LES Ruffians DE Paris - Tome II - LA Revanche DE Caillebotte
Viila Terre Promise.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
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Maître Alain, une fois dans le premier canot dût tâter la rive pour s’assurer de la position de la banquette, trouver la crête et la prendre pour se hisser jusqu’à la roche plate. Une fois là, il s’arc-bouta solidement et tendit la main à Jacques et à Bruno, qui, sans lui, eussent infailliblement culbuté avant d’atterrir.
Une fois sur le sol tous les trois, ils tinrent conseil.
Pas d’autres bruits que le brisement des lames contre l’écueil et la plainte du vent.
Du côté du phare, placé au-dessus de leur tête, rien…
– Ils dorment après s’être grisés…
– Ou ils guettent en silence.
Jacques avait le pied sur la première marche de l’escalier taillé dans le roc et la main sur le câble qui courait le long de la muraille.
– Combien de marches ?
– Soixante-cinq.
– Et l’on arrive ?
– Sur une plate-forme munie d’un garde-fou en poutres croisées. Là le terrain est sûr.
– Et la tourelle du phare, la logette du gardien ?
– Droit devant vous. D’ailleurs ils n’auront éteint que le phare et nous verrons filtrer quelque lumière à travers la porte ou la fenêtre de la salle basse.
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– Bon ! À tout événement, j’ai glissé dans la poche de ma vareuse la lanterne sourde tout allumée… Maintenant, imitez-moi. Si Brin-d’Amour est sur ses gardes et qu’entendant quel-que bruit, il veuille tirer au juger, il visera à hauteur d’homme et ses balles nous passeront à un pied du dos.
Jacques, en effet, se disposait à gravir l’escalier à quatre pattes, une main suspendue à la corde, l’autre s’accrochant au relief de chaque marche. De la sorte, pas de glissade à craindre, un équilibre assuré : on devait arriver sans encombre à la ter-rasse.
L’escalade fut longue cependant ; car il ne fallait pas se tra-hir, et quand on appuyait trop sur le grelin qui servait de rampe, il faisait cliqueter les anneaux de fer qui se fixaient le long de la paroi. À la vérité, par le gros temps, le vent secouant le câble devait produire un effet analogue ; mais, depuis la montée du brouillard, la brise était tombée. La difficulté reconnue, Jacques trouva un moyen d’en triompher. En évitant de diminuer la pression opérée sur le câble, on empêchait toute saccade et les anneaux ne rendaient plus qu’un grincement insignifiant.
Enfin, la dernière marche franchie, Jacques trouva sous sa main l’angle du garde-fou de bois, et toujours rampant, il s’accroupit silencieusement à quelques pas de la logette, regar-dant et écoutant.
La porte, entrebâillée, laissait voir une lueur de lampe fu-meuse, et cette lueur bien faible reparaissant sur le côté, per-mettait de distinguer l’emplacement de la fenêtre.
À l’intérieur, il saisit un bruit vague : ronronnement ou grognement.
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Et faisant signe à maître Alain et à Bruno, qui étaient venus se ranger à ses côtés, de l’attendre, il se glissa jusqu’à la porte.
L’ouverture était assez grande pour qu’il passât sa tête à l’intérieur, presque à fleur du sol.
Il n’y avait que deux hommes dans la salle basse, Tonic, ivre à ne pouvoir articuler que des mots sans suite, et le mari-nier qui avait amené Brin-d’Amour.
Un complice, ou du moins un homme acheté pour la cir-constance, car celui-là, parfaitement maître de lui et plein de sang-froid, dégustait son vin à petits coups en fumant sa pipe, mais sans quitter des yeux, on pourrait presque dire de la main, le gardien du phare, car, chaque fois que celui-ci faisait mine de vouloir quitter la table et parlait, à mots entrecoupés, de monter vérifier les mèches de ses lampes, l’autre le collait, d’une taloche à l’épaule, à plat sur la table en lui répondant :
– Bois, et ne t’occupe de rien. On veille là-haut pour toi.
Brin-d’Amour était donc là-haut !
Caillebotte ne voyait le marinier que de dos et, par consé-quent, n’en pouvait être vu. Il résolut de profiter de la situation favorable pour le surprendre et le réduire à l’impuissance. Mais par quel moyen ? Le corps à demi glissé à l’intérieur, il cherchait comment agir pour ne pas éveiller l’attention de Brin-d’Amour, qui s’empresserait de descendre du phare si le bruit d’une lutte parvenait jusqu’à lui. Il aurait fallu un plaid, une couverture so-lidement jetée sur la tête de l’homme et étouffant sa voix. Où trouver l’équivalent ? Un objet indistinct, qui formait un petit tas à deux pas de la porte, derrière l’homme, attira le regard in-quisiteur de Jacques. Il avança la main, et comprit qu’il tenait son affaire. C’était une sorte de bissac en forte toile, qui, sans doute, avait contenu les victuailles et les bouteilles apportées de
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Pléneuf. Une forte ficelle servait de bretelle pour le porter. On ne pouvait donc trouver mieux.
En trois secondes, Jacques se trouva derrière la chaise de l’homme, prêt à prendre son élan.
– Mes mèches, disait Tonic en essayant de se lever ; mes mèches, vois-tu, c’est toutes les heures qu’il faut que ça se coupe… Autrement ça file,… et ça casse les verres…
– Tiens-toi calme, répondait l’autre, en lui collant le nez à la table.
Mais l’ivrogne était obstiné.
