Les Oiseaux chanteurs
14 - Yiannis
14
Yiannis
Pourquoi Nisha était-elle allée retrouver Seraphim au bar ? Cette question me tourmentait depuis le vendredi soir. J’y avais pensé tout le samedi, alors que j’emballais les oiseaux et que je préparais la livraison, vérifiant chaque contenant, cochant les commandes, m’assurant qu’elles étaient correctement réparties. Je voulais l’appeler et l’interroger, mais il s’était absenté deux jours. Je décidai donc d’attendre. Nous devions aller chasser ensemble bientôt, et je préférais lui parler en face, voir l’expression sur son visage, pas uniquement entendre sa voix.
Le dimanche, je partis faire ma tournée. Je savais que j’en aurais pour toute la journée. La plupart des oiseaux étaient destinés à des habitués et je pouvais rouler sans réfléchir. Une partie de mon cerveau guidait la camionnette dans les ruelles, ralentissait aux intersections, et évitait les voitures, pendant que je revisitais le passé.
Je songeai au soir où Nisha était montée me voir en rentrant de chez Chaturi. C’était au mois d’août, et il faisait une chaleur accablante. Lorsqu’elle m’avait annoncé qu’elle n’avait pas pu se résoudre à avorter, le lendemain, j’étais allé lui acheter une bague. Je m’étais rendu dans une bijouterie de la rue Ledra et j’avais choisi un anneau d’or tout simple, avec un diamant rond. Je n’allais pas me contenter de la demander en mariage, j’allais lui proposer de quitter Chypre avec moi pour aller vivre au Sri Lanka. À mes yeux, c’était faire d’une pierre deux coups : Nisha et sa fille seraient enfin réunies, et moi, je pourrais arrêter le braconnage sans craintes des représailles. Je trouverais un travail sans trop de mal, au Sri Lanka. Je comptais sur ma connaissance du secteur de la finance et mon expérience des marchés étrangers. De plus, je parlais couramment l’anglais et le grec.
Si mon plan semblait mûrement réfléchi, dans le fond, il s’agissait d’une décision impulsive. C’était dans ma nature et c’était pour cette raison que j’avais si bien réussi à la banque. J’obéissais à mon cœur plus qu’à ma tête, c’est pourquoi je ne voyais pas les faiblesses de mon projet. Notamment, le fait que Nisha dépendrait de moi financièrement. Et aurions-nous de quoi rembourser sa dette à l’agence chypriote, ou prévoyais-je de l’inciter à s’enfuir sans payer ? Nisha était-elle prête à quitter Petra et Aliki ? En dépit de son désir d’être avec sa fille, serait-il facile pour elle de laisser la petite Chypriote qu’elle avait élevée ? Tout à mon rêve d’une vie libre avec la femme que j’aimais, j’évitais de m’appesantir sur ces questions.
Le week-end suivant, je me rendis au supermarché pour acheter les ingrédients de son curry de légumes préféré. J’avais du riz kekulu à la maison et quelques produits de base : de la noix de coco et du curcuma, des piments du jardin que Nisha avait fait pousser et sécher. Je pris de l’ananas, des patates douces, des aubergines. C’était un plat simple mais qui rappellerait à Nisha son pays.
Le dimanche, elle me regarda préparer le déjeuner, assise dans la cuisine. Aliki et Petra étaient retournées à la plage, et rentreraient tard. Nisha avait donc toute sa soirée en plus de la journée. Je ne voulais pas qu’elle lève le petit doigt. Elle travaillait constamment, n’avait pour ainsi dire jamais une minute à elle. Elle avait relevé ses pieds nus sur la chaise, les bras autour des jambes, le menton sur les genoux. Elle portait une robe d’été bleu ciel ayant appartenu à Petra. L’une des brides avait glissé, dénudant son épaule lisse brun doré. Le bleu crayeux contrastait avec sa peau, qui scintillait presque. Elle était belle. Nisha était toujours belle, quelle que soit la manière dont on la regardait.
