Les Oiseaux chanteurs
8 - Petra
8
Petra
Le lendemain matin, dès le chant du coq, je me préparai du thé et des toasts, puis je me rendis dans la chambre de Nisha. Je regardai autour de moi, sans savoir quoi chercher exactement. Son maquillage se trouvait sur la coiffeuse, les produits bien alignés. De la poudre scintillait sur les pinceaux. Je remarquai un cahier. Dessus, il y avait une bague de fiançailles en or. Je ne l’avais jamais vue la porter. Elle était toute simple, ornée d’un diamant de bonne taille dans un serti surélevé. Je la posai sur la coiffeuse et ouvris le cahier. C’était son journal intime. Sur la première page, un croquis du jardin : je reconnus le bateau et l’oranger. Les pages suivantes étaient en cinghalais.
L’un des tiroirs de sa table de chevet contenait un médaillon doré en forme de cœur. Il renfermait deux photos maladroitement découpées : l’une de Nisha et l’autre d’un jeune homme. Elle ne portait jamais ce médaillon, mais parfois, le soir, lorsqu’elle s’asseyait devant la télé pour se reposer, elle le tenait dans son poing fermé ou enroulait la chaîne en or autour de son doigt, comme si c’était un chapelet.
Dans le second tiroir, je trouvai une mèche de cheveux.
– Ce sont les cheveux de ma sœur srilankaise.
Je me retournai et découvris Aliki dans l’encadrement de la porte.
– Elle s’appelle Kumari. Elle a deux ans de plus que moi, onze ans. Tu le savais ?
– Pas vraiment.
En fait, je n’avais jamais pris la peine d’interroger Nisha au sujet de sa fille. Je ne lui avais pas demandé à quoi elle ressemblait, ce qu’elle faisait, comment elle se débrouillait sans sa mère auprès d’elle. Je ne savais même pas quand elles se parlaient au téléphone.
La mèche était glissée dans un sachet plastique transparent, identique à ceux dans lesquels on mettait les pièces de monnaie à porter à la banque.
– Mais mes cheveux sont bouclés et les siens sont raides.
Je hochai la tête.
– Le médaillon, c’est son mari qui le lui a donné avant de mourir. Il est à l’intérieur de ce cœur. Jamais elle ne partirait sans lui.
C’étaient donc les possessions les plus précieuses de Nisha.
Il ne semblait manquer aucun vêtement. Elle avait trois sacs à main, mais je n’en voyais que deux en bas de l’armoire. Ses lunettes de lecture étaient sur l’oreiller. Le lit était impeccable, la couverture soigneusement bordée.
Lorsque je me retournai pour poser une question à Aliki, elle s’était éclipsée. Sans doute pour aller préparer son petit-déjeuner.
Il y avait un bureau ancien à côté de la porte-fenêtre. Son passeport était rangé dans le tiroir du haut. Je m’assis, perturbée. Une partie de moi espérait ne rien trouver de tout cela, en particulier le passeport. Je voulais croire qu’elle s’était enfuie, qu’il ne lui était rien arrivé. Mais dans ce cas, pourquoi aurait-elle laissé ses papiers ? Le médaillon ? Je rouvris son journal intime et passai le doigt sur les mots étrangers, les lignes qui couraient sur la page comme les plantes grimpantes dans le jardin. Si seulement je pouvais les déchiffrer, peut-être me livreraient-elles des indices sur l’endroit où elle se trouvait.
Elle semblait s’être volatilisée.
Je serrai le médaillon, comme Nisha devant la télé. Il me faisait penser au petit cœur d’Aliki, lors de ma dernière échographie avant l’accouchement.
Stephanos était présent. Il était officier et travaillait à la base militaire britannique. C’était pour cette raison que nous avions décidé de rester ici, dans la maison de ma famille, après le mariage. Stephanos était anglais, mais chypriote d’origine. Né à Islington, il avait grandi à Edmonton, dans la banlieue londonienne. Ses parents s’étaient réfugiés là-bas après la guerre. Il était devenu militaire de carrière, mais un été il était venu rendre visite à sa famille sur l’île. Et nous étions tombés amoureux. Il avait demandé son transfert à Nicosie. Les Anglais ont toujours une base à Chypre, vestige de leur occupation de l’île, jusqu’à son indépendance en 1960.
