Les Oiseaux chanteurs
16 - Yiannis
16
Yiannis
Le samedi, Seraphim passa me prendre avant l’aube. Il m’emmenait à la base d’Akrotiri, à une heure et demie de Nicosie. Le trajet se déroula en grande partie dans le silence. Nous étions à moitié endormis. Seraphim avait l’air d’être sorti tard. Je préférais attendre. Je voulais lui parler et j’avais besoin de toute son attention.
Cette fois, il avait apporté quatre appeaux vivants dans deux cages : trois fauvettes à tête noire et un merle. Ils étaient enfermés dans l’obscurité depuis des mois. Ainsi, on était sûr qu’ils chanteraient à pleins poumons dès qu’ils verraient la lumière du jour. Des leurres malgré eux, censés attirer le plus grand nombre d’oiseaux possible dans notre filet.
Les cages étaient posées à l’arrière de la camionnette, sous un drap noir. Je somnolai jusqu’aux marais, un site ornithologique protégé de 150 hectares. Si tout se passait comme prévu et si nous étions prudents, la chasse serait bonne.
Cependant, la disparition de Nisha et le souvenir de ses paroles me travaillaient. J’imaginais tous ces oiseaux qui allaient se retrouver pris au piège et j’avais la nausée à l’idée de les tuer.
Ils battent des ailes tant qu’ils peuvent, ils essaient de s’envoler, mais le ciel se referme sur eux.
Je songeais au passereau chez moi qui avait fini par m’accorder sa confiance.
Si Seraphim sentait mes doutes, j’allais m’attirer de gros ennuis. Je tâchai donc de chasser mes appréhensions. Il y avait eu un nouvel incendie criminel quelques jours plus tôt. Chez Louis, un homme qui avait voulu renoncer au braconnage lorsqu’il avait compris qu’il n’était pas fait pour ça. On avait mis le feu à sa voiture, comme dans le cas de son prédécesseur, sauf que cette fois, le fils de Louis se trouvait à l’intérieur, en train de fumer une cigarette en cachette. L’adolescent avait réussi à s’extraire du véhicule, mais il avait le bras grièvement brûlé. La nouvelle faisait la une de la presse locale. Une enquête était en cours, mais Louis ne risquait pas de révéler ce qu’il savait. Il ne dirait jamais rien à la police.
J’étais convaincu que c’était Seraphim qui l’avait dénoncé à l’organisation. Évidemment. C’était un vrai serpent : furtif, l’œil vif, rusé, fuyant, sournois, magouilleur. Et surtout, il était loyal, ce qui était le plus dangereux. J’avais rencontré Louis : il nous avait accompagnés deux ou trois fois. Il apprenait le métier et nous lui avions montré quelques coins où poser des pièges. Seraphim l’avait mal pris lorsqu’il avait décidé d’arrêter. « Mieux vaut les balancer avant qu’ils ne nous balancent », aimait-il à dire, plissant les yeux avec un grand sourire. Les incendies étaient censés être des avertissements.
– Tu es encore plus silencieux que d’habitude, dit enfin Seraphim. Tu penses à Nisha ?
– Oui.
Je voyais le reflet de la lune dans l’étendue d’eau de l’autre côté de la vitre.
Seraphim se gara. Nous sortîmes le filet japonais et les perches de l’arrière de la camionnette, avant de les transporter plus loin sur le terrain boueux. Puis ce fut le tour des appeaux. Il y avait une base militaire anglaise à proximité. Les Britanniques étaient très stricts en ce qui concernait la chasse. Ils sillonnaient souvent la zone pour arrêter les braconniers. Il fallait donc être particulièrement discrets. Il était peu probable, mais pas impossible qu’il y ait une patrouille à une heure pareille : il était 3 h 30 du matin. Et le terrain était si plat, la végétation si basse que nous verrions arriver un intrus de loin. Tant que nous ne relâchions pas notre vigilance, nous avions peu de chances de nous faire prendre.
Je suivais Seraphim qui était équipé d’une frontale. Une fois le filet attaché à des perches de deux mètres cinquante, il éteignit la lampe et retira délicatement les draps qui masquaient les cages. Les oiseaux restèrent silencieux, car le jour n’était pas encore levé. Les plumes du merle étaient noires comme l’ébène, aussi impénétrables que la nuit. Je dus lutter contre l’impulsion de le libérer pour qu’il puisse se fondre dans le ciel.