Je coupais l’ananas lorsqu’elle déclara :
– Je te reconnaîtrais si tu étais un lion.
– Pardon ?
Elle avait parfois de drôles de réflexions, mais c’était étrange, même venant d’elle.
– Si tu te réincarnais en lion, je pense que je te reconnaîtrais et que je t’aimerais quand même.
– Et si j’étais un serpent ?
– Je saurais que c’est toi.
– Une méduse ?
– Pareil.
– Un cafard.
– Sans problème.
– Mais pour cela, il faudrait qu’on soit tous les deux des lions ou des cafards ?
– Oui.
– Et si tu étais une biche et moi un lion, tu m’aimerais encore ?
Elle réfléchit, tandis que je jetais les morceaux d’ananas dans le wok puis m’attaquais à l’aubergine.
– Je pense qu’on se retrouvera dans toutes nos prochaines vies.
J’ajoutai les épices aux légumes et mis le riz à cuire.
– Ça t’embête si je m’allonge un instant ? demanda-t-elle.
– Vas-y. Je t’appellerai quand ce sera prêt.
Elle se rendit dans la chambre et je l’entendis allumer le ventilateur. Je pensais à ce qu’elle avait dit. Je te reconnaîtrais si tu étais un lion. Soudain, la phrase revêtit un sens tout autre. Car, en réalité, dans cette vie, j’étais un prédateur. J’étais un prédateur lorsque je travaillais dans la finance, et j’en étais un pour les oiseaux chanteurs. Faisait-elle allusion à cet aspect de ma personnalité ? Je ne pouvais pas en être sûr. Mais un profond sentiment de culpabilité m’envahit. J’avais juré à Nisha d’arrêter, et je comptais tenir ma promesse. Mais était-ce assez ? Cela suffirait-il à changer ce que j’étais fondamentalement, un chasseur, un prédateur ? Ou le braconnage n’était-il qu’une partie du problème ?
J’avais le sentiment dérangeant qu’elle était amoureuse de l’homme que j’aurais dû être.
Je me servis un grand verre de vin et l’avalai d’un trait pour noyer toutes ces questions.
Lorsque le repas fut prêt, j’allai voir Nisha dans la chambre. Elle était étendue sur le lit, les yeux clos.
– Tu dors ? murmurai-je.
Elle secoua la tête. Je m’assis à côté d’elle.
– Dans une histoire, un homme et une femme mariés vont trouver Bouddha. Ils veulent savoir comment faire pour rester ensemble dans cette vie et dans toutes celles à venir. Bouddha répond : « Si le mari et la femme souhaitent tous deux se voir dans cette vie et dans les suivantes, ils doivent avoir le même comportement vertueux, la même générosité, la même sagesse. » Je sais que tu n’es pas mon mari, mais si nous désirons vraiment rester ensemble, nous devons essayer d’avoir le même…
Elle tressaillit.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Ça fait mal.
– Où ?
Elle prit ma main et la posa sur son bas-ventre, près du bassin, exactement à l’endroit où elle avait placé ma paume deux semaines plus tôt. Je me penchai et l’embrassai sous le nombril. Lorsque je me redressai, je découvris que du sang imbibait les draps blancs.
Soit elle vit l’expression sur mon visage, soit elle sentit l’humidité sur sa peau, car elle sauta du lit et regarda sous elle. Je constatai alors que l’arrière de sa robe était trempé et que du sang coulait sur sa jambe.
Je m’efforçai de calmer le tremblement de mes mains et j’appelai le numéro d’urgence de mon médecin pour lui demander de passer. Entretemps, Nisha s’était traînée jusqu’à la salle de bains et elle était sur les toilettes, la porte ouverte. Son visage était empourpré et bouffi par la douleur. Sa culotte pendait autour de ses chevilles et il y avait des filets rouges sur ses cuisses. Elle marmonnait quelque chose que je ne comprenais pas.
