LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte
Viila Terre Promise.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
– Et une fois en tête-à-tête ?
– Il se déboutonna. C’est un gabier fini, il m’avait connu à Brest, et maintenant navigue avec Duclair sur la Séraphita. C’est le bâtiment qui ramène Hoël. À Liverpool, on avait signalé une bagarre à bord et le camarade, débarqué avec son compte réglé, a été confié au consul de France pour être rapatrié par Saint-Malo. De ces incidents nul ne peut s’étonner, tant ils sont fréquents. Mais le gabier avait sa mission et sa leçon faite pour venir chez moi. Voici la chose : Hoël se sait surveillé et attendu. Mettre le pied dans un port, c’est se livrer à ceux qui le guet-tent ; il a donc résolu de pénétrer en France par les Verdelets ; mais il fallait que tu fusses prévenu, Alain, pour le recevoir et l’introduire par la grotte du Dragon.
– Alors ?
– 213 –
– La Séraphita n’a dû quitter Liverpool qu’avant-hier. Son port d’attache est Lorient, et c’est vers Lorient qu’elle marche pour tout le monde. Seulement, elle doit être à cette heure à l’entrée du canal Saint-Georges et, ce soir, elle viendra louvoyer à l’entrée de la baie de Saint-Brieuc. Elle mettra en panne au plus près du phare, et la chaloupe amènera Hoël à la pointe ouest de l’archipel. C’est là que nous devrons l’attendre.
– À quelle heure ?
– Avant le lever de la lune.
– C’est-à-dire aujourd’hui, de onze heures à minuit.
– Précisément. Hoël, au milieu de nous, la chaloupe rallie la Séraphita et Duclair continue sa route.
– Et vous êtes sûr que votre gabier n’a pas été filé depuis Liverpool ou Saint-Malo ?
– Il n’a pas les yeux dans sa poche et n’a rien vu de suspect dans ses étapes. D’ailleurs, il a fort bien joué son rôle de mé-content et proférant contre Duclair de telles menaces, que le consul lui a fait l’honneur d’une semonce en règle, en le recom-mandant comme une tête chaude au brick français qui l’a rapa-trié à Saint-Malo… Seulement…
– Eh bien ?
– S’il n’a pas été suivi, lui, je ne dis pas pour cela que nous ne soyons pas surveillés.
– Ah ! vous avez surpris quelque chose ?
– 214 –
– On m’a signalé la présence, dans les tavernes de Da-houet, de certains gars assez mal famés, qui ne peuvent venir chez nous que pour de mauvaise besogne.
– Ceci, Corréard, c’est votre affaire.
– Oui, et sans doute maître Alain pourra me fournir les éléments du travestissement qu’il me faut…
– Lequel ?
– Je voudrais prendre l’allure d’un de ces embaucheurs qui courent les ports et les havres…
– Bon, nous vous composerons cela ;… mais c’est la tête, le hâle,… la tournure…
– Oh ! de ce chef, ne craignez rien… Je les ai dans l’œil, et, pour le reste, c’est une question de procédés.
– Caradec vous déposera sur un point de la côte au-dessus de Dahouet… Connaissez-vous le pays ?
– Autant qu’il le faut pour ne pas me laisser surprendre.
– Moi, pendant ce temps-là, dit Jacques, avec le yacht, je gagne ostensiblement Saint-Quay, le but avoué de cette prome-nade. J’y mouille jusqu’à la nuit, et, à onze heures, je reviens à la pointe ouest de l’archipel, pour recevoir Hoël.
– Mais Hoël ne vous connaît pas, monsieur Jacques.
– Aussi comptais-je bien vous prendre à mon bord, à la grotte du Dragon, à l’heure que vous fixerez.
– 215 –
– Hum ! Le yacht est fin marcheur et bon manœuvrier, mais nos passes sont déjà difficiles en plein soleil ; à la nuit noire, il faudrait un pilote comme j’en sais peu.
– Vous oubliez Lolif.
– Lolif, oui ; avec lui, l’entreprise est moins téméraire ; il connaît le moindre de nos brisants. Vous êtes sûr de l’avoir ?
– Je l’ai laissé avec le yacht.
– Et l’équipage ?
– Tout dévoué. D’ailleurs, en dehors de Lolif, il ne se com-pose que du chauffeur, un vieil Irlandais que je sais par cœur, et d’un homme qui m’appartient corps et âme…
– D’ailleurs, je serai là.
Et maître Alain se tournant vers Corréard :
– Caradec va vous introduire à la ferme, où vous pourrez choisir dans ma cabine ce qui vous conviendra. Dans une demi-heure je vous y rejoins. Car il faut d’abord, si vous voulez gagner Saint-Quay…
Cette fois il s’adressait à Jacques.
– Il faut d’abord que je vous rouvre la voie et vous re-conduise à la grotte du Dragon.
– Déjà ? dit Mme Legoarrec.
Pervenche n’avait rien dit, mais la même pensée se lisait dans ses yeux.
– 216 –
Thaddée avait saisi le bras de Jacques, et, du geste, le sup-pliait de l’emmener avec lui.
– Quelle folie, lui dit Jacques. Je ne m’éloigne que pour quelques heures. D’ailleurs, te montrer avec moi sur ces plages, c’est s’exposer à perdre le fruit de toutes les précautions prises.
Thaddée fit signe qu’il se cacherait à fond de cale, une fois arrivé au port.
Mais Bruno était sur le yacht, et le moment n’était pas venu de lui faire soupçonner l’existence des enfants du comte de Kermor. Et justement le capitaine Alain, qui avait connu le comte, lui avait dit, à son dernier voyage, que Thaddée était le portrait frappant de son père.
