Les Oiseaux chanteurs
10 - Yiannis
10
Yiannis
Pendant deux jours, il plut sans discontinuer. Des trombes d’eau qui formaient des rigoles le long des rues pavées.
Le soir, les clients de Theo s’installaient à contrecœur à l’intérieur, car personne ne pouvait rester sous la tonnelle. Le froid était supportable, grâce aux chauffages extérieurs et aux fours à bois, mais la pluie chassait tout le monde. Même Mme Hadjikyriacou s’était enfermée chez elle, et les chats avaient disparu.
Je ne bougeai pas de chez moi. Il me fallut presque tout ce temps pour plumer et nettoyer les oiseaux capturés avec Seraphim. Je dus le faire en plusieurs fois. Dans la chambre d’amis, j’avais trois grands frigos industriels. Je répartis les passereaux dans des récipients de tailles différentes, en fonction des commandes, et je les étiquetai avant de les ranger dans les réfrigérateurs. Deux établissements – un hôtel et un restaurant de Larnaca – avaient demandé à ce qu’ils soient préparés dans du vinaigre. Je les mis donc à mariner à part.
Pendant ces heures moroses, je m’efforçai de ne pas penser à Nisha. Sans succès, bien sûr. La pluie qui débordait des chenaux et crépitait sur les vitres noyait tous les autres bruits et renforçait mon sentiment de solitude.
L’absence de Nisha était encore plus assourdissante que l’averse.
Dans le jardin, la barque se remplissait d’eau. Il semblait qu’elle allait sombrer, qu’elle était condamnée.
Nisha adorait la pluie. Allongée sur mon lit, près de la porte-fenêtre, elle la regardait tomber. Elle aimait regarder l’eau couler. Ça lui rappelait quelque chose, disait-elle – mais quoi ? Je l’ignorais. Un souvenir secret.
Quand il pleuvait, elle me demandait de lui préparer un café turc dans une petite tasse, avec une soucoupe de biscuits au sésame.
– C’est agréable de se faire servir de temps en temps, disait-elle en riant.
Elle le savourait, son café. Elle trempait un gâteau sec dedans et le laissait s’imbiber du breuvage sombre.
– Chez moi, on boit du thé et on mâche du bétel, disait-elle toujours.
Un mantra. Comme si elle ne pouvait pas s’autoriser à apprécier les plaisirs de ce monde sans penser à l’autre. Son foyer l’attendait ailleurs. C’était l’impression qu’elle donnait, et j’avais d’autant plus envie de la toucher, de caresser la peau brune soyeuse sur ses cuisses et son ventre, de l’envelopper de mon corps et de la serrer contre moi. Mais je me contentais de rester assis à côté d’elle, car je sentais qu’elle avait besoin de compagnie plus que de réconfort.
– C’est bizarre, les Anglais ont occupé nos deux pays, me confia-t-elle une fois. Quand on pense à ce qu’ils ont pris, à ce qu’ils ont laissé…
Elle ne termina pas, comme souvent. C’était à moi d’imaginer la suite. Je suppose que chacun de notre côté, nous finissions ses phrases avec nos propres ruminations.
Elle me parla de Nuwara Eliya, une ville située dans une région montagneuse au centre du Sri Lanka, loin de Galle, sa ville natale qui se trouvait à la pointe sud de l’île.
– C’est là que s’étaient installés la plupart des Anglais, en altitude parce qu’ils aimaient le froid. Il doit faire en moyenne quinze degrés ! Et ils ont construit leurs maisons anglaises typiques.
Elle prononçait le mot typique avec du dégoût dans la voix, en plissant le nez.
Je me sentais proche d’elle, dans ces moments-là. Il y avait cette histoire partagée, l’occupation britannique, quelque chose que nous comprenions tous les deux : les récits transmis d’une génération à l’autre, la culture et la terre volées, la lutte acharnée pour la liberté et l’identité. J’imaginais ces maisons de briques rouges aux toits pentus et aux jardins proprets, saugrenues au milieu de la forêt humide, des pirolles de Ceylan et des jacquiers. Mais je n’avais jamais mis les pieds dans le pays où elle avait grandi, je n’avais jamais vu les rizières dont elle parlait si souvent.