Je m’assis par terre à côté d’elle et pris sa main ; elle serra la mienne comme si elle se trouvait au bord d’un précipice. Ses mots devinrent plus audibles. Elle répétait quelque chose en cinghalais, peut-être une prière.
J’étais incapable de faire un geste ou de prononcer une parole. Je pouvais seulement lui tenir la main pour l’empêcher de glisser dans l’abîme qui s’était ouvert sous nos pieds.
Le Dr Pantelis arriva sans bruit : je vis simplement les phares de sa voiture déformés par le verre dépoli de la fenêtre de la salle de bains. Je voulus la laisser pour aller l’accueillir, mais Nisha me retint.
– Tu peux te lever ? demandai-je.
Elle hocha la tête et elle se redressa lentement, avec effort. Elle s’accrocha à moi jusqu’à la porte. Le Dr Pantelis était déjà en haut de l’escalier. Il prit aussitôt le relais, efficace et professionnel. Nisha consentit enfin à me lâcher la main. Il me demanda d’aller chercher une chaise. J’obéis. Puis il me réclama un verre d’eau. Pendant ce temps, il avait ouvert son sac sur le sol, puis il avait examiné ses pupilles et mesuré sa tension, son taux d’oxygène et sa fréquence cardiaque. Il lui donna alors une petite bouteille d’oxygène et un masque à plaquer contre sa bouche.
Dès qu’elle commença à respirer dedans, je vis ses épaules se détendre. Elle me regarda par-dessus le masque et je compris ce qu’elle essayait de me dire.
J’aidai le médecin à la mettre au lit et je la bordai. Puis il demanda à aller dans la salle de bains.
Il jeta un coup d’œil dans la cuvette.
– Je crains qu’elle ait perdu le bébé.
C’était brutal, mais il y avait une telle douceur dans sa voix que je faillis éclater en sanglots. Je déglutis péniblement.
– Qu’est-ce que je peux faire ?
– Veillez à ce qu’elle ait toujours de l’oxygène. Ne quittez pas son chevet. Si elle se remet à saigner et que ça ne s’arrête pas, il faudra sans doute la conduire à l’hôpital. Mais, pour l’instant, elle peut rester ici.
Je demeurai auprès d’elle toute la nuit. Je la déshabillai et l’aidai à enfiler un de mes vieux tee-shirts à la place de sa robe souillée. Nous fîmes tout cela sans échanger un mot. Elle voulait que je lui tienne la main pour dormir.
– Comment ça va ? demandai-je, chaque fois qu’elle entrouvrait les yeux.
– Ça va.
De l’autre côté de la porte-fenêtre, j’entendais le murmure des passants dans la rue. L’aboiement d’un chien. Les roues d’une voiture, des bruits de pas, le tintement des assiettes chez Theo. Tout semblait se dérouler à des kilomètres. J’étais entre deux mondes. Derrière moi il y avait une route qui débouchait sur un cul-de-sac, un enfant qui ne serait jamais. Je le voyais, pourtant : une ombre floue qui avait les yeux brillants de Nisha. Je m’étais emballé, j’avais laissé galoper mon imagination. J’avais été trop sûr de moi. Cet enfant qui ne naîtrait pas était tellement réel pour moi. Il emplissait notre cocon, au même titre que le soleil et le pépiement des oiseaux qui pénétraient dans la chambre au petit matin.
Bien sûr, songeai-je. Un chant d’oiseau brille comme un rayon de soleil. Une idée étrange, qui se dissipa alors que je luttais contre le sommeil. Je me levai et m’approchai de la fenêtre pour rester éveillé.
Lorsque Nisha rouvrit les yeux, vers 5 heures, j’étais assis sur le lit à côté d’elle.
– Bonjour, me dit-elle avec une tristesse qui me brisa le cœur.
– Bonjour. Tu as pu dormir ?
– Un peu, oui.
– Comment tu te sens ?
– Je n’ai plus mal. Mais je suis fatiguée.
Je l’embrassai sur la joue et j’allai lui chercher un verre d’eau que j’approchai de ses lèvres. Elle but quelques gorgées.