– C’est pas toi qui les payeras les verres cassés… Et l’inspecteur ne veut pas m’en passer plus de trois pour cent à casser… Trois pour cent… Si c’est pas une pitié… Tiens, je vas voir mes mèches…
De nouveau son interlocuteur levait le bras pour la forcer à rester tranquille ; mais il n’eut pas le temps d’adresser le mou-vement, pas même le pouvoir de prononcer une parole.
Encapuchonné par le bissac, avec la corde aux dents pour bâillon, il eut beau se débattre, ses poignets, pris comme dans un étau et ramenés derrière son dos, furent solidement liés en un tour de main. Jacques lui défit sa ceinture pour lui entraver les jambes et, sans façon, le poussa sous la table comme un pa-quet.
Le gardien avait, à cette vue, ouvert de grands yeux éton-nés, mais il ne trouva qu’un grognement de satisfaction à placer.
– Drôle, très drôle, dit-il. Je vais voir mes mèches…
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Cette fois, ce fut Jacques qui l’arrêta dans son essai de dé-placement. De la porte ouverte, il avait fait signe à maître Alain et à Bruno d’entrer.
– En voici deux hors d’état de nuire… Gardez-les en si-lence… Avec l’autre, ce sera moins commode…
– Mais nous n’avons qu’à lier et bâillonner cet ivrogne et nous vous suivons.
– Non ;… regardez cet escalier en pas de vis, un seul homme peut y manœuvrer à l’aise, et s’il n’a qu’un adversaire en face, la partie est égale ; à trois, nous vaudrions moins qu’un ;… attendez mon appel pour monter.
Pour des hommes d’action, l’argument était irréfutable. Maître Alain et Bruno bâillonnèrent l’ivrogne et le déposèrent sur son lit. Puis ils écoutèrent.
Jacques, usant du même procédé que pour atteindre la plate-forme, grimpa l’escalier de fer à genoux et parvint ainsi, sans rien entendre et rien voir, à la grande chambre du phare.
Par un phénomène qui lui parut des plus étranges, car au dehors le brouillard était toujours aussi dense, aussi noir, aussi impénétrable, cette salle octogone dont les parois supérieures étaient faites d’immenses lentilles dioptriques de cristal, avait conservé dans cette nuit profonde une sorte de lumière crépus-culaire, qui lui permit de voir suffisamment les dispositions des lampes éteintes, sur une tablette ronde et mobile, enserrant l’arbre principal de la construction, l’axe de fonte du phare. Sur le côté, une petite porte communiquait avec un balcon de fer extérieur, et là il aperçut la silhouette de Brin-d’Amour, penché sur l’abîme, attentif, absorbé, attendant sans doute un bruit, un fracas, des cris, attestant la catastrophe et le naufrage de la Sé-raphita, pour regagner son canot, la côte et disparaître.
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Le premier mouvement de Jacques le poussait à courir droit au misérable, à le terrasser, qui sait ? peut-être à le jeter dans l’abîme ouvert sous ses pieds, et c’eût été justice.
Mais la pensée que Duclair et Hoël étaient peut-être en ce moment à dix brasses de quelque écueil et que le phare rapide-ment allumé pouvait les sauver, lui fit ajourner la punition du drôle et parer au plus pressé.
Doucement il s’approcha des lampes, et se rendit compte alors de la lueur crépusculaire qui le favorisait si bien. Le toit du phare était vitré, et à travers ce vitrail, il put apercevoir, bien au-dessus de la région embrumée, une légère échancrure dans le ciel et le croissant montrant le bout de sa corne. C’était la réver-bération de ce petit morceau de lune sur les lentilles les plus basses du phare qui avait produit la lumière de veilleuse dont il allait profiter.
Tenant toujours de l’œil Brin-d’Amour, il alluma successi-vement une lampe, puis deux, bientôt les quatre qui formaient le demi jeu des deux tablettes. Il les alluma face à la terre, de sorte que la projection n’atteignit pas encore le piqueur, tou-jours absorbé ; mais, d’un seul mouvement faisant alors jouer le ressort des deux tablettes, et mirant exactement les lampes dans leurs lentilles, il opéra, comme un coup de théâtre, la soudaine résurrection du phare.
Et malgré le brouillard, la baie se trouva tout à coup illu-minée dans un rayon d’environ dix milles marins.
Brin-d’Amour se sentit subitement enveloppé par cette lu-mière intense, et il se retourna à la fois stupéfait, furieux et ébloui.
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Son premier mouvement fut de se précipiter dans la lan-terne par la porte du balcon restée ouverte, et là il vit, comme dans un nimbe de feu, se dresser Jacques, qui avait négligé, avec son dédain habituel du danger, de se mettre à l’écart.
Mais, pour Brin-d’Amour, ce fut une apparition, car, au sortir de l’ombre épaisse du dehors, sa rétine, brusquement of-fusquée par cette atmosphère éclatante de mille feux réfléchis par les lentilles, se contracta à lui donner un vertige complet.
Il n’avait plus devant lui qu’une nuée de flamme au milieu de laquelle, comme un point lenticulaire, se dessinait implaca-ble la silhouette de Jacques.
Et tournant sur lui-même, les yeux brûlés, le cerveau en combustion, il criait :
– Lui, encore, toujours ; mais c’est le diable !…
Et se heurtant aux parois du phare, reculant, pâle, terrifié, se prenant la tête à deux mains dans un mouvement giratoire dont il n’était pas maître, il reculait devant cette image terri-fiante que son état d’hypnotisme nerveux, presque épileptique, lui faisait croire surnaturelle.
– Ah ! ah ! ah ! mais viens donc !… viens donc ! que je co-gne !
Et il montrait les poings, riant, reculant, affolé, les yeux in-jectés de sang.