– Dans le bouddhisme, le Tiryak est l’une des six sphères de la renaissance, me dit-elle un jour après la pluie, alors qu’elle regardait les escargots et les serpents ressortir dans la rue, et les oiseaux s’envoler des arbres. C’est quand on revient sous une forme animale. Je me demande… imagine, se réincarner en escargot !
Elle but une gorgée de café noir, songeuse.
– Quand j’étais petite, à Galle, il y avait une chouette qui me rendait visite. Une femelle tachetée de blanc d’une vingtaine de centimètres, avec une grosse tête plate et un bec crochu. La journée, elle devait dormir dans la forêt. Elle avait des ailes si douces qu’on ne l’entendait pas voler. Elle est apparue un soir à la fenêtre de notre chambre, le jour du onzième anniversaire de ma sœur. Après ça, elle est venue tous les soirs pendant une semaine. Alors, j’ai pris l’habitude de laisser ouvert, et elle se posait sur le lit, à la place de ma sœur. Ma sœur n’était plus là. Elle était déjà morte.
– Tu avais une sœur ?
C’était la première fois qu’elle la mentionnait.
– Elle avait dix ans quand elle est morte. Elle était née avec le cœur brisé. C’est ce que disait ma mère : certains bébés naissent avec le cœur brisé, parce qu’ils ont éprouvé un grand chagrin dans une vie antérieure et qu’ils ne sont pas prêts à se réincarner. À trois ans, elle avait subi une opération qui lui avait laissé une cicatrice en forme de branche sur la poitrine. Parfois, elle me demandait de dessiner des fleurs autour avec le crayon à lèvres de notre mère. Elle voulait que la cicatrice soit aussi belle que la forêt tropicale. Et un matin, elle ne s’est pas réveillée.
Je pris la main de Nisha dans la mienne. Elle était chaude. Elle me serra les doigts.
– La chouette se posait toujours sur le livre de contes préféré de ma sœur : Mahadenamutta et ses élèves. Elle adorait ces histoires. Elle me demandait de lui en lire une chaque soir. Un jour, j’ai chassé l’oiseau de la couverture et j’ai lu à haute voix. La chouette s’est installée à côté de moi. Elle me regardait tourner les pages. Je pense qu’elle écoutait. Elle m’a rendu visite régulièrement pendant une année entière, et chaque fois je lui faisais la lecture. Le soir du douzième anniversaire de ma sœur, elle a cessé de venir.
Elle me serra encore la main. Ses yeux fixèrent la fenêtre et je l’imitai.
– C’est beau, les traces d’escargots qui scintillent à la lumière.
– Je t’aime, Nisha.
– Je ne suis pas venue ici pour aimer qui que ce soit, dit-elle sans une seconde d’hésitation, me lâchant la main. Je suis ici pour pouvoir envoyer de l’argent à ma fille.
Elle avait parlé avec détermination, comme si elle avait répété. Je ne répondis rien, découragé par la manière dont elle avait souligné qui que ce soit, son regard farouche. J’avais hoché la tête et sa main s’était posée sur mon genou. Puis elle avait plongé un biscuit dans son café.
Plus je repensais à cette scène, plus je me persuadais que ma demande en mariage l’avait effrayée, que ça avait été la goutte d’eau. Elle avait fait ses bagages et elle était rentrée au Sri Lanka sans prévenir. Mais je m’étais déclaré le samedi, et le dimanche elle n’était plus là. Comment aurait-elle pu réserver un vol aussi vite ? Ce n’était pas logique. Avait-elle déjà décidé de partir quand j’avais fait ma demande ? Peut-être n’avait-elle pas eu le courage de me l’annoncer après ça. Elle avait préféré s’enfuir sans me dire adieu. C’était l’explication la plus probable. Mais je ne pouvais pas en être sûr.
Je remarquai que l’oiseau bataillait pour ouvrir son aile droite. Je remplis un ramequin de deux centimètres d’eau, et le déposai dedans pour qu’il se lave. L’aile n’avait pas l’air luxée et j’espérais qu’elle était simplement froissée, pas cassée. Il barbota un moment, plongeant son bec dans l’eau. Une ou deux fois, il se tourna vers moi, et je sentis mon cœur chavirer. Son bain terminé, il sautilla hors du récipient sans ouvrir son aile droite. Puis il picora les baies que j’avais mises dans une assiette à côté.