C’était pratique pour aller travailler. Il était à dix minutes à pied de la base et à deux minutes en voiture. À l’époque, mes parents avaient déménagé pour s’installer dans un petit appartement à la montagne. Nous nous étions donc installés chez eux, dans la belle demeure vénitienne où j’avais grandi.
Elle appartenait à ma grand-tante paternelle. De mes cinq ans à mes sept ans, elle avait vécu au-dessus de nous, là où habitait Yiannis aujourd’hui. Je me souvenais d’une ravissante vieille dame, menue, son chignon argenté dans une résille. Elle s’asseyait dans le jardin et brodait des nappes, des rideaux, des robes de mariée et des voiles. Elle me racontait des histoires sur le début et la fin des temps, ses mains toujours affairées. Elle m’avait dit une fois qu’elle cousait contre la montre, qu’elle tisserait jusqu’au jour où elle serait prête à rejoindre l’homme qu’elle aimait : mon grand-oncle mort en se battant aux côtés des Anglais pendant la Seconde Guerre mondiale.
J’étais enceinte de cinq semaines lorsqu’on avait découvert que Stephanos avait un cancer. De la prostate, il s’était propagé aux os et au foie. L’homme qui quittait la maison en uniforme chaque matin, qui allait courir autour de la vieille ville le soir, l’homme qui me faisait rire aux éclats s’était transformé en une pauvre chose ratatinée, inhumaine. Une créature ni morte ni vivante. Un petit oiseau agonisant.
Aliki avait continué de se développer. Elle grossissait comme un fruit sur un arbre, comme une figue dodue. Elle croissait et gonflait dans mon ventre prêt à exploser. Elle se tortillait, gigotait et poussait. C’est ainsi que m’était venue l’image de la pieuvre.
Au moment de l’échographie du deuxième trimestre, Stephanos ne pouvait plus quitter le lit. Je lui avais promis que je lui apporterais les clichés de l’examen. Il m’avait dit qu’il espérait que notre fille serait aussi belle que moi. C’est lui qui avait choisi le nom. Quand il me parlait ainsi, ses yeux dans les miens, je savais qu’il était toujours là. Puis je regardais le reste de sa personne, cet étranger : les os qui s’effritaient, la colonne vertébrale tordue, le cou penché en avant comme celui d’un vautour. Alors j’avais envie de me dissoudre. De me fondre en lui, pour demeurer avec lui et m’accrocher à son âme. Ses yeux étaient devenus des petites portes qui menaient à l’homme que je connaissais. Je guettais son réveil chaque matin, assise à côté de lui à l’hôpital. Je contemplais sa silhouette flétrie, branchée sur des machines, et j’attendais l’ouverture de ces portes. Lorsque ses yeux se fermeraient à jamais, je le perdrais totalement.
Le jour de l’échographie, l’infirmière avait enduit mon ventre rond de gel et passé la sonde froide sur ma peau. Je n’arrivais pas à me résoudre à regarder l’écran. Je pensais à la première échographie, à la douzième semaine. Stephanos m’avait accompagnée au rendez-vous. Nous connaissions le diagnostic, mais sa santé n’avait pas commencé à se détériorer. Nous étions tous les deux fascinés, ne sachant même pas ce que nous voyions. Le fœtus, de la taille d’une framboise, avait l’air à peine humain. Le battement du cœur était faible, étouffé, lointain. À présent, si je regardais l’écran, je découvrirais un véritable enfant, mais je n’étais pas prête. Pas sans Stephanos. Malgré tout, je percevais son cœur. Il était régulier, distinct et plein de vie. Il frappait à la porte de ce monde et exigeait d’être entendu. Aliki annonçait sa venue, se frayait un chemin.