– J’ai à mon bord, dit Jacques, un homme qui se trouvait au Paradas, il y a dix ans, et tant que je ne l’aurai pas confronté avec Hoël, pour m’assurer que son témoignage a été sincère, il ne doit pas savoir que tu existes… N’insiste pas.
Thaddée fit comprendre qu’il se résignait. Mais ce n’était pas sans regret. Et prenant son album, qu’il avait eu soin de ra-masser avant de revenir au chalet, il se mit à dessiner un petit bateau en mer, et sur une falaise, au premier plan, un petit bon-homme agitant son mouchoir.
Et complétant sa pensée, il dit très nettement à Jacques, après lui avoir fait voir son croquis et lui désignant la roche qui se dressait derrière le chalet :
– Tu as ton yacht, j’ai ma falaise. Embarque-toi. Je serai là pour te suivre des yeux et pour te saluer au passage.
Et, tout consolé par son idée, il partit le premier en gamba-dant pour aller occuper son poste d’observation.
– 217 –
Pervenche, attristée, était restée accoudée à la balustrade extérieure du chalet.
Mme Legoarrec en profita, pendant que Corréard et Caradec échangeaient encore quelques mots avec le capitaine Alain, pour s’éloigner de quelques pas, accompagnée de Jacques.
– Caradec, lui disait-elle, n’a parlé que d’Hoël…
– Oui, en effet,… il semble qu’il revienne seul.
– Nous serions-nous trompés ?
– Toute conjecture est sujette à caution…
– Pauvres enfants !
– Ne désespérons pas. Par prudence, Hoël a pu, d’accord avec le capitaine Duclair, dissimuler aux gens de l’équipage la présence d’une femme à bord…
– Mais le gabier auquel il donne cette missive de confiance devait être au fait de leurs secrets.
– Patience ! ma bonne madame Legoarrec, nous saurons ce soir. Et composez-vous une figure souriante, Mlle de Kermor vous regarde.
Au moment où Jacques et maître Alain s’apprêtaient à des-cendre dans le puits par l’échelle de fer, une bouffée de vapeur chaude monta par l’orifice.
Le capitaine Alain fronça le sourcil.
– C’est un grain qui se prépare.
– 218 –
Et comme Caillebotte saisissait déjà le montant de l’échelle de fer pour opérer sa descente :
– Attendons une minute, que le courant d’air froid ait ga-gné les couches inférieures.
– Alors vous croyez que la mer va grossir ?
– J’en ai peur. Déjà tout à l’heure j’avais remarqué dans le parc un certain frémissement de feuilles qui ne trompe guère. Le baromètre doit avoir subitement dégringolé depuis une heure.
Quand ils arrivèrent à la grotte, Lolif avait allumé tous ses fanaux et filé sa seconde ancre.
Une houle violente agitait ces eaux, d’ordinaire calmes et dormantes, et faisait danser le yacht sur ses amarres.
– Ma foi ! dit le pilote, il est temps que vous arriviez ; dans une heure, il ne fera pas bon ici.
– Oui, répondit le capitaine Alain ; par les grosses mers, la vague s’engouffre avec violence sous ces voûtes.
– Et l’on s’aplatirait au plafond comme une chique, reprit Lolif ; la chaîne de mes ancres casserait comme une garcette.
Aussi, si ce grain se développe, nous faudra-t-il modifier notre plan, dit maître Alain. Lolif, tu connais l’anse aux Crevet-tes ?
– De l’autre côté du Grand-Verdelet, au bas de la muraille ?
– Précisément. Tu en sais le fond ?
– 219 –
– Oh ! très suffisant pour notre tirant d’eau.
– Pour y arriver sans avarie, il faudra faire le grand tour sous le rayon du phare.
– C’est bien mon avis.
– M. Jacques te dira le reste.
Et, prenant Caillebotte à part :
– Quand vous quitterez Saint-Quay, si le grain est passé et que le vent soit tombé, nous ne modifions rien ; vous allez à la pointe ouest de l’archipel, où je vous retrouve en canot, et nous ramenons Hoël par le souterrain.
– Oui ; mais en cas contraire, comme votre canot risquerait fort dans ces passes par le gros temps, c’est à l’anse aux Crevet-tes que je débarquerai.
– Oh ! mon canot n’est pas en jeu. Je saurai toujours vous rejoindre ;… mais il faut prévoir même après l’orage une mer démontée, et, en ce cas, il est bon de savoir d’avance où l’on mettra le cap.
– Mais pensez-vous donc qu’Hoël persiste à débarquer par un gros temps ?… Le capitaine Duclair voudra-t-il aventurer la Séraphita au risque d’être jeté à la côte ?…
– Bon ! Nous avons de sept à neuf heures devant nous, ils sauront profiter de la moindre accalmie et ne renonceront que si le vent souffle en tempête.
Lolif avait dégagé ses ancres et rasait la galerie au plus près.
– 220 –
– Embarquez, monsieur Jacques, et ne flânons pas.
Son falot à la main, le capitaine Alain, avant de remonter la galerie, suivit des yeux la manœuvre du yacht, pour qui ces eaux tourmentées rendaient la sortie difficile.
Par deux fois il le vit si violemment soulevé par de grosses lames accourant de la haute mer, qu’on eût pu croire qu’il allait se fracasser contre ces pilastres de granit qui coupaient en arca-des l’ouverture de la grotte ; mais Lolif savait calculer ses tours de roue avec l’importance de l’obstacle, et il saisit si bien le moment de se lancer dans le chenal, que l’ancien caboteur ne put s’empêcher de lui crier : Bravo ! quand le frêle bâtiment glissa à travers la passe et gagna les eaux libres.
Une fois en plein air, Jacques étudia le ciel.
Il paraissait aussi pur, aussi transparent qu’au matin. Et la brise légère qui s’était élevée motivait à peine l’état d’agitation des eaux.