Les cages furent posées par terre, dans les marais miroitants, sous le filet qui flottait au-dessus du sol, fantomatique. Ensuite, nous trouvâmes une cachette tranquille à proximité, parmi les pins et le romarin. Seraphim avait apporté une petite bouteille de gaz et je sortis de mon sac à dos du pain, de l’halloumi et des olives pour les faire griller. L’ombre des flammes dansait sur le visage de mon compagnon.
– L’autre dimanche, quand Nisha a disparu…
Il hocha la tête, regardant les olives piquées sur une baguette qu’il tenait au-dessus du feu.
– C’est toi qu’elle allait voir ?
Seraphim releva les yeux.
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– Je discutais avec quelqu’un que je connais, qui pensait que Nisha devait te rejoindre, ce soir-là. Vers 22 h 30.
– Pourquoi Nisha serait venue me voir moi ?
– J’espérais que tu pourrais me le dire.
Seraphim se tut, la nuit totalement opaque derrière lui.
– Celui qui t’a rapporté ça ne dit pas la vérité.
– Pourquoi mentir à ce sujet ?
– Il ne ment peut-être pas. Mais ce n’est pas la vérité. Il confond. Ou s’il ment délibérément, il doit avoir ses raisons, mais je ne vais pas me livrer à des spéculations, parce que je n’ai aucune idée de l’identité de la personne en question.
Sur ces mots, il s’allongea, les mains sous la tête, mettant un terme à la conversation. Il m’ordonna de monter la garde pendant qu’il faisait un somme et bientôt un léger ronflement s’échappait de sa bouche béante.
Les marais endormis nous enveloppaient. Ici et là, des éclats d’argent perçaient les ténèbres, reflets de la lune dans l’eau. Peu à peu, je vis l’horizon blanchir, l’obscurité devenir moins opaque. À ce signal, les oiseaux se réveillèrent. Un chœur mélodique s’éleva des cages et s’amplifia – une explosion musicale après un long silence.
C’est alors que je l’entendis de nouveau : la femme. Mais je ne comprenais pas ce qu’elle disait, car le chant des oiseaux couvrait sa voix.
Je me levai et je regardai autour de moi. Je n’aurais pas dû laisser Seraphim alors qu’il dormait, mais, poussé par l’instinct, je suivis les appels jusqu’au filet japonais. Au bord de l’eau, la voix se tut subitement. Il n’y avait personne. Dans toutes les directions, la terre s’étirait jusqu’à l’horizon, vide.
Les oiseaux emplirent soudain le ciel, ou plutôt, leur musique l’emplit. Ils descendaient par milliers, leurs ailes illuminées par le soleil : or, rouge, bleu. Attirés par les appeaux vivants, ils prirent un virage abrupt et plongèrent vers la rive, où la mort les attendait.
Paralysé, je voyais leur voyage s’achever, le piège se refermer sur eux. Toutes ces ailes enchevêtrées, ces oiseaux arrêtés en plein vol. Leur gazouillis s’altéra et les trilles se muèrent en cris. C’était en tout cas ce qu’il me parut. Certains continuaient cependant de chanter à tue-tête comme si le ciel allait s’ouvrir et les relâcher.
– À quoi tu joues ? fit une voix derrière moi.
Je me retournai. Seraphim me fusillait du regard.
– J’ai cru entendre quelque chose.
– Et tu me laisses seul ? Si quelqu’un était venu pendant que je dormais ? J’étais cuit.
– Désolé, j’ai fait une connerie.
Il me fixa sans ciller.
– Une connerie ? Une connerie, c’est d’oublier la bonbonne de gaz pour les olives.
Les oiseaux piaillaient à tue-tête autour de nous.
– Bon, poursuivit-il. On ne va pas y passer la nuit. On en a capturé assez.
Il lança un coup d’œil au filet, évaluant notre prise.
– On embarque ce qu’on a et on rentre.
Je l’aidai à abaisser le filet. Nous travaillions sans dire un mot, en rythme, tuant les oiseaux au fur et à mesure que nous les retirions. Je les dégageai et les passai à Seraphim qui leur mordait le cou et les jetait dans le sac-poubelle noir. Je sentais chaque petit être trembler dans mes mains, son cœur minuscule affolé, les ailes qui frissonnaient contre ma paume. La caresse des plumes sur ma peau. Il devait y avoir au moins vingt espèces différentes. Je veillai à ne montrer aucune hésitation. Je ne voulais pas que Seraphim se méfie plus que nécessaire. Et pendant tout ce temps, ils continuaient de chanter. C’était ce qui me perturbait le plus. Ils chantaient jusqu’à leur dernier souffle.