Au même moment, mon cœur à moi s’était désintégré. Il s’était vaporisé et avait disparu.
J’embauchai Nisha tout de suite après la mort de Stephanos. Elle était là à la naissance. La plupart des femmes de la ville avaient des domestiques étrangères. Je ne voyais donc pas le problème. J’avais fait des recherches et je m’étais rendu compte que cela ne me coûterait pas trop cher. Je pouvais me le permettre. Dans la mesure où elle serait nourrie et logée, son salaire mensuel serait minime. De toute façon, je ne m’en sortirais pas seule. Il faudrait que je reprenne le travail rapidement. J’étais ma propre patronne, après tout. En tout cas, c’est ainsi que je raisonnais.
Aliki était un beau bébé de trois kilos six, avec des cheveux. Elle ressemblait étonnamment à Stephanos. Je suis menue, j’ai le teint olivâtre et mes cheveux châtains sont raides. Je ne reconnaissais rien de moi en elle. En plus, mes seins étaient trop petits et je ne réussis jamais à produire assez de lait. Elle tirait sur ma peau et tétait mes mamelons douloureux, s’efforçant toujours d’obtenir plus que ce que je pouvais lui donner. Je l’avoue, j’étais jalouse quand je voyais Nisha l’aimer, la tenir dans ses bras, si proche d’elle.
Aliki pleurait sans interruption.
– Madame, disait Nisha. Votre fille vous appelle. Elle a besoin de vous.
Je n’y arrivais pas. Je ne pouvais pas bouger.
– S’il te plaît, Nisha, tu veux bien y aller. Juste pour cette fois ? J’irai la prochaine fois.
– Bien madame, si c’est ce que vous souhaitez.
Elle soulevait le bébé vagissant et le promenait, sans succès. Puis, un jour, sans explication, elle décida de s’allonger par terre sur le dos et de placer Aliki sur sa poitrine dénudée. La petite cessa aussitôt de pleurer. Elle gémit un peu puis s’endormit. Je les regardais du fauteuil, le corps blanc d’Aliki blotti contre celui plus sombre de Nisha, et j’imaginais la nuit berçant la lune.
Ma fille tomba amoureuse de Nisha : elle désirait son odeur et le contact soyeux de sa peau. Je supposais que, dans l’esprit de Nisha, les battements de cœur d’Aliki se confondaient avec ceux de Kumari. J’écartais cette pensée dérangeante, évacuant mon sentiment de culpabilité.
Nisha s’évertuait à me rapprocher de mon enfant. Elle me proposait de la porter, de rester immobile avec elle. Mais je ne pouvais pas. Stephanos était partout : dans le visage d’Aliki, dans ses yeux, l’arrondi de son menton, la fraîcheur rose de sa peau, et même le grain de beauté sur sa joue. Je faisais des cauchemars. Je m’asseyais et je voyais d’énormes araignées blanches, grosses comme des chaussures, dans la chambre du bébé. Je les suivais et j’essayais de les écraser avant qu’elles ne grimpent sur mon enfant. Je revenais à moi penchée sur le berceau, Nisha à côté de moi, en train de me frotter le dos.
– Calmez-vous, madame. Tout va bien.
Elle me prenait la main et la posait sur la poitrine d’Aliki pour que je la sente se soulever à chaque respiration.
– Vous voyez, votre fille est en bonne santé, murmurait-elle. À son réveil, vous l’emmènerez dans le jardin pour profiter du soleil. Il va faire bon, demain.
Ensuite, elle me reconduisait gentiment à mon lit. Elle me bordait et chuchotait : « Dormez, maintenant. »
Non, Nisha ne serait jamais partie sans dire au revoir à Aliki. J’en étais sûre.
Je remis le médaillon dans le tiroir, mais je gardai le passeport, et j’allai chez Mme Hadjikyriacou. Elle était assise sur son transat, à côté de la porte, tandis que sa domestique, à genoux, lui frictionnait les mollets avec de la zivania. La peau translucide de la vieille dame formait des vaguelettes sous ses doigts. Le temps était plus chaud, mais venteux, ce matin. À ma vue, elle renvoya sa femme de ménage et souleva ses jambes pour les poser sur un tabouret.
