Les Oiseaux chanteurs
24 - Yiannis
24
Yiannis
Le vendredi matin, Seraphim passa me prendre avant l’aube. Dehors il faisait nuit noire. Les rues étaient encore luisantes du récent déluge. Je l’attendais en bas avec le matériel, comme d’habitude.
– Tu as fait toutes les livraisons ?
Pas un bonjour.
– Oui.
Après avoir rangé l’équipement à l’arrière de la camionnette, je m’assis à côté de lui et bouclai ma ceinture.
– Quand ?
– La dernière, hier après-midi.
– Bien.
La route devant nous était seulement éclairée par la lune. Le gel recouvrait les champs d’une fine pellicule d’argent. Cela me rappela le matin d’octobre particulièrement froid où j’avais vu un mouflon dans les bois dont j’avais aussitôt voulu parler à Nisha.
La camionnette finit par bifurquer sur un chemin de terre. La route s’assombrit encore sous les arbres. L’obscurité était si dense que nous aurions aussi bien pu nous envoler d’une falaise et plonger dans la mer – si ce n’est que nous étions à des kilomètres de la côte. Notre véhicule cahota jusqu’à une clairière et pila sous un chêne immense.
Seraphim sortit sans un mot et ouvrit l’arrière de la camionnette. Je le suivis, et il me tendit les sacs à dos contenant les gluaux, les appeaux, trois cages couvertes où dormaient des oiseaux, un grand filet japonais, et enfin un fusil.
– Un fusil ?
– C’est la saison de la chasse. Autant en profiter. C’est autorisé le mercredi et le vendredi, en novembre, non ?
Je pris l’arme. Il se tourna vers moi, un sourire trop large plaqué sur le visage. Depuis quand Seraphim se souciait-il des règles ? Novembre était une bonne période pour le lièvre, la perdrix choukar, le francolin noir, le pigeon ramier et la bécasse, mais je savais aussi qu’il y avait des quotas : deux lièvres et deux perdrix par chasseur et par jour, ou quelque chose dans ce genre. En même temps, je me faisais l’effet d’un bel hypocrite. Ergoter sur les quotas, alors qu’à mes pieds se trouvait un filet japonais – qui ne faisait pas de distinction entre les espèces et se moquait des chiffres.
Je l’aidai à charrier l’équipement dans les bois. Alors que nous déroulions le filet et l’attachions à des piquets entre deux genévriers, je me souvins des promenades avec mon grand-père. Autrefois, m’avait-il appris, l’île était presque entièrement recouverte de forêts. « Imagine la vie à cette époque ! La faune totalement préservée de la rapacité des humains, qui prennent toujours beaucoup plus que ce dont ils ont besoin. »
– Tu es où ? demanda brutalement Seraphim.
– Ici.
Il enfonça le piquet plus profondément dans la terre.
– Non, tu es dans la lune. Concentre-toi. Imagine que tu as quatorze paires d’yeux. Tu ne dois jamais relâcher ton attention.
Je hochai la tête et il me fit signe qu’il était temps de découvrir les cages. Les oiseaux ne réagirent pas, attendant le lever du soleil.
– Oksana est enceinte.
Je me forçai à prendre un air réjoui.
– Oh, je suis content pour toi. Félicitations.
– On a fait la première échographie l’autre jour. C’est fou d’entendre les battements de cœur. C’est magique, ce petit être dans son ventre. Je vais être papa !
Ses yeux brillaient, mais son sourire révélait une certaine appréhension. Pendant un instant, je crus reconnaître le petit garçon d’autrefois.
– Je suis sûr que tu seras un très bon père.
– J’ai commencé à préparer la chambre. Je peins des fresques sur les murs.
– Quel genre ?
– Des trucs qui peuvent plaire aux gamins. Une cascade, des montagnes, des montgolfières, ce genre de choses.
– Ça a l’air sympa.
À présent, nous installions les gluaux dans les buissons et sur les arbres dans le noir. Mieux valait éviter les lampes, au cas où le coin serait surveillé. Nous ne parlions pas, à l’affût du moindre bruit, du moindre mouvement inhabituel.