Enfin la pluie cessa et le soleil réapparut. Je décidai d’aller aux escargots le long du fleuve. Après un tel déluge, la récolte serait bonne et, de plus, j’avais besoin de bouger.
L’eau charriait toutes sortes de détritus. Des Tupperware et des sacs en plastique, des barbelés, des pneus et des jantes, une paire de lunettes de soleil, un matelas en mousse jaune plaqué contre un arbre, et même une vache morte. Le fleuve dégageait une odeur nauséabonde, qui venait sans doute du nord de l’île, où il était fréquemment pollué par un réseau d’égouts défectueux. Quand le vent soufflait vers le sud, comme aujourd’hui, la puanteur était indescriptible.
Soudain, j’entendis une voix, un cri de femme, si bref et aigu, que je crus l’avoir imaginé. Entre les rafales et le bruit du courant, il était difficile de distinguer quoi que ce soit.
– Hé ho ? appelai-je.
J’essayai encore une fois, mais personne ne répondit.
Dans les montagnes, l’onde est transparente et pure. Avant qu’elle ne soit contaminée par les humains, on peut la boire et s’y baigner. Il y a des cascades dissimulées au milieu de la végétation. Si le paradis existe, c’est le genre de cours d’eau qu’on doit y trouver.
L’hiver précédent, j’étais monté là-haut avec Nisha, et nous nous étions assis au bord de la rivière, surplombant la vallée. Elle voulait que je lui montre l’endroit où mes grands-parents et mes parents avaient vécu, l’endroit où j’avais grandi : la vieille ferme aux arcades appartenait désormais à des touristes qui ne venaient qu’en été. Le reste du temps, la bâtisse était vide. Nisha était chaudement habillée : écharpe, bonnet, gants épais, deux paires de chaussettes, des collants thermiques sous son jean, une polaire par-dessus son pull, et sa doudoune dont la capuche était bordée de fausse fourrure. Malgré tout, elle claquait des dents !
– Je suis contente de voir l’endroit où tu as grandi, parce que maintenant j’ai l’impression de mieux te connaître, avait-elle dit en plantant un gros baiser glacé sur ma joue.
Je pensais que tu étais différent.
Si je remontais le fleuve, trouverais-je Nisha au sommet, blottie dans ses vêtements chauds ? Trouverais-je mon père et mon grand-père parmi les moutons, chaussés de hautes bottes pour pouvoir marcher à travers champs, leurs chiens sur les talons ? Les troupeaux paissaient librement, en ce temps-là. Les limites entre les propriétés étaient fluides, il n’y avait pas de barrières, simplement des haies naturelles de romarin et de thym qui divisaient les terres.
Deux remises étaient accolées à la ferme. L’une où l’on battait le lait
pour faire de l’halloumi et de l’anari 1, l’autre où l’on filait la laine, avec laquelle ma mère et ma grand-mère tricotaient des couvertures. Les hommes – moi compris, même si je n’étais qu’un enfant – chargeaient les mulets de fromage, de yaourt, de lait et de plaids roulés, pour aller les vendre au marché. Mon grand-père était un gaillard fort comme un bœuf, à l’épaisse tignasse blanche. Il adorait ses animaux et s’en occupait comme si c’étaient ses enfants, ce qui ne l’empêchait pas de tuer quatre ou cinq agneaux par an, notamment pour Pâques, après le long carême. La viande était propre, sans hormones ni antibiotiques. Nous avions aussi des poules pondeuses et une dizaine de dindes.
Je racontai tout cela à Nisha lors de notre excursion. Elle me regardait avec la même expression que le jour où elle avait vu la photographie. Elle s’accrochait à moi, comme si elle craignait que le vent m’emporte.
