LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte
Viila Terre Promise.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
– Certes, je suis lesté le mieux du monde, et ce petit porto, qui compte au moins dix ans de fût, a passé dans mes veines en les réchauffant comme une larme de soleil.
– 273 –
– Je suis fort aise qu’il vous agrée ;… c’est un legs de mon prédécesseur, qui m’a vendu sa cave en bloc.
– Eh bien ! c’était un connaisseur…
– Monsieur le procureur de la République ?… pardon,… mais ?…
Un jeune homme, un secrétaire, avait paru à la porte du sa-lon, des dépêches à la main.
– Qu’y a-t-il ?
– Parmi ces dépêches qui arrivent à l’instant, il y en a une dont le chiffre m’est inconnu…
– Donnez… Ah ! oui ! c’est le chiffre du cabinet.
Et se tournant vers Coppola, le procureur lui dit :
– Vous permettez… Je vois ici un signe qui veut dire : ur-gence.
– Mais, je vous en prie…
– Oh ! le temps de parcourir seulement… Le chiffre m’est familier ; j’en ai usé si souvent pour le besoin du service, quand j’étais attaché au cabinet du ministre…
Il s’approcha d’un candélabre placé sur la cheminée, et res-ta quelques minutes absorbé dans sa lecture.
– Hum ! pensa Coppola, il a vu les gros bonnets de près… Ce n’est pas le premier venu.
– 274 –
Le procureur se retourna vers le jeune secrétaire, et lui tendant un papier sur lequel il venait d’écrire rapidement quel-ques lignes au crayon :
– Envoyez télégraphiquement ceci. Vous pouvez lire,… lisez haut.
Le jeune homme lut cette dépêche :
« Monsieur le chef de cabinet. Ministère de la justice,
place Vendôme.
« Réponse à la confidentielle. Affaire en voie d’exécution.
« Tout sera terminé dans deux heures. »
– Comment ! dit Coppola,… serait-ce donc ?…
– De ce qui vous intéresse qu’il est question… En effet, cette dépêche insiste pour que je soigne votre affaire sans y met-tre le plus petit retard.
– En vérité.
– Ah ! vous avez des amis chauds et persévérants… Mais, au moins, pourrez-vous attester que ma décision était prise avant même que la dépêche ne me parvint.
– Certes, et si nous pouvons vous faire obtenir un nouvel avancement.
– Trop aimable… Je suis persuadé que je vous devrai beau-coup… Mais ne perdons plus une minute.
Coppola avait d’excellents cigares, mais le procureur de la République insista pour faire agréer les siens, qui provenaient
– 275 – en droite ligne des saisies de la douane. Et ce fut lui qui l’emporta. En route, il fut tout à fait charmant pour son compa-gnon de route, faisant arrêter le postillon pour qu’on vît mieux certains sites, certaines ruines. À Yffiniac, il montra une forêt qui faisait partie des domaines des La Roche-Jugon avant 1789. Et de l’autre côté du vallon, les restes d’un poste avancé qui avait servi de forteresse aux Kermor, lors des révoltes de Breta-gne sous la Régence.
À Dahouet, le bateau de la douane les attendait et les deux brigades de gendarmerie de Pléneuf et de Lamballe, prévenues d’avance, étaient là sous les armes, conduites par un lieutenant.
– Croyez-vous donc à quelque résistance ? demanda Cop-pola.
– Il n’est pas mauvais de frapper, à l’occasion, les yeux des populations par le déploiement des forces dont on dispose. La justice y gagne en prestige.
– Fort bien raisonné.
– Puis, d’après la dépêche, l’homme dont je dois m’assurer est de ceux qu’il ne faut pas laisser échapper. Aussi une fois aux Verdelets, je compte user de mes gendarmes pour établir autour du logis de maître Alain un cordon militaire infranchissable.
– Précaution sage, dit tout haut Coppola.
À part, il pensait :
– Il fait du zèle. Hoël ne me paraît pas si difficile à prendre.
Il était quatre heures du matin ; le jour se levait ; la traver-sée fut facile.
– 276 –
Des Verdelets, on les avait aperçus arrivant. Maître Alain se présenta au quai de son petit port pour les recevoir.
Avant de débarquer, le procureur dit au baron.
– Inutile de parler d’avance de l’arrestation… Je viens pour instruire sur les événements de la nuit… Laissez-moi dire.
– Mais je n’ai qu’à m’effacer devant vous, monsieur le pro-cureur de la République, et j’ai pleine confiance dans votre mé-thode pour conduire les choses à bonne fin.
– Aussi me laisserez-vous libre de choisir le moment où vous devrez prendre dans l’affaire un rôle actif.
– C’est entendu.
Et Coppola, on ne peut plus satisfait, se disait :
– Comme on voit bien que ce gaillard-là a été stylé pour la circonstance.
Quand on mit pied à terre, le lieutenant de gendarmerie désigna le capitaine Alain au procureur, qui, lui adressant la parole le premier :
– Vous êtes monsieur Alain Le Guénic, ancien capitaine de navire, propriétaire de l’île et de la ferme ?...
– Oui, monsieur.
– C’est vous qui avez sauvé et recueilli le commandant du navire qui s’est perdu sur la côte et son second…
– Le capitaine Duclair et quelques passagers, en effet… Le reste de l’équipage est, je crois, à Dahouet…
– 277 –
– Voulez-vous me conduire près des naufragés ? Je suis le procureur de la République près du tribunal de Saint-Brieuc.
– À vos ordres, monsieur le procureur… Le commandant Duclair est à la ferme.
En route, le procureur prit à part le lieutenant de gendar-merie et lui donna des instructions.
