Les Saints de l'Épée
Dédicace
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À mes parents
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PREMIÈRE PARTIE
Les anges rebelles
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Prologue
Comme la mère d’Alazrian l’avait dit un jour, la pluie était le chant des cieux.
Ce soir-là, les cieux hurlaient.
Cinq jours d’averses successives avaient ravagé les routes d’Aramoor, les transformant en rivières, et avaient changé en marécages les terres du domaine des Vantran. Dans cette région de l’empire, les orages se multipliaient au printemps, la saison préférée de la mère d’Alazrian. Après les pluies, les rosiers seraient en fleurs. Mais elle ne les verrait pas. Quand le premier papillon déploierait ses ailes, elle aurait disparu depuis longtemps.
Au loin, un éclair zébra le ciel sous le regard distant d’Alazrian, campé devant une des fenêtres du château.
Alors que la pluie frappait les murs et les vitres par rafales obliques, l’unique torche murale projetait des ombres dans la salle. Alazrian se félicitait que son grand-père ne fût plus sur les routes… Au matin, l’orage serait calmé et le vieil homme retournerait au Talistan. Il ne s’attarderait pas ici, restant seulement le temps de voir sa fille mourir.
Alazrian se demanda ce qui se passait derrière la porte close. Son grand-père pleurait-il ? Et sa mère ? Plus morte que vive, elle n’avait peut-être plus la force de verser des larmes… D’ailleurs, elle n’avait jamais eu les sanglots faciles.
La vie – et son époux – l’avaient endurcie.
Unique image de beauté qu’Alazrian eût connue, dame Calida au cœur de lion et à l’âme de poète avait été une bonne mère… Qu’elle ait eu pour frère Boisnoir Gayle restait un mystère aux yeux d’Alazrian. Quelle matrice avait pu mettre au monde deux enfants si différents ? Leur père aux allures d’ours mal léché, Tassis Gayle, avait presque toujours eu un comportement de fou. Et s’il aimait sa fille, il l’avait laissée épouser un homme sans cœur. La malheureuse avait eu une vie affreuse. Mais cela, elle ne l’avait jamais vraiment avoué à son fils… Elle avait trouvé en lui un refuge, le considérant comme un bouclier magique contre le mal.
Un coup de tonnerre fit vibrer la salle. Alazrian sursauta. À l’autre bout, il vit l’homme qui n’était pas son père lui jeter un coup d’œil dégoûté. Elrad Leth regardait par une autre fenêtre. Ce soir-là, il n’adressait la parole à personne, pas même au roi. Alazrian le savait très loin de là en pensée, préoccupé par des soucis plus graves que l’agonie de son épouse. Comme toujours quand il était d’humeur contemplative, il gardait les mains dans le dos. Se frappant une paume du poing, il se balançait doucement, comme au rythme d’une musique imaginaire. Mais son regard restait dédaigneux. Rien d’autre n’y passait. Elrad Leth se moquait du monde entier – à commencer par sa femme et son fils, qu’il battait régulièrement. La nourriture, les serviteurs attentifs et les vêtements de prix ne lui apportaient aucune joie. Il retrouvait le sourire uniquement quand il avait l’occasion d’exercer son ascendant sur autrui.
Et la façon dont les éclairs illuminaient son visage le rendait effrayant.
Elrad Leth, gouverneur de la province d’Aramoor, attendait impatiemment que le roi Tassis Gayle conclue son dernier entretien avec sa fille mourante.
La famille se réduisait comme une peau de chagrin… Tassis avait déjà perdu son fils. Alazrian craignait que ce nouveau deuil ne coûte sa raison au vieil homme. Ou plutôt, le peu de raison qui lui restait. D’aucuns le disaient déjà fou. Mais dans ce cas, Elrad Leth n’aurait pas rongé son frein comme il le faisait…
Ces derniers temps, Tassis Gayle avait changé, malgré sa peine. À mesure que la santé de Calida déclinait, le roi retrouvait une certaine vitalité, comme s’il avait vampirisé par magie des années de la vie de sa fille. Le chagrin redonnait un sens à son existence, une dimension qu’elle n’avait plus eue depuis une décennie. La douleur avait redressé le vieillard, le rendant plus fort. Il n’était plus sujet à des quintes de toux exténuantes. Ces derniers temps, Tassis Gayle redevenait le seigneur de guerre sanguinaire de sa jeunesse.