Mais Lolif, à l’horizon lui montra deux points noirs qui semblaient courir l’un au-devant de l’autre.
– Eh bien ! ce sont deux paquebots qui se croisent.
– Non pas. C’est notre grain qui se concentre. Dans un quart d’heure, les deux flocons noirs ne feront plus qu’une bande sombre qui accourra face à terre. Je vais presser la chauffe pour que nous ne soyons pas pris en flanc et propre-ment roulés.
À ce moment ils croisèrent un canot qui se dirigeait en droite ligne sur l’archipel.
– 221 –
– Voyez donc, dit Bruno. Ne marche-t-il pas sur les Verde-lets ?
– C’est le gardien du phare, répondit Lolif. Il a dû faire au-jourd’hui ses provisions pour la semaine : il revient de Dahouet.
Et comme la coque de noix s’avançait dans leurs eaux :
– Bon vent, bonne mer, Tonic, cria le pilote.
– Trop de vent, trop de mer, répondit l’homme, ça casse mes vitres.
Et nageant vigoureusement de ses deux avirons, il passa.
Le yacht marchait à toute vapeur et déjà avait l’île d’Harbour en vue, lorsque Caillebotte, en jetant un dernier re-gard en arrière, aperçut une seconde chaloupe qui semblait sui-vre à la piste le gardien du phare.
– Qu’est-ce que cela ? dit-il en montrant la barque à Lolif.
– Bah ! des promeneurs imprudents ; c’est la coupe des embarcations qu’on loue à la journée, et le patron, alléché par l’offre des bourgeois, se sera bien gardé de leur annoncer qu’ils s’exposaient aujourd’hui à être secoués ferme.
Jacques mit sa lorgnette marine au point.
– Ils ne sont que deux dans cette barque. Eh ! pardieu ! voi-là, qui est étrange… Le bonhomme assis à l’arrière, et qui tient la barre, ressemble terriblement… Mais c’est invraisemblable, question de carrure sans doute… Brin-d’Amour si tôt sur ses pieds !… Après tout, en trois semaines, on peut guérir de cas plus graves… Et le drôle a la vie dure… Bon ! voilà les roches qui me le cachent… Je me trompe sans doute.
– 222 –
Et la distance grandissant à chaque impulsion de l’hélice, il ne put bientôt plus distinguer que confusément l’archipel des Verdelets.
Comme ils entraient au port, à Saint-Quay, Lolif lui montra le ciel tout obscurci et la mer moutonneuse au loin.
– C’est l’affaire d’une couple d’heures ; dans la soirée le ciel sera nettoyé et nous pourrons rembarquer sans inconvénient. La lame sera courte encore, mais le yacht en a vu bien d’autres.
Le pilote avait dit vrai. La tempête éclata tout à coup, vio-lente, mais courte.
– Où est la Séraphita ? se demandait Jacques. Si le capi-taine Duclair n’a pas prévu cet ouragan terrible, il peut être en-traîné bien loin en voulant éviter ces brisants. Mais non ; c’est un marin expérimenté, et il aura rallié Jersey ou Guernesey pour quelques heures.
Le chauffeur restait toujours à bord.
Jacques, accompagné de Lolif et de Bruno, était monté dans une auberge dont les fenêtres donnaient sur la berge, et s’était fait servir à dîner.
Sans quitter la table, du balcon ouvert, malgré la pluie qui tombait à flots, ils pouvaient suivre les progrès de l’ouragan.
L’auberge était peu fréquentée, la communauté de Saint-Quay absorbant tous les baigneurs et jusqu’aux voyageurs de commerce. Ils purent donc, seuls dans la salle du premier, déli-bérer à l’aise.
– 223 –
De Lolif, Jacques savait le dévouement, il n’avait donc pas besoin de parler par énigmes.
– Mon cher Bruno, dit-il, notre tâche commence et ce gros temps me paraît devoir la compliquer singulièrement.
– Vous savez que pour moi, le péril sera une séduction, ré-pondit Bruno.
– Oui ; mais ce que je veux de vous, ce sont des services et non de la témérité.
– Je ne l’oublierai pas,… je vous le promets.
– Nous attendons ce soir un bâtiment qui revient de la Ha-vane… et qui nous ramène un ami.
Bruno repoussa son assiette et devint pâle.
– Il s’agit de faciliter le débarquement de cet ami aux Ver-delets. Vous comprenez sans peine, Bruno, que si vous possédez une partie des secrets des La Roche-Jugon et de Coppola, celui qui va venir doit nous servir à compléter votre témoignage. Mais son arrivée a été signalée. Nos adversaires savent qu’il est sur le point de toucher la côte de France ; peut-être même n’ignorent-ils pas à cette heure sur quel bâtiment il a pris passage, et leurs agents doivent le guetter dans tous les ports du littoral. Lui, qui se sait visé, veut passer à travers cette croisière d’espions. Pour cela il a secrètement avisé les parents qu’il a aux Verdelets, qu’il se ferait débarquer à la pointe de l’archipel, ce soir, entre onze heures et minuit. C’est à nous qu’échoit la tâche d’aller au-devant de lui, de le prendre sur notre yacht et de ramener chez le capitaine Alain, soit par la grotte du Dragon, si la mer apaisée le permet, soit par l’anse aux Crevettes…
– Ce qui est plus probable, dit Lolif.
– 224 –
– Vous saurez peut-être ce soir, Bruno, à quel point la vie de cet homme est précieuse, même pour vous…
– Même pour moi ?…
– Je vous dirai alors bien des choses que je n’avais pas le droit de vous révéler, et vous comprendrez pourquoi le repos et la sécurité dont vous avez si grande envie seront la suite natu-relle de notre succès. Ne m’en demandez pas davantage, c’est la dernière fois que je parle par énigme.
– Mais ne puis-je au moins savoir le nom de l’homme ?
