Les Disparus
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Et pourtant il est aussi vrai que lorsque j'ai eu vent de l'existence de cette très vieille femme, de la mère de Louis, je me suis senti envahi par un fantasme, tellement intense que j'en ai presque éprouvé de la honte, un peu comme les adolescents peuvent se sentir honteux. Je me suis demandé s'il avait été possible, même si cette femme avait vécu à Stryj et mes parents à Bolechow, qu'ils se fussent peut-être... rencontrés. Peut-être se souvenait-elle d'eux ? La femme de Shmiel, je le savais (comment ? Je ne m'en souviens pas), venait d'une famille de Stryj. Son frère y avait un studio de photographie et, en effet, une des filles de Shmiel devait, comme je l'ai découvert uniquement par accident après la mort de mon grand-père, finir par y travailler brièvement. Et donc, quand Louis m'a proposé de me présenter à sa formidable mère – ou du moins était-ce ce que j'imaginais après avoir lu, quelques années plus tôt, le premier livre de Louis, qui semblait être un récit romancé de la façon dont sa mère et lui avaient survécu pendant les années du nazisme, trompé les Allemands et les Ukrainiens mieux que n'avait su le faire ma propre famille –, quand Louis avait proposé de nous présenter, mon esprit s'était mis à galoper. J'avais projeté dans ma tête une scène, disons, en octobre 1938, lorsque Louis (alors Ludwik) et sa mère avaient très bien pu se rendre au Schneelicht Studio de Stryj pour faire faire le portrait de ce fils unique, à l'occasion de son cinquième anniversaire. J'imagine la fille de Shmiel, la cousine germaine de ma mère, Lorka, une fille de dix-sept ans, grande, jolie, un peu distante, prenant soin du manteau de Mme Begley au moment où celle-ci entre dans l'atelier (il aurait un col de fourrure, me suis-je dit, puisque son mari, comme me le rapporterait, soixante ans plus tard, au coin d'une rue, une femme ukrainienne, était le plus grand docteur de la ville), et sa réserve se dissipant, et disant quelque chose de charmant au petit garçon, qui porte une casquette de laine d'où s'échappent des mèches de cheveux blonds, qui, par la suite, lui ont peut-être ou peut-être pas sauvé la vie. Dans mon fantasme, la réaction soudaine et chaleureuse de la jeune fille à l'air sérieux fait une forte impression sur la Mme Begley de 1938 – elle est elle-même une femme sérieuse et très astucieuse – et à cause de cette impression favorable, Mme Begley va se souvenir d'elle, se souvenir de la Lorka Jäger assassinée, se souvenir d'elle après tant d'années et va ainsi m'aider à la sauver. Mais ce qui s'est passé, c'est ceci :
J'ai finalement rencontré Mme Begley pour la première fois en 1999, à une réception en l'honneur d'un des fils de Louis, qui est peintre. La réception, qui se déroulait à l'étage d'une galerie très impressionnante uptown à New York, était très bruyante et Mme Begley était assise, très droite, avec une expression qui était un mélange de fierté satisfaite de grand-mère et d'irritation de personne sourde et esseulée – elle avait du mal à entendre en général, m'a-t-elle dit juste après que nous avons été présentés, sans tout ce bruit –, sur une chaise au fond de la pièce.
Vous aviez donc de la famille là-bas ? m'a-t-elle dit après que j'ai pris sa main et que je me suis penché pour m'adresser à elle, légèrement désorienté par la façon dont elle avait parlé, comme si nous avions été au beau milieu d'une conversation, et pas certain de savoir si le « là-bas » signifiait Pologne orientale ou Holocauste. Oui, ai-je répondu, ils vivaient à Bolechow. J'ai dit BUH-leh-khuhv. Cette Mme Begley avait un visage long, intelligent, avec un front haut et dégagé, le genre de visage qu'une personne d'une autre génération et d'un autre pays aurait décrit comme le visage d'une Rebecca, le visage d'une belle Juive mélancolique. Couronné par une coiffe de cheveux blancs immaculés, il était dominé par un regard insistant, narquois et furtif à la fois, qui n'était en rien affaibli par le fait qu'il n'émanait que d'un œil ; l'autre était opaque, avec la paupière légèrement baissée, et je n'ai jamais demandé pourquoi. Ce regard soutenait le vôtre et ne le lâchait pas pendant les conversations, un regard que je trouvais déroutant, même après que je l'ai mieux connue, surtout parce qu'on aurait dit que l'œil vigilant, lointain, évaluant, ne réagissait pas tant à la conversation en cours qu'à une conversation souterraine, une conversation sur ce qui lui était arrivé et ce qu'elle avait perdu, une perte si grande qu'elle savait que vous ne pourriez jamais comprendre, même si elle était parfois disposée à m'en parler. Le soir où j'ai fait sa connaissance, elle était assise là, élégante dans un costume à pantalon en velours noir, la main serrée sur le pommeau d'une canne, penchée vers moi, en partie pour suggérer qu'elle était intéressée et en partie à cause du bruit phénoménal, et lorsque je lui ai dit que ma famille était de Bolechow – BUH-leh-khuhv – son bon œil a cligné, amusé, et elle a souri pour la première fois.
Quoi, BUH-leh-khidw ? a-t-elle dit sur un ton dédaigneux. Le premier mot avait sonné comme un couaaaa. Elle a secoué la tête et j'ai rougi comme l'adolescent que j'étais quand j'ai commencé à devenir obsédé par ce lieu. L'air revêche, elle dit, Vous devez prononcer Buh-LEH-khouf. C'est une ville polonaise. Vous l'avez prononcé comme si c'était du yiddish !
