Les Oiseaux chanteurs

Christy Lefteri · Chapitre 21 sur 29

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Les Oiseaux chanteurs

21 - Petra

21

 

Petra

 

– Toujours pas de nouvelles de Nisha ?

Keti me regardait, appuyée au comptoir. Je lui résumai ce que j’avais appris, son histoire avec Yiannis et son rendez-vous avec Seraphim.

– Hé bien, quelle histoire ! Donc elle devait parler à ce braconnier, et elle s’est volatilisée ?

– Tout juste.

– Ce n’est pas rassurant.

Je me laissai tomber sur une chaise, déprimée.

– Et Yiannis, d’après vous, on peut lui faire confiance ?

– Il me semble, oui.

– Vous avez l’air claquée.

– Je n’ai pas dormi de la nuit.

Elle prit le bracelet et l’examina sous toutes ses coutures, comme si elle était déterminée à lui arracher une réponse. Puis elle soupira, aussi perplexe que moi. Elle le plaça dans ma main et la referma dessus.

– Rentrez. Reposez-vous. Si vous craquez, ça n’arrangera rien.

Une douleur sourde battait mes tempes et je n’arrivais pas à garder les yeux ouverts. J’avais besoin de dormir. Aliki était encore à l’école. J’avais quelques heures devant moi, le temps de faire une bonne sieste.

Je garai ma voiture, mais mes pieds refusèrent de me conduire jusqu’à la maison. Presque malgré moi, je me dirigeai vers l’atelier de Muyia.

– Coucou ?

Personne ne répondit. Ainsi que je l’espérais, il n’était pas là. Autrefois, à Chypre, on ne fermait jamais sa porte. Muyia semblait vivre encore dans le passé. Son absence m’arrangeait, car ce n’était pas lui que je désirais voir, mais Nisha. Je me dirigeai rapidement vers les sculptures à côté de l’atelier. Quand je pensais aux sacrifices que Nisha avait faits pour venir ici, et à mon indifférence, je m’en voulais. Et à présent elle n’était plus là.

J’imaginais que la statue était creuse et qu’elle était prisonnière à l’intérieur. Si je trouvais la jointure dans le bois et que je parvenais à l’ouvrir comme une poupée russe, elle apparaîtrait.

– Petra ? fit une voix brusque.

Je soulevai les paupières, éblouie par la lumière du jour. Quelqu’un se dressait devant moi.

– Petra. Qu’est-ce que tu fabriques ici ?

Muyia me dévisageait, perplexe.

– Tu es là depuis longtemps ?

Je me levai et reculai. Il fixait sur moi des yeux remplis de curiosité.

– Non, je ne crois pas.

Je tournai la tête vers la statue et il suivit mon regard.

– C’est Nisha ?

– Oui. Avec sa fille, Kumari.

– Pourquoi ?

Il cligna plusieurs fois des yeux, sans répondre.

– Comment savais-tu qu’on était à la montagne ?

– Pardon ?

– L’autre jour, quand on a discuté, tu m’as demandé comment s’était passée notre excursion en montagne. Comment est-ce que tu étais au courant ?

Il fronça les sourcils et je vis quelque chose bouger à côté de lui, avant de me rendre compte qu’il se grattait simplement le bras.

– Nisha me rend visite une ou deux fois par semaine. Quand elle va faire des courses, ce genre de choses. Elle m’apporte des fruits du jardin, quelle que soit la saison. Récemment, elle m’a donné des oranges. Encore un peu acides, mais bonnes.

J’attendais qu’il poursuive.

– Elle dit que je suis un homme solitaire qui a besoin d’une femme qui s’occupe de lui, ajouta-t-il en riant. Et elle aime me raconter des histoires.

– Des histoires ?

– Tu sais, sur Kumari et sa vie au Sri Lanka. Sur sa sœur et la chouette.

La chouette ? De quoi parlait-il ?

– Je sculpte les êtres et les bêtes qui me font une forte impression. Nisha m’a raconté tellement de choses… elle m’apporte des oranges, du raisin, des figues de Barbarie, des tomates… et aussi des œufs et parfois des herbes sauvages. Elle me gronde parce que je suis trop maigre. Elle dit que je ressemble à un lézard, que je dois prendre soin de moi, si je veux saisir la beauté et la tristesse du monde. Alors, j’ai voulu lui offrir quelque chose… Mais tu ne m’as toujours pas expliqué ce que tu faisais là ?

– Quand est-ce que tu as vu Nisha pour la dernière fois ?