– Bon ! se dit Coppola, voilà qu’il organise son petit blocus.
Et, sans plus s’inquiéter, il marchait à la suite du capitaine Alain, vers les bâtiments de la ferme, qui s’élevait sur un repli de falaise dominant la plage à quelques mètres au-dessus du ni-veau des plus hautes marées.
Tout le personnel de la ferme, déjà debout et à l’œuvre malgré l’heure matinale, s’arrêtait à les voir au passage. Et l’on se demandait comment le capitaine Alain, si jaloux d’ordinaire de son autorité sur son île, avait permis aux gendarmes de fou-ler le sol des Verdelets ?
– Mais bon ! disait-on, c’est un malin,… il sait ce qu’il fait !
Quand on les eut introduits dans la salle basse, les portes se refermèrent, et Coppola put voir un gendarme posé en fac-tion devant la fenêtre.
– Bonne précaution, se dit-il.
Le procureur de la République s’était fait accompagner d’un secrétaire-greffier.
– 278 –
Aussitôt dans la maison, le scribe avisa une table, tira son portefeuille, ses plumes et son encrier portatif… et, bien installé, attendit.
– Ceci est de trop, pensa Coppola, un procès-verbal, pour-quoi faire ? Je n’aime pas les paperasses, ce sont des témoins importuns qu’on laisse derrière soi.
Le procureur, une fois assis, commença à poser une série de questions au capitaine Duclair sur la perte de la Séraphita, qu’il attribuait au brouillard.
– Notre perte a une autre cause que je dois vous faire connaître, dit le capitaine.
– Laquelle ?
– L’extinction subite des feux du phare.
– Un accident ?
– Un crime.
– Avez-vous des preuves ?
– Et même des témoins.
Alors maître Alain prenant à son tour la parole, raconta brièvement, sans nommer ceux qui l’assistaient, les incidents de l’expédition faite au phare pendant la nuit.
– Mais il faut s’assurer de ces deux hommes.
– C’est ce que doit faire en ce moment le commissaire de police de Dahouet, à qui j’ai envoyé ma déclaration.
– 279 –
– Bien, nous les interrogerons… Mais vous, capitaine Alain, vous, commandant Duclair, avez-vous quelque idée de ce que pouvait être l’individu venu dans l’intention coupable d’éteindre les feux du phare.
– Il est mort dans sa chute ; mais peut-être trouvera-t-on sur lui quelques papiers, si le cadavre est rejeté à la côte… Et tenez, ajouta maître Alain, je vois par la fenêtre mon beau-frère Caradec qui parlemente avec vos agents ; il demande à entrer… Sans doute, il a quelque chose à nous apprendre.
Le procureur fit un signe à son greffier, qui, ouvrant la porte, appela Caradec et le fit entrer.
Coppola, que la mort de Brin-d’Amour avait médiocrement ému, trouvait cependant toute cette enquête oiseuse, et, se pen-chant vers le magistrat :
– Tout ceci peut avoir son importance, sans doute, au point de vue de la justice, lui dit-il à voix basse, mais est-ce bien le moment ?… Nous nous éloignons d’Hoël.
– Soyez tranquille, nous y reviendrons.
Caradec n’entra pas seul. Corréard l’accompagnait. Et de sa cachette, Jacques, qui suivait la scène attentivement fut frappé du léger sourire qui se dessinait sur les lèvres du policier.
– Approchez, dit le procureur ; vous avez quelques éclair-cissements à nous donner au sujet de l’enquête que je poursuis.
– Nous avons assisté tout à l’heure le commissaire de po-lice dans ses constatations.
– Où est-il ?
– 280 –
– Il ignorait votre présence aux Verdelets, monsieur le pro-cureur, et nous l’avons quitté se dirigeant sur Pléneuf, pour y faire écrouer les deux hommes arrêtés au phare…
– Et qui sont ?
– Le gardien,… un ivrogne dont on a exploité l’intempérance, et un certain Josias, un drille qui a prêté sa bar-que, fourni les renseignements, et sur qui on a trouvé une somme de cinq cents francs en or, le prix évident de sa complici-té.
– Mais, d’après le récit de maître Alain, il y avait encore le principal auteur du crime, qui, dans sa frayeur de se voir sur-pris, aurait perdu la tête et fait une chute atroce du haut de la passerelle extérieure ?
– Le corps a été jeté sur la plage ;… on a fouillé ses vête-ments.
Coppola commençait à faire la grimace. Mais le procureur de la République, tout à son enquête, ne le regardait même pas.
– Qu’a-t-on trouvé sur lui ?
Ce fut Corréard qui répondit.
– J’ai pris copie de l’indication sommaire des pièces re-cueillies.
– Parlez.
– Primo : Une lettre adressée par un marchand de grains et fourrages à M. Brin-d’Amour, piqueur, chez M. le marquis de La Roche-Jugon, rue du Cirque, 57.
– 281 –
– La peste soit du drôle !… conserver des papiers sur lui ! pensa Coppola, qui devenait sérieux.
– Un piqueur du marquis de La Roche-Jugon,… voilà qui est particulier, dit le procureur en jetant un regard oblique au baron… Mais continuez ;… dans cette lettre…
– Oh ! il était simplement question d’un déjeuner projeté et d’un pot-de-vin à recevoir.
– Ce qui serait une preuve d’identité… on ne prête pas de pareilles lettres… Après ?
– Il y avait encore une petite carte des côtes de Bretagne, où le phare des Verdelets était entouré d’un trait à l’encre rouge ; enfin, dans l’une des poches du gilet, une carte de visite noircie par le frottement, et sur le dos de laquelle quelques mots griffonnés au crayon semblaient se rapporter à l’extinction des feux du phare.