Seraphim allait être papa. Seraphim. Cette idée me retournait l’estomac. Du sang dans les toilettes. Nisha, les mains croisées sur son ventre. J’observai l’homme à côté de moi : ses gestes étaient fluides et discrets, une ombre. Je voulais le cuisiner au sujet de ce fameux dimanche. Était-ce vrai que Nisha ne s’était pas montrée ? Était-il lié de près ou de loin à sa disparition ? C’était impossible. Impossible. Seraphim était un enfoiré, la pire des raclures sous certains rapports, mais il ne pouvait pas être impliqué dans quelque chose d’aussi sinistre, sans parler des cinq femmes et deux enfants, si les disparitions étaient liées. Je distinguai le contour flou de ses lèvres et de ses yeux. Il semblait sourire. Il était content de lui.
Seraphim allait être père. Un comble.
Après avoir installé nos pièges, nous allumâmes un petit feu en attendant l’aube. Nous avions mis en route les appeaux et leur mélodie mécanique nous parvenait comme dans un rêve. Nous patientions en faisant griller des olives et de l’halloumi sur des piques. Seraphim avait son fusil à côté de lui.
– Qu’est-ce que tu espères tuer ?
– Je ne sais pas, un lièvre, peut-être. Une fois qu’on aura récupéré les oiseaux, on n’aura qu’à attendre le réveil des animaux.
Je retirai une olive chaude d’une brochette avec les dents. Noire, amère et granuleuse. La conversation se languissait. Seraphim tournait la tête au moindre craquement. Je ne quittai pas le fusil des yeux. Je n’aimais pas cette manière de tripoter la détente, de le garder si près de lui.
À l’instant où les premières lueurs percèrent l’obscurité, alors que tous les oiseaux, qu’ils soient en cage ou libres, entonnaient leur chant, je distinguai un bruissement de feuilles. Seraphim l’avait entendu, lui aussi, bien sûr, et il bondit sur ses pieds, scrutant le jour naissant. Cette fois, c’était fini. On allait nous arrêter. Et j’étais plus soulagé qu’autre chose.
Mais la créature qui apparut dans la clairière quelques instants plus tard n’avait rien d’un garde-forestier. C’était le mouflon.
Je me levai à mon tour, reconnaissant son regard d’ambre méfiant. Il se dressait face à moi, droit et solide. Sa fourrure et ses cornes brillaient comme de l’or.
– Tu as vu ça ? murmura Seraphim. Extraordinaire !
Il s’accroupit, se gardant du moindre geste brusque, et épaula sans quitter l’animal des yeux.
Suivant ses mouvements, le mouflon fit un pas en arrière et se retrouva directement sous un rayon de soleil. Au-dessus de nous, les oiseaux crevaient le ciel par milliers.
– Seraphim, suppliai-je. Ne tire pas.
– Ne dis pas de bêtise. C’est un trophée ! chuchota-t-il, la voix rauque d’excitation.
Il cala la crosse dans le creux de son épaule, prêt à presser la détente.
– C’est une espèce protégée !
Il gloussa, un son doux mais qui venait du fond de sa poitrine. Le mouflon recula sous les arbres. J’avais l’impression que son regard traversait Seraphim pour me fixer moi.
J’attrapai Seraphim par le bras. Il me repoussa avec tant de force que je trébuchai sur le côté.
– Qu’est-ce que tu fous ? demanda-t-il d’une voix de nouveau normale.
L’animal continua de s’enfoncer dans l’ombre, mais sa fourrure et ses cornes captaient encore la lumière.
Je me relevai et me plaçai entre le mouflon et Seraphim, qui s’était déjà remis en position de tir. Le fusil bien calé sur son épaule, il plissait l’œil gauche, visant du droit.
– Pousse-toi, maintenant.
Seraphim inclina son arme d’un côté, puis de l’autre, cherchant un meilleur angle.
Je vis son doigt se crisper sur la détente.
Sans réfléchir, je me précipitai dans la ligne de tir et, avant que j’aie le temps de comprendre ce qui se passait, une détonation retentit.
Je ressentis une brûlure aiguë dans le bras, comme s’il était consumé par les flammes.