Occupé, comme son fils, à regarder l’orage par une fenêtre, Leth ne lui accordait aucune attention. Alazrian le sentait déçu. Cet homme avait désiré un rejeton fort, qui lui ressemble. Et Calida lui avait donné un bâtard doublé d’une femmelette. Leth ne pouvait rien prouver sur l’ascendance réelle d’Alazrian, et Tassis Gayle ne tolérait pas qu’on mette en doute la vertu de sa fille. En conséquence, Leth, Calida et Alazrian préservaient les apparences sans qu’aucun des trois ne soit dupe. Mais quand Leth voyait le jeune homme frêle et longiligne qui n’était pas de son sang, il bouillait de rage… Un jour, sa colère éclaterait. Et Alazrian n’aurait nulle part où se réfugier.
— Alazrian, viens ici !
En entendant cet ordre, le jeune homme sentit ses genoux se dérober. Il détestait parler avec Leth. À contrecœur, il rejoignit son père qui soupirait en contemplant l’averse. Et il attendit.
Enfin, le gouverneur prit la parole – sur le ton de la confession.
— J’ai ordre d’aller à la Cité Noire. L’empereur Biagio et son inquisiteur désirent un entretien.
— Oui, père.
Alazrian avait entendu les serviteurs y faire allusion. Leth allait affronter le Protectorat.
— C’est ça la politique, tu vois…
— Je vois, répondit Alazrian.
— Vraiment ? Je doute que tu comprennes autre chose que le crochet… Tu as le goût de ta mère pour ces choses, mon garçon. La tête pleine de courants d’air.
Le jeune homme avala l’insulte. Depuis leur arrivée en Aramoor, ses relations avec Leth avaient graduellement empiré. Les tensions et les pressions liées au poste de gouverneur avaient aigri Leth.
— Biagio me tend des pièges. Il me croit stupide, ce salopard ! (Un poing serré, Leth se frotta les phalanges.) Il mijote quelque chose. Au fait, il veut que tu viennes aussi.
— Moi ? À la Cité Noire ?
— Nous partirons après-demain.
— Pourquoi moi ?
— Tu es en âge de voyager.
Alazrian venait d’avoir seize ans. Pour son anniversaire, Leth lui avait offert une dague, pour « faire de lui un homme ».
Alazrian ne la portait jamais.
— Je ne comprends pas. Que peut me vouloir l’empereur ?
— Comment le saurais-je ? En tout cas, il ne nous reste qu’à obéir. Alors, inutile de passer des heures à pleurer ta mère. Nous aurons besoin de toute notre lucidité, et pas question que je voyage avec un môme pleurnichard !
— Mais…
— Mais quoi ? grogna Leth en se tournant vers le jeune homme.
Alazrian sentit sa gorge se serrer.
— Mais… et mère ?
— Eh bien, quoi ? Elle est morte. On ne peut plus rien pour elle.
— Elle n’a pas rendu son dernier soupir.
— Oh, mère, mère… ! imita Leth. Par pitié, mère, ne mourez pas ! (Reniflant de dédain, il baissa les paupières.) Un peu de tenue, mon garçon. Nous avons d’autres soucis.
— Ne dites pas ça !
Pour cette rébellion, Alazrian reçut une gifle magistrale.
— Quoi ? rugit Leth. Ai-je mal entendu ? Tu oses élever la voix devant moi ?
Alazrian se tut. Quoi qu’il dise, il récolterait un autre coup. Il toisa l’homme à qui il devait donner du « père », le regard brûlant de haine.
Elrad Leth lui rendit son animosité au centuple.
— Mon Dieu, si seulement j’avais un fils digne de ce nom ! Tout ça ne serait pas un problème. Tassis avait Boisnoir, et moi, je supporte une femmelette ! Hors de ma vue ! Mais sois prêt à partir dès après-demain. Prépare tes bagages pour un long voyage. Tu auras intérêt à ne pas me faire perdre de temps.
