Les Oiseaux chanteurs

Christy Lefteri · Chapitre 20 sur 29

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Les Oiseaux chanteurs

20 - Yiannis

20

Yiannis

 

Tôt le matin, on frappa à la porte. Je bondis du lit, pensant qu’il s’agissait de Nisha. Mais c’était Petra sur le seuil, aussi pâle que la lune.

– Je peux entrer ?

– Je vous en prie.

Elle portait un bas de pyjama et un tee-shirt blanc. Ses yeux étaient cernés.

– Je n’ai pas dormi de la nuit.

Je l’invitai à me suivre dans la cuisine et préparai du café. Elle s’assit et regarda l’horloge au mur.

– Pardon, je ne m’étais pas rendu compte qu’il était si tôt.

Elle semblait désorientée. Ses mains tremblaient sur ses genoux et ses épaules étaient voûtées. Elle me faisait penser à un papillon de nuit. Elle habituellement si bien mise et maîtresse d’elle-même. Les pleurs et les câlins, ce n’était pas son genre. Elle ne craquait jamais. Son nom, Petra, signifiait pierre. Je ne l’appréciais pas plus que ça, pour être honnête. Elle était le mur qui se dressait entre Nisha et moi. Elle, et ce fichu système.

Le petit oiseau sautilla sur le rebord de la fenêtre en hochant la tête, contemplant le monde extérieur.

– Il veut voler, marmonna-t-elle.

– Oui. Mais il n’est pas prêt. Il ne survivra pas, si je le relâche maintenant.

Je posai le café devant elle et elle en avala plusieurs longues gorgées.

– Attention. Il est bouillant, la mis-je en garde, sans succès.

– J’ai de nouvelles informations.

Je m’assis en face d’elle. Mon cœur battait à tout rompre, mais je tâchai de garder mon calme.

– J’ai parlé à Aliki hier. Elle affirme que, le soir de sa disparition, lorsqu’elle l’a couchée, Nisha lui a dit qu’elle allait voir un homme à propos des oiseaux.

Je me raidis sur ma chaise et sentis mon cou s’empourprer.

– Qui ?

– Seraphim. D’après Aliki, il volait des oiseaux dans le ciel et Nisha voulait qu’il arrête.

Mon ventre se noua.

– J’ai passé la nuit à retourner tout ça dans ma tête pour comprendre, mais il me manque trop de pièces. Si vous me cachez quelque chose, Yiannis, je pense que c’est le moment de parler.

Elle avait prononcé mon nom avec sévérité, comme si elle était sûre que j’étais coupable de quelque chose. Et elle avait raison. Je voyais qu’elle savait à la manière dont elle avait redressé ses épaules et me fusillait du regard. C’était la Petra que je connaissais.

– Y a-t-il quelque chose que vous me cachez ?

Instinctivement, je tournai la tête vers la chambre d’amis.

– Je suis très sérieuse, Yiannis.

– Moi aussi.

– C’est quoi cette histoire d’oiseaux avec Seraphim ? Je suis sûre que vous savez quelque chose.

Je me levai et l’invitai à me suivre. Je déverrouillai la porte de la pièce. Ses yeux glissèrent sur les réfrigérateurs, les gluaux et le matériel de chasse.

– Je vois.

Elle ouvrit le frigo le plus proche d’elle, regarda à l’intérieur pour aussitôt se détourner et le refermer.

– Alors, c’est ce que vous faites.

Ce n’était pas une question.

– Je me suis retrouvé mêlé à ce trafic quand j’ai perdu mon emploi. Et maintenant je suis coincé.

– Nisha était au courant ?

– Depuis peu.

– Elle voulait que vous arrêtiez ?

– Oui.

Une vague de culpabilité me submergea. À tel point que je sentis un liquide chaud me remonter dans la gorge. Je songeai une fois de plus au sang de Nisha dans les toilettes.

– Et Seraphim ?

– Il est au-dessus de moi. C’est un intermédiaire.

– Comment est-ce qu’ils empêchent les gens de partir ?

– En général, un incendie. Ils viennent la nuit. C’est le premier avertissement.

– Et le second ?

Je ne répondis pas. Elle hocha la tête et regarda autour d’elle, songeuse.

– Donc Nisha est allée voir Seraphim. Elle voulait vous aider à vous libérer de ces hommes. Est-ce qu’il aurait pu lui faire du mal ?

