Les Oiseaux chanteurs

Christy Lefteri · Chapitre 2 sur 29

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Les Oiseaux chanteurs

2 - Petra

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Petra

 

Le jour où Nisha a disparu, nous avions fait une excursion en montagne. Toutes les trois. Nous avions enfilé nos chaussures de randonnée et attendu le bus qui monte au mont Troodos seulement deux fois par jour. Normalement, elle sortait seule, le dimanche, mais, exceptionnellement, elle avait décidé de nous accompagner, Aliki et moi.

Le cadre était enchanteur. La brume automnale s’enroulait autour des fougères, des pins et des chênes noueux. Le massif du Troodos a surgi de la mer il y a des millions d’années, créé par la collision des plaques tectoniques africaine et européenne. L’écorce océanique est encore visible par endroits. Les formations rocheuses, où affleurent des filons et des laves en coussin, semblent revêtues de peaux de serpent.

Je suis fascinée par les débuts. Cela me rappelle une histoire que ma tante me racontait dans le jardin à l’arrière de la maison : Une fois le monde achevé – Petra, tu m’écoutes ? –, le Créateur secoua les mains pour se débarrasser des restes d’argile. Ils tombèrent dans la mer et donnèrent naissance à cette île.

Oui, je suis fascinée par les débuts. En revanche, je n’aime pas les fins, mais je suppose que ce n’est pas très original. La fin peut être là, sous nos yeux, sans qu’on le soupçonne un instant. Un jour, on prend le café avec un ami, persuadé qu’il y aura beaucoup d’autres occasions, et puis on découvre que c’était la dernière fois.

Aliki ramassait des feuilles mortes, tandis que Nisha et moi étions assises sous le chauffage, sur la terrasse de l’une des petites tavernes qui se trouvaient le long du sentier de randonnée. Notre conversation est restée gravée dans ma mémoire.

– Madame, dit-elle soudain. Je peux vous demander quelque chose ?

Je hochai la tête. En face de moi, elle se tortilla sur son siège.

– J’aimerais prendre ma soirée pour…

– Mais Nisha, tu as déjà eu ta journée entière !

Elle se tut. Aliki ramassait des brassées de feuilles qu’elle entassait sur un banc. Nous la regardions toutes les deux.

Nisha avait décidé de passer son dimanche avec nous, de faire cette excursion avec Aliki et moi. Je n’avais aucune raison de lui accorder un congé supplémentaire.

– Nisha, tu as eu ta journée. Le soir, j’ai besoin de toi. Il faut aider Aliki à faire son cartable, puis la coucher.

– Madame, la plupart des autres femmes ont aussi leur dimanche soir, répondit-elle lentement.

– Je suis sûre que leurs employeurs ne les autorisent pas à traîner dehors à des heures indues.

Elle fit mine de ne pas m’avoir entendue.

– Je ne pense pas que Madame a quoi que ce soit de prévu, ce soir, reprit-elle, glissant vers moi un regard rusé avant de retourner à son café. Peut-être que Madame pourrait coucher Aliki, exceptionnellement ? Je travaillerai dimanche prochain, pour rattraper.

Je m’apprêtais à lui demander où elle voulait aller. Qu’y avait-il de si important pour qu’elle souhaite bouleverser nos habitudes ? Peut-être lut-elle la désapprobation sur mon visage, mais aucune de nous deux n’eut le temps de prononcer un mot, car une avalanche de feuilles se déversa soudain sur nous. Nisha poussa un glapissement théâtral. Agitant les mains en l’air, elle poursuivit Aliki qui cavalait sur un sentier s’enfonçant dans la forêt. Un instant plus tard, je les entendis rire et jouer comme des gamines derrière les arbres, tandis que je terminais mon café.

Nisha ne remit pas le sujet sur le tapis. À notre retour, elle prépara du dahl. La maison embaumait les oignons, les piments verts, le cumin, le curcuma, le fenugrec et les feuilles de curry. Je la regardai faire revenir les oignons, mélanger les épices aux lentilles corail, et ajouter un trait de lait de coco. J’en avais l’eau à la bouche. Nisha savait que c’était mon plat préféré. J’allumai un feu dans le salon. Il avait plu dans l’après-midi. Par la fenêtre, je vis que Yiakoumi avait déroulé son auvent en toile et que les pavés humides scintillaient sous les lumières chaudes de sa boutique d’antiquités.