Je me suis senti gêné et sur la défensive, ayant soudain humé une bouffée des distinctions de classe et de culture depuis longtemps disparues, qui n'ont plus aucune importance pour personne, nulle part : la condescendance, peut-être, que les Juifs laïques, urbains, assimilés, d'une certaine époque et d'un certain endroit, les Juifs qui avaient grandi dans une Pologne libre et qui parlaient polonais à la maison, affichaient à l'égard des Juifs des shtetls ruraux, des Juifs comme mon grand-père, qui, âgé d'à peine dix ans de plus que cette Mme Begley, avait grandi dans un monde complètement différent, autrichien et non polonais, parlait yiddish à la maison, considérait comme un petit événement le fait d'aller dans une ville aussi modeste que Stryj.
En tout cas, à cause de cela, à cause de la façon dont j'avais prononcé ou mal prononcé Bolechow, mon fantasme secret s'était soudain réduit en cendres dans ma bouche. Ce qui explique pourquoi, lorsque Mme Begley m'avait demandé le nom de mes parents, après avoir corrigé ma prononciation, après que j'ai répondu Jäger et qu'elle a secoué la tête en me disant qu'elle n'avait jamais entendu ce nom, j'ai été incapable de mentionner le studio de photographie de la famille Schneelicht, les beaux-parents de mon grand-oncle qui avaient vécu dans sa ville à elle, Stryj, où peut-être il y avait eu autrefois une petite chance qu'ils se rencontrassent, elle et eux. Une chance qui, pour moi, aurait un moyen de lier le passé lointain, dans lequel mes parents paraissaient désespérément et irrémédiablement gelés, au présent limpide où se déroulait cette rencontre, ce moment transparent qui, comme quiconque aurait pu le voir clairement, contenait cette vieille femme aux cheveux blancs appuyée sur une canne et moi, qui contenait le bruit et la réception, et une soirée ordinaire d'automne dans une ville en paix.
EN DÉPIT DE certaines erreurs occasionnelles, j'avais toutefois appris, au cours de toutes ces années passées à envoyer des lettres, des demandes, à faire des interviews et des recherches sur Internet, beaucoup de choses sur Bolechow qui n'étaient pas fausses. Par exemple : Ils y étaient depuis qu'il y avait un Bolechow! Combien de temps ça représentait exactement ? Il est possible de le savoir au jour près ou presque.
Si vous êtes un Juif américain d'une certaine génération, la génération qui, comme la mienne, avait des grands-parents immigrants au début du XXesiècle, vous avez probablement grandi en entendant des histoires sur le « pays », sur les petites villes ou les shtetls dont venaient votre grandpa, votre grandma, ou votre nana ou votre bubby ou votre zeyde, le genre de petite ville célébrée par des auteurs comme Isaac Bashevis Singer et dans Le Violon sur le toit, le genre d'endroit qui n'existe plus. Et vous pensiez probablement, comme je l'ai pensé pendant longtemps, que c'était des endroits modestes, tous pareils plus ou moins, avec peut-être trois ou quatre mille habitants, avec un alignement de maisons en bois autour d'une place, des endroits auxquels nous sommes maintenant prêts à attribuer un charme sépia, sans doute parce que si nous pensions aux parties de ping-pong, au volley-ball, au ski, aux films et au camping, il serait encore plus difficile de penser à ce qui est arrivé à leurs habitants, puisqu'ils paraîtraient moins différents de nous. Le genre d'endroit si ordinaire que peu de gens auraient jugé qu'il valait la peine qu'on écrivît à son sujet, jusqu'à ce que cet endroit et tous les autres comme lui fussent sur le point d'être effacés, leur caractère parfaitement ordinaire paraissant, à ce moment-là, digne d'être préservé.
C'est en tout cas ce que je pensais de Bolechow. Et puis, un jour qui n'est pas si lointain, mon frère aîné, Andrew, m'a envoyé, en guise de cadeau pour Hannoukah, un volume très rare, publié par Oxford University Press en 1922, intitulé The Memoirs of Ber of Bolechow (je dis « cadeau » pour Hannoukah, mais en l'écrivant je me rends compte que les mots ne sont pas vrais et certainement pas aussi près de la vérité que mon grand-père l'aurait aimé : comme mes deux belles-sœurs ne sont pas juives et que mes neveux et nièces reçoivent une sorte d'éducation religieuse éclectique aujourd'hui très répandue, le cadeau que j'ai reçu était une chose à laquelle j'ai pensé sans aucun doute à ce moment-là comme un cadeau pour « les fêtes » ; non : permettez-moi d'être vraiment honnête ; je suis sûr d'avoir pensé simplement que c'était un « cadeau de Noël ». Le fait est que, chez moi, quand nous étions petits, nous ne fêtions pas magnifiquement Hannoukah. Ce dont je me souviens pour l'essentiel, c'est que ma mère, en dépit de l'érosion provoquée par le dédain de la religion chez mon père, tenait à son éducation orthodoxe et mettait une serviette ou un napperon sur la tête dans notre cuisine, le premier soir de Hannoukah, et au moment où les enfants se rassemblaient autour de la table un peu embarrassés, elle chantait en hébreu la bénédiction, à moitié oubliée, au-dessus des bougies. Quand sa mémoire lui faisait défaut pour certains mots, elle enchaînait, sans la moindre gêne, en yiddish : Yaidel-daidel-daidel-dai, disait-elle. La menorah en cuivre qu'elle utilisait était minuscule, simple et démodée, et elle avait appartenu à sa mère ; à un moment donné, son père nous en a donné une plus imposante, avec des lions de Judah qui rampaient soutenant la bougie centrale. C’était après que la plupart d'entre nous étions partis pour l'université et j'imagine donc que c'était une époque où ma mère observait le rituel annuel, toute seule devant cet objet imposant. Même si, lorsque mon grand-père était encore en vie, elle l'appelait, je m'en souviens, en Floride à l'instant où elle s'apprêtait à allumer les bougies, et chantait la bénédiction pour lui au téléphone, de sorte quelle n'était pas vraiment seule après tout... Mais pour nous, comme je le disais, ce n'était pas vraiment une grande fête, et la distribution des cadeaux a disparu après notre petite enfance. J'ai donc été surpris et impressionné lorsque mon frère aîné a recommencé à envoyer des cadeaux soigneusement choisis à chacun de nous, il y a quelques années).
