Les Oiseaux chanteurs

Christy Lefteri · Chapitre 28 sur 29

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Les Oiseaux chanteurs

28 - Yiannis

28

 

Yiannis

 

C’était l’aube lorsque je m’endormis enfin, hanté par des images du lac rouge et de Nisha. Je me réveillai au milieu de l’après-midi. Une clameur montait de la rue. Je sortis sur le balcon pour découvrir une marée humaine qui emplissait la chaussée et coulait comme une rivière. Brandissant des banderoles, la foule passait devant les arbres où étaient accrochées les affichettes de Nisha. Le cortège venait de la ligne verte et se dirigeait vers le centre-ville, pour revendiquer ses droits haut et fort.

Nous voici, disaient les manifestantes. Nous ne surgissons pas du néant en taxi, avec une valise, pour disparaître un jour et retourner au néant.

Nous sommes des êtres humains.

Nous aimons.

Nous détestons.

Nous avons un passé.

Nous avons un avenir.

Nous sommes des citoyens et citoyennes, et nous avons des droits.

Nous avons des voix.

Nous avons des familles.

Nous voici.

Le petit oiseau qui se trouvait sur la table à côté de moi voleta jusqu’à l’arbre le plus proche. Ses yeux noirs regardèrent la foule. Puis il tourna la tête vers moi. Une vague monta en moi. Une tristesse immense. Un désespoir douloureux.

– Va, lui dis-je, alors que je ne rêvais que de m’accrocher à lui et à tout ce qu’il représentait. Va. Envole-toi. Va.

Alors, comme s’il avait compris, il ouvrit les ailes et s’éleva dans le ciel.

Regarder l’oiseau partir, conscient qu’il ne reviendrait sans doute jamais, me fit l’effet d’un électrochoc. Je m’habillai avec détermination et je descendis dans la rue. J’aperçus Mme Hadjikyriacou sur le seuil de sa maison, qui observait la manifestation de ses yeux troubles, mais attentifs.

Je me laissai porter par le courant. J’avais la vue brouillée par les larmes. Suivant le flot, j’allai jusqu’au palais présidentiel. Là, je m’assis sur un banc, incapable de rester debout plus longtemps. Je n’avais plus de force dans les jambes.

J’observai les femmes autour de moi, leurs visages éclairés par les bougies qu’elles levaient. Il y avait de la souffrance sur ces visages, et une peur réelle, mais aussi de la colère, une colère qui les aidait à se tenir droites et à dire : Nous voici.

Un journaliste se trouvait à côté de moi, accompagné d’un caméraman. Ils interviewaient une manifestante. Elle avait la vingtaine, un visage rond laiteux, une tresse haute qui tombait sur son épaule droite. Elle regardait la caméra bien en face, et, parce qu’elle était toute proche, j’entendis sa voix par-dessus la clameur : « Je fais partie de celles qui ont de la chance. J’ai une bonne patronne, une femme qui me traite bien. Ma sœur a été violée par son Monsieur. Elle est allée voir la police qui n’a rien fait pour l’aider, alors elle a quitté son emploi. Maintenant, elle a trois mois pour retrouver un travail ou elle devra rentrer au Népal. Nos parents ont besoin de l’argent que nous leur envoyons. Ils sont très malades. Mais quand je pense aux femmes dans le lac, aux enfants… »

Elle s’interrompit et prit une inspiration.

« Où est-ce que ça s’arrête ? demanda une femme à côté d’elle, plus grande, la peau plus foncée. Est-ce qu’on a de la chance parce qu’on n’a pas été tuée ? »

Une bourrasque éteignit plusieurs flammes. Je reconnus Ruba parmi la foule, et les deux serveuses de chez Theo, avec leurs chapeaux en paille de riz et leurs longs cheveux noirs. Ruba ralluma sa bougie à celle de sa voisine. Puis passa la flamme à un enfant. Le soleil s’enfonçait dans la terre.

Où était Nisha pour raconter son histoire ? Que ferais-je sans elle ? Que ferait Kumari sans sa mère ? Et Aliki ?

Je respirais péniblement. J’avais l’impression d’être au milieu d’un monde en feu. Mais sur le moment, j’imaginais que c’était de l’or qui brûlait.

J’en étais sûr. Nisha avait disparu et s’était transformée en or.

Elle s’était transformée en or dans le coucher de soleil. L’espace d’un instant, je l’entrevis, et je pense que je l’entendis aussi, dans les voix et les visages en feu des femmes autour de moi.

C’était là qu’était Nisha.

Alors, elle m’embrassa, là-haut dans la montagne, où une partie d’elle se trouvait avec moi, et l’autre dans le monde dont elle venait.

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Le lac rouge à Mitsero reflète le coucher de soleil, l’emprisonne et le retient, même après sa disparition. Lac rouge, lac toxique, lac de cuivre. Des mères et des pères racontent à leurs enfants des histoires où il est question de profondes galeries souterraines, d’hommes qui rampaient comme des animaux et mouraient dans le noir.

Ne vous approchez jamais du lac rouge de Mitsero !

Le coucher de soleil prélude au silence et à l’obscurité, au moment où chacun ferme les yeux et se retrouve face à lui-même. Le lac est à la lisière des ténèbres.

Il contient tous les couchers de soleil depuis la nuit des temps.

Un hélicoptère vrombit dans le ciel, comme une libellule. Quatre canots de sauvetage orange glissent sur l’eau. Des plongeurs descendent. Ils sont trois, reliés aux bateaux par des cordes jaune vif.

Ils ne se perdront pas. Leurs collègues veillent à la surface, prêts à les remonter.

Ils s’enfoncent et le lac se referme sur eux.

Au village, la veuve se tient dans son jardin, une bougie à la main. Sa paume abrite la flamme du vent.

Le soleil couchant revêt d’or le blé et l’orge des champs. La forêt flamboie. Un lièvre surgit d’un buisson et s’approche prudemment du cratère, gardant ses distances.

Au bout d’un moment, un plongeur réapparaît et fait signe au canot. On lui jette des cordes équipées de crochets. Il redescend, puis remonte et lève le pouce. À bord, on hale la corde et bientôt une valise crève la surface.

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