– Hoël !
– Hoël ;… il a survécu ?
– Oui.
– Et il revient.
– Pour confondre les La Roche-Jugon, si vous l’y aidez…
– Je ferai ce que vous me direz de faire… Hoël vivant ! Mais au profit de qui veut-il donc confondre les La Roche-Jugon ?…
– Voilà ce que vous saurez ce soir. Vous êtes prêt ?…
– Au péril de ma vie, je vous jure de faire tout ce qui dé-pendra humainement de moi pour que Hoël parvienne sain et sauf aux Verdelets.
– C’est bien.
– Voyez, dit Lolif.
– 225 –
Et il montrait une grande échancrure dans les nuages à l’horizon.
– C’est la fin du grain ?…
– Oui ;… seulement la mer me paraît singulièrement dé-montée. Nous aurons fort à faire.
– Lolif, as-tu déjà rencontré la Séraphita ?
– Le bâtiment à Duclair,… certes.
– C’est celui que nous attendons.
– Un fier malin,… Duclair,… et un rude homme…
– Le crois-tu de caractère à s’aventurer dans la baie de Saint-Brieuc par le temps que voilà ?
– Pour cela, n’en doutez pas. Il connaît admirablement nos côtes ; ce n’est pas un coup de vent comme celui-là qui l’arrêtera. D’ailleurs, le phare est là pour assurer ses distances. À trois cents brasses, il peut sans inconvénient mettre en panne et descendre en canot.
– Mais il n’a pu tenir la mer et louvoyer depuis deux heu-res.
– Pour ça, vous pensez bien qu’il est à Jersey, au port Sainte-Catherine. À quoi bon fatiguer sa membrure ? De Jersey aux Verdelets, en une heure il se trouvera transporté.
– Alors, tu augures bien de la soirée ?
– 226 –
– Dame ! monsieur Jacques, avec le vent, les nuages, les lames et le reste, il faut toujours être prêt à décompter. Mais la petite brise de terre que nous sentons d’ici, va toujours nous balayer ces gros noirauds-là, qui nous cachent les étoiles, et quand le matelot voit son étoile, il a confiance.
Bruno était tout absorbé. Il n’eût pas osé adresser à Jac-ques une question de plus. Mais la résurrection d’Hoël, qu’il croyait resté sous les décombres de l’hacienda, le troublait au dernier point. Qu’allait-il apprendre de lui ? Quel accueil en re-cevrait-il ? Cette pensée lui donnait le frisson.
Mais un coup d’œil jeté sur Jacques lui rendait la confiance. Il le savait incapable de le tromper. Il ne pouvait dou-ter de sa parole.
– Laissons-les faire, se dit-il, et obéissons. À quoi bon me tenailler l’esprit pour comprendre ? J’ai une tâche à remplir, ne pensons plus qu’à cela et à le satisfaire.
Quand on quitta là table, tout son sang-froid lui était reve-nu.
À dix heures, le yacht appareilla et sortit du port avec ses fanaux à demi feu.
La nuit était claire, bien que l’ouest recélât encore une col-lection d’épais nimbes, qui prouvaient que l’ouragan n’avait pas dit son dernier mot. Mais l’accalmie pouvait durer longtemps.
Ils avançaient, guidés par la lumière du phare.
Mais la mer se faisait de plus en plus dure. Le yacht dansait étrangement sous la lame.
– 227 –
– Il faut gagner au large, dit Lolif. Nous jouons trop gros jeu en abordant l’archipel par le travers. Cette diable de brise nous roulerait sur les brisants.
– Gagnons au large, répondit Jacques ; qui sait si nous ne rencontrerons pas la Séraphita à mi-route !
Lolif, fuyant devant le flot, dirigea le yacht au nord-est, marchant vers Guernesey. Son intention n’était pas de pousser si avant. Il comptait simplement décrire un arc de cercle autour du phare, dont il apercevait les feux, et qui lui servait de point de repère. Mais quand il eût ainsi louvoyé un quart d’heure, un changement subit se fit dans l’atmosphère.
La nuit s’épaissit sensiblement. Les étoiles disparaissaient comme si un rideau de crêpe en eût dissimulé la clarté.
Quelques minutes encore, et il fut obligé d’allumer tous ses fanaux. On n’y voyait plus sur le pont pour la manœuvre…
Le feu du phare, cependant, scintillait toujours, dominant cette nuit subite.
– Le brouillard !…
– Oui, le brouillard de la Manche, si terrible et si dense, je le connais, dit Caillebotte. Nous sommes restés une certaine fois quarante-huit heures autour d’Ouessant, n’osant avancer ni re-culer, ne marchant que la sonde à la main.
– La brise est tombée, la lame s’apaise.
– Alors, nous y gagnons.
– À la condition d’avoir le temps de profiter de ce calme momentané pour atteindre notre poste, vers lequel le phare
– 228 – nous guide. Autrement, la moindre erreur de barre nous jette-rait à l’écueil.
Déjà le yacht virait de bord et revenait sur les Verdelets.
Jacques et Lolif, postés à l’arrière, près de la roue du gou-vernail, sentant la gravité de la situation, ne perdaient pas de vue la note brillante et rayonnante du phare, le seul point lumi-neux qui perçât la brume noire.
Tout à coup chacun d’eux poussa un cri.
Le phare, dont ils avaient encore le rayon dans les yeux, s’était brusquement éteint.
– Quésaco, dit Jacques… Ce ne peut être le brouillard qui nous le cache, nous aurions vu son feu d’abord pâlir, blanchir, se voiler avant de disparaître… Mais non là, tout à coup, en une seconde, il disparaît comme une lampe dont on a tourné le bou-ton ;… éteint !… on l’aurait donc éteint ?