Coppola se sentit pâlir.
– Mais il y avait un nom gravé sur cette carte ? demanda le procureur de l’air le plus bénin du monde.
– Oui, vraiment, un nom et une adresse.
Et Corréard, semblant avoir besoin de recourir à ses notes, lut :
« Le baron de Coppola, 57, rue du Cirque. »
Le procureur de la République parut tout à fait surpris, et se retournant vers Coppola :
– Comment ! baron, votre carte aux mains de cet homme ?
– 282 –
– La chose me paraît aussi étrange qu’à vous, et je me de-mande ce que venait faire ici ce piqueur…
– … Que vous connaissiez ?
– Un drôle qui avait quitté le service du marquis, après cer-taines frasques…
On sait, en effet, que Brin-d’Amour sortait de l’hôpital et il n’avait pas reparu à l’hôtel de la rue du Cirque depuis plusieurs semaines.
– Carte volée, alors, dit le procureur avec complaisance.
– Évidemment, répondit Coppola, se rattachant à la perche qu’on semblait lui tendre.
– Mais, demanda le procureur à Corréard, avez-vous donc quelque idée du but que poursuivait cet homme en venant éteindre les feux du phare ?
– Oh ! parfaitement, monsieur le procureur de la Républi-que ; les mots griffonnés sur la carte dont je vous parlais tout à l’heure sont tout à fait probants.
– Vous les avez notés ?
– Les voici : « Le vendredi 9 août. »
– C’était hier…
– « La lune se lèvera à onze heures trente-sept minutes. La Séraphita, venant de Liverpool, après relâche à Jersey, entrera à cette heure dans les eaux de la baie de Saint-Brieuc. »
– 283 –
– Oui, la chose est précise.
– D’autant que la note se termine par l’injonction sui-vante : « Rentrée du garde-côte à Erquy à onze heures, pour ne ressortir qu’à deux heures du matin. À onze heures dix minutes, tout doit être terminé. »
– Mais on ne sait de qui sont ces notes. Et qui le dira, ce Brin-d’Amour étant mort ?
– Oh ! bien qu’écrites au crayon, ces notes sont d’une écri-ture facile à contrôler. Un bon expert en trouvera certainement l’auteur.
Coppola se mordit les lèvres au sang.
Et le procureur se retournant vers lui :
– Je vous dois de faire cette expertise, baron ; autrement cette carte aurait une petite allure compromettante pour vous…
– Bon ! je sème cinq cents cartes par an aux quatre coins de l’Europe, dit l’autre, essayant de jouer l’indifférence.
– Qu’importe !… Vous ne serez pas fâché qu’on tire la chose au clair.
Coppola ne pouvait répondre qu’au contraire il en serait tout à fait désolé ; il se tut.
Le procureur continua en s’adressant à Corréard, qu’il de-vinait fort au courant de ces matières.
– Voilà donc un point acquis. Le Brin-d’Amour est un agent payé pour faire naufrager la Séraphita et il a fort bien ac-compli sa tâche, quoiqu’en y laissant sa peau. Mais alors ce na-
– 284 – vire contenait donc quelque menace, quelque danger pour les audacieux qui combinaient ce coup ?
– Cela va de soi.
– Et vous pouvez m’éclairer sur ce point ?
– J’ai bien à ce sujet ma conviction établie, monsieur le procureur de la République ; mais d’autres peuvent parler avec plus d’autorité.
– Qui donc ?
– Le capitaine Duclair, ici présent et son second.
– Son second ?
– Oui, Hoël Legoarrec…
Et Corréard montra assis, dans l’ombre projetée par le grand manteau de la cheminée, un homme qui se leva et s’avança aussitôt, en entendant prononcer son nom. C’était Hoël.
Le procureur, toujours du même air bonhomme, se pencha vers Coppola, qui essayait de dissimuler son inquiétude crois-sante, et lui dit :
– Vous le voyez, nous y arrivons tout naturellement : d’eux-mêmes ils nous livrent cet Hoël.
Le baron le regarda avec défiance ; il ne savait que croire et devinait une sorte d’ironie cachée sous ces paroles ; mais la suite de l’interrogatoire allait lui enlever tous ses doutes.
– 285 –
– Capitaine Duclair, vous avez entendu la déposition qu’on vient de me faire et vous savez ce que j’attends de vous ; qu’avez-vous à m’apprendre ?
– Ceci, monsieur le procureur : que ce n’est ni moi, ni la Séraphita, ni son chargement dont on poursuivait la perte, mais un seul homme se trouvant à mon bord.
– Et qui donc ?
– Hoël Legoarrec.
– Hoël,… c’est votre conviction ?
– Absolue.
– Vous avez bien réfléchi à la gravité des faits que vous avancez ?
– Je ne parle jamais à la légère.
– Voilà bellement qui se complique, à moins que les choses ne concordent, dit le procureur en se retournant vers le baron, et sans trop baisser la voix. Cet Hoël que vous réclamez pour le faire livrer à la justice espagnole, d’autres rêvaient, pour l’empêcher d’aborder les côtes de France, de le noyer avec tous ses compagnons de route. Des malveillants, baron, pourraient voir là une corrélation et se demander si l’extradition n’est pas la parade à la noyade manquée.
– Quoi, vous penseriez…
– Oh ! moi, je suis toute bienveillance par nature, et ne demande qu’à vous servir. Vous verrez bien.
Revenant à Duclair.