The Memoirs of Ber of Bolechow est la première traduction en anglais d'un manuscrit de quatre-vingt-dix feuillets environ, couverts d'une belle écriture cursive en hébreu, typique des Juifs éduqués du XVIIIesiècle, écrit au tournant du XIXe4 par un Juif polonais du nom de Ber Birkenthal, habitant de Bolechow. Ber Birkenthal, qui a vécu de 1723 à 1805, période tumultueuse de l'histoire de la Pologne et, comme le montrent ses Mémoires, de Bolechow, était un homme remarquable – un sage d'une grande réputation dont la tombe, au cimetière de Bolechow, allait devenir un site de pélerinages. Ber était le fils d'un marchand de vin aux idées avancées et à l'esprit ouvert qui avait encouragé, dès le plus jeune âge, l'appétit intellectuel de son fils précoce – lui permettant même d'étudier le grec et le latin avec les prêtres catholiques du coin, chose inouïe qui devait par la suite déclencher, brièvement, des soupçons sur l'allégeance à sa propre religion. L'enfant précoce devint un adulte précoce : marchand de vin prospère, mais aussi érudit profond et éclectique, capable de lire le polonais avec autant de facilité que l'allemand et l'italien, l'hébreu, le grec et le latin, de se plonger aussi joyeusement dans la lecture du grand livre italien d'histoire universelle, les Relazioni universali, publié pour la première fois entre 1595 et 1598 (qu'il commença à traduire en hébreu), que dans les arcanes des textes de la Cabbale qui le fascinaient, tels que le Hemdat Yamin de Nathan Ghazzati, le soi-disant prophète du faux messie Sabbataï Tsevi ; Ber de Bolechow était par conséquent un homme qui personnifiait les énergies libérales, universalistes qui ont contribué à la création de la Haskalah, le grand mouvement des Lumières juives, au cours du XVIIIe siècle, mouvement qui s'est épanoui à l'époque du philosophe Moïse Mendelssohn, le grand-père du compositeur.
L'éditeur, au XXesiècle, des Mémoires de Ber Birkenthal, un certain Vishnitzer, nous apprend que la ville de Bolechow, où est né Ber, est située dans la partie orientale de la province connue sous le nom de Galicie, qui s'étend de Cracovie, à l'ouest, jusqu'à Lemberg (L'viv aujourd'hui), à l'est. Cette partie de la Galicie est très proche des montagnes des Carpates, qui constituent une formidable barrière naturelle face à la Hongrie qui s'étend au sud (cette barrière peut être franchie, toutefois, comme je l'ai appris de la bouche d'une vieille femme qui, jeune fille en 1943, a traversé toutes les Carpates à pied, de Bolechow à la Hongrie, où les Juifs du coin, qui n'avaient pas encore vu la guerre, ont eu du mal à croire les raisons de la fuite désespérée de cette jeune fille). La terre de la province de Galicie sur laquelle a été fondée la ville de Bolechow avait appartenu à un noble polonais, Nicolas Giedsinski ; en 1612, Giedsinski avait posé les fondations de la ville et lui avait accordé une charte. Dans cette charte, le seigneur polonais avait établi les lois destinées aux trois communautés qui coexistaient là : les Juifs, les Polonais et (comme le dit la charte) les « Ruthènes », qui est le nom qu'on donnait autrefois aux Ukrainiens. Vishnitzer souligne que les Juifs s'étaient installés dans cette région avant qu'une véritable ville y naisse, mais une communauté stable s'est développée seulement après 1612, quand la charte accordée par Giedsinski a donné des libertés et des droits égaux aux Juifs.
Vishnitzer poursuit en décrivant les rares privilèges dont jouissaient les Juifs de Bolechow au moment de sa fondation, il y a près de quatre cents ans. Ils étaient autorisés, écrit-il, à acquérir des terres dans le centre de la ville et à y construire des maisons (Elle était exactement là, sur la Ringplatz, me disait mon grand-père quand j'étais petit, quand il faisait référence à la boutique familiale : sur la place principale). Les Juifs de la ville s'étaient vu concéder un emplacement pour la construction d'une synagogue et, de l'autre côté de la petite rivière qui traversait la ville, un terrain à utiliser comme cimetière. Si vous y allez aujourd'hui, une des premières choses que vous voyez, en sautant par-dessus un petit ruisseau pour accéder au terrain du cimetière, c'est une grande pierre tombale au dos de laquelle est écrit le nom de JÄGER.
Les Juifs de Bolechow, continue l'auteur de ce livre, pouvaient voter pour l'élection du Burgmeister (lequel, en prenant ses fonctions, devait jurer de protéger les droits des trois nationalités qui vivaient à Bolechow) et des magistrats du conseil municipal. Ils bénéficiaient de protections légales : le tribunal municipal polonais ne pouvait trancher une dispute entre un Juif et un Gentil sans la présence des représentants de la communauté juive (mon grand-père m'a raconté que son père, autrefois, était intervenu naturellement auprès des autorités autrichiennes, avec lesquelles il entretenait d'excellents rapports, sans doute à cause de toutes ces bouteilles de Tokay, afin d'aider un Juif sans le sou à sortir de prison. Un mot de lui avait du poids, m'avait dit mon grand-père). Il n'est donc pas étonnant, comme l'indique Vishnitzer, que « l'harmonie ait prévalu dans les relations entre les Juifs et leurs voisins chrétiens ».