– Par Notre-Dame de Bon-Secours ! dit Lolif, vous avez raison, le fait est étrange.
Et se tournant du côté de la cage du chauffeur qui surveil-lait la machine.
– Stop ! cria-t-il. Machine en arrière !… Il va falloir calculer tous nos pas.
Jacques jeta un regard autour de lui. Rien, ni ciel ni mer. Pour apercevoir la vague qu’on entendait déferler contre le bor-dage, il fallait se pencher hors du yacht, où la réverbération des fanaux de l’avant et de l’arrière traçait un cercle de lumière cha-toyante. Alors seulement on voyait l’écume blanchissante du flot. Mais au delà de ce rayon, plus rien.
– 229 –
On songeait, dans cette nuit impénétrable, à l’enfer du Dante. On eût pu se croire dans la barque fatale et s’attendre à voir surgir du gouffre des damnés grimaçants et furieux, la bou-che sanglante, les yeux convulsés, mordant les bastingages.
Étrange contemplation ! Jacques était comme fasciné par ces ténèbres et ne pouvait en détacher ses yeux. C’est qu’il vou-lait voir au delà. Mais comment ?
Lolif, lui, avait mis à profit le temps d’arrêt et sondé la baie.
Aucun danger pour l’instant. Bruno lui prêtait son concours avec intelligence. Il s’était trouvé déjà à bord en pa-reille aventure et en connaissait le péril.
– Il faudrait relever le point, dit Lolif à Jacques ; mais nous n’avons que la boussole, et c’est insuffisant.
– Comment ! ne savez-vous plus où nous devons marcher ?
– Quand le phare s’est éteint, nous étions dans la bonne route ; mais, en stoppant, nous avons dû dévier forcément de la ligne. Et maintenant, sans carte pour contrôler les degrés du compas, je me vois désarmé.
– Attendez.
– Vous voyez un moyen de nous tirer d’affaire ?
– Peut-être. Le compas nous donne un degré de situation approximatif, et il suffirait que nous approchions à cent brasses de l’un des brisants connus de cette côte, pour que votre point de repère soit aussitôt retrouvé.
– À peu près…
– 230 –
– Le phare vous suffisait tout à l’heure ?
– C’est vrai.
– Avec son faible tirant d’eau, le yacht court moins de ris-que que tout autre bâtiment. Il est docile et vire avec facilité ; il peut tâter la roche sans s’y échouer, et passer par le plus petit chenal sans s’y laisser emprisonner. Eh bien ! si je vous fournis-sais, au moins pendant un quart d’heure, la facilité de percer le brouillard, à cent brasses de la proue, peut-être même une demi-heure, est-ce que cela vous suffirait pour regagner les Verdelets ?
– Si nous n’avons pas dévié de plus de trois à quatre cents brasses, un quart d’heure nous suffirait. Mais comment percer ce brouillard ? Nos lanternes les plus fortes ont un rayonnement de trois mètres.
– Vous n’avez rien changé à l’aménagement de la Mouette depuis le départ de lord Archibald Cliffton ?
– Rien.
– Bon ! J’avais, dans le temps, inspecté le matériel du bord, et il doit y avoir dans une armoire de la grande chambre de quoi nous tirer d’affaire.
– Parmi les objets laissés par lord Archibald ?
– Oui. Attendez-moi cinq minutes. Étudiez bien le compas, prenez votre direction, et je vous rapporte de quoi remplacer le phare absent ou éteint.
– Eh bien ! vous aurez fait un miracle.
– 231 –
– J’aurai tout simplement, si je réussis, donné à un simple joujou scientifique un emploi des plus pratiques ; mais ne nous vantons pas avant d’avoir l’agent sauveur en main.
Caillebotte se hâta de descendre dans le salon du bord et marcha droit à une armoire cachée derrière une glace, où, d’après ses souvenirs, devaient se trouver enfermés les objets qu’il cherchait.
Sa mémoire l’avait bien servi. Et sur le rayon du milieu, il trouva une large botte fermée et un étui de fer-blanc. La botte était carrée et pouvait mesurer quarante centimètres sur cha-cune de ses faces. L’étui était rond et haut seulement de vingt-cinq centimètres. Les deux objets représentaient un certain poids, car il en eut sa charge. Il n’en monta pas moins vite les degrés qui conduisaient au pont et vint déposer le tout près de la banquette de l’avant.
Bruno et Lolif s’empressèrent de le rejoindre.
– Un fanal ?
Bruno décrocha la lanterne placée au-dessus de l’escalier de la machine.
– Bien. Lolif, une barre d’anspect ?
– Voici.
– Place-la droite dans cette gaine. Elle y tient ?
– Solidement.
– Nous allons y fixer le réflecteur.
– Un réflecteur ?
– 232 –
– Que voici…
Et il ouvrait la boite de lord Archibald.
Elle contenait une lanterne à projection munie d’une len-tille très puissante opposée à un réflecteur concave de métal argenté.
– Je vois bien, dit Lolif, le parti qu’on pourrait tirer de cela, mais avec une lumière exceptionnelle.
– Je l’ai là.
Et Jacques montra l’étui de fer-blanc.
– Il y a là dedans, je viens d’en faire la vérification, environ une grosse de fils de magnésium, et s’ils ne sont pas avariés, j’arriverai, je crois, au résultat que je vous ai annoncé.
La lanterne prise par Bruno était déjà fixée très solidement par ses oreillettes à la barre d’anspect, le foyer tourné vers la mer.
Caillebotte introduisit dans le tube à crémaillère un fil de magnésium, y mit le feu et referma le réflecteur.
Aussitôt, devant eux, jaillit une lumière intense.
La lumière produite par le magnésium incandescent a l’éclat de la lumière électrique, sans en avoir la puissance et la durée, car la combustion du fil est très rapide.