– Je ne pense pas.

– Vous n’en avez pas l’air si sûr.

J’ouvris toutes les fenêtres ; mon cou et mon visage étaient en feu.

– Elle est allée lui parler et elle a disparu. Elle est allée lui parler, et elle a disparu ! Est-ce que vous comprenez ?

– Bien sûr que je comprends, murmurai-je.

– On ne peut pas s’adresser à la police.

– Non.

– Vous devez découvrir ce qui s’est passé, Yiannis.

– Je vais le faire.

J’appelai Seraphim et lui donnai rendez-vous le soir même. Il me dit qu’il serait au Maria à partir de 22 heures.

– Retrouve-moi quand tu veux. Je serai là-bas. Je suis toujours là-bas.

J’ignorais comment je pourrais patienter jusque-là. J’étais incapable de tenir en place, incapable de manger, incapable de penser à autre chose. J’étais censé répartir les oiseaux dans des boîtes et préparer la livraison, mais je passai la journée assis sur le lit où Nisha et moi discutions et faisions l’amour. Je regardai la rue par la fenêtre et j’essayai de reconstituer les événements. Je lui avais demandé de m’épouser. Elle était partie avec la bague. Elle était allée parler à Seraphim. Elle voulait qu’il me laisse tranquille. On ne l’avait pas revue depuis.

En allant au Maria, je vis les affichettes que Petra avait collées dans le quartier. Personne ne l’avait appelée. Les gens passaient devant le visage souriant de Nisha, le regard droit. Pour eux, elle était invisible.

Je trouvai Seraphim à une petite table ronde près du comptoir. Une jeune femme était assise avec lui, menue, de grands yeux marron – comme ceux d’un enfant –, les cheveux aussi noirs que le charbon. Elle se penchait vers lui, le nez dans son cou.

– Allez, file, lui dit-il à ma vue.

Elle obéit sans discuter. Elle s’approcha d’une autre table où fumaient deux vieux types. L’un des deux se curait les dents avec le doigt. Le second écrasa sa cigarette. Quelle haleine jaune tabac respirerait-elle ce soir ? Je haïssais ces hommes. Je n’étais pas comme eux. J’en étais sûr. Nisha avait-elle dû se prostituer ? S’était-elle retrouvée acculée ? Peut-être avait-elle eu un besoin impérieux d’argent, un besoin impérieux de partir, de voir Kumari. Cet endroit suintait le désespoir : il se condensait sur les fenêtres et dégoulinait le long des vitres, il imbibait les tables.

Seraphim claqua des doigts. Un bruit si net que je me retournai vers lui. Une serveuse s’approcha, un plateau vide à la main.

– Deux whiskys, ma jolie.

– Non, merci, je ne veux rien.

Il m’ignora.

– J’étais avec elle, la nuit dernière, dit-il en indiquant la fille qui avait rejoint les deux vieillards. Charmante.

Je détournai les yeux. Son visage me donnait la nausée.

– Tu es nerveux, en ce moment. J’espère que tu vas bien.

Il se moquait bien de ma santé. Il espérait seulement que je n’étais pas en train de lui filer entre les doigts. Je l’avais entendu dire exactement la même chose à Louis avant qu’ils n’incendient sa voiture – avec son fils à l’intérieur.

La serveuse revint avec deux whiskys. Elle les posa sur la table : un pour moi, un pour Seraphim.

– Allez. Tu as l’air d’en avoir drôlement besoin.

Je vidai mon verre d’un trait sans sourciller, uniquement pour m’en débarrasser.

– Seraphim, Nisha me manque. Il faut que je sache ce qui lui est arrivé. Deux personnes ont confirmé qu’elle devait te retrouver ici le soir de sa disparition. S’il te plaît. Dis-moi ce qui s’est passé.

Je ne savais comment le formuler autrement. J’entendais le désespoir dans ma voix, voyais mon reflet pitoyable dans ses yeux.

Il me fusilla du regard, puis il sourit. Des rides se creusèrent autour de sa bouche.

– C’est le problème, avec l’amour. Ça finit toujours par foutre le bordel. Moi, je préfère quand les choses sont claires, si tu vois ce que je veux dire ?

– Alors, vous aviez rendez-vous ?

Il jeta un regard autour de lui.