De manière peu surprenante, compte tenu de ses enthousiasmes d'érudit et de son succès comme marchand de vin, les Mémoires de Ber Birkenthal oscillent entre l'obscur et le profane (bien plus souvent). Il y a, c'est certain, des allusions savantes aux versets de la Bible. « Une nuit, écrit-il, une phrase de la Bible m'est venue à l'esprit. Elle était tirée des Psaumes, 58, verset 5 : "Leur poison est comme le poison d'un serpent : ils sont sourds comme l'aspic qui se bouche l'oreille ; qui ne prêtera pas l'oreille à la voix des charmeurs... Comme la limace qui fond, laisse chacun d'eux passer : comme l'avorton d'une femme, qu'ils ne voient pas le soleil". » Mais, le plus souvent, Ber se préoccupe des choses ordinaires, depuis la politique (« Après que Poniatowski a été nommé commandant en chef... ») aux agacements des affaires (« J'ai été très déçu de ne pouvoir obtenir aucun des vieux vins. J'ai discuté du problème avec mon partenaire en route pour Miskolcz, puisque je n'avais pas eu l'occasion de le faire, parce qu'il fallait que je retourne à Lemberg ») et aux drames locaux (« Avec beaucoup de difficultés et grâce à des efforts incessants et de nombreuses intercessions, ils ont été libérés de prison... ») jusqu'aux problèmes domestiques (« Lorsque ma sœur et la belle-sœur, Rachel, ont appris que je désirais épouser cette veuve, elles ont parlé à Yenta, de telle sorte que l'arrangement pourrait se faire très vite »).
En d'autres termes, une vie ordinaire, en dépit de l'intellect extraordinaire du mémorialiste. Cependant, il faut dire que, à l'époque où Ber de Bolechow jouait un rôle éminent dans la ville, le monde était moins stable qu'il ne l'avait été un siècle et demi auparavant, quand la petite ville avait été fondée par le noble polonais. L'instabilité politique régnait dans toute la Pologne au cours du XVIIIe siècle et les incursions des Russes, des Tatars et des Cosaques dévastaient la communauté juive dans la petite ville. Et, en juillet 1759, il s'est trouvé que Ber Birkenthal de Bolechow avait fait un rêve horrible, un rêve de douleur qui s'est révélé être un rêve prémonitoire : il avait rêvé, écrit-il angoissé, que sa femme était douloureusement entrée « en travail ». Il savait que c'était un signe et, bien évidemment, il avait appris le lendemain que vingt-huit Ruthènes étaient descendus de leurs montagnes boisées au-dessus de la ville et avaient attaqué par surprise le quartier juif, mettant à sac plusieurs maisons et tuant un homme. La propriété et la famille de Ber n'avaient pas été épargnées par la destruction, ce que Ber décrit avec force détails dans ses Mémoires. Compte tenu de l'existence de ce témoignage oculaire d'événements qui sont éloignés de tout ce que j'aurais pu avoir connu, et que j'ai par conséquent du mal à « imaginer » ou à « envisager », je préfère éviter toute paraphrase et me contenter de citer sa description :
Entre-temps, deux autres voleurs sont entrés dans ma maison et ont
trouvé ma femme Leah encore au lit. Ils ont réclamé une importante
somme d'argent et ma femme leur a immédiatement donné un ducat et 20
guldens, en s'excusant de ne pas avoir sous la main un sou de plus. L'un
d'eux lui a donné de violents coups du plat de sa hache sur le bras et le
dos, qui ont laissé la chair et la peau meurtries et noires pendant
longtemps. Ils ont exigé qu'elle leur donne des perles et des objets
d'ornementation en or. L'un d'eux a dit que les habitants chrétiens de
notre ville les avaient informés qu'ils trouveraient de telles choses dans
ma maison. Ma femme a dû leur donner tout ce qu'elle possédait de
précieux : deux colliers de magnifiques perles fines, un de quatre rangs
et l'autre de cinq, une coiffe de grande valeur et de grande beauté, et dix
anneaux d'or sertis de magnifiques diamants rares. Toutes ces choses
s'élevaient à l'époque à une valeur de 3000 guldens. En dehors de cela,
les voleurs ont emporté les meubles et brûlé la maison.
L'attaque-surprise, les informateurs chrétiens, le vol et la violence, l'envie et l'appropriation des bagues de diamants rares : tout cela aurait lieu de nouveau (le surnom polonais pour Leah, le nom de l'épouse de Ber, est, je devrais le mentionner, Lorka).
Mais il y avait aussi des gentillesses inattendues et inexplicables. Ber loue la prévenance d'une bonne chrétienne qui est restée pour sauver de l'incendie les livres de son maître. « Elle a pris les livres en pitié, écrit-il, parce qu'elle savait que j'y étais tant attaché. » De telles actions se répéteraient, elles aussi, des siècles plus tard.
La terreur que Ber décrit dans ce passage, tout en étant connue à Bolechow et dans d'autres villes austro-hongroises, n'était cependant pas la règle. The Memoirs of Ber of Bolechow n'est pas une œuvre particulièrement littéraire, et les détails des négociations d'affaires et des procès au tribunal, pour ne rien dire des considérations ésotériques sur les premiers temps de l'édition moderne, sont peu susceptibles de fasciner beaucoup de lecteurs. Mais la dimension ordinaire de la vie documentée dans ce livre étrange et oublié est ce qui semble à présent, sachant ce que nous savons, tout à fait précieux.