Le rayon de projection était cependant assez considérable pour porter à une demi-encablure. Et il n’en fallait pas davan-tage pour assurer la marche du yacht. De la barre, Lolif perçait
– 233 – ces ténèbres opaques, pouvait voir la saillie du moindre brisant et s’en écarter à temps.
– En route ! cria le pilote au chauffeur, demi vitesse…
Jacques faisait évoluer sa lanterne, de façon à éclairer al-ternativement la droite, le centre, puis la gauche de la ligne à suivre, veillant à ce que le fil de magnésium consumé fût déjà doublé par un autre avant d’avoir jeté sa dernière lueur. De sorte que la lumière se maintint égale et sans interruption.
Tout à coup, dans le lointain, on entendit une cloche.
Mais ce n’était pas le battement régulier du marteau sur le bronze. Les résonances se précipitaient, se ralentissaient comme si la cloche fût affolée parfois et entravée ensuite.
Jacques laissa le maniement de la lanterne à Bruno, et re-monta sur la dunette près de Lolif.
– Est-ce un bâtiment en détresse ?
Mais Lolif, l’oreille penchée, lui fit signe de le laisser écou-ter.
On approchait évidemment du point où résonnait la cloche.
Lolif se releva en secouant la tête.
– C’est l’Aiguille noire, dit-il ; nous allions sur Erquy.
– L’Aiguille noire ?
– Oui. On y a récemment fixé une bouée solide munie d’une cloche que la mer se charge de mettre en branle… Main-
– 234 – tenant, j’ai mon repère. L’Aiguille noire est sur la gauche. Les Verdelets sont ici.
Et il tendait la main, désignant un point de cette muraille de four qui les environnait, comme s’il pouvait, dès lors, voir au travers.
Tout en donnant cette explication, il avait légèrement mo-difié la position de la barre.
Le bruit de la cloche allait diminuant. On cessa bientôt de l’entendre.
– Nous gagnons la région des brisants. Êtes-vous sûr de pouvoir maintenir votre feu encore un quart d’heure ?
– Oui, chaque fil de magnésium dure de quarante à qua-rante-cinq secondes. C’est trois fils pour deux minutes, trente fils pour vingt, et j’en ai au moins le double de reste dans l’étui.
– Alors nous en sortirons, je l’espère.
– En doutiez-vous ?
– Nous avions quatre-vingt-dix-neuf chances contre nous. Votre lanterne magique a tout changé en notre faveur. En ce moment, si je calcule bien, nous ne devons être guère plus qu’à deux encablures de l’archipel.
– Ce phare éteint n’aura-t-il pas appelé l’attention du garde-côte ?
– Avec un pareil brouillard, à quoi lui servirait de tenir la mer ? D’ailleurs, il n’aurait pas, comme nous le phare des Ver-delets pour objectif et croirait que la brume le lui dissimule.
– 235 –
– Brisants à bâbord ! cria Bruno, qui veillait.
– Bien.
– Terre à l’avant !
– Nous y sommes. Je reconnais la forme du premier des îlots ; pour plus de sûreté, nous le contournerons à la gaffe, J’aime mieux frotter que toucher.
Et se penchant vers la chambre de chauffe :
– Stop ! laisse arriver ! cria-t-il.
Alors fixant lui-même la roue du gouvernail, il courut à l’avant pour diriger lui-même la projection du réflecteur.
La roche entrevue par Bruno se dessinait sous la lumière du magnésium avec ses dentelures et ses bosses.
La mer avait rongé les parties basses, les travaillant comme une dentelle de pierre.
Le yacht, obéissant à l’impulsion première et poussé par le flot, semblait devoir s’aller briser sur cette estacade de granit ; mais Lolif, un grappin à la main, se dressa sur le bordage et, d’une main sûre, il lança la dent de fer dans ces parties effritées, où elle se fixa, en commandant aussitôt :
– Machine en arrière !
Et dès que la corde tendue lui indiqua que le grappin avait mordu :
– Stop ! dit-il de nouveau.
– 236 –
Le yacht, maintenant, n’avait plus qu’à se défendre contre les caprices du flot.
Bruno et Lolif, s’attelant au filin, halèrent le léger bâtiment au plus près de la roche, en répétant à plusieurs reprises la manœuvre du grappin, pour aller occuper un petit chenal moins tourmenté par la vague, qui n’y entrait qu’après s’être brisée contre la muraille avancée de l’écueil.
– Onze heures ! dit Jacques.
– Et nous sommes, comme il est convenu, à la pointe ouest de l’archipel.
– Mais la Séraphita osera-t-elle se risquer par ici ?
– S’il sait bien relever son point, et il le sait, Duclair peut venir jusqu’à cent brasses de l’aiguille noire sans aucun péril, même par ce brouillard, et son canot ferait le reste ;… mais, pour cela, il comptait sur le phare.
Le yacht bien amarré, on avait cessé d’alimenter le réflec-teur, et les fanaux avaient été tournés face à l’intérieur. L’ombre s’était faite de nouveau autour d’eux, à ne pas voir même le récif auquel ils étaient attachés.
– Dans quelle direction se doit trouver ce phare ? demanda Jacques.
– Ici, tout près ; s’il était allumé, ses feux viendraient jus-qu’à nous. Le grand cône où on l’a logé est à peine séparé de vingt brasses du petit havre où nous voilà.
– Écoute…
– 237 –
– Oui, l’on nage près de nous… J’entends distinctement les avirons. C’est un canot qui vient de terre ou de l’île.
– Le capitaine Alain.
– Nous allons le savoir.
Et Lolif retourna une des lanternes dans la direction où s’entendait le bruit des rames.
Puis, il siffla deux fois d’une façon particulière.
On répondit de même.
– C’est bien lui… Quel autre eût osé se risquer par ici dans cette nuit dangereuse !