– Tu sais quoi ? Je n’aime pas parler de ces choses-là en public. Si on allait chez moi, boire un coup et discuter ?

Il termina son whisky et se leva sans me laisser le temps de répondre. Il posa quelques billets sur le comptoir, adressa un clin d’œil à la barmaid, et je le suivis jusqu’à sa Jaguar.

Les portières s’ouvrirent comme des ailes. Intérieur en cuir souple, sono haut de gamme. Il appuya sur l’accélérateur et le moteur rugit. Je tournai la tête vers la vitre, tandis que la voiture s’envolait dans la nuit.

C’était la première fois que je franchissais le portail de sa résidence sécurisée, une monstruosité blanche entourée de colonnes, avec des fenêtres aux vitres bleues qui imitaient le ciel. Perchée sur une colline, la maison dominait la porte de Famagouste. Elle saillait du sol selon un angle bizarre et m’évoquait un paquebot sur une mer agitée.

Lorsque nous entrâmes dans le salon, une femme de ménage se tenait debout sur une chaise, au milieu de la pièce. La cinquantaine, menue, elle avait des seins volumineux qui semblaient trop lourds pour elle. Je vis à la lueur des appliques qu’elle était en train de nettoyer un lustre monumental – une horreur en cristal. À notre vue, elle descendit de son perchoir et l’alluma. Les pendeloques jetèrent mille petits cercles scintillants sur le sol et les murs.

– J’ai fini, monsieur, dit-elle à Seraphim.

– Tu es une bonne fille. Tu as fait tout ce qu’il y avait sur la liste ?

Elle hocha la tête.

– Tu n’as rien oublié, cette fois ?

– Non, monsieur.

– Très bien. Sers-nous deux whiskys et des amandes dans la pièce du fond. C’est important d’avoir des luminaires toujours propres, ajouta-t-il en se tournant vers moi.

La femme ramassa ses chiffons et nous laissa.

– Nous organisons un dîner demain. Ma nièce baptise son premier-né et toute la famille sera là. Oksana doit être couchée. Allons au garage, on sera tranquilles pour parler.

Je le suivis dans un couloir de marbre blanc. Les sols, les murs : tout était en marbre. Il était tapissé de tableaux d’une telle précision qu’ils paraissaient vivants. Des scènes du Troodos, des vergers, des ruisseaux et des fermes. L’un d’eux en particulier retint mon attention : un vieillard à la barbichette blanche et aux grandes mains, en pantalon noir. Un pli profond barrait son front et il traversait un champ, portant ce qui semblait être un sac de laine.

– Mais c’est…

– Oui, répondit Seraphim derrière moi.

– Pourquoi ?

– Ce sont mes souvenirs.

J’examinai l’homme de plus près, songeant à mon grand-père. Je sentais presque la puanteur des moutons qui l’enveloppait. Puis je m’attachai à l’arrière-plan, au paysage derrière lui, vert et luxuriant. Je remarquai alors qu’un feu faisait rage au fond de la vallée, en passe de s’étendre et d’engloutir les collines. Je ne me souvenais pas d’un tel incendie.

– Pourquoi le feu ?

– C’est la guerre. Entre autres choses.

– Mais encore ?

– Ce qui menace tout ce qui est beau, naturel et bon dans le monde.

Pour la première fois depuis longtemps, je vis passer une expression de tristesse sur son visage. Elle me rappelait le Seraphim d’autrefois, le Seraphim d’avant les fusils, d’avant le corbeau. Un souvenir revint à ma mémoire. Un petit garçon aux yeux mélancoliques, debout sur le tronc d’un arbre tombé. Il avait décidé que c’était une montagne et criait : « Regarde en bas, Yiannis ! »

Tout le long du couloir, je découvrais des échos du passé. Seraphim posa une main sur mon épaule.

– Tu as vu celui-ci ?

Le tableau représentait un simple pommier chargé de fruits mûrs, sur fond de ciel azur. Les verts, les jaunes et les bleus vifs tranchaient sur les pourpres et les violets des ombres.

– C’était l’arbre devant la ferme ?

– Oui.

– Incroyable !

Je me sentais aspiré en arrière, retrouvant un temps presque oublié, le passé ressuscité autour de moi.

– C’est toi qui les as peints ?

– Bien sûr.