Après tout, le seul autre livre, à ma connaissance, qui a jamais été écrit sur Bolechow et ses Juifs jusqu'à présent, est Sefer HaZikaron LeKedoshei Bolechow, ou « Livre-mémorial des martyrs de Bolechow », édité par Y. Eshel et publié en 1957 par un groupe de personnes regroupées dans l'Association des Anciens Résidents de Bolechow. C'est, en d'autres termes, ce qu'on appelle un livre Yizkor : une des centaines de livres compilés après la Seconde Guerre mondiale, remplis des souvenirs des gens qui étaient partis avant la guerre et les témoignages de ceux qui n'étaient pas partis, afin de conserver une trace des communautés – petites villes, grandes villes – qui avaient été détruites, et commémorer, naturellement, autant qu'il était possible, un mode de vie qui avait été perdu. J'ai un exemplaire de ce livre, qui appartenait autrefois à mon grand-père ; il est relié dans une couverture en tissu bleu, aujourd'hui très délavé, et le texte est en hébreu et en yiddish. Je me demandais, quand j'étais un petit garçon et que mon grand-père me laissait, très rarement, prendre en main cet objet précieux, pourquoi ils l'avaient publié dans une langue que (comme je le pensais alors) seules les victimes comprenaient. Mon grand-père me montrait les photos dans le livre et, sur une feuille de papier à en-tête de l'entreprise qu'il possédait autrefois – mon grand-père aussi avait cette compulsion de garder les choses, de les préserver –, feuille qu'il a placée par la suite entre les pages qui séparaient la section en hébreu de la section en yiddish, il a écrit le numéro de toutes les pages où sa famille était mentionnée. Voici ce qu'il a écrit, parfois en lettres capitales, parfois de son écriture à grandes boucles, en faisant à l'occasion une faute d'orthographe :
44 - école juive baron hirsh
57 - ci-dessou la mairie à droite
67 - ci-dessous notre boutique à gauche
110 - un incendie dans le centre de la ville
282 - ISAK et SHMIEL mes deux frères
189 - l'école publique où j'a été élève
Les mots soulignés sont, de manière inhabituelle, la seule accentuation. C'est en effet bizarre de voir l'écriture de mon grand-père que je connaissais si bien – d'entendre sa voix, pour ainsi dire – décrire quelque chose de manière aussi laconique, privée à ce point de ses cadences serpentines et de ses ornements, de ses ajouts qui rendaient autrefois toutes ces histoires sur son monde, son enfance, cette ville, tellement mémorables pour moi. Au bas de cette feuille de papier est imprimée la devise de son entreprise : LES PARURES DONNENT TOUJOURS MEILLEURE ALLURE.
Et je vois là quelque chose d'autre : je remarque à présent la façon dont mon grand-père, lorsqu'il me parlait, appelait toujours sa sœur aînée, Ruchele, « Ray », et sa sœur cadette, Neche, « Jeanette », et son frère, Yidl, « Julius », mais se référait toujours au frère disparu en l'appelant Shmiel, comme il l'avait fait en écrivant cette liste. Ce qui veut dire qu'il n'employait pas le nom public, « officiel », de Sam (qui était le prénom que Shmiel utilisait lui-même, comme je l'ai appris bien plus tard), qui était l'équivalent des Ray, Jeanette et Julius, mais uniquement le prénom yiddish de Shmiel. Je crois que, pour mon grand-père, les autres avaient deux identités, l’une qui appartenait à l'enfance perdue dans un empire qui n'existait plus, l'époque où l'on parlait le yiddish, et l'autre qui était celle de l'âge adulte, l'époque où les noms de tant de choses s’étaient modifiées. Mais, bien entendu, la dernière fois que mon grand-père avait vu son frère aîné, c'était en 1920, à l'époque où, âgé de dix-huit ans, il était parti à l'aventure et avait quitté Bolechow pour toujours, et cette incapacité de penser à son frère autrement que comme Shmiel, son recours constant au prénom yiddish, suggère, selon moi, à quel point ce frère assassiné a été véritablement égaré, comme un visage qui ne sourit pas dans une photo qui a perdu sa légende.
La chose intéressante, pour le présent, est de répondre à la question soulevée en premier lieu par la déclaration ferme de mon grand-père selon laquelle sa famille avait vécu à Bolechow avant même qu'il y ait eu un Bolechow où vivre. C'était donc il y a combien de temps ? Nos deux livres, conjointement, nous fournissent la réponse. Du premier livre, les Mémoires de Ber Birkenthal, le sage de Bolechow, nous apprenons quand tout a commencé ; du second, nous savons, bien sûr, quand tout a fini. Les Jäger ont vécu à Bolechow pendant la totalité des trois siècles et demi de son existence en tant que communauté qui, comme l'avaient souhaité ses fondateurs, réunissait dans une harmonie relative Juifs, Polonais et Ruthènes. C'est-à-dire depuis l'année 1612, lorsque l'impartial comte Giedsinski en a posé les fondations, jusqu'à l'année 1941, lorsque les Allemands sont arrivés de l'ouest et que les Ruthènes sont redescendus des montagnes.
ET DONC, PENDANT longtemps, la somme totale de nos connaissances s'est élevée à ceci :
Nous savions pas mal de choses sur la famille Jäger, en remontant aux noms de mes arrière-arrière-grands-parents, Hersh et Feige Mittelmark, et Isak et Neche Jäger. Nous savions quels commerces ils avaient, dans quel genre de ville ils vivaient, les prénoms de leurs enfants et de leurs petits-enfants et, pour ces derniers, dans bien des cas, les dates de naissance et de décès, et de mariage. Nous connaissions l'histoire de Bolechow, où elle se situait sur la carte. Nous savions à quoi ressemblaient les visages de bon nombre de ces personnes grâce aux photos soigneusement conservées dans l'album de ma mère. Nous connaissions des quantités d'histoires.
Et en ce qui concerne les disparus, nous savions au moins ceci : Nous savions que Shmiel Jäger et sa femme, Ester, et leurs quatre filles, qui s'appelaient, comme je le croyais alors, Lorca, Friedka, Ruchatz et Bronia, vivaient dans une maison quelque part dans Bolechow, comme les Jäger l'avaient fait pendant trois cents ans. Leur adresse – je l'ai retrouvée dans un annuaire des professions polonais de 1929 – était 9, rue Dlugosa.