Je rentrai chez moi vers 9 heures du matin, nourris le petit oiseau et m’allongeai. J’étais exténué. La conversation avec Seraphim ne m’avait pas convaincu. Mentait-il ? Spyros avait-il mal compris ce que Nisha lui avait dit ? Ou Seraphim essayait-il de détourner mes soupçons ? Elle me manquait cruellement.
Je rêvai d’elle. Nous étions dans les marais. Elle se tenait dans l’eau jusqu’aux chevilles, un ciel bleu dégagé derrière elle. Elle portait sa chemise de nuit en dentelle ornée de fleurs blanches, celle que Chaturi lui avait offerte. Elle me parlait. Ses lèvres bougeaient mais je n’entendais rien.
– Qu’y a-t-il, Nisha ?
Elle me montrait quelque chose au-dessus de moi. Je levai la tête et soudain tout devint noir. Il faisait nuit. Lorsque je me retournai, Nisha avait disparu. À sa place, la lune flottait sur l’horizon, si grosse que je pensais pouvoir la toucher. L’éclat de son reflet faisait mal aux yeux, une flaque d’argent au milieu de l’eau sombre. J’ôtai mes chaussures et j’avançai. Je voulais retrouver Nisha, mais lorsque je m’approchai, je m’aperçus que ce que j’avais pris pour le reflet de la lune était un puits. Un puits sans fond. Il n’était pas sombre. Une vive lumière blanche s’en échappait, éclairait ses parois pavées et éclaboussait l’eau. Il dégageait aussi une chaleur intense.
Je me réveillai trempé de sueur. Je baignais dans les rayons du soleil pâle qui brillait de l’autre côté de la fenêtre. Posé sur ma poitrine, le petit oiseau gazouillait. Je caressai ses plumes soyeuses. L’hiver serait bientôt là. Le mois d’octobre s’était achevé et Nisha n’était pas rentrée. Alors que le passereau chantait le jour, pour la première fois depuis très longtemps, je pleurai.
J’entendis encore ce bruit : les appels de la femme. Mais cette fois, je compris que les cris ne venaient pas de l’extérieur mais de l’intérieur, qu’ils résonnaient dans les recoins sombres de mon esprit. C’était un son pur et imprévisible : comme le vent, il affluait et refluait, s’apaisait pour forcir de nouveau. Il venait d’un endroit qui n’appartenait pas qu’à moi. C’était une sensation si étrange et terrifiante que je sautai du lit, faisant tomber l’oiseau. Il voleta jusqu’au sol. Ce bruit, si léger soit-il, me ramena à la réalité, à la pièce dans laquelle je me trouvais, au soleil qui pénétrait par la fenêtre.
J’avais la nausée. Des remontées acides me brûlaient l’œsophage. J’allai vomir dans les toilettes. Au moment de tirer la chasse, je me souvins du sang et des tissus gris dans la cuvette : l’enfant qui ne verrait jamais le jour.
Je me rallongeai. Après sa fausse couche, Nisha avait changé. Elle venait tard le soir, comme d’habitude, et elle s’étendait à côté de moi, les mains sur le ventre. Un peu comme on croise les mains d’un mort, mais sur l’estomac, pas sur la poitrine.
Elle regardait l’été s’éteindre par la fenêtre, chaque jour apportant une nouvelle équation : « Aujourd’hui, j’aurais été enceinte de huit semaines. Au lieu de quoi, je suis vide depuis sept jours. » Ou : « Aujourd’hui, j’aurais été enceinte de neuf semaines, mais je suis vide depuis quatorze jours. »
À 5 heures du matin, elle se réveillait pour appeler Kumari. Il était 7 h 30 au Sri Lanka et elle voulait parler à sa fille avant qu’elle ne parte pour l’école. Je sentais encore la chaleur de son corps à côté de moi dans le lit et je somnolais pendant qu’elle s’asseyait au bureau. Leur discussion et la lumière de la tablette me parvenaient de très loin. Parfois, mes yeux s’entrouvraient et je distinguais sa silhouette, j’entendais ses mots en cinghalais et la réponse de Kumari. Bien que ne comprenant pas la langue, je m’étais habitué à leurs intonations et à leur rythme. Je devinais si elles plaisantaient, se disputaient ou parlaient de l’école, des devoirs de Kumari ou de ses amies. Je savais quand Nisha était fâchée, quand elle était ferme et insistante. Parfois, j’entendais l’amour dans sa voix, et d’autres fois l’inquiétude, la joie, l’irritation, la détermination. Tantôt Kumari était effrontée, tantôt elle était adorable. Souvent, elle était si bavarde que Nisha ne pouvait pas placer un mot. Il lui arrivait également d’être solennelle ou maussade. Je commençais aussi à percevoir les premiers signes de rébellion adolescente. La palette habituelle des émotions entre une mère et une fille, à la différence près que tout se passait par écran interposé.