– 286 –
– Capitaine, demanda-t-il, avant d’interroger votre second lui-même, puisque aussi bien il paraît être le centre de toute cette affaire, je désirerais vous poser quelques questions à son sujet. Vous êtes connu, estimé, et je sais qu’on en peut croire votre parole. Depuis combien de temps connaissez-vous Hoël Legoarrec ?
– Depuis plus de vingt ans. C’est un brave cœur, une âme dévouée, dont je réponds corps pour corps, un habile marin sur qui l’on peut se reposer, quand on lui passe le porte-voix. Sur la Séraphita, il n’était mon second que par amitié et pour se ren-dre utile. De fait, il avait seulement pris passage à mon bord pour revenir en toute sûreté de la Havane en France, où l’appelait une mission sacrée.
– Alors, selon vous, ce serait pour l’empêcher d’accomplir cette mission, que l’on aurait comploté votre perte ?
– Vous l’avez dit, monsieur le procureur de la République.
Coppola s’était mis de trois quarts, la tête penchée, le men-ton dans la main, pour se dissimuler aux regards d’Hoël, qui, depuis qu’il s’était levé, ne le quittait pas des yeux ; il se disait qu’il avait eu grand tort de venir, et pensait à la retraite. Il fît même un mouvement…
Mais le procureur, lui mettant aussitôt la main sur l’épaule :
– Pas d’impatience, baron ; encore une ou deux questions, et j’exhibe le mandat.
Coppola se contint, mais il étudiait les issues et calculait les distances.
– 287 –
– Hoël Legoarrec, dit le procureur, ignoriez-vous, en quit-tant la Havane, que vous étiez sous le coup d’une accusation des plus graves ?
– Qui a dit cela ?
– Le gouvernement de Madrid, qui prouve par pièces au-thentiques que vous avez été condamné aux présides pour émis-sion de faux quadruples et qui réclame votre extradition.
– Moi ! condamné pour émission de faux quadruples… et sur quels témoignages ?
– Les extraits ne constatent que les dispositifs du juge-ment.
– Je n’ai jamais passé devant aucun tribunal, ni reçu la moindre citation.
– L’arrêt est par défaut.
– C’est-à-dire sans valeur… Et c’est sur une procédure semblable que le gouvernement français livrerait un de ses na-tionaux !… On me remettrait aux mains des Espagnols sans m’entendre, et le garde des sceaux contresignerait un décret d’extradition sur le simple exposé d’une décision achetée, sans doute, à l’un des mille tribunaux borgnes qui siègent à Cuba au profit du plus fort ou du plus riche ! Montrez-moi du moins le décret…
– Le décret ?… Mais au fait, baron, vous vous êtes embar-qué à la légère et vous ne m’avez pas apporté le décret conforme signé du chef de l’État et contresigné du garde des sceaux et du ministre des affaires étrangères.
– 288 –
Cette fois, le procureur de la République en s’adressant à Coppola lui parla non plus à l’oreille, mais à haute voix, et par ce seul fait, le mettant en lumière et le faisant brusquement entrer en scène.
Coppola sentit aussitôt tous les regards s’appesantir sur lui.
Il était loin d’être charmé de l’incident, et pour chercher à faire comprendre au magistrat qu’il commettait une faute en le démasquant, il affecta de lui répondre comme en confidence.
– Qu’importe ! Et quel lièvre soulevez-vous ?… Le décret existe ou existera, on l’a signé aujourd’hui ou on le signera de-main… Mais les instructions dont je suis porteur sont précises ; il convenait donc de les exécuter sans toutes ces formalités…
Il avait débité en douceur et très vite, d’une voix sifflante, tout ce chapelet, quand le procureur, l’interrompant :
– Parlez plus haut, monsieur ; au point où en est l’instruction, ces allures mystérieuses ne sont plus de saison.
L’aventurier sentit que la partie devenait mauvaise. La fi-gure du procureur de la République s’était bien modifiée. Ce n’était plus l’homme affable en qui il voyait un complice, mais un représentant de la vindicte publique qui ne semblait plus le considérer que comme un personnage des plus suspects.
– Que suis-je venu faire dans cette galère ? se dit-il.
Hoël, lui, avait fait deux pas en avant et, se plaçant bien en face de Coppola comme pour mieux le dévisager :
– C’est donc monsieur qui réclame mon extradition ? C’est donc lui qui a trouvé ce procédé délicat pour m’empêcher d’arriver jusqu’à Paris ?…
– 289 –
– Je ne puis vous cacher que les instructions, heureuse-ment pour vous incomplètes et insuffisantes, qui me prescri-vaient de vous faire conduire à Brest et embarquer à bord de la Concepción, frégate espagnole qui s’y trouve en relâche, m’ont été apportées par M. le baron de Coppola, autorisé à en surveil-ler l’exécution.
– Monsieur le baron de Coppola, en vérité ! voilà un nom qui ronfle et qui vous a grande tournure… Depuis combien de temps portez-vous ce joli nom, monsieur mon accusateur ?
Coppola, jouant aussitôt l’homme indigné, se leva :
– Je pense, monsieur le procureur, que vous saurez faire respecter ma dignité et ma personne ; autrement, vous com-prendrez que je me retire,… quitte à faire apprécier l’incident par qui de droit.
– Il est peut-être un peu tard pour le prendre de si haut… Si mon enquête ne tourne pas à votre gré, c’est sans doute fort regrettable pour vos projets, mais il vous faudra, je vous prie, la subir jusqu’au bout…
– Je vois, monsieur le procureur de la République, que nous ne nous entendons plus… Je préfère donc vous laisser le champ libre.
Et d’un pas majestueux, il se dirigea vers la porte.
– Restez ! dit sèchement le procureur.
