Les Oiseaux chanteurs

Christy Lefteri · Chapitre 5 sur 29

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Les Oiseaux chanteurs

5 - Yiannis

5

 

Yiannis

 

Je rentrai de la chasse en début d’après-midi. Je me réjouissais à l’avance de pouvoir dire à Nisha que j’avais vu un mouflon dans la forêt. Je voulais lui décrire sa beauté singulière, son rare pelage doré, ses étonnants yeux de lion.

Plus j’y pensais, plus je me rendais compte que j’allais passer pour un fou. Mais je savais que Nisha m’écouterait. Elle me regarderait comme si j’étais dérangé et hocherait lentement la tête. Malgré tout, elle proposerait qu’on y retourne ensemble en fin de journée, pour qu’elle voie par elle-même.

Je frappai à la porte-fenêtre de sa chambre et j’attendis. Normalement, j’entendais presque aussitôt ses tongs claquer sur le marbre, mais, ce jour-là, seul le silence me répondit. Je réessayai, patientai encore quelques minutes, toquai une troisième fois et laissai passer cinq minutes supplémentaires. Elle avait dû sortir faire des courses. Ou elle était à l’église. Il lui arrivait d’allumer un cierge, même si elle n’était pas chrétienne. Elle appréciait la paix du lieu. À l’église, on ne lui demandait rien, on ne la reprenait pas d’un claquement de langue réprobateur, on ne secouait pas la tête en la regardant. Personne ne l’embêtait. On ne voyait qu’une bonne chrétienne priant parmi d’autres bons chrétiens. Là-bas, disait-elle, on est tous égaux, tant qu’on est croyant.

Puisqu’elle n’était pas là, je montai chez moi pour plumer les oiseaux. Assis sur un tabouret dans la chambre d’amis, je les nettoyai un par un, et les jetai au fur et à mesure dans une grande cuvette. C’était une tâche longue et fastidieuse que j’exécutais toujours à reculons. Je travaillais sans réfléchir, les mains poisseuses de sang et de plumes. Ensuite, je les plongerais dans l’eau ou les mettrais à mariner dans du vinaigre dans des récipients de tailles diverses, avant de les porter aux divers établissements, restaurants et hôtels, qui avaient passé commande.

Alors que je m’apprêtais à plumer l’oiseau que j’avais dans la main gauche, je sentis une palpitation imprévue contre ma paume. Je l’examinai. Le duvet brun sur sa poitrine se soulevait. L’aile droite frémit. J’eus soudain l’impression d’un poids très lourd, comme si je tenais un presse-papier. Les vibrations se propageaient à travers mon corps, le long de mes veines et de mon bras. Un tremblement horrible me secoua le thorax.

Nauséeux, je laissai tomber l’oiseau sur la table et je reculai mon tabouret. Je m’efforçai de respirer à fond. Sa poitrine se soulevait et se creusait plus nettement, à présent.

J’ai quatre ou cinq ans. Je marche avec mon père dans les prés en montagne. Il s’arrête pour cueillir des baies d’aubépine. Par terre, une tache de couleur vive m’attire l’œil : une bergeronnette printanière. À cet âge, je connais déjà les noms de certains oiseaux, indigènes ou migrateurs, grâce aux leçons de mon grand-père. Je les adore. Je les observe bâtir leur vie tout là-haut, dans les arbres et dans le ciel. Je rêve d’en attraper un, de le tenir dans ma main, d’étudier de près son plumage et de déchiffrer ses couleurs fabuleuses.

Voilà enfin l’occasion que j’attendais ! Cette bergeronnette est immobile dans les ronces. Elle ne bouge pas à mon approche. Je la recueille au creux de mes paumes. En fait, elle est morte depuis si longtemps que son corps est complètement desséché. Je l’examine : le petit bec argenté, la queue et les rémiges primaires marron. Le menton, la poitrine, le ventre et le duvet sont d’un jaune éclatant comme je n’en ai jamais vu. La calotte, les poignets et le dos sont d’un jaune plus sombre, tirant sur le vert. J’étudie le sourcil et la ligne oculaire, les yeux ouverts sans vie, les barres alaires, le lore, les pattes pareilles à des brindilles. J’imagine que je tiens de l’or. Entre mes mains, je tiens de l’or pur.

Je dépensais peu. J’économisais pour pouvoir arrêter le braconnage. Mes voisins se figuraient que je vivais de la vente des asperges sauvages et des champignons, des herbes sauvages, des artichauts et des escargots – en fonction de la saison. Bien sûr, la cueillette était mon activité officielle, mais c’était de l’argent de poche. Ce n’était pas ça qui allait m’assurer un avenir. J’avais connu suffisamment de déboires financiers. J’avais besoin de protéger mes arrières.

Ça ne me plaisait pas de devoir mentir à Nisha. Je braconnais en cachette depuis longtemps. Ce n’était pas compliqué : quand je rentrais chargé de sacs rebondis, tout le monde supposait que je revenais d’une cueillette en forêt. Les gens ne posent pas beaucoup de questions par ici, et beaucoup de maisons sont vides, car personne ne souhaite habiter aussi près de la ligne verte. C’est un rappel de la guerre, de la division, des logis abandonnés et des vies perdues. Autant de sujets qu’on préfère oublier.