Soudain, dans ce tournoiement lugubre, le point d’appui lui manqua.
Il avait regagné la porte ouverte sur le balcon de fer.
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D’instinct, il se raidit par un sursaut terrible contre cette rupture subite d’équilibre, et bondit jusqu’à la balustrade exté-rieure où il s’accrocha.
Jacques, qui comprit à quelle crise il était en proie, eut un instant pitié du misérable et se précipita.
Mais il n’arriva que pour voir le terrible mal accomplir son œuvre.
L’ombre de l’abîme, le vide ouvert sous ses pieds avait semblé le salut au bandit, pris de folie vertigineuse, et pour fuir cette lumière affolante et meurtrière, il venait de se lancer par-dessus le garde-fou, en criant :
– Tu ne me tiens pas,… tu ne me tiens pas !
Un grand éclat de rire nerveux suivit sa chute…
Puis… un cri terrible, épouvantable…
L’écueil avait saisi sa proie.
Avertis par l’illumination subite du phare, le capitaine Alain et Bruno étaient montés rejoindre Caillebotte, et ils péné-traient dans la chambre des lentilles au moment où l’agent des La Roche-Jugon, terrifié, disparaissait sur le balcon…
Ils assistèrent avec stupeur à ce suicide involontaire.
Mais ils n’eurent pas le temps de s’apitoyer sur le triste sort de ce scélérat, qui payait sa dette ; car au moment où ils se pen-chaient sur l’abîme, un coup de canon retentit dans la direction de l’ouest.
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– La Séraphita en détresse ! s’écria Jacques ; je suis arrivé trop tard…
– Ils étaient déjà lancés dans la région dès brisants.
– Et ils ont touché quelque bas-fond.
Abandonnant le phare à lui-même, tous les trois avaient dégringolé, plus que descendu, l’escalier taillé dans le roc et sau-té dans la chaloupe du capitaine.
Et cette fois, éclairés par le rayonnement du phare, ils vo-laient sur la lame à force d’avirons pour rejoindre le yacht.
Jacques avait l’angoisse au cœur.
– Lolif aura-t-il eu la sagesse de nous attendre ? À ce si-gnal, à cet appel, Thaddée l’aura supplié de prendre la mer ; et sans nous ils courront à leur perte, sans utilité pour les malheu-reux qu’il s’agit de sauver.
– Non, répondit maître Alain, Lolif est prudent… et, voyant les feux rallumés aux Verdelets, il comprendra que nous accou-rons.
– Et tenez, dit Bruno, les apercevez-vous, debout à la proue, qui nous éclairent la passe avec le réflecteur ?
– Hardi !… nageons, nous y sommes.
– Range à bâbord, cria Lolif. Je n’ai plus qu’une amarre à dénouer. Restez deux dans la chaloupe, prêts à tout événement, je vous remorque. Le brick est à cent brasses et, si la voie d’eau n’est pas trop grave, nous pourrons sauver l’équipage…
Jacques était déjà à bord.
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À ce moment, comme par une dérision suprême, la trouée faite par la lune grandissait, la brume se dissipait, cette brume funeste qui avait causé le désastre ; mais, en revanche, le vent fraîchissait, venant de terre ; et la houle était pleine de menaces.
Le yacht eut néanmoins vite franchi le chenal.
Un second coup de canon se fit entendre.
Jacques distingua la lueur avant le grondement.
– Ils sont là, dit-il.
– Et tenez, répondit Lolif, nous ne serons pas les seuls à leur porter secours, la côte s’éveille.
On voyait, en effet, des torches courir sur la plage d’Erquy, et les feux rouges du garde-côte se montraient dans la direction de Dahouet.
Au bout de cinquante brasses, on put distinctement, du pont du yacht, apercevoir le bâtiment en détresse. Le vent chas-sait décidément la brume, et la lune, à son zénith, illuminait toute la baie.
Le brick, en déviant de sa route, avait eu sa coque entamée par une série de brisants qui se trouvaient en retour de l’Aiguille noire. Averti par la cloche, le pilote avait cru dériver suffisam-ment pour faire son évolution ; mais le brouillard, assourdissant le son, l’avait trompé et le premier coup de talon s’était produit avant qu’il n’eût eu le temps de réparer son erreur.
En vain avait-on aussitôt voulu suspendre la marche du bâ-timent et même essayer d’un recul pour le dégager, la puissance de l’impulsion initiale avait été la plus forte, et le brick, porté au
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Et par surcroît, la houle grandissante le roulait sur ce fond d’aiguilles, comme le vent fait tourner une girouette autour de son axe.
Le capitaine Duclair ne s’était pas fait d’illusion. Il n’y avait plus qu’à sauver l’équipage, car la mer aurait bientôt fait de dé-molir l’épave. Et il avait donné l’ordre de parer les chaloupes et de filer les grelins des palans. Comme la discipline était respec-tée à bord et que chacun avait confiance dans le sang-froid du patron, Duclair avait pu sans obstacle présider à l’embarquement des passagers, qui devaient être sauvés d’abord. Dans la première chaloupe, il avait fait asseoir une di-zaine de personnes et les quatre matelots chargés de la manœu-vre.
Du yacht, on suivait les mouvements, tout en faisant force vapeur pour gagner les eaux du navire en détresse.
– Voyez, dit le capitaine Alain, c’est Hoël qui prend le commandement du canot…
– Je le devine, debout près de la barre.
– Accroché à la corde du palan d’arrière.
– Il y a même à côté de lui, dit Lolif, une passagère enve-loppée d’une mante rayée rouge et noire.