Alazrian avait un millier de questions à poser. Il n’osa en formuler aucune. Pourquoi l’empereur convoquait-il le gouverneur d’Aramoor ? Cela, le jeune homme pouvait le deviner. Mais pourquoi le Protectorat entendait-il le questionner lui aussi ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il ne savait rien de ce qui se passait en Aramoor. Tout juste entendait-il de vagues murmures, au château… Leth tentait toujours de mater les rebelles. Qu’il recoure à des méthodes atroces n’avait rien de surprenant. En quoi cela pouvait-il inquiéter l’empereur ? Mystère…
Ces derniers temps, il se produisait des choses étranges en Aramoor. Trop inquiet pour sa mère, Alazrian n’y avait guère prêté attention, mais Leth s’absentait de plus en plus souvent, et les messagers du roi Tassis Gayle se succédaient. Quoi qu’il se passe, Leth était tracassé… Et Alazrian s’en réjouissait secrètement, heureux que les Saints de l’Épée harcèlent le « gouverneur ». Prêtre ou pas, Jahl Rob avait la maîtrise tactique d’un général, et ses rebelles étaient une épine géante dans le flanc de Leth.
Bien ! pensa Alazrian en s’éloignant.
Une porte qui s’ouvre… Ramené au présent, le jeune homme vit son grand-père sortir de la chambre. Las et voûté, le roi Tassis chuchota encore quelques mots à sa fille sur un ton doux et paternel. Malgré son âge et ses traits tirés par le chagrin, le vieux roi, doté de la carrure impressionnante des Gayle, avait encore belle allure. Élancé, les épaules bien développées, il gardait une belle chevelure, coupée court mais drue.
Bien qu’il ait récemment fui les affres de la dépression et de la décrépitude, les événements de cette nuit lui coûtaient visiblement beaucoup. À la nouvelle du déclin de sa fille, il avait aussitôt quitté le Talistan et s’était précipité dans la chambre de la malade dès son arrivée au château, des heures plus tôt.
À la vue de son grand-père, Alazrian éprouva une profonde tristesse. Tassis Gayle était cruel. Et les rumeurs sur sa folie… n’en étaient pas. Mais il avait toujours été humain avec sa fille et son petit-fils… Une double personnalité qui laissait Alazrian perplexe.
En dehors de sa mère, Tassis Gayle était l’unique personne au monde qui eût jamais été douce et compréhensive avec le jeune homme.
— Je reviendrai vite, ma chérie, murmura le roi avant de refermer la porte.
Anxieux, Alazrian attendit ce qui allait suivre.
Avec une indifférence glaciale, Elrad Leth garda le regard rivé sur la fenêtre.
— Elle est très faible, dit enfin le roi. (Parler lui coûtait.) Oh, ma Calida… Mon enfant… Alazrian, ajouta-t-il, viens ici !
Le jeune homme obéit, prit la main de Tassis et constata qu’elle tremblait. D’évidence, le roi, profondément affecté, ne s’était pas attendu à voir sa fille si diminuée. Cette femme jadis robuste n’était plus que l’ombre d’elle-même.
— Ta mère est très malade. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Alazrian hocha la tête.
— Il ne lui reste plus beaucoup de temps… (Tassis traitait son gendre par le mépris, ne lui adressant pas la parole.) Tu devrais être à son chevet. Elle désire te voir.
Leth eut une moue méprisante. Quoi de surprenant si sa femme, aux portes de la mort, ne l’appelait pas, lui ?
Alazrian fit un sourire courageux à son grand-père.
— Elle devrait bientôt dormir…
Le vieil homme serra la main de son petit-fils.
— Va près d’elle, mon garçon. (Son expression se durcit soudain.) Je dois parler à ton père.
Leth croisa les bras.
— Il était temps…, maugréa-t-il dans sa barbe.
Alazrian avait espéré que son grand-père était venu en Aramoor uniquement pour Calida… Apparemment, ce n’était pas le cas.
— Va la retrouver. Nous parlerons plus tard de ton voyage dans la capitale. (Tassis eut un sourire en coin.) Je sais que ça t’effraie. Il n’y a pas de quoi. Nous avons des plans en cours pour notre nouvel empereur.