– C’est un peu tôt pour vous, dit-elle sans me regarder, se dévissant le cou pour examiner le ciel.
Elle avait raison : il était si tôt que Yiakoumi n’avait même pas ouvert le magasin. Toutes ses horloges, sauf une, affichaient 7 heures.
Une rafale fit monter vers moi les relents d’alcool venant de ses jambes. À l’odeur, on aurait pu croire qu’elle avait passé la nuit dans un bar. Je portai la main à mon nez et elle remarqua le passeport que je tenais.
– Ma chère enfant, dit-elle en anglais, avant de poursuivre en grec. Où allez-vous ?
– Nisha n’est toujours pas rentrée.
– Je sais.
– C’est son passeport.
– Ah.
– Si elle avait voulu partir, elle l’aurait emporté, non ? Elle a même laissé le médaillon que son mari lui avait donné avant de mourir. Et une mèche de cheveux de sa fille.
J’attendais un autre Ah, mais elle se tut. Elle semblait réfléchir.
Elle regarda la rue à droite et à gauche, puis posa sur moi des yeux anxieux, intenses.
– Elle portait une robe noire à manches longues. Avec des baskets blanches. Elle avait une écharpe verte qui masquait en partie sa bouche. Elle s’était emmitouflée dedans comme en plein hiver, alors qu’il devait faire doux dimanche, car ma femme de ménage n’a pas eu besoin de me sortir une couverture.
– Pourquoi était-elle habillée ainsi ?
– Vous croyez que si je renifle mes ongles, ils vont me donner la réponse ?
Je levai discrètement les yeux au ciel.
L’un des chats sauta sur le tabouret et marcha sur sa jambe comme si c’était une branche d’arbre, puis il s’installa sur ses genoux. Il se mit à ronronner sous ses caresses.
– Petra, si demain elle n’est pas rentrée, vous devez prévenir la police.
Je consultai ma montre. Je n’avais pas le temps d’y réfléchir maintenant. Je devais déposer Aliki à l’école.
Cette fois encore, je dus aller la chercher au milieu de l’après-midi. Je n’avais pas le choix. Je la ramenai au magasin. Elle s’installa derrière le comptoir avec ses devoirs et Keti l’interrogea sur la table des éléments périodiques.
– C’est fou de voir tous les éléments de l’univers sur une simple page ! l’entendis-je s’enthousiasmer, alors que je faisais entrer un client dans mon cabinet pour un examen des yeux.
Ce soir-là, après le travail, je préparai des pâtes avec de l’halloumi et de la menthe. Le dîner se déroula en silence. Aliki jetait des regards vers la chaise vide de Nisha. La photo de Stephanos en uniforme était posée sur la console derrière elle. Parfois, elle interrompait ses jeux pour l’examiner. Était-elle consciente de leur ressemblance ? La peau claire, les yeux écartés, le visage rond, et le grain de beauté sur leur joue droite.
Je m’efforçai d’engager la conversation avec Aliki. « Comment ça s’est passé à l’école ? Tu as fini tes devoirs ? » Elle hochait ou secouait la tête, haussait les épaules, mais elle ne desserra pas les lèvres. Rien. De temps en temps, j’avais l’impression qu’elle voulait parler, mais aussitôt elle ravalait les mots sur le point de sortir.
Après le repas, je l’aidai à terminer ses devoirs sur la table de la cuisine puis je la couchai. Nous fîmes toutes les deux comme si elle allait dormir, mais je savais qu’elle lirait un peu.
Lorsque je n’entendis plus aucun bruit dans sa chambre. Je sortis sur la pointe des pieds et je traversai la rue pour aller chez Theo, le restaurant d’en face. Il enguirlandait ses chefs dans la cuisine. J’attendis qu’il ait terminé. Enfin, il se tourna vers moi, souriant.