– Duclair est habile, mais ce n’est pas commode, par une situation comme la sienne, d’affaler jusqu’à la mer, le long du cordage, une embarcation chargée, à l’aide des palans.
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– D’autant que la houle les attaque avec rage, et qu’un faux mouvement suffirait à rompre les grelins, à briser les poulies.
Thaddée, accroché à une manœuvre de l’avant, était tout absorbé dans la contemplation de ce terrible spectacle. Il devi-nait que la mort planait sur ce coin de mer.
L’opération entreprise était des plus aventureuses, dans la position occupée par la Séraphita, car l’inclinaison considérable du pont aggravait la pression exercée par les fils du palan sur ses armatures. Aussi, de loin même on voyait plier les potences de fer. Les mouvements s’opéraient en cadence méthodique ce-pendant, et la chaloupe avait atteint déjà la moitié de la carène, au-dessous des hublots de l’entrepont, quand un rouleau de mer formidable, soulevant la Séraphita, qui craqua dans sa mem-brure, et la laissant retomber brutalement sur ses plaies, fit du même coup si durement danser la chaloupe, que ses attaches de proue se rompirent… Si bien que, tandis que le palan d’arrière restait solidement accroché, tous ceux qui se trouvaient dans l’embarcation, matelot et passagers, culbutés les uns sur les au-tres, furent précipités à la mer, et l’on vit le long du bord se ba-lancer le canot, vide.
Ce ne fut qu’un cri à bord du yacht, cri d’horreur, auquel répondait le cri de désespoir parti de la Séraphita.
Jusqu’au dernier moment, Jacques avait suivi des yeux Hoël, et quand survint ce coup de roulis effroyable, il l’avait vu d’une main s’accrochant à une drisse qui pendait hors du tillac, de l’autre saisissant la femme assise près de lui pour la mainte-nir en équilibre, mais pas assez vite pourtant, car, à la rupture des câbles, la mante seule lui était restée dans la main… La mal-heureuse avait, comme ses compagnons d’infortune, disparu sous la vague.
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Et sans doute, voulant alors la rejoindre et la sauver, Hoël, encore suspendu au flanc du navire, s’était à son tour précipité.
Le yacht et le canot qu’il remorquait n’étaient plus qu’à vingt brasses du récif où se débattait le brick contre les assauts de la houle. Avancer plus loin eût été risquer de toucher soi-même, et Lolif avait l’ordre de stopper… Mais le canot, lui, ne pouvait être arrêté par les brisants, et déjà maître Alain et Bru-no l’avaient lancé, d’une entente muette, vers le gouffre où ve-naient de disparaître tant de victimes.
Et leur mouvement fut si prompt que Jacques, qui avait eu la même pensée qu’eux, ne les put joindre, ils étaient déjà à dix mètres du yacht. Il dut se résigner à rester spectateur et à faire préparer les bouées de sauvetage qui se trouvaient à bord du yacht. Sur son ordre, le chauffeur étala sur le pont les deux ou trois matelas que contenait la chambre, et Lolif, qui avait mouil-lé une de ses ancres, manœuvrait pour arriver sans avarie au plus près du brick.
Le canot était déjà dans le cercle des brisants où avaient disparu les passagers de la chaloupe et Hoël.
Jacques vit tout à coup, pendant que maître Alain jetait un grelin à l’eau, tout en maintenant la barre, Bruno se dresser sur l’avant et se jeter à la mer.
À ses côtés, Thaddée, haletant, pâle, les cheveux au vent semblait comme attiré par le flot et prêt à se précipiter.
Jacques, lui mettant la main sur l’épaule, le rappela à lui.
– Pas de folie ! Vois, je me résigne,… ne pouvant mieux. Il faut qu’un sacrifice soit utile. Sois tranquille, dans la vie chacun a son tour. Et tout à l’heure tu en auras la preuve.
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Thaddée poussa un son rauque en serrant fiévreusement la main de Jacques, et lui montrant à quelques brasses du yacht un groupe qui semblait encore confus, mais où l’on pouvait dis-tinguer deux êtres animés luttant contre la vague et roulés par le flot.
D’une main sûre, Jacques largua une bouée, aussitôt saisie.
Et attirant à lui les naufragés dans le rayon du fanal placé à l’avant du yacht, il reconnut Bruno soutenant au-dessus des la-mes une femme évanouie.
– Il l’a sauvée !… s’écria-t-il malgré lui et sans calculer ses paroles. Le sort a ses jours de clémence mystérieuse.
Thaddée, qui battait des mains, se retourna, surpris par cette phrase étrange, puis se pencha sur le bastingage pour re-garder plus attentivement celle que Bruno rapportait dans ses bras.
Lolif était accouru à l’aide et, se suspendant aux écoutes du beaupré, il descendit par l’avant à fleur de mer et saisit la nau-fragée des mains de Bruno.
Jacques lui avait jeté un nœud de filin hâtivement fait, qu’il capella vivement sous le bras de la femme, que l’on put ainsi hisser doucement à bord, préservée de tout choc par le pilote, qui n’avait plus qu’à la soutenir en remontant lui-même.
Bruno avait, à la force du poignet, regagné le pont par le grelin de la bouée.