J’avais mes raisons pour louer un appartement dans ce quartier. C’était tranquille, la plupart des résidents étaient âgés et je savais que personne ne viendrait fouiner dans mes affaires. De plus, j’aimais m’asseoir sur le balcon en fin de journée, et écouter le bouzouki venant de chez Theo, regarder les vieux manger, boire et jouer aux cartes. Parfois, je me joignais à eux, mais la plupart du temps, je gardais mes distances. Il y avait plusieurs bars à filles dans le coin, et quand les hommes en avaient assez du restaurant, c’était là qu’ils finissaient la soirée.

Il y avait un établissement de ce genre au bout de la rue : Chez Maria. Les fenêtres étaient en verre dépoli ; un relent de sueur, de fumée de cigarette et de bière éventée s’échappait par les vieilles portes en bois. Vêtue d’une tenue noire moulante, la barmaid servait des quartiers de pommes, des cacahuètes, des olives et du houmous. J’y avais été deux fois, et uniquement parce que j’avais rendez-vous avec Seraphim.

Je contemplai l’oiseau, son bec qui s’ouvrait et se fermait, le tressaillement de ses plumes poisseuses. Je lui palpai le cou. La morsure n’était pas très profonde. Il me regarda droit dans les yeux et j’eus l’impression qu’il me disait : Hé toi, sale tordu, je sais de quoi tu es capable.

J’humectai mon index et le portai à son bec. Il ne but pas tout de suite, mais je maintins mon doigt là un moment. Au bout de quelques minutes, il s’approcha de la gouttelette et renversa la tête pour l’avaler. Je décidai de placer une serviette propre dans une petite boîte et de laisser l’oiseau se reposer. Je l’observai. Il se méfiait de moi et me surveillait d’un œil suspicieux.

Je me remis au travail et me retrouvai bientôt avec un sacpoubelle gonflé de plumes. Mon petit rescapé gisait toujours dans sa boîte, la respiration régulière, tandis que ses frères morts s’entassaient dans la bassine à côté de moi.

Je te croyais différent, avait dit Nisha.

Je remplis d’eau la bassine avec un tuyau et laissai les oiseaux tremper. Puis je plongeai le doigt dans un verre et l’approchai encore du blessé. Cette fois, il but immédiatement. Il semblait ne plus me considérer comme un meurtrier, ce qui était rassurant. Je renouvelai l’opération jusqu’à ce qu’il ait étanché sa soif.

Je te croyais différent.

Ma corvée achevée, je me préparai à dîner et je m’assis sur le balcon, guettant avec impatience les coups discrets de Nisha à la porte. Le plus souvent, elle attendait que Petra soit couchée pour se glisser dehors. L’escalier était à l’opposé de sa chambre, à gauche, derrière un grand figuier, si bien qu’elle ne pouvait pas le voir de sa fenêtre. Nisha préférait que notre relation reste secrète. Elle n’était pas autorisée à fréquenter un homme. En général, elle sortait vers 23 heures et restait quelques heures avec moi. Nous bavardions un peu et nous faisions l’amour avant de nous endormir. Son réveil sonnait à 4 heures. Elle se dégageait de mes bras, descendait dans le jardin et regardait le soleil se lever, assise dans le bateau. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi elle ne regagnait pas tout de suite sa chambre, mais les moments passés seule dans cette vieille barque de pêche semblaient importants pour elle. Je ne cherchais pas à en savoir plus. J’éteignais et je me rendormais jusqu’au matin.

La nuit précédente, l’atmosphère était différente. Assis à côté des portes ouvertes du balcon, nous contemplions le ciel étoilé, bercés par les notes du bouzouki. Il faisait frais et elle s’était enveloppée d’un plaid. Elle était plus silencieuse qu’à l’accoutumée, préoccupée. Soudain, elle commença à me raconter comment son grand-père s’était retrouvé avec un œil de verre.

Elle était en train de dire : « … et alors il l’a poursuivi avec une batte de base-ball… » quand je posai la bague sur la table devant elle.

Elle s’interrompit, la prit et la mit non pas à son doigt mais dans sa paume. Elle avait les yeux baissés, je ne les voyais donc pas, derrière l’écran délicat de ses cils.

– Veux-tu m’épouser, Nisha ?

Elle ne répondit pas.

– J’ai cette bague depuis un petit moment. Je voulais te demander cet été…

Je ne pouvais pas terminer ma phrase. Je n’avais pas le cœur à lui rappeler ce qui s’était passé deux mois auparavant.

– … et tu étais tellement malheureuse.

Elle acquiesça.

– Mais j’étais sincère.

Elle releva la tête. Les lèvres pincées. Le regard dur.

Elle ne me croyait pas.

– Nous pouvons toujours faire ce qui était prévu. Nous irons ensemble au Sri Lanka, chez toi. Nous irons chercher Kumari. Nous formerons une famille.