– Ça doit faire quelques semaines. Un bon bout de temps. Elle doit être débordée. Dis-lui que ses histoires et ses oranges me manquent. Et ne lui donne pas trop de travail – elle se mettrait en quatre pour te faire plaisir, elle est comme ça.

Il sourit et la lumière froide éclaira les plis qui ravinaient son visage.

– Je ne l’ai pas vue depuis trois semaines.

– Comment ça ? Elle est partie ?

– Je n’en sais rien.

Son sourire s’évanouit.

– Elle est sortie un dimanche soir il y a trois semaines et elle n’est jamais revenue.

– Tu n’as aucune nouvelle ?

– Rien.

– C’est étrange.

Il se laissa tomber sur le tabouret. Il tirait sur sa barbe, l’air inquiet, agité, même.

– Je croyais qu’elle était occupée. Je n’avais pas idée. Alors, si ça se trouve, je ne la reverrai jamais ?

Il me regardait, attendant une réponse que je ne pouvais pas lui donner. Il y avait quelque chose d’enfantin chez lui, comme si cette question était en lui depuis longtemps et qu’elle venait seulement d’affleurer à sa conscience.

– C’est une âme profondément bonne. Quelqu’un de bien. Il arrive toujours malheur aux gens bien.

– On ne sait pas s’il lui est arrivé malheur.

– Excuse-moi. Je dis des bêtises. Ne m’écoute pas.

Il parut s’arracher à une forme de stupeur et se leva.

– J’ai tendance à dramatiser. Je suis sûr qu’elle va bien. Il doit y avoir une explication raisonnable.

Ses mots me suivirent comme une ombre jusqu’à chez moi. Mes yeux fixaient la chaussée pour ne pas voir les affichettes.

La maison me semblait vide et creuse. Je m’écroulai sur mon lit. J’imaginais que je me trouvais dans un coquillage. Le passé résonnait à l’intérieur, une mer lointaine, ancienne, la voix de mon père claire et chaleureuse au-dessus des vagues bleues. Regarde, Petra, regarde cette méduse. Tu as vu comme elle est lumineuse, comme elle est belle ! Mais attention, ma chérie, ne la touche pas. Elle te ferait mal. Ce qui est beau peut nous faire du mal.

Puis je reconnus Stephanos, son rire. Stephanos qui se moquait d’un gâteau que j’avais fait parce qu’il était aussi plat qu’un frisbee. Nous l’avions tartiné de confiture, nous l’avions mangé et nous avions fait l’amour. Et Nisha, qui les premiers temps pleurait dans sa chambre toutes les nuits. Je m’arrêtais devant sa porte et j’écoutais. « Vous entendez le bébé qui pleure ? m’avait-elle demandé un soir, se penchant par la fenêtre. J’entends un bébé pleurer et j’ai l’impression qu’il m’appelle. »

Et Aliki.

Maman.

Le mot avait disparu de son vocabulaire. Elle l’avait ravalé. Elle savait sûrement. Elle se rendait compte que j’étais très loin depuis le jour de sa naissance. Je l’entendais à présent, ce mot, si beau ; je l’entendais dans le coquillage, par-dessus le bruit des vagues et la voix de mon père, par-dessus le rire de Stephanos et les larmes de Nisha.

Je me le représentais comme une méduse qui dérivait sur l’eau. Je tendais le bras pour le toucher, en vain.

Maman.

J’eus une subite illumination. À présent, je comprenais les larmes de Nisha. Je comprenais sa peine.

Maman.

Je sentis qu’on me tapotait la joue.

– Maman, maman, maman, tu dors ? Qu’est-ce que tu fais à la maison ?

– Chut, tais-toi, ma chérie. Ne la réveille pas.

Mme Hadjikyriacou apparut sur le seuil et fit signe à Aliki de sortir de la pièce.

– C’est bon, je ne dors pas.

Je la remerciai et la laissai rejoindre Ruba, puis je proposai à Aliki de cuisiner avec moi.

– Si on faisait de la moussaka ?

Son visage s’éclaira. C’était sa spécialité grecque préférée, à elle aussi. Elle aidait toujours Nisha à faire frire les aubergines et à préparer la béchamel.

J’étais couchée, somnolente, lorsque mon téléphone sonna. Je regardai le réveil et je sentis ma gorge se serrer. 23 heures. Personne n’appelait à une heure aussi tardive pour annoncer de bonnes nouvelles.

– Petra ? fit une voix masculine.

– Oui ?

Il y eut un bref silence.

– Petra, c’est Tony, du Tigre bleu.

Je m’assis dans mon lit.

– Oui, Tony, bonsoir.