Et déjà, voyant Jacques tout occupé à rappeler à elle la femme qu’il avait arrachée à la mort, et sûr que les soins les plus intelligents allaient lui être prodigués, il s’apprêtait à courir à l’aide de maître Alain, qui rapportait dans la chaloupe plusieurs
– 259 – passagers à demi morts qu’il avait pu y coucher, après les avoir extrait de la vague et sauvés des brisants, où ils se seraient rom-pu les membres et fracassé le crâne…, quand la lumière du fanal tenu par Thaddée frappa en pleine figure la pauvre naufragée évanouie, étendue sur un matelas. Jacques l’avait soulevée dans ses bras, afin de s’assurer que l’immersion n’avait pas duré as-sez longtemps pour qu’il y eût même un commencement d’asphyxie. En effet, deux ou trois pressions opérées dans la ré-gion dorsale avaient suffi pour rétablir l’expiration, aussitôt sui-vie d’inspiration,… et Jacques, pleinement rassuré, lui faisait respirer des sels énergiques.
À la vue de cette femme, Bruno s’arrêta en poussant un cri aussitôt étouffé. La voix lui manquait, l’angoisse lui serrait la gorge, sa langue contractée se refoulait dans le larynx. Tout tremblant, il approcha de la malade, et les jambes manquant sous le poids de son corps, il tomba à genoux.
Un autre partageait cette émotion et cette angoisse, Thad-dée qui, accouru de l’autre côté, avait saisi l’une des mains de la pauvre femme et contemplait avec un trouble indicible et crois-sant ce visage pâle, encadré de cheveux blonds, qui l’attirait sans qu’il en comprit la cause.
Thaddée entrevit vaguement Brune tombé là, les mains jointes, dans une attitude de suppliant, et releva les yeux sur lui…
Et entre eux il y eut comme une commotion électrique. C’était un voile qui se déchirait, le voile du passé. Il sembla à Bruno que l’œil fiévreusement allumé du jeune garçon lui fouil-lait le cerveau. Il le connaissait, ce regard. Il y avait dix ans qu’il le voyait rayonner dans sa conscience comme un reproche. C’était le dernier regard que lui avait lancé le comte de Kermor dans cette nuit épouvantable où il s’apprêtait à trahir, à livrer son bienfaiteur… Cet enfant, cette femme, était-ce une illusion
– 260 – ou un rêve ? Est-ce que la folie s’emparait de lui, qu’il croyait voir ainsi revivre les morts grandis ou vieillis par le temps ? Sans doute, il était le jouet d’une hallucination… Cette femme, c’était sa mémoire maladive qui lui prêtait les traits de sa vic-time ; cet adolescent ne pouvait être Thaddée…
– Thaddée !
Malgré lui, sans le savoir, il avait prononcé tout haut ce nom, qu’il croyait murmurer tout bas.
À ce cri, le jeune homme impuissant, lui, à prononcer le nom qui se pressait sur ses lèvres muettes, saisit brusquement Bruno par la main, et d’un geste impératif, éloquent et doulou-reux, il lui montra la femme évanouie entre eux deux, semblant dire :
– La reconnais-tu ?
– Ah ! oui, oui ! je la reconnais ! s’écria Bruno, les mains tremblantes, puisque ce n’est pas une ombre, puisqu’elle res-pire ; c’est elle, c’est la comtesse de Kermor !…
– Sauvée par toi, une fois encore, Bruno ! dit Jacques de sa voix pénétrante.
Mais Thaddée, quel prodigieux transport ! Le visage en feu, il porte les mains à son cou comme s’il en voulait arracher quel-que entrave qui l’étrangle. Toute sa volonté semble tendue par un effort suprême. L’émotion, la joie, un flux de sang peut-être détruisent l’œuvre de la peur…
Et au moment où Mme de Kermor, ranimée par Jacques, rouvre les yeux et soupire, la saisissant dans ses bras, riant et pleurant tout ensemble, le pauvre enfant, d’une voix encore in-certaine mais distincte, crie :
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– Ma mère !… Ah ! c’est ma mère !
La comtesse le regarde étonnée…
À deux mains, elle lui prend la tête et le considère longue-ment…
– Sa mère,… il a dit… sa mère ! murmura-t-elle ;… pauvre enfant,… il se trompe ;… moi, je n’ai plus de fils…
– Et, portant la main à son cœur comme en proie à une douleur subite,… elle se renversa dans les bras de Caillebotte.
– Ce n’est rien,… une faiblesse ;… épargnons-la…
Jacques la couvrit, l’enveloppa de couvertures chaudes, lui disposa la tête sur un plaid roulé en forme d’oreiller. C’était as-sez d’émotion. Il fallait du repos à la pauvre femme, eût-elle conservé toute la force de son cerveau, et, à certains indices, il en doutait.
Un autre souci le préoccupait pour le moment. Et sitôt qu’à la respiration égale de Mme de Kermor il fut assuré du succès de sa cure, il se retourna vers Thaddée, qui l’avait aidé en silence à tout disposer pour faciliter ce sommeil réparateur, et le saisis-sant par les deux épaules et s’approchant de lui avec une sollici-tude toute paternelle :
– Est-ce bien vrai, mon Thaddée, demanda-t-il d’une voix lente et basse ; est-ce bien vrai que ta langue s’est déliée tout à l’heure ? Je ne me suis pas trompé, mon saisissement n’est pas une chimère, tu as parlé…
– Oui, dit l’enfant, articulant les mots avec une certaine hé-sitation, comme s’il voulait se rendre compte lui-même de cha-
– 262 – que son qu’il émettait ; oui, j’ai parlé… Ma joie a fait un mira-cle… J’ai senti se rompre ici…
Et il portait les mains à sa gorge.
