boîtes, ce jour-là, déconcerté par un nom que je n'avais encore jamais vu auparavant, en dépit de toutes mes recherches.

Elle a eu l'air impatiente. Tu sais, a-t-elle dit. Il était marié à Ethel, c'étaient des cousins de mon père. Sa sœur était cette Yetta Katz, elle était immense, grosse et jolie, et c'était une cuisinière merveilleuse.

Mais c'était encore confus pour moi. J'ai retourné la photo et, une fois encore, j'ai regardé les deux hommes, l'un si familier, l'autre désespérément inconnu. Puis, pour m'aider, ma mère a ajouté quelque chose.

Oh, Daniel, tu le connaissais ! Herman Ehrlich. Herman le Coiffeur !

LA NUIT, JE pense à ces choses. Je suis satisfait de ce que je sais, mais à présent je pense beaucoup à tout ce que j'aurais pu savoir, qui aurait été bien plus que tout ce que je peux apprendre maintenant, qui a disparu à jamais maintenant. Ce que je sais à présent, c'est ceci : il y a tant de choses que vous ne voyez pas vraiment, préoccupé comme vous l'êtes de vivre tout simplement ; tant de choses que vous ne remarquez pas, jusqu'au moment où, soudain, pour une raison quelconque – vous ressemblez à quelqu'un qui est mort depuis longtemps ; vous décidez tout à coup qu'il est important de faire savoir à vos enfants d'où ils viennent –, vous avez besoin de l'information que les gens que vous connaissiez autrefois devaient toujours vous donner, si seulement vous l'aviez demandée. Mais au moment où vous pensez à le faire, il est trop tard.

Sur le reste de la famille, j'avais évidemment su depuis longtemps tout ce qu'il y avait à savoir ; longtemps j'avais pensé savoir aussi tout ce qu'il y avait à savoir des six qui avaient disparu. Dans mon esprit, le mot disparus faisait référence à la relation qu'ils entretenaient avec le reste de l'histoire et de la mémoire, et pas seulement au fait qu'ils avaient été tués : ils étaient désespérément loin, irrémédiablement. Au moment où ma mère avait dit Herman le Coiffeur, je m'étais aperçu que j'avais peut-être tort, que des traces de ces six demeuraient peut-être quelque part dans le monde.

Il s'agissait donc d'une sorte de culpabilité, autant que d'une curiosité ; une culpabilité, autant qu'un désir de connaître ce qui leur était réellement arrivé dans les détails qui restaient encore à découvrir, qui me poussait en dernière instance à retourner. A abandonner mon ordinateur, à quitter la sécurité des livres et des documents, avec leurs descriptions si nettes des événements qu'il était impossible d'imaginer qu'ils avaient affecté la vie réelle des gens (par exemple, le document qui faisait état du fait suivant : Pendant la marche jusqu'à la gare de Bolechow pour être transportés jusqu’à Belzec, ils étaient contraints de chanter, notamment la chanson « Ma petite ville de Belz ») ; à renoncer au confort du bureau des archives et à la commodité de l'Internet, et à partir dans le monde, à faire l'effort dont je serais capable, peu importait la modicité des résultats, pour aller voir qui et ce qui restait, et au lieu de lire et d'apprendre par les livres, d'aller leur parler à tous, comme j'avais parlé autrefois à mon grand-père. A découvrir, même à cette date extraordinairement tardive, s'il y avait encore d'autres indices, d'autres faits et d'autres détails aussi précieux que ceux que j'avais laissé passer, quand les gens qui les connaissaient vivaient encore, quand le temps n'était pas encore venu pour moi de poser mes questions, pour moi de désirer savoir.

Et donc, quatre-vingt-un ans après que mon grand-père a abandonné son foyer dans une petite ville animée, nichée dans les forêts de pins et de mélèzes sur les contreforts des Carpates, et vingt et un ans après sa mort dans une piscine entourée de palmiers, trois cent quatre-vingt-neuf ans après l'arrivée des Jäger à Bolechow, et soixante ans après qu'ils en ont définitivement disparu, j'y suis retourné.

C'était le commencement.

TEXTE D'UNE LETTRE D'ABRAHAM JAEGER, DATÉE DU 25 SEPTEMBRE 1973, TROUVÉE PAR L'AUTEUR DANS UN TAS DE VIEUX PAPIERS LE 6 JUIN 2005 :

Très chers enfants et Elkana et Ruthie et petits-enfants

C'est presque Yom Tov et nous vous souhaitons donc à tous Bonheur et Santé pour la Nouvelle Année s'il vous plaît donnez cette photo à Daniel pour l'album de famille. Debout, c'est Herman le Coiffeur et, assis, c'est mon Cher Frère SHMIEL dans l'armée autrichienne, cette photo a été prise en 1916.

Ethel m’a donné cette photo.

Bonne et Heureuse Année

Avec tout mon amour

Daddy — Grandpa

Ray vous adresse ses meilleurs sentiments