Coppola essaya de faire la sourde oreille et accentua son mouvement de retraite.
– 290 –
Mais une main se posa sur son épaule et l’emboîta d’une pression si ferme, qu’il devina une main de policier.
C’était Corréard qui, le faisant pivoter sur lui-même et le forçant par sa pesée de plier les jambes, en dépit qu’il en eût, l’assit ou plutôt le colla sur un escabeau qui se trouvait placé comme une sellette juste en face de la table du greffier.
Et au geste, il ajouta cet avis plein de clarté :
– On vous a dit de rester, ne bougeons plus.
Coppola était pris. Il se mordit les lèvres au sang, mais ne répliqua point. À l’attitude de Caradec, de maître Alain, de Du-clair approuvant Corréard de l’œil, il comprit que toute résis-tance était impossible, et que de tels adversaires ne s’attaquaient pas de front. D’ailleurs, il apercevait de nouveau le gendarme posté à la fenêtre, il savait que les deux brigades, échelonnées autour de la ferme, n’en laisseraient sortir per-sonne, et voilà que toutes ces précautions, qui lui avaient paru si sages, étaient dirigées contre lui. Où donc voulait en venir ce procureur, et quel jeu avait-il joué avec lui ? Était-ce seulement un étourneau zélé qui s’amusait à faire de l’impartialité, igno-rant qu’il risquait sa carrière à rompre ainsi en visière aux La Roche-Jugon ? En ce cas, le mieux était de se résigner au si-lence. La revanche ne saurait tarder, et elle serait éclatante. Mais un dernier coup d’œil jeté sur l’homme à qui il avait affaire lui enleva cette espérance. Le procureur de la République était, à n’en pas douter, un homme de réflexion et de volonté. Il n’y avait dans son allure ni précipitation ni hésitation. Il avait tout calculé, et savait nettement où il marchait. Coppola comprit que, dès la première minute, il avait été sa dupe, et que l’autre s’était agréablement moqué de lui.
Il en eut rapidement la preuve, car le procureur s’adressant à Hoël :
– 291 –
– Vous semblez émettre un doute sur le nom de monsieur, à ce que je puis comprendre ?
– C’est, dit Hoël Legoarrec, qu’en le regardant bien, j’ai re-connu le particulier…
– Vous l’aviez déjà vu ?…
– Il a navigué dans nos eaux en pirate il y a quelque chose comme dix ans. Alors il était tristement célèbre sous le nom de Ramirez, qui est peut-être encore un nom de circonstance comme celui qu’il porte aujourd’hui… C’était à Cuba…
– Je n’ai jamais mis les pieds à Cuba, s’écria Coppola, sen-tant le péril et sortant malgré lui de sa réserve.
– Bon ! dit Hoël, je reconnais même la voix maintenant. Ce Ramirez, monsieur le procureur de la République, était l’un des chefs de ces bandes de volontaires qui désolaient alors et rava-geaient le pays, bandes de voleurs, d’assassins et d’incendiaires dont le moindre enrôlé méritait dix fois la corde. Je vous laisse à juger de quels supplices étaient dignes les capitaines de ces exé-crables routiers. Le Ramirez ici présent comptait parmi les plus féroces et les plus avides ; il a laissé de son passage à Cuba des souvenirs horribles et sanglants ; on n’a jamais pu faire le total de ses vols audacieux, et son dernier exploit est justement celui dont je viens en France, moi, Hoël Legoarrec, lui demander compte, à lui et à ses patrons, le duc et le marquis de La Roche-Jugon…
– Cet homme est fou ! hurla Coppola…
– Silence ! dit le procureur…
– 292 –
Et se tournant vers Hoël, qu’il écoutait avec une attention extrême :
– De quel fait voulez-vous parler ?
– De l’incendie de l’hacienda du comte de Kermor, au Pa-radas, incendie allumé par ce Ramirez et par sa bande.
– Monsieur le procureur de la République, dit Coppola, ré-solu maintenant à faire tête à l’orage grandissant, voilà qui est intolérable. Vous écoutez avec une faveur apparente les propos les plus effrontés ; vous laissez planer les plus odieux soupçons sur moi, dont vous connaissez les répondants, sur la plus noble famille de France, dont vous devriez mieux mesurer la puis-sance…
– Alors vous prétendez n’avoir jamais été à la Havane ?
– Jamais !
– Vous affirmez n’avoir jamais été connu sous le nom de Ramirez ?
– Et je vous défie de trouver sur ce point d’autres témoi-gnages que celui de cet imposteur.
– Oh ! oh ! baron, voilà un défi imprudent, cria une voix railleuse.
Coppola se retourna saisi.
Et sur le haut de l’escalier de bois, il vit se dresser Caille-botte, le sourire aux lèvres ; Caillebotte, qui lui fit l’effet du spectre de Banquo et qui, d’un pas lent et tranquille, descendit jusqu’à lui avant qu’il eût eu le temps de recouvrer la voix.
– 293 –
Comment se trouvait-il là à point nommé, ce redoutable adversaire qu’il croyait enfermé à la Conciergerie et au secret ? Cardailhac Junior avait pourtant promis de le réduire à l’impuissance jusqu’au moment où ses clabauderies se heurte-raient contre le fait accompli, et soudain il se trouvait devant lui, à 450 kilomètres de la sainte Chapelle, libre et menaçant.
– Tout craque ! se dit Coppola avec rage,… et quinze jours trop tôt… Dans quinze jours, ma part faite, je disparaissais avec Jessica pour faire peau neuve.
Le procureur de la République ne s’attendait pas plus que Coppola à l’intervention de Jacques ; mais, comme il se doutait que le nouveau venu lui apportait un complément d’instruction, il le laissa se présenter lui-même.