– … Je ne sais quel voile mystérieux qui avait tant d’années étouffé ma parole. Ce fut comme un déchirement douloureux qui se termina par un cri ; mais ce cri était en même temps ma pensée et disait ce que je voulais exprimer… Ah ! mon ami Jac-ques, je puis donc enfin te traduire mon amitié, ma reconnais-sance autrement que par des signes et des images ; je pourrai dire à Pervenche combien je l’aime… Ah ! qu’elle va être heu-reuse ! Hâtons-nous vite de lui porter cette joie : notre mère retrouvée ! elle ignore le bonheur qui l’attend… et je voudrais pouvoir l’y préparer moi-même… Oui, je le voudrais sans re-tard…
Une pensée triste, une sorte d’effroi se peignit dans ses yeux.
– Quelle crainte t’arrête ? dit Caillebotte.
– Malgré moi, j’ai peur !… Si de nouveau ma voix allait s’éteindre ?…
– Quelle idée !
– Si la guérison n’était pas complète ; si cela n’était qu’un répit…
– Rassure-toi !… Je t’écoute et j’en puis juger… Un désor-dre nerveux causé par la terreur avait entravé tes cordes vocales et produit cette aphonie persistante ; mais aujourd’hui tu n’as plus rien à craindre… La parole t’est bien rendue… et pour tou-jours.
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– Mon bon ami !… Ah ! regagnons vite la Terre promise.
– Tu oublies que notre mission de sauveteurs n’est pas terminée.
– Pardon… Le bonheur me rendait égoïste… Je veux rache-ter cette mauvaise pensée. Use de moi, ami Jacques, et dicte-moi mon rôle.
– Ton rôle, mon enfant, est de veiller ici sur ta mère, pen-dant que nous nous occuperons de la Séraphita.
– La Séraphita n’est plus, dit une voix rude à côté de Jac-ques. Regardez plutôt.
Et l’homme qui venait de parler, la main tendue vers l’écueil, montrait la coque brisée du bâtiment s’engloutissant sous les efforts de la houle déchaînée. Le beaupré et un morceau de la banquette de la proue restaient encore visibles ; mais l’œuvre de destruction s’accomplissait sûrement, et de tous cô-tés, autour du yacht, on voyait le flot rouler des épaves.
– Au moins n’avons-nous à déplorer la mort de personne, grâce à vous, grâce aux gens de Dahouet, à maître Alain, au garde-côte…
– Mais Hoël ?…
– Il est sain et sauf. Quand il a vu la comtesse hors de péril, il m’a rejoint sur le brick pour organiser le sauvetage… Il est avec Alain… Personne ne manque plus à l’appel… Il n’y a plus que ma pauvre Séraphita de perdue…
C’était le capitaine Duclair.
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Il s’était approché du bastingage d’avant et vit s’engloutir le beaupré, qui avait quelque temps dominé la vague.
– C’est fini… Et toujours par la faute de cet homme… ce marquis du diable,… que j’avais le droit de tuer…
– Vous ?
– Oui, vraiment,… le droit… et que j’ai épargné par respect pour un serment fait à une mourante, arraché à ma douleur… Oui, j’avais promis de ne pas lui courir sus comme à une bête malfaisante… mais non pas de lui pardonner une seconde fois, s’il retombait de nouveau dans mon chemin… Et je viens d’apprendre, par Alain, que c’est lui qui a traîtreusement pré-médité et préparé notre naufrage,… que c’est par sa volonté in-fâme que le phare a été éteint… Il payera cela avec le reste…
– Tu sais nos conventions, Duclair, part à deux… La peau du drôle m’appartient autant qu’à toi…
– C’est entendu, Hoël,… nous marchons de conserve, et si tu jettes le grappin à bâbord, moi je le jetterai à tribord.
Au nom d’Hoël, Thaddée, assis auprès de Mme de Kermor et couvant tendrement son sommeil du regard, retourna la tête et, d’un bond, courut au vieux matelot de son père.
– Hoël ! criait-il, Hoël !… Ah ! mon brave ami !… ne me re-connais-tu pas !… C’est Thaddée,… ton petit Thaddée, que tu as si souvent porté dans tes bras…
Dix ans avaient fait de l’enfant presque un jeune homme, mais le cœur d’Hoël ne pouvait s’y tromper ; seule l’émotion causait son silence… Et puis n’avait-il pas laissé l’enfant privé de la parole, et le voilà qui accourait à lui criant son nom… Mais quoi ! il serait toujours temps de comprendre et de s’expliquer,
– 265 – et le vieux marin ouvrit ses bras à Thaddée et le pressa étroite-ment sur son cœur.
Une heure après, tous étaient en sûreté aux Verdelets. La comtesse, que l’épuisement et la fatigue maintenaient dans un état semi-léthargique, avait été transportée au premier étage du chalet de Chanaan, et les enfants, assistés de Mme Legoarrec, veillaient auprès d’elle. Dans la salle du rez-de-chaussée, le ca-pitaine Alain avait fait porter de quoi réconforter ses hôtes, et Duclair, Hoël et Bruno s’étaient assis autour de la table, sur l’invitation de Jacques.
Quant à Lolif, qui avait bien gagné de se reposer le verre en main comme les camarades, il avait tenu à ne pas quitter son bord, et on lui avait fait porter du vin, de l’eau-de-vie et du pâté.
Hoël avait déjà entrepris de mettre Jacques, dont il savait maintenant le dévouement actif à la cause des Kermor, au cou-rant de ses longues recherches à la Havane pour retrouver la trace de la comtesse, devenue folle et mystérieusement sauvée et cachée par une bonne négresse qu’elle avait eue à son service. Il lui avait dit comment, au jour de l’incendie, quand on la croyait à l’abri, partie en avant avec les enfants, elle avait failli périr cruellement brûlée, et que sa disparition étrange avait fait croire à sa mort. Mais que lui, Hoël, à certains indices, était res-té persuadé qu’elle avait dû échapper, et s’était donné pour tâ-che de la découvrir et de lui rendre à la fois ses enfants et sa for-tune ; il lui disait aussi les efforts inutiles qu’il avait faits pour réveiller cette raison endormie…
Quand tout à coup maître Alain, qui s’était absenté un moment pour aller jusqu’à la ferme, reparut suivi de Corréard et de Caradec.