— Quels plans ?
Le roi posa un index sur les lèvres du jeune homme.
— Chut. Va voir ta mère. Et reste près d’elle. C’est ce qu’elle désire.
Le vieux roi rejoignit son gendre et s’entretint avec lui à voix basse. Alazrian ne tendit pas l’oreille. La façon dont Tassis acceptait Leth était choquante. Mais le roi avait ses raisons. Il avait besoin des talents douteux du seul homme capable de gouverner Aramoor d’une main de fer. Avec lui aux commandes, presque toutes les révoltes avaient été matées.
À l’exception de celle des Saints…
Sans attendre de réponse de son grand-père, Alazrian frappa doucement à la porte et la poussa en se forçant à sourire. De son lit de souffrances, Calida tourna les yeux vers son fils. Un regard… Voilà tout ce qui restait de la femme qu’elle avait été. Sa chevelure de jais ? Un lointain souvenir. Le cancer rongeait un corps jadis sain et vigoureux, laissant une coquille sans substance. L’air empestait les médicaments.
Dame Calida esquissa un faible sourire.
— Mère ! lança Alazrian d’un ton enjoué. Puis-je vous apporter quelque chose ?
Tel un fantôme à la lumière de la bougie, la malade secoua la tête.
— Grand-père a dit que vous désiriez me voir. Mais vous devriez vous reposer.
— Non, mon enfant. Là où je vais, j’aurai l’éternité pour me reposer…
Avait-elle vu le futur ? Comptait-elle les minutes qui lui restait à vivre ? À la façon dont elle le dévisagea, Alazrian se posa la question.
Une femme qui avait autant souffert n’avait plus de larmes à verser.
— Reste près de moi. C’est toi seul que je veux.
— Mais grand-père…
— Toi seul, Alazrian. Mon petit garçon…
Elle tendit une main pour caresser la joue de son fils, mais s’abstint de le toucher.
Il aurait donné cher pour avoir le courage de la sauver…
— Mère, laissez-moi vous aider ! Je vous en supplie !
Calida ferma les yeux.
— Non, Alazrian. N’y pense même pas.
— Mais je le peux ! Il vous suffit d’un mot, d’un geste… (Il se pencha vers elle et murmura :) Père n’en saura jamais rien. On parlera de miracle, et voilà tout. Je vous en prie, laissez-moi essayer, au moins !
— Non ! Ne prends aucun risque quand ton père est dans les parages. Il ne doit jamais l’apprendre, Alazrian. Tu comprends ?
Le jeune homme ne répondit pas. Il ignorait quelle force emportait sa mère dans la tombe, ou au nom de quoi on l’avait livrée pieds et poings liés à un mari aussi cruel. Comment les instances célestes pouvaient-elles laisser faire de pareilles injustices sans réagir ? Alazrian se posait sans cesse des questions. Et celle qui le troublait le plus concernait son don secret. Plutôt que de voir mourir sa mère, il aurait voulu y recourir, quel que soit le danger.
— Je n’ai pas ce don sans raison, mère, insista-t-il à voix basse. Vous me l’avez toujours répété. Une de mes missions doit être de vous sauver !
Dame Calida secoua la tête.
— Non. Cette « raison » demeure un mystère. Et je ne veux pas que tu me sauves, mon enfant. (Son regard se voila. Alazrian comprit qu’elle se replongeait dans le passé.) Car j’appelle la mort de tous mes vœux !
— À cause de lui ! grogna Alazrian.
Sa mère hocha doucement la tête. À l’endroit où Leth lui avait entaillé le front avec sa bague, elle gardait une cicatrice. Le jeune homme aurait voulu la toucher et la faire disparaître. Il aurait désiré chasser le mal du pauvre corps de sa mère, comme il l’avait fait pour la chèvre à la patte cassée. D’une simple imposition des mains, un contact miraculeux, il avait ressoudé l’os. Il aurait aussi voulu guérir l’âme meurtrie de sa mère. Mais là, il savait que ce serait impossible. Elrad Leth l’avait trop blessée. Aucun médecin et nulle magie n’auraient pu effacer de telles cicatrices.