– Mais c’est à peine s’il doit voir nos feux.
– Il les apercevra quand il sortira de la passe où je suis en-gagé, pour venir à nous. Et tenez, il semble qu’il nous ait vus, il presse sa nage.
– Et le voilà qui sort du brouillard presque bord à bord avec nous.
– Oui, cette nuée qui nous environne assourdit même le son. Je le croyais beaucoup plus loin. Il y aura plus d’un abor-dage cette nuit, plus d’un pauvre diable de pêcheur coulera à pic, pour n’avoir pas vu venir quelque trois-mâts qui lui passera sur le corps et ne s’en doutera qu’après le choc.
Un grelin traversa l’air et vint tomber à leurs pieds.
Lolif, en un tour de main, le noua au bordage.
– 238 –
Et la barque pontée du capitaine Alain s’approcha et se rangea à tribord du yacht.
– Il n’est pas seul, dit Jacques.
Et en effet, ce fut Thaddée qui, le premier, sauta sur le pont.
– Ah ! fit Jacques, je t’avais pourtant bien dit de te rési-gner…
Mais Thaddée, lui mettant la main sur la bouche, comme pour lui dire de ne pas lui reprocher sa désobéissance, montrait en même temps dans la nuit le point où devait se trouver le phare, semblant affirmer que c’était la cause de sa venue.
Jacques jeta un regard du côté de Bruno. Mais tout occupé avec Lolif à doubler les nœuds des amarres, il n’avait porté qu’une attention médiocre à l’arrivée du canot. D’ailleurs, il eût fallu qu’il vît Thaddée en pleine lumière pour être frappé de ses traits. Et à quatre pas, sur ce pont, on ne distinguait pas les phy-sionomies.
– J’ai voulu le retenir, dit le capitaine Alain, et il avait paru m’écouter, mais je ne sais comment diable il s’est glissé sous les couvertures de la chaloupe, ce n’est qu’en route que je me suis aperçu de sa présence. Ne le grondez pas ; les événements s’annoncent assez graves pour excuser son désir de tout voir.
– Qu’avez-vous donc à m’apprendre ?
– Vous savez comme moi que l’extinction des feux du phare a été subite ?
– Oui, et je me demande à quoi l’attribuer ?
– 239 –
– Vous y devinez cependant la main de vos adversaires ?
– Vous avez surpris quelque indice ?
– Non pas moi, mais Thaddée, et c’est lui qui nous a prédit l’événement avant même qu’il ne s’accomplit.
– Thaddée ?
– Il était monté en nous quittant sur la falaise, – sa falaise, comme il l’écrit, – dans l’intention de vous suivre à travers la baie.
– C’est vrai ;… mais je ne l’ai pas aperçu…
– Parce qu’une autre préoccupation l’a arrêté en route et fait demeurer dans une anfractuosité qui forme lanterne en face de la roche où se dresse le phare.
– Je devine ; il a vu le gardien revenir de Dahouet, espion-né et suivi de loin par un second canot.
– Précisément. Et la manœuvre étrange de ce second canot l’a engagé à ne pas se laisser voir. Il renonça donc à vous en-voyer un dernier adieu, et resta en observation…
– Je crois avoir reconnu le personnage qui se trouvait dans cette embarcation.
– Lui aussi l’a reconnu et nommé. C’est un certain piqueur du marquis de La Roche-Jugon,… Brin-d’Amour, celui-là même qui a tiré sur lui dans le bois de Vincennes, et aux mains de qui vous l’avez arraché. Aussi la présence de Brin-d’Amour dans ces parages lui devait-elle paraître significative, et, jusqu’à la nuit, il suivit tous ses mouvements des yeux. L’agent du marquis n’aborda pas d’abord au pied du phare. Il se fit promener par le
– 240 – pêcheur qui l’avait conduit, à travers les méandres de l’archipel. Évidemment il voulait se rendre bien compte de la situation d’isolement du phare, qui était son objectif.
– Oui, oui, tout s’explique. Ils ont quelque intelligence à bord de la Séraphita, et auront eu vent du plan de Duclair et d’Hoël.
– Thaddée vit enfin Brin-d’Amour se décider à aborder, et montant avec lui un panier qui contenait sans doute des vic-tuailles.
– Il aura grisé et endormi le gardien du phare.
– Cependant, comme la nuit tombait, avant de redescendre au chalet, Thaddée put constater que les feux étaient allumés ; mais aussi, malgré la distance, il distingua les hommes attablés dans la logette du gardien. Il accourut alors me prévenir, et sa défiance me parut justifiée. De l’anse aux Crevettes, où sont ga-rées nos embarcations, on voit le phare par le côté. Je postai là quelqu’un des nôtres en vigie. Et sans doute vous savez à quel moment il s’est subitement éteint.
– Oui, après la levée du brouillard ;… ils ont compté assu-rer ainsi la perte de la Séraphita.
– Mais si elle n’est pas encore dans nos parages, elle ne peut en être loin à cette heure. Comment prévenir la catastro-phe ?
– Votre canot est solide ?
– Certes.
– Vous avez des armes ?
– 241 –
– Vieille habitude de marin, mon bowieknife et mon revol-ver. Mais que voulez-vous tenter ?
– Pardieu ! la seule chose pratique, mon cher capitaine, l’assaut du phare… Encore la tentative n’est-elle pas bien com-pliquée, car peut-être déjà Brin-d’Amour, satisfait de son suc-cès, s’est-il éloigné de crainte de se faire pincer par le garde-côte.
– Le garde-côte dort sur ses deux oreilles. Et je crois bien plutôt que le drôle en question sera resté avec son acolyte pour voir sa combinaison scélérate produire ses résultats.
– Tant mieux ! Je lui dois une dernière leçon.
