Les Oiseaux chanteurs
3 - Yiannis
3
Yiannis
Le jour où Nisha a disparu, avant même de savoir qu’elle n’était plus là, je me suis retrouvé nez à nez avec un mouflon dans la forêt. J’étais sidéré. Cet ancêtre du mouton est un animal farouche et rare. Épris de solitude, il vit généralement en montagne, loin des hommes. Je n’en avais jamais croisé dans la plaine, et jamais aussi à l’est. En fait, si je racontais avoir vu un mouflon sur la côte, personne ne me croirait et la nouvelle ferait les informations nationales. J’aurais dû me rendre compte que quelque chose n’allait pas. Parfois, la terre nous parle. Elle nous transmet un message. Encore faut-il être capable de la regarder et de l’écouter avec notre âme d’enfant. Mon grand-père m’avait appris à déchiffrer son langage. Puis je l’avais oublié. Et ce jour-là, face au mouflon doré, je n’y ai pas pensé.
Tout avait commencé par un bruit de feuilles mortes froissées. On était fin octobre. J’étais en train de récupérer les oiseaux chanteurs que j’avais capturés. À l’aube, j’avais roulé en direction de la côte, pour me rendre à l’ouest de Larnaca, près des villages d’Alethriko et d’Agios Theodoros. C’était une zone boisée couverte d’oliviers et de caroubiers sauvages, de vergers d’orangers et de citronniers. Il y a aussi une forêt d’acacias et d’eucalyptus : l’Eldorado du braconnier. Aux petites heures du jour, j’avais placé mes gluaux, une centaine de baguettes enduites de colle, stratégiquement cachés dans les arbres et les buissons où les oiseaux venaient picorer. J’avais également dissimulé parmi les feuilles des appeaux acoustiques à piles. Puis j’avais déniché un endroit abrité où j’avais allumé un feu.
En guise de brochettes, j’utilisais des branches d’olivier pour rôtir du fromage halloumi et du pain. J’avais une bouteille Thermos de café fort dans mon sac à dos, et un livre pour passer le temps. Je n’avais pas envie de songer à Nisha, à ce qu’elle m’avait dit la veille, à son expression sévère quand elle avait quitté mon appartement, à sa mâchoire crispée.
Ces pensées flottaient autour de moi parmi les chauves-souris, et je les repoussais une par une. Je me réchauffais, mangeais et écoutais le chant des oiseaux dans le noir.
Un jour de chasse comme un autre.
Je m’étais endormi près du feu et je rêvais que Nisha était faite de sable. Elle se désagrégeait sous mes yeux comme un château sur la plage.
Au lever du soleil, j’étais prêt à me mettre en route. Je bus une dernière gorgée de café et vidai le reste sur les flammes. Puis je piétinai les braises et m’empressai d’oublier mon rêve. Les bois s’éveillaient tout doucement. Une expédition de ce genre me rapportait facilement 2 000 euros, et la matinée s’annonçait prometteuse : il y avait pas loin de deux cents fauvettes à tête noire sur les gluaux. Ces oiseaux valent leur pesant d’or. Des passereaux migrateurs qui fuient les rigueurs de l’hiver européen et vont passer la saison froide en Afrique. Ils arrivent par l’ouest et les montagnes, et font halte sur notre île avant de traverser la mer pour rejoindre l’Égypte. Au printemps, lorsqu’ils font le voyage dans l’autre sens, ils viennent de la côte sud. Ils sont si petits qu’on ne peut pas les tirer au fusil. C’est aussi une espèce menacée, et donc protégée.
Je redoutais ce moment entre tous. Je jetai un coup d’œil derrière moi, persuadé que, cette fois, je serais pris et jeté en prison. Que ma vie était fichue. C’était mon point faible : la peur, l’anxiété, avant d’achever les oiseaux. Mais la forêt était paisible, pas un bruit de pas. Uniquement les gazouillis et le vent dans les branches.
Je décollai une fauvette, détachant délicatement ses plumes. Elle avait dû se débattre de toutes ses forces. Plus les oiseaux tentent de se dégager, plus ils s’engluent. Je sentais son petit cœur battre dans mes paumes. Je plantai mes dents dans son cou pour abréger ses souffrances et la laissai tomber sans vie dans un grand sac-poubelle noir. C’est la façon la plus humaine de les tuer : une morsure franche.
J’avais rempli un premier sac, et j’étais en train de retirer avec la bouche les plumes et les baies collées aux baguettes, afin de pouvoir les réutiliser, lorsque j’entendis craquer des feuilles.
Merde. Je me figeai, retenant mon souffle. Je scrutai la forêt autour de moi. Il apparut alors, dans une petite clairière entre les fourrés. Le mouflon m’observait. Il se tenait dans l’ombre longue des arbres et il fallut une variation de la lumière pour que je voie ce prodige : au lieu d’être brun et roux, son manteau à poils ras était doré, ses cornes recourbées couleur bronze. Quant à ses yeux, ils avaient la même nuance que ceux de Nisha : des yeux de lion.
