Les Oiseaux chanteurs
29 - Petra
29
Petra
Aliki voulait que je l’aide à se préparer. Elle prit son temps pour choisir ses vêtements, puis elle se tint immobile pendant que je lui passais la tête dans le col de son pull – le pull de Nisha, en fait, celui avec le tournesol. Ensuite, j’enfilai ses pieds dans les jambes de son jean et le remontai. Elle était tournée vers la porte-fenêtre. Elle regardait la barque dans le jardin, l’oranger, les poules qui picoraient autour du poulailler. Je sortis le bracelet de ma poche.
– Tu as vu ?
Elle me fit face, et je lus dans ses yeux une tristesse aussi vaste que la mer.
– C’était moi qui le lui avais offert, dit-elle avec un sourire mélancolique.
– Oui. Et tu sais qu’elle ne le quittait jamais. Elle le portait tous les jours.
J’attachai le bracelet à son poignet et elle tourna la main pour le faire scintiller à la lumière du soleil couchant qui se déversait par la vitre.
Nous sortîmes pour attendre les autres à côté de la barque. Mme Hadjikyriacou arriva la première avec Ruba, suivie de Soneeya et Binsa, puis Nilmini, et enfin Muyia qui nous rejoignit comme le soleil disparaissait derrière l’horizon.
Hormis de brèves salutations, personne ne dit rien. Nous savions tous pourquoi nous étions ici : pour faire nos adieux à Nisha. Je me demandais où était Yiannis. La fenêtre de sa cuisine était fermée et noire. J’aidai Aliki à distribuer les bougies. Lorsque je relevai la tête, il était au pied de l’escalier, les bras ballants, le teint blême, les paupières lourdes, la chemise boutonnée jusqu’au col.
Il nous regarda allumer les bougies, les tenir devant nous pour chasser l’ombre de nos visages. Le silence nous enveloppait. Le bateau était vide et j’imaginais Nisha assise à l’intérieur.
– Nisha s’en va, dit soudain Aliki.
Tous les yeux baissés se fixèrent sur elle.
– Elle vogue sur les vagues légères de la lointaine mer au-dessus du ciel.
Je posai une main sur son épaule et je la sentis trembler. Il ne faisait pas froid, mais elle grelottait comme sous une bise glacée.
Peu après, le vent se levait pour de bon, et tout le monde se réfugia dans la maison à la suite d’Aliki.
– Je vous rejoins, dis-je.
Je m’approchai de l’escalier. Yiannis n’avait pas bougé.
– Vous venez ?
Il hocha la tête.
– J’ai réservé un billet pour le Sri Lanka. Je pars demain.
Nos regards se croisèrent. J’inspirai profondément. Je ne savais pas quoi dire.
– Je vais voir Kumari, ajouta-t-il.
Je lui pris la main et il se mit à pleurer. Le menton baissé, les yeux fermés, la poitrine agitée de tremblements, il sanglotait. Je gardai sa main dans la mienne, tandis que Nisha s’éloignait sur la mer au-dessus du ciel.
Plus tard, je m’assis dans le jardin avec Aliki et Nilmini. La jeune femme ouvrit le journal intime de Nisha et lut à voix haute les mots de son amie. Après, je confierais le cahier à Yiannis pour qu’il le remette à Kumari, à qui il revenait de droit.
D’ici là, j’écoutais les différents épisodes de la vie de Nisha. La mort de Kiyoma et la chouette. Son voyage à Ratnapura, sa rencontre avec son mari, et l’accident dans la mine. Les journées et les soirées passées à travailler au marché de Galle, la difficile décision de partir, ce qu’elle avait ressenti pendant la première année loin de chez elle, sa tristesse de ne pas pouvoir étreindre sa fille chérie, Kumari.
Il y avait tant d’autres choses que j’aurais voulu savoir. Ces lettres n’étaient que quelques étoiles dans l’univers infini de son cœur. Mais il était trop tard. Si seulement je m’en étais rendu compte avant.