– Je t’ai aimé dès que je t’ai vu, murmura-t-elle.

Je tâchai de me rappeler notre rencontre. Que faisais-je ce jour-là ? Qu’avait-elle vu en moi ?

– Mais j’aimais mon mari aussi.

Les muscles de sa mâchoire se crispèrent, ses épaules et tout son corps se raidirent. Ses doigts se refermèrent sur la bague.

Sans un mot de plus, sans dire ni oui ni non, elle se dirigea vers la porte qui menait à l’escalier de pierre.

– Je faisais quoi, la première fois que tu m’as vu ?

Elle s’arrêta, mais ne se retourna pas.

– Tu donnais à manger aux poules.

– Je donnais à manger aux poules ?

Elle tourna la tête vers moi.

– Je pensais que tu étais différent.

Cette nuit-là, elle ne s’assit pas dans le bateau ; elle alla directement se coucher.

Vers 23 heures, je m’attendais à l’entendre frapper doucement à la porte. En général, elle appelait Kumari le dimanche soir, j’étais donc sûr qu’elle monterait. Elle parlait toujours à sa fille à l’aube, à cause du décalage horaire. Et elle préférait le faire de chez moi, car j’avais une tablette. Au moins, elle pouvait voir Kumari. Avant de me connaître, elles discutaient uniquement au téléphone. Pour leur laisser un peu d’intimité, je m’installais sur le balcon le temps de leur conversation.

Une fois, elle m’avait confié que cela lui permettait aussi de compartimenter ses deux mondes, à la fois distincts et en harmonie.

– Qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? lui demandai-je un soir alors qu’elle venait de raccrocher.

Je m’allongeai sur le lit et elle me rejoignit.

– En bas, chez Petra, je suis la nounou d’Aliki. Mais quand je monte chez toi, quand tout le monde dort et que personne n’exige rien de moi, je me rappelle qui je suis vraiment. Je peux être une véritable mère pour ma fille.

Repensant à ce moment, je me préparai un café et je m’assis sur le balcon pour écouter le bouzouki. Je sortis l’oiseau de sa boîte et le tins dans ma main. Il n’avait pas très envie de rester là, mais il finit par s’endormir, sa respiration lente et régulière, son petit corps se dilatant et se relâchant. À son réveil, je lui donnai encore à boire sur mon doigt.

Une heure s’écoula sans que Nisha se manifeste. À minuit, je décidai de descendre et de frapper à la porte de sa chambre.

Sur la dernière marche, je trébuchai. C’était l’un des chats de gouttière, le noir aux yeux bicolores. Je me rattrapai à une petite table de jardin pour ne pas tomber. Elle bascula. Une tirelire appartenant à Petra chuta et se brisa en mille morceaux. Lorsque je vis sa chambre s’allumer, je remontai à toute allure et fermai la porte sans bruit.

Je passai une nuit blanche. Je pensais à Nisha.

Où était-elle ?

L’avais-je effrayée ?

Je te croyais différent.

Je restai assis sur le balcon avec le passereau jusqu’au lever du soleil. Je le vis apparaître derrière les immeubles à l’est. Plus loin, j’imaginai les rayons illuminer la mer. Alors le petit oiseau gonfla ses poumons et chanta.

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Le lac rouge de Mitsero reflète le soleil couchant, le capture et le retient, bien qu’il ait disparu derrière l’horizon.

Lac rouge, lac toxique, lac de cuivre. Les parents racontent des histoires aux enfants. Ne vous approchez jamais du lac rouge de Mitsero ! Il est question de galeries souterraines où les hommes rampaient comme des animaux et mouraient dans le noir. N’allez pas au lac rouge de Mitsero ! Courez tant que vous voulez sur les sentiers poussiéreux et dans les champs – à condition d’éviter les serpents et les frelons –, mais, quoi que vous fassiez, ne vous approchez pas de l’eau.

Par cette journée de fin octobre, un lièvre gît sur les roches au bord du cratère. La mort est si récente qu’il est encore intact. Le vent le caresse à rebrousse-poil. Ses empreintes sont visibles dans le sol à côté. Il ne porte aucune trace de blessure ; on dirait qu’il a simplement épuisé ses réserves vitales. Bientôt il retournera à la terre, mais en attendant il est exposé là, arrêté en pleine course, comme si, jusqu’au bout, il espérait aller un peu plus loin – mais n’est-ce pas notre cas à tous ?

C’est une vision féerique. L’eau est teintée par le cuivre qui suinte du sous-sol. Un legs des anciennes mines. Lorsque l’exploitation a cessé, il est resté un cratère, qui chaque année, à l’approche de l’hiver, se remplit. Après l’orage, des rivières jaunes et orange ruissellent dans le lac rouge, créant ce somptueux coucher de soleil.

Pourquoi pas un lever de soleil ?

Parce que c’est la promesse d’un jour nouveau.

Le coucher de soleil, lui, annonce le silence et l’obscurité de la nuit. Le lac est suspendu au bord des ténèbres.

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