Nous savions qu'en septembre 1939, les nazis avaient envahi la Pologne, mais que les Juifs de Pologne orientale avaient obtenu un sursis sous la forme du pacte Molotov-Ribbentrop, qui plaçait la région entourant Bolechow sous contrôle de l'Union soviétique. Ce que Shmiel et sa famille ont enduré de la part des Soviétiques, personne ne le sait.
Nous savions que les nazis avaient rompu le pacte à l'été 1941 et très vite, au début de l'été, avaient envahi la Pologne orientale. Peu de temps après, ils étaient arrivés à Bolechow.
Nous savions que Shmiel possédait un camion (des camions ?). Nous avions entendu dire que les nazis avaient besoin des camions.
Nous avions entendu dire qu'il était le premier sur la liste (la liste ?).
Nous avions entendu dire qu'à un moment donné ils étaient allés se cacher quelque part. Peut-être que c'était l'ancien castel qui avait appartenu aux comtes polonais, les Giedsinski à qui la ville avait appartenu autrefois. Mon grand-père n'avait-il pas dit, après tout, qu'ils s'étaient cachés dans un kessel?
Toujours est-il qu'ils s'étaient cachés. Ou que certains d'entre eux s'étaient cachés.
Nous avions entendu dire que le voisin les avait trahis et dénoncés, (ou) que la bonne polonaise, la shiksa, les avait trahis et dénoncés.
Quelle était la bonne version ? Impossible de le savoir.
Nous avions lu la lettre de Tante Miriam selon laquelle, en 1942, les Allemands avaient tué Ester et deux des filles. Ce devait être Ruchatz et Bronia. Etaient-elles dans la même cachette que les autres ? Impossible de le savoir.
Tante Miriam avait dit que Lorca avait réussi à s'échapper et était allée combattre dans les montagnes avec les partisans, avec lesquels elle avait été tuée plus tard. Quelles montagnes ? Quels partisans ? Quand ? Comment ? Est-ce qu'elle s'était cachée, elle aussi ? Impossible de le savoir.
Elle avait écrit qu'Oncle Shmiel et Frydka avaient été tués par les Allemands en 1944. Étaient-ils dans une cachette différente ? Comment et pourquoi avaient-ils été séparés ? Impossible de le savoir.
Et pendant longtemps, c'est tout ce que nous avons su. Ce n’était pas grand-chose, mais c'était bien plus que Tués par les nazis. Pendant longtemps, c'était tout ce que nous avons jamais cru savoir ; et compte tenu de l'étendue de l'annihilation, compte tenu du nombre d'années qui avaient passé, compte tenu du fait qu'il n'y avait plus personne à qui demander, cela paraissait beaucoup.
Les chapitres d'ouverture de Bereishit, la partie qui commence avec la création du cosmos et se concentre, avec le temps, sur l'histoire d'Adam et Eve, et de leur fatale expulsion du Paradis (qui est aussi le commencement de toute l'histoire humaine), nous apprennent beaucoup sur le plaisir qu'on peut tirer de l'Arbre de la Connaissance : nous savons qu'il était bon, qu'il était un délice pour les yeux, qu'il était quelque chose de « désirable pour la compréhension » – en d'autres termes, nécessaires pour faire des distinctions et, finalement, pour créer (puisque c'est seulement après avoir mangé à l'Arbre qu'Adam et Eve peuvent procréer).
Et nous apprenons aussi, cependant, que l'Arbre provoque la douleur aussi bien que le plaisir. Car la connaissance agréable qui provient du fait d'avoir mangé le fruit de l'arbre est consubstantielle d'une grande douleur – l'expulsion du Paradis, le travail, l'enfantement – et conduit en effet à la plus grande de toutes les douleurs qu'est la mort.
Dans ma quête continuelle des interprétations qui pourraient m'aider à trouver dans parashat Bereishit, qui est, après tout, le commencement de la vaste explication de la Torah, des significations de l'histoire juive, j'ai encore à découvrir une réponse à la question que je me suis posée depuis que je suis enfant, quand j'ai lu cette histoire pour la première fois à l'école du dimanche. Pourquoi, m'étais-je demandé, la Connaissance devrait-elle provenir d'un arbre ? Pourquoi pas d'un rocher, d'un nuage, d'une rivière — d'un livre, même ? Les arbres qui m'étaient familiers à l'époque n'offraient aucune réponse. L'avant de notre maison était gardé par un alignement de grands chênes, qui ne paraissaient pas particulièrement sages, pendant qu'à l'arrière se trouvaient, à un moment donné, d'énormes saules maussades, l'un d'eux était proche de la maison — ses branches les plus longues frottaient régulièrement et horriblement contre les fenêtres de la chambre de mon frère et de la mienne pendant les orages — et l'autre à la limite de notre propriété, dans un coin près du tas de terreau, que mon père industrieux espérait voir, chaque année, « établi ». Sous l'un d'eux, des années après avoir cessé d'aller à l'école du dimanche, j'entendrais mes parents et leurs parents révéler un secret sur le père de mon père qui me sidérerait et me pousserait à faire une étude de sa famille avec plus de passion que je ne l'aurais jamais imaginé. Un de ces saules devait s'abattre au cours d'un ouragan qui a touché, étonnamment, la région de New York en août 1976, le faîte encore tendre (heureusement) de ses hautes branches s'écrasant doucement contre la grande fenêtre de la cuisine de ma mère, de telle sorte qu’en entrant dans la cuisine, le lendemain matin, après avoir entendu dans la nuit quelque chose s'écraser, elle avait poussé un cri en voyant cette énorme masse plaquée contre la fenêtre, comme si elle allait vraiment dévorer la fenêtre, sur le rebord de laquelle elle avait méticuleusement aligné quelques-uns de ses tchotchkes préférés : des chandeliers bleu et blanc de Delft, des ustensiles de cuisine vaguement modernes en bois d'olivier aromatique, des brocs et des vases en céramique italienne aux couleurs vives, remplis des plantes qui poussaient de manière si exubérante grâce à ses soins. C'était en fait la veille du jour où l'orage avait abattu notre