Les Oiseaux chanteurs

Christy Lefteri · Chapitre 23 sur 29

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Les Oiseaux chanteurs

23 - Petra

23

Petra

 

– Si je peux me permettre, ça a commencé quand ? demandai-je. Entre Nisha et vous ?

Yiannis et moi roulions vers Limassol. J’avais mis la radio en sourdine. Il pleuvait des cordes. Le chauffage était allumé, et les fenêtres fermées. Mais, voyant que nous longions une orangeraie, puis une exploitation agricole, j’entrouvris la vitre et inhalai à pleins poumons. L’odeur de la terre mouillée et du fumier emplit l’habitacle.

– Il y a deux ans.

– À votre arrivée ?

– Oui. Du moins, c’est à ce moment-là qu’on a commencé à discuter. Il a fallu un peu plus de temps pour qu’on apprenne à se connaître.

Je pensais qu’il allait poursuivre, mais il regardait au loin, un village à flanc de colline.

– Comment avez-vous réussi à garder votre relation secrète tout ce temps ?

– Elle montait chez moi quelques fois par semaine, le soir. Elle appelait Kumari à 5 heures du matin, tous les dimanches et les mardis, parfois d’autres jours aussi, puis à 6 heures elle redescendait avant que vous ne vous leviez.

J’avais les yeux sur la route, mais je sentais son regard sur moi, attentif à ma réaction.

– Je vois. Je regrette que Nisha ne m’ait rien dit.

Il ne répondit pas. De toute façon, qu’espérais-je entendre ? Je n’aurais jamais accepté, à l’époque et il le savait. J’étais trop égoïste, j’avais trop besoin de Nisha. Je la voulais pour moi seule, et pour Aliki.

Je n’aurais jamais pris en considération son droit à avoir sa propre vie.

J’étais gênée et honteuse. J’étais devenue tellement nombriliste que je n’avais rien remarqué. Les choses se seraient-elles passées différemment si Stephanos n’était pas mort ? M’aurait-il empêchée de me renfermer ainsi ? Mon monde était si étroit qu’il incluait à peine notre fille. J’avais raté les années les plus importantes de la vie d’Aliki, alors qu’elle était là, sous mes yeux. Que m’avait-elle montré que je ne pouvais pas voir ? Qu’avait-elle dit que je ne pouvais pas entendre, pendant tout ce temps ?

Et il y avait les oiseaux. Yiannis en avait rapporté des milliers au-dessus de chez moi, il les avait vendus au marché noir, il était membre d’une véritable organisation criminelle, et je n’en avais rien su. Devant nous, la mer était houleuse sous la pluie. Nous étions presque arrivés.

Tony était dans son bureau de verre. L’atmosphère était différente, aujourd’hui, au Tigre bleu, peut-être parce qu’on était en semaine. Derrière le comptoir, un employé chypriote confectionnait des sandwichs. Il n’y avait que quelques clients attablés dans l’espace restauration et pas de musique venant de la salle, personne qui servait des plateaux chargés de mets et de boissons. À croire que l’autre Tigre bleu était un rêve. Puis je reconnus Devna qui sortait de la cuisine. Elle se dirigea aussitôt vers nous. Cette fois, elle portait du rouge à lèvres écarlate, un jean bleu foncé et un chemisier à carreaux rose et blanc dont le décolleté révélait à peine la naissance des seins.

– Madame, monsieur, dit-elle. Je suis ravie de vous revoir, madame. Monsieur Tony vous recevra dans cinq minutes. Vous boirez quelque chose ?

Yiannis secoua la tête. Il avait le teint jaune.

– Ça ira, merci.

Pour ma part, je demandai un café noir sans sucre.

Devna s’éclipsa. Yiannis et moi, nous nous dandinions sur place, mal à l’aise. Enfin, Tony leva le bras pour nous inviter à entrer.

Yiannis lui serra la main et se présenta simplement par son prénom. Avec sa chemise blanche repassée et son pantalon de twill gris, il avait l’air d’être là pour conclure un accord commercial. Il paraissait encore plus séduisant à côté de Tony, qui avait les cheveux ébouriffés et de larges auréoles de sueur sous les aisselles. Une cigarette se consumait dans le cendrier.