En dépit de la douleur, j’entendis l’animal tomber derrière moi. Je l’entendis s’effondrer et heurter la terre à travers le tapis de feuilles. Je lui tournais le dos, pourtant je voyais son rapide déclin dans ma tête – et je le vois encore aujourd’hui de temps en temps.
Seraphim baissa son arme.
– Merde, souffla-t-il.
Je sentais le sang tiède couler à travers une déchirure dans ma veste. La balle m’avait traversé le bras sur sa trajectoire.
Je me retournai. Le mouflon gisait sur le flanc, un trou dans la poitrine. Une mare rouge s’élargissait sur le sol à côté de lui. Il avait les yeux ouverts. Il était toujours vivant. Je m’accroupis à côté de lui et posai une main ensanglantée sur son dos.
– Ça va aller, murmurai-je en le caressant, conscient de la stupidité de ces mots.
Il me regardait de biais, ses yeux ambre pareils à des flaques d’or liquide. Je lui flattai la tête. C’était tout ce que je pouvais faire. Il respirait avec effort. Enfin il poussa un dernier soupir et ses pupilles se voilèrent.
Assis à côté de l’animal mort, je pleurai comme je n’avais pas versé de larmes depuis que j’étais enfant. Je pleurais parce que j’aimais Nisha, parce qu’elle me manquait et que j’avais peur pour elle. Je pleurais sur cette créature dont la vie avait été interrompue sans raison. Je pleurais à cause du regard qu’il m’avait lancé en expirant, et du massacre inutile de tous ces animaux.
Je sentis Seraphim bouger derrière moi et je me souvins soudain de sa présence. Je me retournai. Son fusil pendait à présent au bout de son bras.
Je me levai. Je ne sais pas quelle expression il vit sur mon visage, mais il recula, même si c’était lui qui était armé.
– Comment ça va ? demanda-t-il, l’air secoué et diminué.
– Dis-moi ce que tu as fait à Nisha.
Il me regarda, médusé. J’avançai et il fit un autre pas en arrière, sa main crispée sur le fusil.
– Où est-elle ?
– Je n’en sais rien.
– Seraphim !
– Je te dis la vérité ! Elle n’est pas venue au bar. Je te le jure sur la tombe de ma mère, ajouta-t-il en se signant. Putain, je suis désolé, je m’excuse, tu saignes. Il faut qu’on t’emmène à l’hôpital.
J’ignore si c’était mon visage, mon regard, ou quelque chose qui s’était passé quand il m’avait entendu pleurer, mais ses yeux étaient immenses et inquiets. À présent, c’était un homme confus et bouleversé qui se tenait devant moi.
Je vis sa main trembler et il lâcha le fusil pour lever les bras.
– Je te le jure, répéta-t-il. Si tu ne me crois pas, laisse-moi te montrer quelque chose.
Il me jeta un regard timide, attendant ma réponse. Je hochai la tête. Alors, il sortit son téléphone de la poche arrière de son pantalon, toucha l’écran et me le tendit.
C’était une série de messages entre Nisha et lui.
31/10 22 h 16
M. Seraphim, je suis un peu en retard, car je n’ai pas pu partir avant, mais je serai au Maria dans 30 min.
31/10 22 h 19
OK. Mais ne tardez pas, je dois rentrer plus tôt, ce soir.
31/10 22 h 21
M. Seraphim, je fais aussi vite que possible. Merci d’avoir accepté de me voir, c’est très important.
31/10 23 h 15
Je vous attends. Vous êtes en route ?
01/11 23 h 43
Nisha ?
01/11 0 h 1
Désolé, mais je dois partir.
Puis il reprit le téléphone pour me montrer autre chose. Cette fois, c’était un échange entre sa femme et lui.
31/10 22 h 10
S’il te plaît, tu peux rentrer tôt ce soir ? Journée difficile. Besoin d’un câlin.
31/10 22 h 18
Promis. Je t’aime.
31/10 22 h 22
Je rentre bientôt. J’attends quelqu’un. Un rendez-vous de travail, ça ne devrait pas être long. Câlin en route. Je t’embrasse.