– Ma chère Petra, tu veux une table ? Un dîner tardif ?
– Non, Theo. En fait, j’aimerais parler à tes serveuses.
Il haussa les sourcils.
– C’est au sujet de Nisha. Elle a disparu. Je me demandais si elles sauraient quelque chose.
– Assieds-toi. Je te sers un café, offert par la maison. Elles sont occupées, mais elles pourront bientôt faire une pause.
Je m’installai sous la tonnelle avec ma tasse. Il était 21 heures passées. Il y avait encore quelques clients attablés et deux ou trois hommes au bar. Un quart d’heure plus tard, les femmes sortirent de la cuisine, en pantalon noir et tee-shirt blanc, leur sempiternel chapeau en paille de riz noué sous le menton par un ruban rouge. C’était ridicule, songeai-je soudain. Pourquoi Theo les obligeait-il à porter ces chapeaux ? Je ne pouvais pas croire qu’elles le souhaitaient. Ce n’était pas un établissement vietnamien, après tout, c’était un restaurant grec. Les chapeaux étaient un fétiche censé apporter une touche d’exotisme, bien sûr. Les hommes les lorgnaient du comptoir. Pourquoi ne l’avais-je jamais remarqué avant ?
Theo leur indiqua ma table et elles s’approchèrent, manifestement épuisées, mais souriantes.
– Madame, dit celle de gauche. Monsieur dit que vous voulez parler de quelque chose d’important.
– C’est notre pause, dit l’autre d’une voix à la fois joyeuse et irritée. On travaille depuis 6 heures ce matin.
La plus petite lui donna un coup de coude et la fusilla du regard.
– Désolée, madame, dit-elle en me tendant la main. Je m’appelle Chau, et voici ma sœur Bian.
Je leur serrai la main.
– J’habite en face. Je m’appelle Petra.
Elles sourirent.
– On le sait, madame, dit Chau. On vous voit tous les jours et on connaît Nisha.
– Justement, vous savez peut-être où elle est. Elle a disparu depuis dimanche soir.
– Désolée, madame, répondit Chau en secouant la tête. D’habitude, elle passe dire bonjour tous les matins après avoir amené Aliki à l’école, mais on ne l’a pas vue depuis quelques jours. On pensait qu’elle était partie.
– Le matin, on est au restaurant pour le petit-déjeuner, ajouta Bian. Puis on va faire le ménage chez Monsieur, puis on revient ici jusqu’à la fermeture. On croise Nisha une fois le matin, et parfois dans l’après-midi. Mais là, rien depuis plusieurs jours.
Le mot rien me fit l’effet d’un coup de poignard. Il me rappelait le vide que Nisha avait laissé derrière elle.
Bian vit que Theo nous surveillait du bar. Plusieurs clients étaient partis et la vaisselle sale s’accumulait. Chau tourna la tête, inquiète.
– Il faut qu’on y aille. Monsieur ne va pas être content. Il faut tout nettoyer avant la fermeture.
– Un instant, s’il vous plaît. Si vous avez des nouvelles, vous pourrez me prévenir ?
Elles me dévisagèrent une seconde de trop avant d’acquiescer.
– Bien sûr, madame, dit Bian. On vous le dit tout de suite.
Lorsque je rentrai, la maison était silencieuse. Je jetai un coup d’œil dans la chambre d’Aliki. Elle dormait, un livre ouvert sur la poitrine. Incapable de tenir en place, je sortis dans le jardin pour ramasser les débris de la tirelire. Je mis les pièces de monnaie dans un saladier en verre et les arrosai d’eau pour les laver. À mes pieds, le chat noir m’observait.
Ensuite, je m’assis un instant sur la terrasse devant la maison pour observer le quartier qui allait lentement se coucher. Mme Hadjikyriacou était à l’intérieur, ce soir. L’employée de Yiakoumi rentrait les objets exposés pour fermer la boutique. À droite, les derniers clients de Theo finissaient leurs verres et réglaient l’addition. Bian et Chau s’affairaient, essuyaient les tables et changeaient les nappes pour le lendemain.