Chère Kumari,
Quand tu étais bébé et que je te tenais dans mes bras, contre ma
peau, quand je regardais dans tes yeux, je voyais tout ce que
j’aimais et tout ce que je redoutais. Dans tes yeux, je voyais le
coucher de soleil sur le Sri Pada (il y a une histoire à ce sujet !
Continue de lire si tu es curieuse !). Je voyais des rivières et des
cascades au crépuscule (là-dessus aussi !). Je voyais ma mère, et
moi qui marchais à côté d’elle dans les rizières en fin d’après-midi.
Je voyais les rangées de poivrons qui séchaient au soleil, les plats
fumants qui sentaient la citronnelle, la cardamome et la cannelle. Je
voyais les yeux de ma sœur, il y a bien longtemps, son rire joyeux (tu
me fais penser à elle, Kumari). Je voyais la robe que je portais le
jour de mon mariage, et le sourire de ton père, ses bras autour de
ma taille quand nous dansions.
Je voyais aussi ton avenir. Et c’était ce qui m’effrayait. Dans la maison où je vis désormais, il y a un jardin, et, dans le
jardin, il y a une barque en bois. La barque vient de loin, car la
maison n’est pas au bord de la mer. Elle est dans une ville très
ancienne, avec quatre vieilles portes, si hautes et si larges qu’elles
semblent avoir été bâties pour un peuple de géants.
Je m’occupe d’une petite fille nommée Aliki, un bébé qui a deux
ans de moins que toi.
Kumari, le jardin est magnifique. D’une certaine manière, il me
rappelle qui je suis. Il y a un oranger (comme celui que nous avons
à la maison, mais ses fruits sont plus sucrés), un cactus qui produit
des figues de Barbarie, beaucoup de fleurs et un poulailler.
J’aimerais que tu sois là pour le voir. J’ai fait des dessins pour toi
dans ce cahier ! Tu adorerais les poules. Elles sont à mourir de rire.
Il y en a une qui se débrouille toujours pour s’échapper. Elle rentre
dans le salon quand on oublie de fermer la porte. Elle s’installe
sous la table basse et regarde la télé avec nous. Je fais en sorte que
ma patronne ne s’en rende pas compte, sinon, elle la chasserait.
Parfois, la poule saute sur mon lit, se glisse sous la couette et se
parle à elle-même. Elle a des plumes qui lui cachent les yeux. Elle
ne doit pas y voir grand-chose, mais ça n’a pas l’air de la déranger.
Quand tu seras assez grande pour lire ces lignes, je t’aurai déjà
sans doute dit tout ça, mais j’ai besoin de l’écrire, pour me sentir
proche de toi lorsque je suis seule.
À mon arrivée ici, je t’entendais pleurer. Tu ne le croiras peut-
être pas, mais c’était vraiment toi que j’entendais, je le sais, à
présent. Au début, je pensais que c’était un enfant dans une autre
maison, puis j’ai compris que le bruit venait de la terre, des arbres
et du ciel. Alors, je m’asseyais dans le petit bateau, dans le jardin,
et je t’envoyais des histoires et tout mon amour à travers le ciel
étoilé.
Tu n’as pas connu ton père. Je suis sûre que tu l’aurais aimé
autant que moi. Je te parlerai de lui – même si je suis certaine que
ton acci aura aussi beaucoup de choses à te raconter.
Elle ne le mentionnera sans doute pas, parce que c’est un sujet
qu’elle évite, mais la vie peut changer en une fraction de seconde,
comme pendant la mousson, quand des torrents de pluie s’abattent
sur la terre. La pluie finit toujours par s’arrêter, disait ton père. Et
alors, dès que le soleil ressort, tout resplendit. C’était un optimiste.
Ton père aurait dû être acteur. Il imitait les gens et les animaux,
agitait les mains quand il parlait, et avait une lueur espiègle dans
l’œil. Mais il travaillait dans les mines de pierres précieuses. C’est
là que nous nous sommes connus. Il descendait dans le noir,
pendant que je lavais le gravier à la surface, pour en extraire les
gemmes.
J’ai tant à te dire. Sois patiente. La vérité a besoin de temps.
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Christy Lefteri
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