Nisha donnait des cours d’anglais à Kumari lors de ces conversations. Elles avaient toutes les deux un exemplaire d’un roman intitulé Le Jardin secret, et elles lisaient à voix haute chacune leur tour. Parfois, elles butaient toutes les deux sur un mot, mais Nisha gardait un dictionnaire à côté de mon lit – un cadeau de son amie Nilmini –, qu’elle consultait si nécessaire. Leurs conversations s’insinuaient dans mes rêves comme l’écho d’un chant d’oiseau. Une fois, elle m’avait appelé :
– Yiannis, viens. Kumari veut te dire bonjour.
– Tu lui as parlé de moi ? murmurai-je.
– Bien sûr, répondit-elle, m’adressant un regard d’encouragement.
C’était environ un an plus tôt. Kumari avait donc dix ans. Elle portait son uniforme, prête pour l’école, un énorme sac à dos sur les épaules.
– Bonjour, monsieur Yiannis, lança-t-elle en souriant.
Elle avait la peau et les yeux plus foncés que sa mère, mais le même sourire et les mêmes expressions.
– Bonjour, Kumari. Je suis ravi de faire enfin ta connaissance.
– Enfin ? Vous avez entendu parler de moi ?
– Oui, beaucoup.
– En bien ?
– En très bien.
– Alors, ça va. Donc, vous êtes l’ami d’amma ? ajouta-t-elle avec une grimace.
– Oui.
– Elle dit que vous donnez à manger aux poules dans le jardin.
– C’est vrai.
– Et sinon vous faites quoi dans la vie, monsieur Yiannis ? Ou bien c’est votre métier de nourrir les poules ?
J’éclatai de rire.
– Je ne fais pas que ça, non. Je vais dans la forêt pour cueillir des herbes sauvages et ramasser des escargots.
– Ah. Et après ?
– Je les vends.
– D’accord. Je suppose que c’est OK.
À la fin de la conversation, Nisha s’allongea à côté de moi, et emmêla ses bras et ses jambes aux miens.
– J’ai encore un peu de temps. Serre-moi fort.
Ce que je fis, bien sûr. Je ne demandais pas mieux. En général, son réveil sonnait juste avant 6 heures. Certaines nuits, alors que j’oscillais entre veille et sommeil, je l’entendais pleurer.
– Nisha ? murmurais-je dans le noir. Qu’est-ce qu’il y a ?
– Rien, je viens de me souvenir de quelque chose, c’est tout.
– Quoi ? Dis-moi.
Pendant la période qui suivit sa fausse couche, elle me raconta trois histoires. La première était au sujet de la mort de sa sœur. La deuxième portait sur celle de son mari. La troisième concernait la difficile décision de laisser sa fille pour venir travailler ici. Sa petite sœur était décédée pendant Vesak Poya, la fête des Lumières, qui se tient à la première pleine lune du mois de mai. Nisha avait douze ans et Kiyoma dix. Le soir, des lanternes blanches brûlaient au-dessus de toutes les portes, sauf chez eux. Sa sœur était morte le matin. L’année précédente, elles étaient allées à Koggala. Là, elles avaient pris une barque pour se rendre sur une île minuscule, où se trouvait un temple bouddhiste. Les lampions se comptaient par centaines, et mille lumières flottaient sur l’eau, alors qu’elles glissaient sur le lagon. Des petites lunes dans un ciel étoilé, avait dit sa sœur. Un monde rempli de petites lunes.