À voir la figure sérieuse de Corréard, Jacques se douta qu’il se passait quelque chose de grave.
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– Vous apportez du nouveau ?
– Et j’ai hâte que nous tenions conseil ; mais…
Il jeta un regard étonné autour de lui.
– Oh ! dit Jacques, vous pouvez parler, nous travaillons tous à la même œuvre et du même cœur.
– Eh bien ! dès ma descente à terre, j’ai mis la main sur le Coppola… ou du moins ai-je constaté sa présence à Pléneuf et à Saint-Brieuc, et pu le suivre à la trace tout le jour.
– Que prétend-il faire ? Vous l’avez appris ?
– Il est arrivé farci de pièces diplomatiques. Je ne pouvais douter que son but ne fût de s’opposer au débarquement et à la libre action de M. Hoël Legoarrec.
– Hein ! Qu’est-ce que ce Coppola ? demanda Hoël.
– C’est l’alter ego du marquis Hercule ; sous ce nom de Coppola, c’est pour vous un inconnu ; mais il s’est appelé aussi Ramirez, répondit Jacques.
– Le chef de ces bandits de volontaires qui ont incendié l’hacienda au Paradas ?
– Précisément. Vous comprenez maintenant qu’il vise en vous l’homme qui possède le secret de ses crimes.
– Et de quel droit prétend-il m’empêcher d’agir librement ?
– Du droit de l’intrigue, du mensonge et de la violence.
– 267 –
– Oui, reprit Corréard, il sait à cette heure que vous avez échappé au naufrage de la Séraphita. Il sait également que vous avez trouvé asile aux Verdelets et il a couru au parquet de Saint-Brieuc chercher main-forte pour vous surprendre. Il a trouvé moyen de vous faire accuser par les autorités de la Havane d’un crime imaginaire ; il a surpris les chancelleries pour se faire dé-livrer des mandats vous concernant, et les références qu’il porte toujours avec lui sont telles, qu’on n’osera pas résister à ses in-jonctions. Aussitôt informé, j’ai bien fait le nécessaire pour tâ-cher d’entraver son action, mais un retard d’une heure peut tout perdre et peut on jamais être sûr qu’on n’éprouvera pas un re-tard d’une heure ?
– Si bien qu’il s’agit de vous mettre en sûreté.
– Lâcher pied devant ce bandit… Allons donc !
– Bon ! pour le retrouver demain. Ce n’est pas une fuite, à peine une retraite, uniquement de la stratégie.
– Non ! cent fois non ! la justice a-t-elle les yeux crevés ? Le consul de France à Santiago était dans les eaux de M. de La Ro-che-Jugon, j’en sais quelque chose, mais le consul général de la Havane m’a donné de sa main un brevet qui prime toutes les accusations du monde et les détruit. J’attendrai ce pistolet de Ramirez ou de Coppola, comme vous voudrez, et il verra de quel bois je me chauffe… D’ailleurs dût-on, par une suprême injus-tice, m’arrêter pour lui faire plaisir, j’aime mieux me laisser faire, puisque vous vous chargerez, vous autres, de Mme de Kermor et de ses enfants. Il ne sait pas son arrivée, il ignore leur présence ici…
– Oui, il ne croit trouver que vous aux Verdelets.
– Eh bien ! pendant qu’il engagera la bataille avec moi, dût-il la gagner en apparence, vous conduirez en toute sûreté à
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Paris ceux que je laisserai derrière moi… et je ne tarderai pas à vous y rejoindre.
– C’est ton dernier mot, cousin Hoël ? dit le capitaine Alain.
– Tête de Breton, tu dois t’en douter.
– Eh bien ! en ce cas, c’est à la ferme qu’il faut nous rendre. C’est là que nous les recevrons. Leur faire connaître la retraite de Chanaan serait compromettre la sécurité de ceux qui s’y trouvent.
– Très juste.
– Alors, tous deux nous allons nous installer là-bas.
– Tous trois, dit le capitaine Duclair, car moi, l’on sait éga-lement ma présence chez vous et, d’ailleurs, je ne serai pas fâché d’adresser une question à messieurs de la justice.
– Voilà qui est parfait, dit Jacques. Mais permettez-moi aussi de réclamer mon droit de premier occupant.
– Comment ?
– C’est en ce moment avec moi que le duel est engagé. Et le moindre incident, le moindre mot a son importance et peut mo-difier mes plans d’action. Nous avons à Paris même, en haut lieu, un allié qui veille et que je dois tenir au courant. Lui aussi, mon cher Hoël, m’a remis un viatique qui pourrait impression-ner vivement les membres du parquet de Saint-Brieuc. Il faut donc que je voie et que j’entende ce qui va se passer sans être vu, en restant libre d’intervenir au moment que je choisirai.
– Rien de plus facile, dit maître Alain.
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– Alors Bruno gardera le chalet ; Corréard et Caradec sur-veilleront Dahouet et suivront de près les estafiers que va traî-ner Coppola après lui ; nous, le corps de bataille, nous prenons position à la ferme.
Il était deux heures du matin.