saule que la femme de Julius, le frère de mon grand-père, celui qui n'avait jamais paru s'intégrer dans la famille, celui qui n'avait aucune Feinheit, finesse, avait dû être enterrée, étant morte brutalement la nuit précédente, dans un ascenseur de leur immeuble dans le Bronx. Consciencieusement, mes parents nous avaient rassemblés, les enfants, et nous étions tous partis en voiture, au cours d'une journée de pluie battante qui annonçait l'ouragan, pour Mount Judah où la pauvre Roslyn, morte à l'âge de cinquante-huit ans seulement, serait enterrée là où tous les autres Jaeger, Yaeger, Jager et Jäger de Bolechow attendaient patiemment. Sur cet enterrement trempé, ma mère raconte une de ses histoires préférées : l'histoire de la façon dont, alors que nous, les Mendelsohn, attendions le reste des participants sous une pluie tellement furieuse qu'elle avait fait des trous dans nos parapluies et rempli la tombe ouverte d'une eau boueuse, au point que je m'étais demandé pour la première fois ce qui se passait exactement après que la tombe était scellée, ma mère avait eu soudain l'idée que nous allions tous attendre dans le confort relatif d’un mausolée voisin, et comment, lorsqu'un de nous, terrifié, avait résisté, elle avait dit, « Oh, allez, ça ne peut pas être si mal. Il n'y a que des vieux Juifs très gentils là-dedans ! »
Le saule ne me paraissait donc pas particulièrement intelligent, puisqu'il n'avait même pas été capable de se sauver. Il y avait encore un autre arbre sur notre propriété que j'aimais regarder, quand j'étais petit et que je me demandais, rapidement, ce que pouvait bien être un « Arbre de la connaissance ». C'était un grand pommier tordu qui se trouvait dans le coin opposé de celui où était, pour un certain temps, le saule pleureur. Cet arbre avait un trait distinctif que j'ignorais jusqu'à ce que je fusse, disons, au lycée : sur son tronc, quand il était jeune, on avait greffé les branches de sept types de pommes différents, afin qu'il pût produire dans sa maturité sept fruits distincts — fruits que nous, qui vivions en banlieue et pensions que rien n'était mangeable si cela ne venait pas du supermarché, ne mangions jamais, et ils tombaient donc à terre et pourrissaient jusqu'à ce que quelqu'un, soit nous, les garçons, soit les jardiniers que mes parents ont engagé quand nous avons grandi, finît par les ratisser. La seule personne que j'ai vue manger les faits de cet arbre, c'était mon oncle Nino — pas un oncle de sang, bien sûr, puisqu'il était italien, mais plutôt un ami proche de mon père au travail, un homme qui avait un charme considérable à mes yeux, quand j'étais enfant, puisqu'il conduisait une voiture de sport, servait des aliments que nous n'avions encore jamais vus ailleurs, et parlait d'endroits lointains où il s'était rendu, et qui me rappelait plaisamment, pour toutes ces raisons, mon grand-père ; même si la confiance absolue avec laquelle Oncle Nino cueillait les pommes vertes de cet arbre pour les manger avait quelque chose d'assurément non juif, pour moi, et pour cette raison, je m'en rends compte à présent, était obscurément liée à mon désir ultérieur d'étudier la culture et la langue, non des Juifs, mais des Grecs et des Romains, des Méditerranéens dont était issu, si évidemment, Nino... C'est mon grand-père, devrais-je dire dans ce contexte, qui, sous ce même arbre, m'avait poursuivi un jour, quand j'avais peut-être dix ans, en me menaçant de me battre comme plâtre — il avait, si je me souviens bien, une bouteille de lait vide à la main — parce que j'avais mis le feu à des petites voitures sous cet arbre, et pendant qu'il me poursuivait, il répétait, Un feu, tu as allumé, un feu ? Tu veux nous tuer tous ? A l'époque, je n'avais pas encore appris l'histoire de sa maison d'enfance à Bolechow incendiée par une bombe russe pendant la Première Guerre mondiale, ou encore celle où il avait regardé, pendant un autre bombardement de la même guerre, un camarade d'école brûler vif, ou peut-être serait-il plus exact de dire bouillir, quand la rivière qui traversait Bolechow avait pris feu.
Nous savons que l'Arbre de la Connaissance dans Bereishit n'était pas un chêne, ni un saule, ni même un pommier, mais un figuier. Et nous le savons, ou du moins nous l'inférons, du fait qu'Adam et Eve, après avoir mangé à l'arbre et acquis la conscience honteuse d'être nus, se couvrent des feuilles d'un figuier. A ceci, Friedman a assez peu de choses à ajouter, en dehors du fait, qu'on s'accorde à trouver intéressant, que ces vêtements improvisés que les deux premiers êtres humains se sont faits n'étaient pas à proprement parler des « vêtements », mais de sommaires camouflages, puisque c'est Dieu, dans Genèse 3, 21, qui fait le premier vêtement pour eux. Mais Rachi explore le détail des feuilles de figue de manière plus pénétrante et en tire (comme il le fait souvent) une conclusion morale. « Par la chose même qui leur avait valu la ruine, écrit-il, ils ont été corrigés. »
A mon avis, ce progrès de la ruine à la correction est intimement lié à la nature de la connaissance en soi, qui est au mieux un processus : de l'ignorance à la conscience, de la « ruine » intellectuelle à sa correction, du chaos indistinct à la science ordonnée. La connaissance englobe, par conséquent, le point de départ, qui est vide, nocif douloureux, et le point d'arrivée, qui est plaisir. A mon avis, c'est cette qualité de processus, de développement, lequel ne peut se dérouler que dans le temps, qui répond finalement à la question de savoir pourquoi la connaissance doit provenir d'un arbre. Un arbre est une chose qui croît et la croissance, comme l'apprentissage, ne peut avoir lieu que dans et par le temps. En effet, en dehors du médium qu'est le temps, des mots comme « croître » et « apprendre » ne peuvent avoir le moindre sens.