Au temple, c’était une débauche de fleurs et d’encens. Il y avait des danseurs, des chanteurs et des gens qui marchaient sur des braises. Kiyoma lui tenait la main, le visage éclairé par toutes les lumières. Elle n’avait que deux ans de moins que Nisha, mais en raison de sa maladie, elle paraissait beaucoup plus jeune. Son nom signifiait bonne mère, car c’était le vœu le plus cher de leur propre mère, Lakshitha : elle espérait que sa fille vivrait assez longtemps pour être épouse et maman à son tour. Nisha imaginait le cœur de sa sœur comme un oiseau minuscule qui battait des ailes dans sa poitrine. Elle savait qu’un jour prochain il s’échapperait de sa cage et s’envolerait. Elle le savait, car elle avait perçu le changement de rythme de sa respiration. C’était subtil. Personne d’autre ne semblait s’en rendre compte, mais les deux fillettes dormaient dans le même lit.
Kiyoma portait toujours un panchauda, un pendentif en or orné de cinq armes : un arc et une flèche, une épée, un disque, un trident et une conque, pour chasser le mauvais œil. Lakshitha veillait à ce qu’elle ne l’ôte jamais, et Nisha le voyait briller à la lumière des lampions et des feux, lorsqu’elles visitaient le temple sur l’île. Mais à leur retour, le collier avait disparu. C’est Nisha qui s’en aperçut la première. « Où est ton pendentif ? » demanda-t-elle à sa sœur, l’air effrayé. Kiyoma haussa les épaules.
À la maison, leur mère était dans tous ses états. « Qu’est-ce que ça signifie ? Nisha, tu ne l’as pas vu tomber ? Kiyoma, tu n’as pas senti qu’il se détachait ? Aucune de vous deux ne l’a entendu tomber ? »
Après cet épisode, l’inquiétude de Lakshitha tourna à l’obsession. Certains jours, elle se raisonnait et semblait résignée à l’idée qu’il ne restait peut-être plus beaucoup de respirations à sa fille, tâche presque impossible pour une mère. Mais, la plupart du temps, elle consultait des astrologues et guettait les présages, bons ou mauvais : qui Kiyoma avait-elle rencontré à quel moment de la journée, qui lui avait dit quoi, ou que transportait la personne qui s’était adressée à elle. Elle la bombardait de questions. D’autres fois, elle appliquait des lotions, des potions et des huiles sur la cicatrice qui barrait le torse de sa cadette, de la poitrine au nombril.
Kiyoma était une fillette perspicace pour son âge. Un après-midi, alors qu’elles rentraient à pied des rizières où travaillaient leurs parents, elle avoua à sa sœur qu’elle avait jeté le pendentif dans le lagon le soir de Vesak Poya, quand elles étaient à bord de la barque.
– Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi tu as fait ça ? la gronda Nisha.
– Parce que c’était comme une chaîne à mon cou, répondit-elle avec de grands yeux candides.
Exactement un an plus tard, le matin de Vesak Poya, juste avant les premières lueurs de l’aube, Kiyoma poussa son dernier soupir et son cœur s’envola. Nisha était profondément endormie, mais elle rêva qu’un oiseau aux plumes d’or très douces la caressait un instant de ses ailes avant de s’enfuir par la fenêtre ouverte.
Elle se réveilla aussitôt et se tourna dans la pénombre vers sa sœur. Elle vit que sa poitrine ne se soulevait pas, que ses paupières ne frémissaient pas. Elle se pencha sur elle, approcha l’oreille de sa bouche et de son nez. Alors, elle sentit quelque chose qui jusque-là lui était totalement inconnu. L’immobilité et le silence de la mort.
Le cercueil ouvert resta exposé plusieurs jours à la maison. Des moines vinrent psalmodier des prières et célébrer l’impermanence de la vie. Son corps avait été placé face à l’ouest. Sa mère ne quittait pas son chevet, pour empêcher les mauvais esprits de s’installer chez eux. Les images aux murs avaient été retournées, ou posées à l’envers sur des tables. Des proches et des voisins leur portaient des offrandes de fleurs blanches et jaunes.
Lakshitha fit le nécessaire pour que la transition de sa fille de cette vie à la suivante se déroule sans heurts. Elle donna aux moines plusieurs mètres de tissu blanc pour en faire des robes. Puis des parents et des amis versèrent de l’eau dans un récipient qui débordait en récitant des prières.
Nisha assista à la cérémonie, fascinée. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau que cette eau ruisselante, qui scintillait à la lumière comme du cristal. Et pour la première fois, elle comprit que tout – tout – devait s’achever un jour.
OceanofPDF.com