Jacques était arrivé en face de Coppola.
– Oui, baron, dit-il, je vous le répète, il ne faut pas jouer avec certaines évocations. Je ne suis pas le diable, quoique vous me considériez avec autant d’effarement que si vous me décou-vriez un pied fourchu… Mais je puis produire, pour l’édification de M. le procureur de la République, un témoin qui vous réduira facilement au silence et vous contraindra à plus de modestie, car celui-là vous a suivi de près dans vos diverses transformations.
– Un témoin !
– Oui, Bruno Matagrin, qui peut en dire long sur Ramirez, et est tout prêt, à deux cents pas d’ici, à affirmer que d’Oradour, Ramirez et Coppola, qui forment une assez jolie trinité de co-quins sinistres, ne sont qu’une seule et même personne…
Coppola était d’une pâleur verdâtre.
Le procureur souriait.
– 294 –
– Et lorsque, grâce au témoignage irréfutable de Bruno, continua Jacques, on saura que d’Oradour le faussaire, Ramirez, incendiaire et assassin, et le baron de Coppola, dont le dossier se gonfle à vue d’œil, représentent les avatars principaux d’une existence aussi laborieuse que la vôtre, peut-être alors voudra-t-on remonter plus loin. La justice est curieuse de sa nature… et j’arriverai moi, à mon tour, pour raconter vos premières armes ainsi que vos premiers crimes, pour rétablir votre état civil, Ma-théo Barrabino, et interrompre votre dernière campagne, dont j’ai déjà si heureusement contrarié les plans et déjoué les infa-mies…
– Monsieur, dit l’aventurier écumant et prêt à s’élancer sur Jacques.
– Oh ! ne prenez pas la peine de poser pour l’honnête homme outragé !… Vous n’avez plus personne à tromper ici, je le devine à la tranquillité de M. le procureur, à l’impassibilité avec laquelle il me laisse dire… Apparemment je ne lui apprends rien de nouveau… car il a bien l’air d’être absolument édifié sur votre haute valeur.
Machinalement Coppola se retourna vers le procureur, et lut sa condamnation dans son regard froid et méprisant.
Et, redevenu humble et soumis comme un ancien habitué des bagnes à la vue du garde-chiourme, il suffit d’un geste de Corréard pour qu’il retombât muet sur son escabeau.
– Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit gracieusement le procureur à Caillebotte ; j’ai reçu en effet ce matin, avec les instructions particulières du ministre, quelques extraits concluants du casier judiciaire de ce Mathéo Barrabino, casier, qui a pu être reconstitué grâce à vos indications. C’est donc à vous que nous devons de pouvoir démêler les fils de ces intri-
– 295 – gues tragiques, et je suis heureux de me trouver un des premiers à vous en féliciter. J’ai été envoyé justement à Saint-Brieuc avec mission de m’opposer à l’exécution de cette ordonnance arbi-traire arrachée à la complaisance de certains bureaux des affai-res étrangères, qui auront à en rendre compte. La chancellerie en avait eu connaissance seulement à la dernière heure et trop tard pour que nous pussions nous mettre en rapport télégraphi-que avec la Séraphita, et épargner au capitaine Duclair la perte de son navire. Au moins doit-on à votre courageuse initiative le salut de l’équipage. Un jour de répit, et j’invitais M. Hoël Le-goarrec à prendre terre, en plein jour, sous ma protection avouée… Le sort en a décidé autrement. Du moins ai-je tenu à confondre l’auteur de toutes ces trames en le mettant en pré-sence de ses victimes.
En venant ici, il croyait marcher sous l’égide d’un complice, il était déjà sous le coup d’un mandat d’arrestation, dont je dif-férais seulement l’exécution. Il me paraissait intéressant et utile de l’amener ici, de provoquer vos souvenirs, Hoël Legoarrec !…
Dans le court extrait de son passé que l’on m’adressait cette nuit par dépêche chiffrée, on insistait particulièrement sur la grande importance qu’il y avait à obtenir des preuves nouvelles de sa présence à Cuba sous le nom supposé de Ramirez. J’ai donc tenu, sans vous prévenir aucunement, à vous amener de vous-même à le reconnaître.
Si sa physionomie ne vous eût pas frappé, j’aurais pu dou-ter de mes renseignements. Mais l’épreuve est concluante. Du premier coup d’œil, vous avez reconnu l’incendiaire du Paradas et lui avez jeté au visage son nom de guérilla. Ses dénégations tombent devant votre témoignage. Le reste regarde le magistrat chargé de l’instruction.
Ces derniers mots rendirent une lueur d’espoir à l’aventurier. Rien ne prouvait encore que la partie fût définiti-
– 296 – vement perdue. Ils avaient plus d’une fois enrayé, grâce à l’association, des poursuites provoquées par des faits presque aussi graves. Si le marquis était encore debout, il serait vite in-formé de la situation de son complice, et il agirait avec vigueur, car il eût été trop dangereux pour lui de permettre que l’on fit à son commensal, à son factotum, à son âme damnée, un procès criminel. Oui, sans doute, il agirait par les mille bras de ses as-sociés, esclaves de sa volonté, et qui sait si ce « magistrat chargé de l’instruction » dont venait de parler le procureur de la Répu-blique, ne serait pas, grâce au marquis, un initié de forte trempe, qui démolirait l’échafaudage de leurs adversaires et le ferait sortir de prison blanc comme neige ?