Je pensai alors au père de Seraphim, un cardiologue renommé et un chasseur. Toujours en costume et bien chaussé, même quand il tenait un fusil. Il avait le regard dur, et une voix calme mais impérieuse qui nous faisait trembler tous les deux.

Je me serais bien attardé, mais Seraphim s’éloignait déjà. Au bout du long couloir se trouvait une porte en bois qu’il déverrouilla avec une clé argentée. Elle donnait sur un vaste espace qui ressemblait plus à une salle d’exposition qu’à un garage. Trois voitures de luxe étincelaient sous les lampes à halogène.

– Extraordinaire, dis-je, presque malgré moi.

Je n’étais pas venu ici pour admirer sa collection. Je voulais parler de Nisha. Il essayait de détourner mon attention, j’en étais bien conscient. C’était sa spécialité, faire diversion.

– C’est une Lamborghini Miura. Un bolide à moteur central-arrière, dit-il, indiquant la plus proche avec un sourire heureux.

Je décidai d’abonder dans son sens. Peut-être serait-il plus disposé à parler après.

– Vert métallisé, dis-je. Avec des sièges en cuir fauve. Très chic.

– Et regarde celle-ci.

– Une Porsche 911 !

– Magique. Orange lave en fusion. Une commande personnalisée.

Je jetai un coup d’œil au revêtement intérieur : en cuir noir, coutures et ceintures de sécurité orange.

– Cette beauté a une boîte de vitesse robotisée PDK à sept rapports.

– Avec l’option sport chrono ?

– Je veux !

– Impressionnant.

Ensuite, il me fit admirer sa Mercedes SL 300 Gullwing gris métallisé. Il mit la main dans sa poche et appuya sur une télécommande. Les phares s’illuminèrent brièvement et il ouvrit les portières de chaque côté, me demandant de reculer comme si tout allait exploser.

– Regarde-moi ça. Qu’est-ce que je t’avais dit ? Elle n’a pas l’air prête à s’envoler ?

– Plus haut qu’un aigle. Une voiture de rêve.

Il sourit comme autrefois, juste après avoir tué Batman.

– Les glaçons doivent être en train de fondre.

– Pardon ?

– Nos whiskys. On a failli les oublier.

Il referma les portières et les verrouilla à l’aide de la télécommande dans sa poche.

– Je veux parler de Nisha.

– Pas de souci.

Il s’interrompit et attendit.

– Je t’écoute, ajouta-t-il comme je me taisais.

– Elle est venue te voir le soir de sa disparition ?

– Elle n’est jamais arrivée.

Je bouillonnai. Il était évasif à dessein. Il jouait avec moi.

– Mais vous aviez rendez-vous ?

– Oui, dit-il en me regardant dans les yeux.

– Pourquoi tu ne me l’as pas dit, il y a quinze jours, quand je t’ai posé la question ?

– Elle a du cran, ta copine, il n’y a pas à tortiller. Elle m’a téléphoné. Elle m’a dit que c’était toi qui lui avais passé mon numéro. Elle appelait à ton sujet : elle voulait que je te libère de tes obligations. Je lui ai répondu que c’était impossible, bien sûr, et je lui ai demandé gentiment de s’occuper de ses affaires. Il valait mieux qu’elle ne se mêle pas de ça, elle risquait de s’attirer des ennuis. Elle a insisté. Elle est têtue. Elle a dit qu’elle avait une offre à me faire que je ne pourrais pas refuser.

– Quoi ?

– Aucune idée. Elle n’est jamais venue. Elle était censée me retrouver au Maria en fin de soirée. J’ai attendu. Pour rien. Je ne l’ai pas mentionné, parce que je n’ai aucune raison de douter de ta loyauté. Je me trompe ? Je suppose qu’elle finira par revenir. Alors, quelle est ta voiture préférée ? ajouta-t-il, sans me laisser le temps de dire quoi que ce soit.

– Hein ?

– Laquelle de ces trois voitures tu admires le plus ?

– Je n’ai pas de préférence.

– Allez, choisis-en une.

– La Gullwing.

– Elle est à toi.

Je restai coi.

– Ça t’en bouche un coin, hein ? Tu ne pensais pas posséder un jour une telle splendeur ? Alors, écoute, si tu dépasses ton quota d’ici la fin de la saison, elle est à toi.