Et c'est le temps, à la fin, qui donne le sens, dans les deux acceptions du mot, du plaisir à tirer de la connaissance et de la douleur. Le plaisir repose, dans une certaine mesure, sur la fierté de l'accumulation : avant, il y avait le vide et le chaos, et il y a maintenant la plénitude et l'ordre. A l'opposé, la douleur est associée au temps d'une manière légèrement différente. Par exemple (puisque le temps ne se déplace que dans une seule direction), une fois qu'une chose est connue, on ne peut plus la méconnaître. Et comme nous connaissons certaines choses, certains faits, des connaissances d'un certain type sont pénibles. Et aussi : alors que des connaissances d'un certain type apportent du plaisir précisément, comme je viens de le décrire, en vous comblant d'une information que vous avez désiré connaître, en vous permettant de donner sens à ce qui paraissait auparavant un amas sans ordre, il est possible d'apprendre certaines choses, certains faits, trop tard pour qu’ils puissent vous faire le moindre bien.
Ecoutez :
MON GRAND-PÈRE EST mort en 1980. Au milieu de la nuit, en dépit du fait qu'il était très faible – à une ou deux semaines au plus, m'avait dit ma mère, de mourir du cancer qui le dévorait –, il s'était levé, dans un pyjama immaculé, et avait eu la force de sortir sans réveiller sa femme endormie, celle qui détestait les plumes, celle qui avait été à Auschwitz, et de quitter l'appartement, d'appuyer sur le bouton « R » de l'ascenseur ; il avait trouvé la force de traverser le hall d'entrée en marbre du Forte Towers et de se diriger, par la porte du fond, vers la piscine dans laquelle il avait finalement trouvé la force de sauter, sachant pourtant qu'il ne savait pas nager.
C'est dire à quel point la douleur était forte. Je me demande aujourd'hui, Quelle douleur ?
Parce que mon grand-père s'est suicidé, je m'inquiétais secrètement – j'avais alors vingt ans, mais vis-à-vis de mon grand-père, j'avais toujours eu l'impression d'avoir onze ans environ – de savoir s'il allait avoir des ennuis, si les détails astreignants de l'organisation de ses funérailles qu'il m'avait dictés, le lavage de son corps, le cercueil en bois tout simple, la tombe dans le Queens qui, bien entendu, l'attendait puisqu'il était natif de Bolechow et y avait droit, ne lui seraient pas déniés. Mais tout s'est passé comme prévu et mon grand-père a été enterré à New York. Pendant les semaines qui ont suivi, ma mère s'est envolée plusieurs fois pour Miami Beach, afin de régler toutes les questions de succession (même dans l'anticipation de sa propre mort, il était resté drôle : lorsqu'elle avait ouvert le coffre contenant ses papiers, elle avait trouvé une note, écrite indubitablement de la main de mon grand-père, qui savait que ma mère ne lirait cette note qu'à sa mort – « Maintenant Marlene, commençait-elle, tu vas cesser de pleurer parce que tu sais à quel point tu es moche quand tu pleures... »). Comme elle l'avait fait pour sa mère, elle a donné la plupart de ses affaires à des organisations caritatives juives, mais il y avait aussi de nombreuses choses qui avaient un intérêt privé spécifique et une importance pour la famille, qu'elle a rapportées à Long Island.
Parmi ces choses, il y avait, par exemple, le livre d'un bleu délavé, intitulé Sefer HaZikaron LeKedoshei Bolechow, le « Livre-mémorial des martyrs de Bolechow ». En le voyant, ce jour d'été 1980, je me suis souvenu de l'avoir vu dans son appartement un jour, des années auparavant, lorsque j'étais venu seul lui rendre visite, j'avais quinze ans à ce moment-là et j'étais déjà en quelque sorte l'historien officiel de la famille, ce dont mon grand-père tirait une grande fierté, indépendamment du fait qu'il aimait me taquiner à propos de mes questions importunes. Au cours de cette visite, il avait voulu que je l'aidasse à faire le tri « des choses inutiles » dans une quantité de vieilles boîtes, comme il avait dit, et j'étais resté assis à côté de lui pendant des heures, un jour, jetant les choses qu'il me tendait – des paquets de lettres entourées d'élastiques ou de ficelle, de vieux permis de conduire, des articles du Reader's Digest qu'il avait découpés – dans une grande poubelle de cuisine, doublée d'un sac en plastique blanc. A un moment donné, il était allé aux toilettes et j'avais rapidement mis le nez dans un des paquets de lettres, qui se trouvait être sa correspondance avec sa troisième épouse, une femme qui s'appelait Alice. J'avais parcouru rapidement les lettres et une phrase m'avait sauté aux yeux – Franchement, je me fiche de tes 400000 dollars, j'ai de l'argent à moi (j'avais supposé naturellement que cette missive appartenait à la période de leur divorce). Je m'en veux, aujourd'hui, de ne pas avoir fourré tout le paquet dans ma valise. Mon grand-père n'aurait jamais remarqué. Mais je suis aussi conscient du fait que, à ce moment-là, je ne m'intéressais pas aux mariages de mon grand-père après la mort inattendue de ma grand-mère, parce que je considérais que c'était de l'histoire « récente » et, par conséquent, sans intérêt réel. Evidemment, son mariage avec Alice en 1970 est plus éloigné de moi en train d'écrire ces lignes que ne l'était l'époque où Shmiel était homme d'affaires à Bolechow, le jour où j'étais assis à trier la correspondance inutile de mon grand-père.