– Attendez-vous à quatre heures, dit Corréard, à voir dé-barquer notre homme. Il sait le prix du temps et voudra empê-cher Hoël de partir pour Paris par le train de six heures du ma-tin. Quant à la retraite dont parlait tout à l’heure M. Jacques, je n’ai rien dit, puisque vous en avez repoussé la pensée bien loin ; mais j’ai lieu de croire qu’elle eût été et serait encore impratica-ble.
– Pourquoi ?
– Parce que les gardes-côtes ont reçu des ordres et que l’île est surveillée.
À la ferme, maître Alain s’installa dans la grande cuisine, qui donnait sur la cour principale, avec ses hôtes. Il indiqua à Jacques une petite chambre où l’on montait par un escalier de bois et qui prenait jour sur la cuisine même par une lucarne en œil-de-bœuf.
– La vitre ronde entre-bâillée, vous entendrez et verrez tout.
Jacques chercha dans son portefeuille la note de La Condamine sur le personnel de la région.
Tout le parquet de Saint-Brieuc était notoirement dévoué à la congrégation et par conséquent dans la main des La Roche-Jugon.
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– Hum !… des oreilles fermées… Je crois qu’Hoël eût mieux fait de s’installer pour quelques heures dans la grotte au Dragon.
Tandis qu’à la ferme on faisait ainsi la veillée des armes, Coppola, renonçant à attendre Brin-d’Amour, qui ne l’avait pas rejoint à Dahouet comme ils en étaient convenus, était parti pour Saint-Brieuc, le maire de Pléneuf ayant fait quelques diffi-cultés pour lui prêter son concours, ne voulant d’ailleurs à au-cun prix mêler sa brigade de gendarmerie à une affaire où le capitaine Alain était en jeu.
– Soit, j’irai requérir le parquet de Saint-Brieuc, avait dit l’aventurier.
– C’est son affaire, repartit le bonhomme ; moi, je n’entends rien à ces micmacs.
Quand il arriva au logis du procureur de la République, dans un vieil hôtel situé dans la rue Fardet, un des plus pitto-resques de la ville, il trouva, à son grand étonnement, la porte ouverte et tout le monde debout à cette heure avancée.
– M. le procureur de la République arrive de Paris, lui dit le concierge.
– Alors, je n’aurai pas la peine de le faire lever.
– Mais je ne crois pas qu’il reçoive à cette heure.
– Il y a urgence. C’est pour affaire de service. Faites-lui passer cette carte et cette lettre.
Le concierge obéit en rechignant, après avoir fait entrer Coppola dans une salle du rez-de-chaussée.
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Mais le baron ne fit pas longtemps le pied de grue. Au bout de cinq minutes, le procureur de la République lui envoya dire qu’il était à ses ordres et l’attendait dans son cabinet.
– À la bonne heure ! se dit Coppola. En voilà un qui sait son monde.
Seulement, en entrant, il fut surpris. À sa dernière tournée en Bretagne, il lui semblait avoir vu à Saint-Brieuc une autre figure.
Mais l’explication ne se fit pas longtemps attendre.
– Monsieur le baron, dit le magistrat, ce m’est une bonne fortune, installé seulement de ce soir à Saint-Brieuc, d’être déjà mis à même de vous être agréable. De quoi s’agit-il ?
Le mot « installé de ce soir » fit faire la grimace à Coppola. Il était sûr du prédécesseur, mais d’où sortait ce nouveau venu ?
Toutefois, il s’empressa, en s’appuyant de toute l’autorité de ses patrons, d’exposer la question de l’arrestation d’Hoël d’après la fable préparée, et respira en voyant que le procureur de la République n’avait cessé de l’écouter avec le plus gracieux sourire.
– C’est parfaitement clair, dit le magistrat, après avoir pris connaissance des papiers qu’il lui communiqua. Affaire diplo-matique, où nous n’avons à nous occuper que de l’exécution… Je comprends qu’il y a urgence, et suis tout prêt à donner les ordres nécessaires pour que la brigade de Pléneuf agisse selon votre désir… Je ferai même mieux…
– Comment ?
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– Je vous accompagnerai…
– Malgré votre arrivée en pleine nuit ?…
– Oui, je ne veux pas que mon mandat soit mal exécuté… Si donc vous voulez me permettre de donner quelques ordres à mon secrétaire, j’ai fait préparer dans le salon, à côté, un en-cas à votre intention… et dans une heure, des chevaux frais seront dans la cour, prêts à nous conduire en poste à Dahouet. En pleine nuit, il n’y a pas moyen de faire autrement ; mais, vous le savez, c’est une promenade.
Coppola, charmé, fit honneur au souper. L’attitude du pro-cureur l’avait complètement rassuré ; il lui parut évident qu’il était des leurs et allait se mettre en quatre, sans scrupules ma-ladroits, pour faire réussir son plan. Alors on s’emparait d’Hoël, on le conduisait à Brest de brigade en brigade, et là on l’embarquait à bord d’un bâtiment espagnol faisant officielle-ment route pour la Havane, mais devant toucher à Ceuta, où, sous prétexte d’instruire son affaire, on garderait le Breton au cachot aussi longuement qu’il conviendrait à ceux qui appe-laient sur lui la sollicitude de la diplomatie très catholique. Et il était fort probable qu’on l’y oublierait assez longtemps pour que la porte de la forteresse ne se rouvrît pour lui que le jour où on le transporterait, les pieds en avant, au cimetière des présides.
Le baron souriait de la bonne plaisanterie, en dégustant un verre du meilleur porto, quand son hôte vint le rejoindre.
– La chaise est attelée, monsieur de Coppola, dit le procu-reur, et si vous avez pris suffisamment de forces pour notre ex-pédition…