– On ne sait ce qui peut arriver, se dit Coppola ; le procu-reur est emballé et tous ces terre-neuves-là me tiennent en piè-tre estime. Il n’importe. Soignons notre attitude. Quand je ne ferais mon effet que sur le greffier, c’est toujours cela, et un peu de révolte vertueuse ne messied jamais. D’ailleurs, je dois cela à ce bon Hercule, tant qu’il se tient encore debout sur ses pieds d’argile, pauvre colosse !…
Déjà, en vertu de cette belle résolution, il se redressait pour chapitrer et semoncer avec aplomb le procureur, quand celui-ci s’adressant à son greffier :
– Les gendarmes ont les poucettes et les menottes ?
– Oui, monsieur le procureur, je les avais prévenus.
– Qu’ils viennent.
– Monsieur, prenez bien garde ce que vous allez faire, s’écria Coppola… Je proteste contre un traitement indigne. On n’attache pas, on ne garrotte pas un homme comme moi… Je puis fournir caution, d’ailleurs…
– 297 –
– Je le sais ; sur la moindre dépêche annonçant que vous êtes sous la main de la justice, les La Roche-Jugon enverraient n’importe quelle somme pour vous tirer d’affaire… Mais ne comptez pas que les choses se passent ainsi… Vos patrons ne seront bientôt plus en état de cautionner personne, pas même eux…
À cette affirmation si nette, Coppola eut un tressaillement. Mais se remettant aussitôt, tant la menace lui parut exorbi-tante :
– Je ne veux pas sonder, monsieur le procureur, dit-il avec impertinence, les mobiles qui vous poussent dans cette voie de sévérité à outrance. Je crois vous devoir avertir seulement que vous vous préparez ainsi de cruels repentirs. Dès qu’on saura votre conduite à mon égard…
– Rassurez-vous. On ne saura ce qui vous concerne que le jour où votre renvoi en cour d’assises sera prononcé par la chambre des mises en accusation. Jusque-là, vous êtes au secret par ordre supérieur, et votre arrestation restera un mystère pour tous et surtout pour vos complices…
– Un mystère !… Mon arrestation !…
Coppola était hors de lui.
– Mais c’est le comble de l’arbitraire !…
Le procureur eut un petit ricanement.
– Je pourrais, dit-il, fort de vos actes, que l’instruction sommaire nous a révélés, vous répondre qu’on vous applique la peine du talion. Mais il n’en est rien. La mesure prise dans l’intérêt de la vérité est parfaitement légale et n’a nul besoin d’être expliquée… Gendarmes !
– 298 –
À ce mot, qui ne lui laissait plus d’illusions, Coppola fit un bond de trois mètres, sortit comme une trombe par la fenêtre juste au moment où le gendarme posé en faction et se prome-nant de long en large, avait le dos tourné, et se mit à jouer des jambes dans la direction de la plage, qu’il eut atteint peut-être,… si, à cent cinquante mètres, il n’était tombé dans les bras d’un homme qui lui barra le passage et le maintint pendant qu’on accourait pour le ressaisir.
C’était Bruno.
Dès l’arrivée du procureur, et sitôt qu’on l’avait vu accom-pagné par Coppola, Mme Le Guénic, sur le conseil de Jacques, avait envoyé sa fille à Chanaan pour inviter Bruno à se rendre à la ferme. Et il était arrivé tout juste à point pour s’opposer à la fuite du misérable qui lui avait rendu la vie si douloureuse.
En le voyant fournir cette course folle, il avait aussitôt de-viné l’incident, et, se dissimulant derrière une meule, il l’avait guetté pour se jeter sur lui avec la rapidité foudroyante du tigre qui s’empare de sa proie. Et Coppola, saisi par les deux poi-gnets, resta sur place, se débattant inutilement.
– Ah ! misérable traître ! criait-il, je te perdrai, faussaire… Veux-tu me lâcher, bandit ! J’ai contre toi… Quelle folie t’égare ?…
– Je soulage ma conscience et je me rachète, disait Bruno, qui le traînait à bout de bras comme avec des tenailles de fer et le déposa écumant aux mains des gendarmes.
Le procureur, escorté par Jacques et par Hoël, arrivait à son tour sur la plage.
– 299 –
– Ligotez-moi sérieusement cet homme et conduisez-le à Pléneuf, chez le commissaire. Vous en répondez.
– Soyez tranquille, dit le lieutenant.
– Et qu’il ne puisse communiquer avec personne.
– Gardé à vue dans sa cellule, c’est entendu.
– Dans une heure on prendra les mesures nécessaires pour le transférer à Paris ou à Rennes, selon les ordres de M. le garde des sceaux… Je vais télégraphier…
Coppola s’était laissé mettre les poucettes sans plus de ré-sistance. La partie était perdue ; à quoi bon se faire tamponner par les mains des gendarmes. Il s’en remit au hasard du soin de le tirer d’affaire et se résigna.
Quand il se fut éloigné avec son escorte, le procureur prit Jacques et Hoël à part.
– Ne perdez pas une minute. Partez pour Paris par le pre-mier train et rendez-vous directement rue du Luxembourg, 40. C’est là que M. de La Condamine a tout disposé pour que vous soyez confortablement installés et à sa portée. Là vos protégés seront sous la protection de sa police particulière et n’auront plus rien à craindre pendant que l’affaire s’instruira… Ce Cop-pola arrêté vous laisse le champ libre ; c’est pourquoi il faut en profiter. D’ailleurs, monsieur Caillebotte, dit-il en s’adressant particulièrement à Jacques, c’est seulement avec vous que M. de La Condamine entend combiner son plan d’attaque contre les La Roche-Jugon… et vous savez combien il importe de les surprendre. Ils peuvent, sans trop s’en étonner, rester trois ou quatre jours sans nouvelles de leur complice. Au delà de ce terme, ils devineraient la catastrophe et se mettraient en garde.