Il me serra la main et tout le monde s’assit. Jaugeant Yiannis, Tony récupéra sa cigarette et tira avidement dessus. Une longue cendre tomba par terre à ses pieds. Il la piétina comme si elle risquait de déclencher un incendie.

– Alors, Yiannis, pourquoi êtes-vous là ?

– Nisha et moi sommes très amis.

Tony haussa les sourcils. Devna entra au même moment portant des cafés et des biscuits sur un plateau. Elle en avait quand même fait un pour Yiannis, qui l’accepta par politesse. Tony alluma le ventilateur, brassant l’air enfumé dans le petit bureau.

– C’est un nouveau jean, Devna ?

Elle lui sourit de ses lèvres rouge vif. Elle posa l’assiette sur les papiers qui encombraient le bureau, m’adressa un clin d’œil et s’éclipsa.

– Elles n’apprennent jamais, ces gamines.

Il nous sourit, révélant des dents jaunes, mais ses yeux étaient attentifs et pénétrants. Ils s’attardèrent sur Yiannis, qui, gêné, plongea le nez dans sa tasse.

– Mais revenons à nos moutons. Je suppose que vous êtes tous les deux là parce que vous êtes inquiets pour Nisha. Et ce que j’ai à vous dire ne va pas vous rassurer.

Yiannis posa son café et redressa le dos. Ses mains se crispèrent sur ses genoux.

– Depuis votre visite, Petra, deux autres personnes sont venues me voir. D’abord, une Roumaine, qui travaille dans la banlieue de Nicosie. Une de ses amies d’enfance, Cristina Maier, roumaine elle aussi, a disparu avec sa fille de cinq ans, Daria. L’enfant vivait à Chypre avec sa mère. En toute légalité, puisqu’elles sont européennes. On est sans nouvelles d’elles depuis deux mois. Son amie a fait des pieds et des mains pour qu’on ouvre une enquête, mais les patrons de Cristina et la police estiment que c’est une perte de temps. La seconde est également roumaine, Ana-Maria Lupei. On a signalé sa disparition mercredi dernier, il y a exactement une semaine, à côté de Nicosie. Elle se trouvait elle aussi en compagnie de sa fille, Andreea. Son employeur, un ancien militaire, est venu me voir avec son fils hier. D’après lui, elle est sortie un soir pour rendre une brève visite à une amie. Elle a emmené sa fille, et elles ne sont jamais revenues. Le vieux monsieur est mort d’inquiétude. Il les apprécie beaucoup toutes les deux. Il s’est adressé à la police, sans résultat. Là encore, ces femmes ont disparu sans prévenir. Là encore, leur entourage affirme que ça ne leur ressemble pas, et qu’elles sont parties sans affaires ni passeport. Et bien sûr la police ne veut rien savoir. Le pire, c’est que cette fois, elles n’ont pas disparu seules, mais avec un enfant.

Tony s’était tu pour nous laisser digérer ces informations. Il tenait sa cigarette, le coude en appui sur le bureau, et nous regardait tour à tour.

Yiannis inspira profondément et expira par à-coups. Je ne me tournai pas vers lui. Je n’en avais pas le courage. Je sentais le peu d’espoir qui me restait m’abandonner. Cette affaire de disparitions prenait des proportions effrayantes. J’avais l’impression qu’une ombre menaçante planait sur nous.

Tony jeta son mégot dans le cendrier et alluma une nouvelle cigarette. Le briquet cliqueta dans le silence. La flamme s’étira et des volutes de fumée s’enroulèrent autour de nous.

Yiannis se leva soudain, porta les mains à son visage, cachant ses yeux et sa bouche.

– Ça va ? demandai-je.

– Pardon. C’est juste que je ne comprends pas.