– Est-ce qu’on pourrait se voir rapidement ? J’ai des informations, mais ce n’est pas un sujet dont je souhaite discuter au téléphone. Je préférerais vous parler en face.

Je passai la main dans mes cheveux pour me réveiller.

– Je serai là demain. Je viendrai peut-être accompagnée, cette fois, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

– Tant que c’est une personne digne de confiance.

– Oui, ne vous inquiétez pas.

Le lendemain matin, j’emmenai Aliki à l’école et, une fois de plus, j’appelai Keti et lui demandai d’annuler mes rendez-vous de la journée. De retour à la maison, je me dirigeai vers l’escalier et montai directement chez Yiannis. Il mit un moment à répondre. Il avait les traits froissés et n’était pas rasé.

– Je vous réveille ?

– Non. Entrez.

Dans la cuisine, la lumière qui filtrait entre les persiennes tombait sur la grande table et l’oiseau sautillait entre les rayons de soleil. Au milieu se trouvaient un bol d’eau et une poignée de graines.

Cette fois, il mit le café sur le feu sans me demander et je m’assis sur la chaise en plastique. L’oiseau voleta de la table au plan de travail et se posa à côté de Yiannis. Celui-ci plaça la main en écran entre lui et la flamme.

– L’oiseau va de mieux en mieux, on dirait.

– Oui.

– Vous allez le relâcher bientôt ?

– Oui, évidemment.

Il remua le café délicatement. Puis il ouvrit un bocal de karydaki glyko et mit deux noix vertes entières confites dans un sirop au miel sur de petites assiettes à côté de fourchettes miniatures. Cela faisait des années que je n’en avais pas mangé, et l’odeur me rappela ce même appartement, du temps où ma tante y vivait encore. Je me souvins soudain de rideaux verts vifs, brodés de paons et de limettiers. Qu’étaient-ils devenus ?

– Alors, vous avez des nouvelles ? demanda Yiannis, plaçant un café devant moi avant de s’asseoir.

– J’ai reçu un appel de Tony – l’homme dont je vous ai parlé.

Il hocha la tête.

– Tard, hier soir. Apparemment, il a des informations importantes.

J’avalai ma salive, m’efforçant de dissimuler ma panique. J’avais envie de pleurer. Yiannis se crispa.

– Il a refusé de me donner plus de détails au téléphone. Je le vois cet après-midi. J’ai pensé que vous voudriez peut-être m’accompagner.

– Bien sûr.

Il avait parlé avec douceur, mais je remarquai qu’il serrait les poings si fort que les articulations étaient blanches. Il surprit mon regard.

– J’ai peur, admit-il.

– De quoi ?

Il ne répondit pas. L’oiseau sautillait dans un rayon de soleil entre nous, tandis que nous mangions nos noix et buvions notre café.

– Il y a autre chose, dis-je enfin.

– Oui ?

– Kumari, la fille de Nisha. Je pensais à elle. Vous avez eu l’occasion de lui reparler ?

Il poussa un profond soupir.

– Oui. Mais je ne sais plus quoi lui dire.

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Un taxi pénètre dans le village et s’arrête devant la maison de la veuve. Le chauffeur bâille, jette un coup d’œil par la fenêtre.

Vous êtes arrivés.

La passagère vérifie l’adresse sur son téléphone. Il est près de minuit et la femme les attend. Elle sort sur la terrasse, lève le pouce.

Oui, dit-elle. Bienvenue. C’est ici.

Le chauffeur ouvre le coffre et porte deux valises de taille moyenne, une dans chaque main, jusqu’à la porte.

Vous pouvez les laisser derrière la maison ? demande-t-elle. Merci.

Elle conduit le couple à la chambre, de l’autre côté de la cour, et leur fait visiter. L’homme prend une amande sur l’oreiller, la croque, et dit que ça lui rappelle quelque chose, mais quoi, il n’en a pas la moindre idée.

Demain, on ira au musée byzantin et au musée du barbarisme, décrète la femme. J’aime ce mot, barbarisme. Ça vide la violence de toute idéologie, la met à nu, tu ne trouves pas ?

Les autres maisons sont plongées dans l’obscurité, à cette heure. Tout comme la route à la sortie du village, une fois le taxi parti.

Au bord du lac, il ne reste plus grand-chose du lièvre. Le crâne, le ventre et les pattes arrière sont nus.

Trois souris mangent les derniers lambeaux de chair. L’une d’elles l’escalade comme si elle trottinait sur une petite colline.

Le ciel est noir. Des nuages s’amassent, lourds et épais. Un orage se prépare.

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