– Hum ! croyez-vous, s’il est armé lui-même, qu’il n’essayera pas de défendre la situation ? Et il peut nous cribler de chevrotines avant que nous n’ayons atteint à mi-côte de l’aiguille.
– Advienne que pourra ! Je ne laisserai pas le phare éteint devenir une cause de ruine pour la Séraphita, à laquelle il devait servir de guide et de sauvegarde. D’ailleurs ces expéditions ont leur charme, et je me charge de la mener à bien avec Bruno. Nous laisserons Thaddée avec Lolif sur le yacht, et vous, qui connaissez les passes, vous nous conduirez au pied du phare et vous nous attendrez.
– C’est-à-dire que je marcherai à la rescousse, s’il vous plaît ; j’ai pu d’avance vous faire voir les périls de l’entreprise, mais ce n’est pas alors que la chose est décidée que je vous abandonnerai. À l’heure de l’action, on me trouve toujours prêt.
– Soit, capitaine. Installez-vous avec Bruno dans la cha-loupe, je vais convenir de mes faits avec Lolif et Thaddée. Vous avez un fanal qu’on peut allumer au besoin ?
– 242 –
– J’ai une lanterne sourde dans la boîte du canot.
– Harpons et grappins ?
– Oui-da ! Et même un cabestan à l’arrière. Nous avons filé plus d’une baleine dans cette coque de noix.
Jacques revint à Thaddée.
– Mon ami, je ne puis te gronder dans un péril pressant, mais, en tenant si mal tes promesses, tu me rends la tâche plus difficile.
Thaddée protesta.
– Si fait, car à l’application d’esprit qu’exige une lutte en-gagée, tu ajoutes la préoccupation de ton danger. Promets-moi donc, et cette fois avec la résolution de tenir ta parole, que, quoi que tu entendes et quoi qu’il passe tout à l’heure, tu ne bougeras pas d’ici et que tu imiteras la patience de maître Lolif, à qui je te confie. Lolif sait ce que c’est que la discipline. Que son exemple te serve… Maintenant, embrassons-nous, et dans une demi-heure, je l’espère bien, tu verras briller le phare de plus belle. Ce sera la preuve que notre petite promenade n’a pas été inutile et sans fruit.
Thaddée fit signe qu’il ne quitterait pas la dunette, d’où il pouvait à la fois suivre ce qui se produirait dans la direction du phare et scruter les ténèbres de la haute mer.
Quand Jacques eut rejoint Alain et Bruno :
– Vous ferez sagement de vous déchausser, dit le capitaine. Toutes ces roches tapissées d’herbes marines sont glissantes en diable, et l’escalier taillé dans le granit qui donne accès à la
– 243 – plate-forme du phare est couvert d’une mousse perpétuellement humide, où le pied nu trouvera plus facilement prise qu’une se-melle de botte.
– Le conseil est bon et j’en profite ; mais le danger est moindre à la façon dont j’entends tenter l’escalade. Puis ce ma-tin, en circulant autour du phare, j’en ai bien retenu les disposi-tions. N’y a-t-il pas un câble fixé à la roche par des anneaux de fer et qui suit toutes les révolutions de l’escalier.
– En effet. Le mois dernier, le chanvre, effrité et brûlé par les brumes salines, n’était que d’un dangereux secours ; mais on a mis un grelin tout neuf et bien goudronné… On peut s’y fier, il ne cassera pas.
– Et par cette nuit d’abîme, c’est mieux encore pour nous que la sécurité, c’est le fil d’Ariane.
La chaloupe glissait silencieusement dans le chenal. Les avirons dormaient rangés de chaque côte du bordage. Le capi-taine Alain avançait de roche en roche, marchant à la gaffe. Mais il fallait qu’il eût le tact d’un aveugle pour se diriger ainsi dans les ténèbres.
Quand il approcha de l’aiguille où se trouvait le phare et de la banquette façonnée en quai, de manière à permettre d’y aborder, il entendit un clapotement significatif et arrêta la cha-loupe.
– C’est un canot amarré que la lame fait danser. Et ce n’est pas l’embarcation de Tonic, car il la remise toujours dans une petite anse qui fait face à la terre.
– Ce qui prouve que Brin-d’Amour est toujours là.
– 244 –
– Assurément ; mais il faut éviter un heurt des deux borda-ges. Le bruit nous trahirait. Pourtant nous devons avancer, leur barque bouche le seul point où l’on puisse aborder.
– Il faudrait un tampon sourd.
– Justement voici une couronne de varech recouverte de cuir, faite pour prévenir les chocs. Bien fixée à la bande exté-rieure de bâbord, il faut qu’elle subisse le premier contact…
Et le capitaine, se penchant à mi-corps hors de la chaloupe, profita de la première lame qui poussait à la roche pour saisir d’une main de fer la galerie du canot amarré, et malgré le balan-cement des flots, le rapprochement s’opéra d’une impulsion si bien calculée, que les deux embarcations se trouvèrent comme soudées l’une à l’autre.
– Vite un filin croisé aux fiches des avirons, dit-il tout bas à Bruno, qui exécuta l’ordre instantanément.
– C’est fait.
– Maintenant nous n’avons plus qu’à doubler l’amarre de la proue, et nous pouvons nous transborder sur notre prise, qui nous livre l’entrée de la place.
Jacques voulut passer le premier d’une barque à l’autre.
– Non pas, dit maître Alain, on ne peut s’avancer ici à l’aventure, et jusqu’au premier degré de l’escalier, il faut pres-que que je vous fasse marcher dans mes pas… Le moindre écart, la moindre glissade pourrait vous précipiter à la mer, et là-dessous c’est un gouffre dont on ne connaît pas le fond, même à marée basse… Laissez-moi donc prendre les devants, moi qui sais à quelle saillie m’accrocher pour aborder sans encombre.