– Ces disparitions sont liées, intervint Tony. Ça fait trop de coïncidences. Il y a une personne ou un groupe là, derrière. L’une des femmes avait un rendez-vous amoureux. Je n’ai aucune information sur l’individu qu’elle devait rencontrer – j’y travaille –, mais elle en a parlé à une amie avant de sortir. Ce qui confirme si besoin est que la police se trompe. Ces femmes n’ont pas décidé de partir au Nord sur un coup de tête. Je retourne au poste demain avec tous les faits que j’ai réunis, ajouta-t-il en posant la main sur son carnet. Et je n’en bougerai pas tant qu’on n’aura pas accepté de m’écouter.

Yiannis était toujours debout, les yeux baissés, l’air en prière. Sans un mot, il se rassit, les mains sur les genoux, comme au début de l’entretien, le visage crispé par l’anxiété.

– Ai-je l’autorisation de partager toutes les informations que vous m’avez communiquées au sujet de Nisha ? me demanda Tony.

– Bien sûr.

– Il n’y a rien que vous souhaitiez ajouter ?

Après un bref silence, Yiannis prit la parole, sa voix se raffermissant.

– Nous savons à présent que Nisha devait rencontrer un collègue à moi, ce soir-là. Il s’appelle Seraphim Ioannou. Lui et moi faisons partie d’un réseau de braconnage. Un trafic d’oiseaux chanteurs, pour être plus précis. Nisha voulait le voir à ce sujet. D’après lui, il l’a attendue en vain.

Tony l’écouta, les yeux plissés. Puis il ouvrit son carnet et lui demanda de répéter le nom.

– Avez-vous la preuve qu’elle avait rendez-vous avec cet homme ?

– Seraphim me l’a confirmé lui-même.

Tony hocha la tête et griffonna encore quelques mots. Puis il referma le bloc-notes, s’appuya contre son dossier et, pour la première fois depuis notre arrivée, regarda par la vitre la salle du restaurant, à présent presque pleine.

Le trajet du retour se déroula dans un silence total. Il se faisait tard. Le soleil avait disparu dans la mer. Aliki devait être rentrée de l’école. Mme Hadjikyriacou était allée la chercher et elle devait lui raconter des histoires en m’attendant, tandis que Ruba préparait un repas chaud qui embaumait la maison.

Yiannis avait les yeux fixés sur la pluie qui ruisselait sur le pare-brise. Il n’ouvrit la bouche qu’au moment où j’entrai dans Nicosie.

– Ça vous embête si j’éteins le chauffage ?

– Bien sûr que non, allez-y.

Je lui jetai un coup d’œil et constatai que son cou et son visage étaient rouges. Je voulais lui demander à quoi il pensait, mais aucun mot ne franchit mes lèvres.

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Il pleut tellement que le lac déborde et que le puits de mine commence à se remplir d’eau.

L’averse a emporté les fourmis et les vers, et les souris se sont mises à l’abri. Sur les pattes arrière du lièvre, il reste quelques touffes de poils trempées, mais la peau a en grande partie disparu. La pluie inonde la chair rongée, le trou où se trouvait l’œil autrefois, la cavité qui abritait le cœur. Un croissant de cage thoracique dénudé luit, telle une nouvelle lune.

La pluie crépite sur le lac rouge, martèle la pierre jaune, ruisselle sur le squelette rouillé du chevalement et dans la mine en dessous. Là, à la surface de l’eau noire, apparaît un éclat pâle, un drap trempé qui enveloppe une forme indistincte. Seule une portion est visible : le sommet d’une petite montagne blanche qui s’élève dans l’obscurité, la partie émergée d’un iceberg scintillant.

Dans la chambre d’hôtes, l’homme et la femme sont couchés dans le grand lit. Elle est sur le flanc, face à la fenêtre battue par la pluie ; il lit les informations sur son téléphone. La lumière de l’écran éclaire son visage. Il est encore jeune.

La femme prend la brochure sur la table de chevet, la feuillette.

Allons au lac rouge, demain, propose-t-elle.

Le lac rouge ? demande-t-il, distrait.

Oui, je t’en ai parlé. Il y avait une mine de cuivre, autrefois. Et maintenant c’est un lac, aussi rouge que Mars. Il paraît que c’est un endroit étrange et beau, irréel. On pourra voir le chevalement. Qu’en dis-tu ?

Oui. Bonne idée, répond l’homme.

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