– Je ne veux pas de voiture.

– Considère qu’elle est déjà à toi. Tu ne m’as jamais déçu.

– Seraphim, repris-je, le regardant sans ciller. Je te dis que je n’ai pas besoin de ta voiture. Ni d’aucune récompense.

Il hocha la tête et je vis son œil droit tressauter légèrement.

– OK.

– Il faut que j’y aille, repris-je en consultant ma montre.

– On a des whiskys qui nous attendent.

Je lui répétai que je devais partir. Je ne pouvais pas rester une minute de plus.

Lorsque je regagnai la maison, il était un peu plus de minuit. Au moment de monter, quelque chose m’arrêta. Je regardai autour de moi, comme si j’allais voir les empreintes de Nisha, comme si elle avait laissé des traces dans le sable afin que je la suive, ou des miettes pour un petit oiseau. Je fis quelques pas en direction de Chez Maria. Elle allait par là quand on l’avait aperçue pour la dernière fois.

Des papillons de nuit argentés voletaient sous les réverbères. Theo fermait le restaurant. Il leva la main pour me saluer ; je hochai la tête. J’examinai la rue qui disparaissait dans l’obscurité, m’efforçant d’imaginer Nisha. Que portait-elle ? Avait-elle un sac ? Les cheveux attachés ? Pourquoi n’avais-je pas demandé à Spyros ? Je visualisai une image. Nisha en jean et pull orange, celui orné d’un tournesol. Les nouvelles baskets noires que Petra lui avait achetées. Une queue-de-cheval. Concentrée, sérieuse. Elle avait une mission à accomplir : me sauver des griffes des trafiquants. Je la voyais qui marchait devant moi et tournait à droite, dans la rue bordée de citronniers où j’avais rencontré Spyros, en direction de la rangée de grandes plaques de métal rouillées qui coupaient l’île en deux. Là, il y a des mauvaises herbes. Là, un pommier mort. Une série de magasins et d’ateliers pratiquement tous abandonnés, les volets fermés, les portes verrouillées. Quand ils avaient une porte tout court, car certains ne possédaient même pas de façade. Dans le temps, on y vendait des vêtements ou des tapis, parfois du cuivre. Il ne restait que des espaces vides.

Je passai devant l’atelier de Muyia. Le lieu était plongé dans le noir, les statues sous des draps blancs. Je ne l’avais pas croisé depuis un moment. Était-il là, le soir de la disparition de Nisha ?

Puis la vieille baraque de Christos au bout de la rue. L’avait-il vue ? Peut-être était-il dehors ? L’avait-elle salué ? S’était-elle arrêtée ? Je frappai. Rien. Je réessayai. Des pas traînants se rapprochèrent.

– Qui c’est ?

– Yiannis

Il ne m’avait manifestement pas entendu, car il répéta :

– Hé ! Qui c’est ?

La porte s’ouvrit et il se dressa devant moi en caleçon, braquant un fusil. Lorsqu’il me reconnut, il l’abaissa.

– Merde, qu’est-ce que tu fous là ?

– Je suis désolé, Christos. Je sais qu’il est tard. Très tard.

– C’est bon, entre, dit-il en plissant les yeux.

Le salon et la cuisine ne formaient qu’une pièce. Il y avait des napperons un peu partout : sur la table basse, la cheminée, le dossier du canapé. Tout autour de moi, des gens sur des photos en noir et blanc me regardaient. Nous avions souvent eu l’occasion de bavarder devant chez lui, mais je n’étais jamais entré.

Il m’indiqua un fauteuil à côté de la cheminée éteinte.

– Assieds-toi.

Il faisait froid, mais ça n’avait pas l’air de le gêner.

– Je suis désolé de t’avoir réveillé.

– Je venais de me coucher. C’est pas grave. Tu veux boire quelque chose ? Manger une petite douceur ?

– De l’eau, ce serait parfait, s’il te plaît.

Le whisky m’avait déshydraté.

– Depuis quand tu fumes ? Tu empestes la fumée, dit-il en remplissant un verre au robinet.

– Je viens de Chez Maria.

– Ah ? dit-il, haussant les sourcils.

Il posa le verre sur un napperon, sur la table basse. Je le bus avidement.

– Toujours braconnier ?