– Qu’est-ce que ça prouve ? Quelqu’un d’autre aurait pu s’en charger.
Seraphim poussa un soupir de frustration.
– Tu penses que j’ai fait quoi, au juste ? Qu’est-ce que tu imagines ? Tu peux fouiller toi-même dans mon téléphone. Vas-y ! Je n’ai rien à cacher.
Le portable à la main, je me tournai vers le mouflon. Il gisait là, paisible et immobile. Sa corne droite s’enfonçait dans la terre à l’oblique. Il avait toujours les yeux ouverts. L’un, dirigé vers le haut, contemplait le ciel encore pâle à travers les feuilles. Je crus que j’allais me remettre à pleurer.
Je m’assis à côté de lui. Je posai une main sur sa poitrine et, alors que le soleil grimpait sur l’horizon, j’eus l’impression qu’il aspirait l’or de son corps et de ses yeux.
Je le vis s’évaporer et se fondre dans l’air. Je vis l’or s’échapper de l’animal. Une lumière qui s’élevait, comme on représente l’âme quittant le corps, pour se fondre dans le matin. La fourrure de son ventre était d’un blanc immaculé, à présent, le reste du pelage et la tête d’un gris-châtain clair. Ses belles cornes incurvées d’un blanc cassé qui rappelait la pierre.
Ma main tremblait sur son poitrail. Des sanglots me secouaient, une tristesse venue du plus intime de mon être.
Seraphim se taisait derrière moi.
– Tu as vu ça ?
– Quoi ?
– L’or qui s’est échappé de son corps. Tu l’as vu se dissiper dans le ciel ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il respira profondément plusieurs fois.
– Tu ne vas pas bien depuis que Nisha est partie.
– Elle n’est pas partie. Tu sais que tu es vraiment un sale con ?
Je le regardais et je pensais à ce que Nisha attendait de moi, à ce qu’elle avait dit, à ses pleurs devant la photo de moi enfant. Tu avais l’air d’un ange. Était-ce bien ses mots ?
– Seraphim, j’arrête. À partir de maintenant, tu me lâches. Tu n’as pas besoin de me payer pour cette sortie ni pour celle d’avant. Je ne veux plus rien avoir à faire avec tout ça. Tu peux mettre le feu à ce qui m’appartient, je m’en fous, mais si quelqu’un est blessé, je te jure que je te tuerai.
Dans leur cage, les oiseaux s’époumonaient toujours.
Le soleil poursuivait son ascension, comme en accéléré. J’ignore combien de temps dura notre face-à-face.
– Comment tu comptes gagner ta vie ? dit-il enfin.
Je ne pris pas la peine de répondre.
L’iPad sonna à 5 heures du matin. J’étais réveillé. On m’avait recousu et bandé le bras. Je n’avais rien dit aux médecins de ce qui s’était passé.
Lorsque je décrochai, je me trouvai face à Kumari et à la mère de Nisha.
– Vous vous êtes blessé, monsieur Yiannis ?
– Je suis tombé, Kumari. Rien de grave, ne t’inquiète pas.
Elle me regarda, dubitative. Elle n’était pas convaincue.
La vieille dame se mit à parler en cinghalais, son visage aussi lisse que la pierre, ses grands yeux fixés sur moi. Ses doigts s’ouvraient et se fermaient nerveusement.
– Dites-moi ! lança-t-elle enfin en anglais, avant de donner un petit coup de coude à Kumari.
– Ma grand-mère est très inquiète, expliqua cette dernière. Elle veut savoir où est amma. Elle dit que jamais elle n’oublie d’appeler sa fille adorée et sa mère adorée. Elle veut savoir ce que vous lui avez fait.
Je me rendis compte que mes mains tremblaient sur la tablette.
Elles attendaient une réponse. La vieille dame serrait l’épaule de Kumari. Elle la serrait fort. La petite me regardait d’un air farouche sous une frange récemment coupée.
– Kumari…
Je m’interrompis pour prendre une grande inspiration.
– Kumari, je suis désolé. S’il te plaît, dis à ta grand-mère que je ne sais pas où est ta maman. Elle est sortie un soir, il y a environ trois semaines, et elle n’est jamais revenue.