– 300 –
– Vous avez raison, monsieur, les heures sont précieuses. Nous serons ce soir même rue du Luxembourg.
– Au revoir donc…
– Au revoir ?
– Oui, je n’ai été détaché ici du cabinet qu’à titre provisoire et pour les besoins de la cause. Mon enquête terminée sur les faits et gestes du Coppola en même temps que sur l’affaire de la Séraphita, le titulaire arrivera, et je lui résignerai mes pouvoirs aussitôt,… pour vous rejoindre,… car M. le chef du cabinet veut bien me confier un rôle actif dans ce qui va se passer.
– Et je m’en félicite, dit vivement Caillebotte. À la manière dont vous avez conduit l’arrestation de Barrabino, il m’est per-mis d’apprécier le précieux auxiliaire que nous aurons en vous.
– De grands résultats ont été obtenus depuis votre départ de Paris, car, sans vous connaître personnellement, je sais par M. de La Condamine le rôle que vous avez joué dans toute cette affaire ; il m’avait si bien fait votre portrait et prévenu que nous nous rencontrerions sur les côtes de Bretagne, qu’il ne m’a pas été difficile de deviner qui vous étiez en vous voyant paraître… Pour Corréard, dit-il en se retournant vers l’inspecteur, nous sommes de vieilles connaissances, et c’est à sa présence d’esprit que je dois d’avoir été prévenu à temps. Vous connaissiez mon arrivée à Saint-Brieuc ?
– J’étais descendu hier jusqu’à Lamballe ; je vous ai recon-nu au passage du train. Vous aviez échangé quelques mots avec le commissaire de la gare, qui est un ancien ami, et j’ai su que vous arriviez prendre à Saint-Brieuc la direction du parquet.
– 301 –
– Et vous m’avez aussitôt envoyé cet exprès qui m’apportait, dans une note confidentielle, les révélations faites à Caradec… Grâce à vous, j’étais sur mes gardes à la venue du Coppola.
– M. de La Condamine nous avait dit que vous étiez en tou-tes choses son bras droit. J’ai le seul mérite de ne l’avoir pas oublié.
Le procureur sourit, et, se retournant du côté de Jacques :
– En ce moment les assauts répétés qui ont été donnés à l’association présidée par le marquis Hercule, doivent avoir mis le désarroi à l’hôtel de La Roche-Jugon. Comme les plus grands coups ont été portés après le départ de Paris du Coppola et avant que je ne me misse en route, il ignorait encore que Dali-phart est sous les verrous.
– Daliphart ?…
– Oui ; nous avons été servis à souhait par la plainte en rè-gle d’une de ses victimes et maintenant sa fortune financière s’écroule…
– Alors il n’a pu sauver le président Cardailhac ?
– Et le président, se sentant perdu sans rémission, s’est brûlé la cervelle.
– Son frère ?
– Démissionnaire et remplacé par un homme intègre.
– Et il n’y a pas quatre jours que nous avons quitté Paris. Que d’événements !
– 302 –
– Les choses ont bien marché, en effet. Mais nous avions tout préparé depuis trois semaines,… la récolte était mûre.
– Et les moissonneurs à leur poste, la faucille en main.
– Mais le plus fort reste à faire. Car, tant que nous ne nous sommes attaqués qu’à des individualités de second plan, le garde des sceaux et ses collègues ne s’en sont pas préoccupés, ne sachant où nous allions. Le danger, maintenant, c’est qu’on puisse les circonvenir en leur faisant peur de la responsabilité qu’ils vont endosser. Agissons donc et plus vite que nos adver-saires.
– Je comprends : il faut compromettre ces gros bonnets et les engager malgré eux pour la bonne cause, sans quoi ils fléchi-ront devant l’impudence de nos coquins…
– Vous l’avez dit. Et maintenant, que vous avez accompli votre œuvre sur les côtes de Bretagne, laissez-moi le reste à faire, et partez vite… Quand La Condamine pourra produire vos témoins à son heure, qu’il les aura sous la main, qu’il sera maî-tre de provoquer une enquête avec la sécurité de la voir réussir, il pourra mettre le feu aux poudres, car sa position sera inexpu-gnable… Vous avez ici, avec vous, le jeune comte de Kermor et sa sœur ?
– Oui.
– Hoël Legoarrec.
– Et Bruno Matagrin.
– Vous espériez aussi que la comtesse…
– 303 –
– Elle était sur la Séraphita, et grâce au dévouement de Bruno, elle a échappé au naufrage ; mais, hélas ! sa présence, je le crains, n’aura pas l’importance que j’y attachais.
– Comment ?
– Son esprit est troublé… Sa raison et sa mémoire me sem-blent perdues…
– Folle ?…
– Tant d’événements ont frappé sur son cœur, tant de souf-frances l’ont éprouvée depuis dix ans, que j’ai peur que le mal ne soit incurable,… à moins que la vue de ses enfants…
– Il ne faut pas désespérer. Peut-être une réaction favora-ble suffira-t-elle…
– C’est une épreuve à combiner avec La Condamine. J’y vais songer en route.
– Il est cinq heures. Ma chaise de poste vous conduira à Lamballe en moins de cinq quarts d’heure. Le train passe à sept heures et quelques minutes… Hâtez-vous donc… Je vais, moi, expédier une dépêche chiffrée au ministère. On viendra au-devant de vous ce soir à la gare… Et dans trois jours nous nous retrouverons…
– À Paris ?…
– Oui, à Paris.
– 304 –