Je commençais à regarder ces femmes d’un nouvel œil. En fait, c’était leur travail qui rythmait la vie du quartier. Elles étaient invisibles pour moi avant la disparition de Nisha : je ne remarquais que la fillette chypriote qui gambadait joyeusement entre deux adultes, les antiquités bien astiquées qui brillaient devant chez Yiakoumi, le jardin bien entretenu un peu plus loin dans la rue, les clients satisfaits du restaurant. Ces travailleuses étrangères, je ne les voyais pas réellement.
Alors que j’allais me coucher, je reconnus soudain la voix de ma fille. Je fus frappée, car j’avais espéré l’entendre tout au long du dîner. La nuit était d’un bleu très sombre, lorsque le vent m’apporta sa voix. Une voix douce, mais riche, qui grimpait joyeusement et retombait avec une tristesse chantante. Je regardai entre les persiennes et j’eus la surprise de la voir assise dans le bateau. Pourquoi s’était-elle réveillée ? Elle tenait la rame et la branche d’olivier, mais elle ne ramait pas. Puis elle rit, comme si quelqu’un avait dit quelque chose de drôle. Je lui criai de rentrer, puis je me recouchai et je fermai les yeux.
Lorsque je les rouvris, il faisait totalement noir et on frappait dans le jardin. Je me levai. Yiannis était planté devant la porte de Nisha et toquait à la vitre.
Surpris, il se tourna vers moi.
– Petra !
– Qu’est-ce que vous faites ?
– J’ai entendu un bruit.
– C’est vous qui faisiez du bruit. Il y a eu autre chose ?
Il ne répondit pas.
– Vous savez où est Nisha ?
– Non, dit-il abruptement.
Il se reprit.
– J’ai frappé chez elle dimanche aussi. Je voulais lui demander quelque chose. Vous savez où elle est ?
– Malheureusement, non.
Une expression inquiète passa sur son visage, dans ses yeux. Les fils d’argent dans ses cheveux brillaient sous la lune. C’est un bel homme, me dis-je. Beau et solitaire.
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Un ancien chevalement de mine domine le lac rouge à Mitsero, une carcasse rouillée colossale qui grince au vent. Un calme total règne sur le site, par cette belle journée d’octobre. Le lièvre gît toujours au soleil, le corps gonflé par le gaz qui dilate ses intestins et sa peau, tandis que les bactéries accomplissent leur œuvre. L’animal est encore intact, en position de course, mais ses puissantes pattes postérieures ne lui sont plus d’aucune utilité. Il est étendu sur une pierre plate jaune à environ cinq mètres du cratère.
Une mante religieuse d’un vert qui semble presque factice se pose à côté du lièvre, le regard vif, attentive au moindre mouvement, au moindre changement de lumière. Elle fait quelques pas sur la dalle propulsée par ses pattes arrière. Les pattes avant hérissées de piques se détendent pour capturer une mouche égarée.
La tête du lièvre est légèrement orientée vers le haut. On pourrait croire qu’il observe la mante religieuse dévorer la mouche, mais l’œil gauche, couleur d’ambre, est face au rocher, tandis que le droit fixe le soleil doré. Ses oreilles ourlées de noir semblent plaquées en arrière par le vent, comme s’il courait.
Aucune végétation ne pousse autour du lac, la terre est aride. Mais un peu plus loin, le sol est riche en cuivre, en pyrite et en or. Des champs d’orge, de blé et de tournesols mènent au village. Et au-delà s’étendent des vergers. C’est de là que viennent les bruits de la vie. Feuilles froissées, battements d’ailes, animaux détalant entre les cerisiers et les pacaniers qui commencent à perdre leurs feuilles dorées.
La carcasse du lièvre empeste à présent, et une brise légère charrie l’odeur au-dessus des eaux rouges du lac, entre les poteaux du chevalement et dans les champs, où elle se mêle au parfum du romarin, du thym, de l’eucalyptus et des pins.
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