Les Oiseaux chanteurs

Christy Lefteri · Chapitre 27 sur 29

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Les Oiseaux chanteurs

27 - Petra

27

Petra

 

À mon réveil, je crus que j’avais du sang sur les mains. Elles étaient chaudes et poisseuses. Lorsque j’ouvris les stores et les levai à la lumière du soleil, elles étaient propres et blanches.

Je songeai au sang des oiseaux. Cette odeur, la sensation sur mes doigts, la manière dont il s’était incrusté sous mes ongles.

C’était un samedi d’automne frileux et la maison était silencieuse. La poussière s’accumulait sur les meubles. J’étais assise à côté de la cheminée éteinte.

– Maman, Nisha ne reviendra pas, n’est-ce pas ?

Aliki se tenait sur le seuil, le regard sombre.

– Tu es levée, ma chérie ? J’espérais que tu dormirais encore un peu.

– Elle nous a quittées, dit-elle simplement.

– Oui. J’ai peur qu’elle nous ait quittées.

– Avec elle, mon cœur était rempli d’étoiles, et maintenant, c’est tout noir à l’intérieur.

J’ouvris les bras et Aliki s’y réfugia. Je la serrai contre moi, ses longues jambes maigrichonnes bientôt trop grandes pour tenir sur mes genoux. Des relents de sommeil flottaient encore sur son jogging et son tee-shirt. Je lui caressai les cheveux, les écartai de son visage. Elle ferma les yeux.

Un raffut soudain nous arracha toutes les deux à notre torpeur. Des cris. Des pleurs. Une rumeur qui montait, enflait. Aliki sauta de mes genoux et courut à la porte. Je la suivis. Dans la rue, des femmes défilaient.

Je reconnus les deux Philippines qui d’habitude tenaient toujours une jolie petite fille par la main. Cette fois, elles étaient seules et elles avançaient avec une détermination solennelle. À leur passage, Nilmini sortit de la boutique de Yiakoumi. Elle dénoua son tablier et le laissa à côté de la porte pour les rejoindre.

Lorsque je regardai Aliki, je constatai qu’elle pleurait. Je l’enlaçai. Elle sanglotait contre ma poitrine, s’appuyant de tout son poids sur moi. Je l’étreignis plus fort. Puis elle se redressa et se tourna vers la rue pour observer la procession. Elles étaient de plus en plus nombreuses, marchant toutes dans la même direction. Je serrai la main d’Aliki. Les larmes coulaient sur ses joues et tombaient sur les pavés. J’imaginais une rivière, un torrent de larmes qui ruisselait à la suite des femmes.

À leur tour, les deux serveuses de Theo abandonnèrent leurs tâches pour se mêler à la foule. Enfin, Ruba sortit de chez Mme Hadjikyriacou et referma la porte derrière elle.

Je l’arrêtai.

– Où vont-elles ? Que se passe-t-il ?

– Suivez-nous, vous verrez.

Aliki attrapa la première paire de Converse qui lui tombait sous la main et nous leur emboîtâmes le pas.

Des femmes que je n’avais jamais croisées dans le quartier grossissaient sans cesse le cortège. Elles regardaient par la fenêtre puis sortaient sans hésiter. La plupart étaient des travailleuses immigrées. Il y avait aussi des enfants, certains de l’âge d’Aliki, d’autres plus jeunes encore, qui accompagnaient leur nounou. Empruntant les petites rues autour de la porte de Famagouste, la manifestation dépassa le musée archéologique de Chypre, avant de prendre l’avenue qui menait au palais présidentiel. Plusieurs milliers de personnes vêtues majoritairement de noir étaient massées devant le bâtiment, la tête baissée pour prier. Ici et là, des banderoles clamaient : HALTE À LA MISOGYNIE ET AU RACISME, STOP À LA DISCRIMINATION CONTRE LES FEMMES ET LES ÉTRANGERS et NOUS SACRIFIONS NOS VIES. J’aperçus Soneeya et Binsa, côte à côte, tenant une bougie et criant en direction du palais blanc. Binsa brandissait une pancarte qui disait simplement : OÙ SONT-ELLES ?

La foule demeura sur place des heures. En fin d’après-midi, nous étions toujours là. Le soleil se couchait sur l’horizon. Quelqu’un donna une bougie à Aliki. Elle la leva très haut au-dessus de sa tête, et sa voix se mêla au concert de protestations. Elle pleurait, mais elle ne lâchait pas sa bougie. Des centaines de petites flammes brillaient à présent dans la lumière du crépuscule. Il y avait là tant de femmes, tant de visages, un chœur plein d’espoir qui prenait la parole pour réclamer justice.

Voici l’histoire de Nisha Jayakodi telle que je la vois :

Nisha était la mère de deux enfants, qui vivaient dans deux mondes différents.

L’enfant de Nisha au Sri Lanka avait les cheveux lisses, aussi soyeux que le duvet d’une chouette.

Son autre enfant était ma fille.

Nisha avait perdu son premier amour.

Nisha savait aimer.

Nisha avait rempli d’étoiles le cœur de ma fille.

Je ne pourrai jamais payer la dette que j’ai envers elle.

Ce soir-là, lorsque j’entrai dans la chambre d’Aliki pour lui souhaiter bonne nuit, je la trouvai assise sur son lit, les yeux tournés vers la fenêtre. Je suivis son regard. Dehors, Ouistiti appuyait la patte sur la vitre pour rentrer.

– Tu as vu, maman, c’est notre chat ! dit Aliki.

Elle éclata de rire, puis, sans crier gare, elle poussa un soupir et se mit à pleurer. Les larmes ruisselaient sur son petit visage froissé. Elles coulaient comme si elles ne devaient plus s’arrêter. Entre deux reniflements, elle bredouilla : « Je suis fatiguée et Nisha me manque. » Je m’assis à côté d’elle et la pris dans mes bras. Je la cajolai comme je ne l’avais jamais fait, comme j’aurais dû le faire depuis longtemps, comme Nisha avait toujours voulu que je le fasse. Je sentais ma fille pleurer sur moi, je sentais ses larmes traverser la peau de mon cou, pénétrer dans mes veines, jusqu’à mon cœur.

– Dis-moi ce que tu as, ma chérie, murmurai-je, lui frottant le dos.

– Je veux Nisha, maman, hoqueta-t-elle dans mon cou. Je veux que Nisha revienne. Je veux qu’on s’asseye dans notre bateau. Je veux qu’elle me raconte des histoires et me prépare pour l’école et… et…

– Et ?

– Et lui réciter mes tables de multiplication à la noix et… et…

– Oui ?

– Je me réveille en pleine nuit et j’ai peur parce que Nisha n’est pas là. Parfois, je me lève et je vais frapper à sa porte, mais elle n’ouvre pas. Elle n’ouvre plus jamais.

J’avais la poitrine et les yeux qui brûlaient. Et bientôt, je pleurais également à chaudes larmes, berçant toujours Aliki.

– Je veux que Nisha revienne.

– Je sais, ma chérie, moi aussi.

Lentement, ses pleurs se tarirent. Elle ne gémissait plus que de temps en temps. Puis sa respiration s’apaisa. Alors que je caressais ses cheveux, je vis le chat sauter du rebord de la fenêtre et nous lancer un dernier regard avant de partir en maraude dans la nuit.

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