Je hochai la tête. Christos était un vrai chasseur, lui. Il respectait les dates d’ouvertures, obéissait aux lois et gagnait chichement sa vie.

– Je voulais te demander quelque chose.

– Vas-y. Ça doit être sacrément important pour que tu viennes me faire chier à plus de minuit.

– Est-ce que tu te souviens de ce que tu faisais dimanche il y a trois semaines. Tu étais à la maison ?

– Oh là, faut que je réfléchisse.

Il cala son verre d’eau sur son gros bide poilu.

– Dimanche dernier, j’étais à Larnaca, j’en suis certain. Celui d’avant j’ai lavé la voiture.

Il se pencha, posa le verre sur la table et prit son téléphone.

– Donc, il y a trois semaines, c’était quoi, le 31 ?

– Oui.

– J’étais à la maison.

– Tu en es sûr ?

– Oui. Je l’ai écrit : Visite Loula et petits diables. Ma sœur est passée me voir avec ses petits-enfants. Intenables, les gosses ! Quoi qu’il en soit, je nous ai fait à déjeuner. Elle est partie vers 20 heures.

– Et après ?

– Je me suis assis dehors pour bavarder avec Pavlo qui habite un peu plus loin. Je m’en souviens très bien, parce qu’il venait d’avoir la confirmation qu’il était en rémission. Il a eu un cancer, le pauvre vieux. On a joué au backgammon pendant au moins deux heures.

– Tu as vu Nisha, ce soir-là ?

– Qui ?

– Tu sais, la femme de ménage de Petra. Elle s’appelle Nisha.

– Laisse-moi réfléchir, dit-il levant les yeux vers le plafond. Je me souviens de Spyros avec son chien à la con, parce qu’il s’est arrêté pour demander à Pavlo s’il avait ses résultats. C’était une nuit tranquille, il ne se passait pas grand-chose. Puis on a vu la femme de ménage. Oui, c’était celle de Petra, tu as raison. Elle était pressée, la petite.

– Avant ou après Spyros ?

– Juste avant, je pense. Deux minutes, pas plus. Je me souviens que Pavlo l’a appelée : « Viens ici, ma poulette ! Tu sais que t’es mignonne ! Attends que ma queue soit en état, je m’occuperai de toi. » Il avait trop bu. Beaucoup trop bu.

Son rire faisait trembler ses bourrelets de graisse. Je m’efforçai d’oublier ces mots, mais ils s’étaient déjà insinués dans mon esprit et j’avais les mains moites.

– Elle a dit quelque chose ?

– Rien.

– Comment elle était habillée ? Tu t’en souviens ?

– En noir, je crois… une robe noire. Après son passage, Pavlo a dit qu’il aimerait bien voir ce qu’il y avait en dessous. Défaire la fermeture éclair et voir la lumière en dessous. C’est exactement ce qu’il a dit, ce vieux poivrot.

Je tressaillis. Christos s’esclaffa de plus belle, se tapant l’estomac avec un rire de gorge glaireux.

– Ses cheveux, ils étaient attachés ?

– Non. Aaah, ces cheveux longs soyeux. Difficile de ne pas les remarquer ! Se frotter le visage dedans… je parie qu’ils sentent la pomme.

À deux doigts d’exploser, je me levai précipitamment et m’excusai encore de l’avoir tiré du lit.

Je rentrai chez moi. Sur le trajet, j’imaginais Nisha. Je la voyais plus nettement, à présent. Robe noire, cheveux dénoués à peine ondulés, la lumière des réverbères qui joue dessus. Elle se hâte, tourne au coin de la rue… et Pavlo : Viens ici, ma poulette ! Tu sais que t’es mignonne ! Attends que ma queue soit en état, je m’occuperai de toi. Les rires gras. Car ils riaient, bien sûr. Elle fronce les sourcils, pince les lèvres et relève le menton. Elle a envie de le frapper. Voilà ce que j’imaginais. Et admettons que Seraphim ait dit la vérité et qu’il ne l’ait pas vue. Que lui était-il arrivé entre chez Christos et le bar ? Avait-elle pu escalader la barrière ? Aller dans la zone tampon ? Mais pourquoi ? Elle n’avait aucune raison de faire une chose pareille.

Je voyais ses bras qui se balançaient, ses doigts. Les muscles de ses jambes fuselées. Je sentais son odeur, un parfum léger de jardin, d’épices et de Javel.