– Je suis vide.
Un simple constat. L’air dans l’appartement était lourd et moite. Je sentais mes vêtements humides de transpiration. Nisha avait quelques affaires chez moi : des dessous, une robe de plage rouge à fleurs jaunes qu’elle portait souvent dans le jardin. Je l’aidai à s’habiller. Elle semblait à demi endormie, ses bras et son corps malléables comme de l’argile. Elle se laissait manipuler sans offrir de résistance. Jamais je ne l’avais vue aussi vulnérable. Elle que j’avais toujours connue forte, intrépide et pleine de bon sens s’en remettait soudain entièrement à moi.
Elle prononça seulement quelques mots. Elle dirait à Petra qu’elle avait une grippe intestinale. Avec un peu de repos, elle serait bientôt sur pied. À chaque parole, chaque petite décision, je sentais qu’elle reprenait des forces, le dos plus droit, le visage retrouvant des couleurs.
Je descendis dans le jardin et l’escortai jusqu’à sa chambre. La robe rouge me rappelait sa robe bleue imbibée de sang. Je l’aidai à se coucher pour qu’elle récupère avant le réveil de Petra et d’Aliki.
– Tu peux rester un peu avec moi ? me demanda-t-elle doucement, avec toujours cette tristesse infinie dans sa voix.
– Bien sûr.
Je m’assis sur le lit et lui caressai les cheveux.
– Tu sais, dit-elle après un long silence, chacun de nous naît avec un certain nombre de respirations en lui. Quand on arrive au bout, c’est fini. Peu importe l’endroit où on se trouve et ce qu’on fait, l’énergie quitte notre corps. Ce bébé n’avait tout simplement pas assez de respirations pour venir au monde.
Je l’écoutai sans rien dire. Il régnait une forme d’inertie dans la chambre. Le ventilateur était éteint et il faisait une chaleur étouffante.
– Quand on meurt, l’énergie est transférée dans un nouveau corps, reprit-elle. Imagine deux bougies. La flamme passe de l’une à l’autre.
Je me rendais compte qu’elle parlait de notre enfant, de notre enfant qui ne verrait jamais le jour, qui ne deviendrait jamais notre fille ou notre fils. Mais je ne répondis pas. Je ne savais pas quoi dire. Alors, je l’écoutais et je continuais de lui caresser les cheveux. Elle ne tarda pas à s’endormir.
J’examinai la pièce. Sur la table de chevet se trouvaient une statuette religieuse et ses lunettes de lecture. Sur la vieille coiffeuse en bois, son maquillage et ses bijoux. Dans un coin, une planche à repasser, à côté d’une panière dans laquelle étaient pliés des serviettes et des draps propres. Derrière, un plumeau et deux tabliers multicolores étaient accrochés au mur.
Bien sûr, je l’avais déjà vue s’occuper du jardin, mais jamais je n’avais vraiment imaginé sa vie derrière la porte de sa chambre, son quotidien de domestique dans cette maison.
Je déposai un baiser léger sur son front sans la réveiller et je remontai chez moi. Dans la salle de bains, la cuvette des toilettes était encore pleine de sang, de caillots et de tissu gris. J’eus un haut-le-cœur. Je n’avais pas le choix. Je tirai la chasse d’eau.
Le dîner que nous n’avions pas mangé était toujours dans la cuisine, les verres vides sur le plan de travail. La bague était dans ma poche. Je la sortis et regardai le diamant scintiller à la lumière. Puis je la rangeai dans un tiroir. Je savais que je ne pouvais pas la demander en mariage maintenant. Il faudrait attendre qu’elle aille mieux, attendre le bon moment.
Le soleil se couchait lorsque j’achevai ma dernière livraison. J’étais prêt à rentrer, à retrouver la chambre d’amis désormais vide. Mais pas pour longtemps. Je retournerais à la chasse avec Seraphim dans moins d’une semaine. Et j’avais beaucoup de questions à lui poser.
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