J’omis de lui dire que nous allions parfois à la chasse aux oiseaux chanteurs. Je ne voulais pas qu’elle le sache. Mon grand-père m’avait appris à fabriquer des pièges, en enduisant de glue des baguettes. Nous les préparions ensemble à la ferme, puis les laissions sécher au soleil. Le soir, nous rapportions généralement une dizaine de passereaux. Il possédait un appeau mécanique, fabriqué à Paris par un horloger français. Le son était parfait. Un oiseau orné de véritables plumes trônait sur l’appareil, que l’on remontait à l’aide d’une clé. Il tenait dans la paume de mon grand-père. Le mécanisme était en laiton et en acier. Quand on tournait la clé, le soufflet en cuir se gonflait et envoyait de l’air dans un minuscule sifflet qui produisait un chant extraordinaire. Si on le remontait à fond, l’oiseau était capable de chanter pendant près d’une demi-heure.
Dans la forêt qui dominait la vallée, mon grand-père me confiait toujours la tâche de tourner la clé. Puis il plaçait l’appeau en équilibre sur une branche, le métal caché sous les feuilles pour qu’on ne le voie pas scintiller au soleil. Il veillait à ne pas mettre trop de pièges. Il tuait pour manger. Il voulait simplement améliorer le quotidien de sa famille pendant les mois d’hiver. Une fois les gluaux posés, on se cachait un peu plus loin et on attendait. Pour passer le temps, il me racontait des histoires. Des mythes grecs et des légendes panhelléniques, peuplés de créatures fabuleuses. Tout un imaginaire, qui, selon lui, avait insufflé aux Chypriotes grecs la force et le courage de se battre pour leur indépendance, mais avait aussi nourri une illusion d’invincibilité. Ils étaient habités par la conviction féroce et impitoyable qu’ils devaient faire partie de la Grèce. « La voix du mythe est puissante », disait-il. C’était sa phrase préférée.
Parfois, nous nous taisions et nous écoutions l’oiseau mécanique, le son parfaitement net malgré la distance.
– On dirait un vrai, lui avais-je fait remarquer un jour que nous guettions ensemble.
– Il a une voix de laiton et d’acier. Ne le confonds jamais avec un vrai.
Je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait dire, mais je hochai la tête docilement, comme d’habitude dans ce genre de situation.
– Il faut manger et il faut vivre, poursuivit-il. Mais il faut aussi préserver sa dignité et son identité. Quoi qu’on ait à faire pour survivre, on peut respecter la terre et les animaux qui vivent dessus. Souviens-toi de ça. C’est la règle la plus importante au monde.
C’était peu après la division de l’île. Mon père s’était battu. Il était revenu sans sa main droite et avec une voix que je ne reconnaissais pas. Lorsqu’il avait gravi péniblement la montagne, une semaine après l’annonce de la fin de la guerre à la radio, ses yeux étaient différents. Ils étaient injectés de sang. Il était devenu taiseux. Il n’ouvrait la bouche que pour se plaindre ou s’emporter. Je me souviens encore de ses éclats qui brisaient soudain le silence. Nos amis turcs avaient abandonné leurs maisons et dorénavant nous étions censés les traiter en ennemis. Une seule fois, j’entendis mon père parler avec sa voix d’avant – une voix sincère et bienveillante –, et ce fut pour dire qu’il avait tué un ami au combat. Il ne nous avoua jamais son nom.
Ces années d’après-guerre m’ont appris une leçon que je n’ai pas oubliée : on pouvait se renfermer en soi-même, et, comme mon père, ne jamais retrouver la sortie.
C’était elle, encore : la voix de femme. Comme si le vent avait ouvert la bouche et laissé échapper un cri. Je me souvins soudain de l’endroit où j’étais : le fleuve à ma droite, le champ à gauche. Était-ce le vent ? Ou un corbeau, peut-être ? Mon cerveau me jouait-il des tours ? Je regardai autour de moi.
– Il y a quelqu’un ?
Je longeai le cours d’eau dans un sens et dans l’autre, pataugeai dans la terre détrempée par la pluie. Je sillonnai les berges et les alentours pour m’assurer que j’étais seul.
Je n’avais pas ramassé d’escargots. Penser à Nisha et à mon enfance m’avait épuisé. Je décidai de rentrer. Mais je ne pouvais pas passer une nuit de plus à m’interroger, à croire que j’avais vu son ombre, à me demander si elle était partie ou non.
Avant de monter chez moi, je frappai à la porte de Petra.
1. Fromage de type lait caillé.
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