Je devais rêver, j’étais encore endormi près du feu.
Je fis un pas en avant, il en fit un en arrière. Mais son port était solide et fier, son regard planté dans le mien. Très lentement, je laissai glisser mon sac à dos de mes épaules et j’en sortis un quartier de pêche. L’animal piétina et baissa la tête, si bien qu’à présent il m’examinait par en dessous, mi-méfiant, mi-menaçant. Je plaçai le fruit dans ma paume et je tendis la main. Je ne bougeais plus, aussi immobile qu’un arbre. Je voulais qu’il s’approche.
Sa beauté fit remonter à ma mémoire un souvenir très net. En mars dernier, j’étais allé me promener avec Nisha dans le massif du Troodos. Elle aimait faire de longues balades le dimanche matin, quand elle ne travaillait pas. Elle m’accompagnait souvent en forêt pour ramasser des champignons et des escargots, cueillir des asperges sauvages et des mauves. Ce jour-là, justement, j’espérais apercevoir un mouflon. Peut-être au plus profond des bois ou sur un sommet, tout près du ciel. Nous étions si haut qu’elle avait glissé sa main dans la mienne.
– Donc, on cherche un mouton ?
– Si on veut, oui.
– Des moutons, j’en ai vu plein.
Une lueur moqueuse brillait dans ses yeux.
– Je t’ai dit qu’il ne ressemblait pas à un mouton normal. C’est un animal magique.
– D’accord, alors, on cherche un mouton qui ne ressemble pas à un mouton.
La main en visière, elle feignait de scruter le paysage.
– Oui, répondis-je sobrement.
Cela l’amusa, et son rire s’envola vers le ciel immense. À cet instant, j’eus le sentiment de la connaître depuis toujours.
Nous arpentions la montagne depuis des heures et nous nous apprêtions à faire demi-tour pour rentrer avant la nuit, lorsque j’en aperçus un, au bord d’une falaise abrupte. C’était une femelle : ses cornes recourbées étaient plus petites et elle n’avait pas de touffe de poils rêche sous le cou. Je la montrai à Nisha.
L’animal nous avait repérés. Il se tourna vers nous, sous les yeux émerveillés de Nisha.
– Qu’il est beau ! Il ressemble à un chevreuil.
– Je te l’avais dit.
– Aucun rapport avec un mouton.
– Tu vois !
– Il a le poil lisse et brun… Et l’air si doux. On dirait qu’il va nous parler. On a vraiment l’impression qu’il veut nous dire quelque chose, tu ne trouves pas ?
Je ne répondis pas. Je regardais Nisha regarder le mouflon, le visage rayonnant de curiosité.
Les couleurs de la forêt semblaient étinceler dans ses yeux, comme si une énergie secrète, un animal agile caché parmi les arbres s’était soudain réveillé en elle. Elle me lâcha la main pour faire quelques pas. À ma plus grande surprise, le mouflon s’éloigna du bord de la falaise, se dirigeant vers nous. Je n’en avais jamais vu s’approcher d’un être humain. Immobile, la main tendue, Nisha respirait la douceur. Mais on sentait aussi une fièvre, concentrée dans son regard. Il brûlait d’une émotion que je ne reconnaissais pas.
À cet instant, je me sentis très loin d’eux. J’avais l’impression que l’animal et elle partageaient quelque chose qui me dépassait.
Quelques secondes plus tard, elle se tournait vers moi pour m’embrasser. Un baiser très tendre.
L’aube qui se levait sur la forêt et le souvenir de cette journée me transpercèrent le cœur. Le mouflon me regardait, fasciné, la tête légèrement inclinée, émettant un son qui ressemblait à une question. Une question d’un seul mot.
– Je ne te ferai aucun mal.
Ma voix me parut soudain très forte, troublant la paix des lieux. L’animal secoua la tête et recula encore d’un pas.
– Pardon, dis-je, plus doucement.
Pour la première fois, il détourna les yeux. Il semblait regarder les oiseaux à côté de moi.
– D’accord. Je comprends. Pour toi, je ne suis qu’une brute sanguinaire qui essaie de t’amadouer avec une pêche.
J’eus un petit rire, comme si le mouflon pouvait apprécier l’ironie de la situation.
Je jetai le quartier de fruit par terre, avant de regagner à reculons l’ombre des arbres. Je restai là un moment à admirer la force et la beauté de l’animal. Il était parfaitement immobile, puis il repéra quelque chose à gauche. Alors, il me tourna le dos pour s’enfoncer dans la forêt.
Je terminai de relever mes gluaux aussi rapidement que possible, pressé de rentrer et de retrouver Nisha. J’avais hâte de lui parler de ce que j’avais vu. J’espérais que le récit de cette rencontre la ferait rayonner de nouveau.
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