Elle resta un instant interloquée, ouvrit la bouche, puis se ravisa et se tourna vers sa grand-mère pour faire l’interprète.
Ses paroles mirent la vieille dame dans tous ses états. Elle pleurait et parlait si vite que Kumari agita les mains devant ses yeux pour qu’elle s’arrête, pour qu’elle la regarde, peut-être. Mais elle continuait, hors d’haleine. Finalement sa petite-fille entreprit de traduire, couvrant sa voix.
– Elle veut savoir où elle est. Pourquoi elle serait partie ? Pourquoi elle n’est pas revenue ? Il lui est arrivé quelque chose ?
– Je n’en ai aucune idée, Kumari. Mais nous faisons tout ce que nous pouvons pour la retrouver. Tu dois comprendre. Tout, insistai-je d’une voix brisée.
– Elle veut plus d’informations, monsieur Yiannis. Ce que vous nous dites, ce n’est pas assez. Elle a besoin d’en savoir plus.
– Tout ce que je peux te dire, c’est que quatre autres femmes, toutes des employées de maison étrangères, et deux enfants, ont aussi disparu.
Kumari traduisit et sa grand-mère recommença à parler à toute allure. Elle posait des questions, je le devinais, beaucoup de questions. La fillette se tourna vers moi avec une solennité et un sérieux qui me rappelèrent Nisha.
– Monsieur Yiannis, pourquoi vous ne m’avez rien dit avant ? demanda-t-elle d’une voix douce. Vous le saviez depuis un moment, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Pourquoi vous n’avez rien dit ?
– J’avais peur.
– De quoi, monsieur Yiannis ?
– J’avais peur de te briser le cœur.
À peine avais-je prononcé ces mots que l’écran devint noir. Elle avait raccroché.
Je contemplai la tablette, me demandant comment Nisha avait pu nouer une relation si forte avec sa fille uniquement par l’intermédiaire de ce petit écran. J’avais envie de casser la vitre, de tendre la main vers Kumari, de la serrer dans mes bras et de lui dire de ne pas s’inquiéter. Je voulais rassurer cette enfant qui me rappelait sa mère, mais je ne le pouvais pas. Pas seulement à cause de la distance entre nous, mais parce que je n’avais pas les mots pour la réconforter.
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Deux vautours glissent dans le ciel. En bas, l’orbite vide du lièvre fixe le dessous de leurs ailes bicolores, noir et argent.
C’est une belle matinée d’automne. Bleu saphir, avec quelques nuages vagabonds. Autrefois, dans cette région, les vautours se rassemblaient comme des troupeaux de moutons ou de chèvres ; aujourd’hui, ils se font rares. Les deux charognards virent et piquent vers le lièvre, leur ombre s’étirant sur le lac. Ils vont finir de nettoyer le cadavre. Ils atterrissent sur les roches jaunes du cratère, leur petite tête rouge déplumée perchée au bout d’un cou filiforme. Ensemble, ils inspectent la dépouille.
Ils se mettent à table, arrachant les derniers lambeaux de chair ramollie et liquéfiée par la pluie. Le lac scintille sous les rayons de midi.
Dans le puits de mine, le drap blanc s’est effiloché, et l’eau clapote sur un sein bleu et violacé.
À la chambre d’hôtes, l’homme et la femme nouent les lacets de leurs chaussures de randonnée.
Ça va être une belle journée, affirme-t-elle en regardant le soleil qui se glisse entre les persiennes.
J’ai fait des recherches sur les anciennes mines, dit-il. Je te raconterai en route.
Il lui retrace l’histoire du cuivre et du bronze, remontant très loin en arrière, tandis qu’ils longent des champs d’orge et de blé. Puis, à la hauteur des tournesols, il lui parle des mineurs qui mouraient de silicose. Enfin, ils atteignent la plaine aride et désolée qui s’étend jusqu’à l’horizon. Le soleil cogne, et la femme met la main en visière, comme un marin voguant vers le large.
À la vue du couple, les vautours abandonnent leur butin et s’envolent paresseusement.
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