Nous n’avions pas le chauffage central. Nous mangeâmes blotties autour de la cheminée, nos bols de curry sur les genoux. Nisha me servit un verre de zivania aux parfums de caramel et de muscat, et je sentis l’eau-de-vie réchauffer mon corps engourdi par la fraîcheur de l’air. Puis elle interrogea Aliki sur sa table de neuf.

– 7 fois 9 ?

– 63 !

– Bien, et 9 fois 9 ?

– 81 ! Ça ne sert à rien, Nisha.

– Pourquoi ?

– Je connais ma table de 9.

– Tu n’as pas révisé.

– Pour quoi faire ? Je sais comment ça marche. Si tu me demandes combien font 7 fois 9, je sais que la réponse commence par 6. Et que le second chiffre, c’est toujours celui d’avant, moins 1. Par exemple, 8 fois 9 font 72, 7 et 2.

– Tu es une petite maligne, mais je vais continuer à t’interroger quand même.

– Si ça t’amuse.

Aliki haussa les épaules en soupirant, afin de bien montrer qu’elle consentait à perdre son temps uniquement pour lui faire plaisir. Elle avait l’effronterie d’une fillette de neuf ans.

Oui, je me souviens très bien de la scène, Aliki qui dévorait son dahl, bâillait et répondait aux questions d’une voix forte, Nisha qui accordait toute son attention à ma fille, m’adressant à peine la parole. La télé était allumée, les informations en sourdine : des images de réfugiés secourus par des garde-côtes au large d’une île grecque. Un plan sur un enfant que quelqu’un porte jusqu’à la rive.

J’aurais sans doute oublié les détails, si je ne m’étais pas repassé cette soirée des dizaines de fois, comme on revient sur ses pas pour retrouver un objet précieux perdu dans le sable.

Allongée sur le dos, Aliki agitait les pieds en l’air.

– Assieds-toi, la gronda Nisha. Tu vas vomir. Tu viens de manger.

Aliki fit la grimace mais obéit. Elle se redressa sur le canapé, face à la télévision, les yeux sur les visages des gens qui sortaient péniblement de l’eau.

Nisha remplit mon verre une troisième fois. Je sentais le sommeil me gagner. Je regardai ma fille. Une géante : elle a toujours été trop grande pour moi. Ses boucles forment une crinière si volumineuse que je ne peux pas les encercler de mes mains. Des boucles aussi épaisses que des tentacules ; elles semblent défier la pesanteur, comme si Aliki habitait un royaume sous-marin.

À la lueur des flammes, je remarquai que le visage de Nisha avait la pâleur d’une figue au sirop délavée. Elle croisa mon regard et m’offrit un petit sourire plein de douceur. Je tournai la tête vers Aliki.

– Ton cartable est prêt pour demain ?

Elle était concentrée sur l’écran.

– Nous allons nous en occuper tout de suite, n’est-ce pas Aliki ?

Nisha se leva vivement et débarrassa la table basse.

Ma fille ne me parlait plus vraiment. Elle ne m’appelait jamais maman, ne s’adressait jamais directement à moi. Une graine de silence avait germé entre nous, elle avait poussé et s’était enroulée autour de nous, au point qu’il était devenu presque impossible de communiquer. La plupart du temps, Nisha nous servait d’intermédiaire. Nos rares conversations étaient d’ordre pratique.

Je regardai Nisha humecter le bout d’un mouchoir pour essuyer une tache sur le jean d’Aliki, avant de porter les bols et les cuillères à la cuisine. Peut-être était-ce l’alcool, ou bien l’excursion en montagne, en tout cas, je me sentais plus fatiguée que d’habitude. J’avais l’esprit et les membres lourds. J’annonçai que j’allai me coucher. Je m’endormis aussitôt et n’entendis même pas Nisha mettre Aliki au lit.

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