Ensuite, elle avait croisé Spyros, l’avait salué, s’était penchée pour caresser son chien. Elle avait ri du manteau ridicule dont son maître l’avait affublé. Spyros fredonnait peut-être la musique des Aventuriers de l’arche perdue et elle l’avait reprise en chœur avec lui. Peut-être avait-elle la mélodie dans la tête quand elle avait tourné au coin de la rue.

J’entendais son cœur battre. Une nuit froide et dégagée, éclairée par la pleine lune. Comme ce soir. Pourquoi était-elle si pressée ? Seraphim n’était pas du genre à partir parce qu’elle était en retard. Ou alors elle avait une autre raison de se hâter.

Chez moi, je triai les oiseaux et préparai ma dernière livraison. Je travaillai d’arrache-pied. Il n’y en aurait pas d’autres, ma décision était prise. J’aurais dû arrêter le jour où Nisha me l’avait demandé, sans penser aux conséquences. Elle avait essayé de m’aider, elle avait essayé de me libérer, et maintenant elle avait disparu. Si je lui avais obéi, elle serait toujours là, j’en étais sûr. Mon corps était lourd ; j’avais l’impression d’avoir des bracelets en plomb autour des poignets et des chevilles.

Il me fallut plusieurs heures pour venir à bout de ma tâche. Pendant tout ce temps, mon esprit ne cessait de refaire le trajet de Nisha. Je la voyais dans sa robe noire. Chaque fois, au bout de la rue de Christos, elle disparaissait. Comme si la terre l’avait avalée. Et je songeais encore au récit de Nisha sur la mort de son mari. La terre l’a englouti la terre l’a englouti il a été avalé tout rond par la terre.

Lorsque la tablette sonna, je bondis. À la vue de Kumari en uniforme, avec une queue-de-cheval, comme sa mère, une douleur me vrilla le crâne.

– Ne me dites pas qu’amma s’occupe encore des poules ?

– Si.

Elle leva la tête vers le ciel. Elle était dehors, cette fois, tenant une boisson avec une paille dedans.

– Les poules sont malades ?

– On dirait.

– Monsieur Yiannis, vous mentez !

– Mais non.

– Si. Je sais quand on me ment.

– Vraiment ?

– C’est facile. Les gens disent des choses ridicules sans s’en rendre compte.

– Qu’est-ce que j’ai dit de ridicule ?

– Qu’amma soignait les poules.

– C’est toi qui me l’as demandé.

– C’était un piège. Parce que j’étais sûre que vous alliez me raconter un mensonge. Il est 5 heures du matin, chez vous. Amma n’irait pas s’occuper des poules à une heure pareille !

Je ne pus m’empêcher de rire.

– Tu parles très bien anglais.

– Je sais. Amma m’apprend sur l’iPad et j’apprends aussi à l’école. En plus, j’ai une tante qui est mariée à un Anglais, là-bas, dans les montagnes où il fait froid. Ils me donnent des leçons.

– Bravo, je suis impressionné.

– Aujourd’hui, j’ai mon cours préféré, à l’école.

– Et c’est quoi ?

– L’histoire.

– Très bien. Et pourquoi ça te plaît ?

– Parce que je vois à quel point les gens étaient idiots autrefois.

– Comme moi avec les poules ?

– Oui, dit-elle avec son petit sourire effronté. Alors, où est amma ? demanda-t-elle, retrouvant son sérieux.

– Je n’en ai pas la moindre idée, Kumari, admis-je, incapable de mentir plus longtemps. Je ne sais plus quoi penser. D’habitude, elle vient chez moi pour t’appeler, mais je ne l’ai pas vue depuis un moment.

– C’est bizarre.

Sa voix était toujours légère, mais ses yeux s’étaient assombris.

– Pourquoi ?

– Parce que vous êtes monsieur Yiannis et qu’amma dit qu’elle aime beaucoup monsieur Yiannis, qu’il est gentil et bienveillant. Pourquoi est-ce qu’elle vous ferait ça ?

Je n’avais pas de réponse à lui offrir. En dépit de son trouble et de son inquiétude, ses yeux pétillèrent soudain.

– Je rappellerai demain et j’espère qu’elle sera là. Soyez sage au travail, monsieur Yiannis, ajouta-t-elle avant de disparaître.

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