— Écoute-moi, tu n’utiliseras jamais ton don quand ton père sera présent. Tu m’entends ?
— Ce n’est pas mon père.
— Tu m’écoutes ? Jamais, ni avec lui, ni avec ton grand-père. S’ils l’apprenaient, tu n’aurais plus aucune paix. Grandis et libère-toi d’eux. Découvre la vérité sur ton vrai père, sur ce que tu es, et ne les laisse jamais avoir connaissance de ton don. (Malgré sa fatigue, Calida riva sur son fils un regard sévère, exigeant qu’il lui accorde toute son attention.) Alazrian ?
Il hocha la tête.
— Je vous entends.
Elle voulut tendre une main, et se ravisa de nouveau.
— Jure-le ! Tant que tu ne le feras pas, je ne serai pas rassurée.
Elle lui demandait l’impossible. Mais en Aramoor, il le savait, il n’y avait personne d’autre à sauver qui en vaille la peine…
Il fit à sa mère un sourire désespéré.
— Je le jure. Je ne recourrai jamais à mon don en présence de mon père.
— Ni de ton grand-père… Il t’aime, mais il n’est pas digne de confiance. Moi partie, il ne sera plus le même, tu verras.
Alazrian en avait déjà conscience, car il avait détecté plus d’une faille chez le vieil homme. Tassis Gayle n’avait jamais été équilibré. La perte de son fils l’avait poussé vers la folie. La mort de sa fille scellerait son destin.
— Grand-père vous a prévenue ? demanda Alazrian. Je dois aller dans la capitale. L’empereur nous a convoqués, père et moi. J’ai peur, mère.
— La Cité Noire ? L’empereur t’a convoqué, mon enfant ?
— Je crois… Père vient de m’en parler. Nous devons comparaître devant le Protectorat.
Même sur son lit de souffrances, Calida savait de quoi il s’agissait. Aux quatre coins de Nar, le tribunal impérial était tristement célèbre. Partout dans l’empire, les criminels de guerre étaient convoqués par Biagio et son Inquisiteur, Dakel.
Depuis la mort d’Arkus, Nar était devenu un foyer d’agitation.
— Je ne suis pas surprise, pour ton père, dit enfin Calida. Vu la façon dont il massacre les Aramooriens… (Elle resta pensive un moment.) Biagio est retors. Tu te souviens de lui, Alazrian ?
— Pas vraiment…
Du vivant d’Arkus, quand Biagio était simplement le chef du Roshann, il venait parfois au Talistan superviser l’évolution des opérations en Aramoor. Tassis avait toujours une chambre prête pour lui au château. À l’époque, les deux hommes étaient amis, ou plus précisément alliés. Mais les temps avaient changé…
— Je me rappelle ses yeux. Le comte était si étrange…
Dame Calida sourit. Le regard de Biagio ? Inoubliable ! Des prunelles d’un saphir étincelant, surnaturel… Des yeux de braise.
Le reste pouvait aisément s’effacer de la mémoire. Mais pas un tel regard.
— L’empereur veut la vérité, conclut Calida. Et il estime pouvoir l’obtenir de toi.
— Mais je l’ignore, cette vérité ! Que pourrais-je bien lui dire ?
Ce n’était pas faux. Elrad Leth aimait s’entourer de mystère. Il dissimulait tout de ses actes – surtout à son fils. Et Calida avait été trop malade pour chercher à y voir plus clair. La fenêtre de sa chambre était son unique ouverture sur le monde. Et cette pièce ne lui appartenait même pas. C’était la propriété de Richius Vantran, où qu’il fût aujourd’hui.
— N’aie pas peur, mon fils. Si tu dis la vérité, le Protectorat ne pourra rien contre toi. Et la Cité Noire… Tu n’as jamais rien vu de tel, crois-moi. C’est à couper le souffle.
Alazrian attendit que Calida le régale d’une anecdote. Elle était allée une seule fois dans la capitale, à l’occasion du couronnement de Richius Vantran. Mais elle en avait gardé des souvenirs inoubliables. Les analgésiques la plongeant dans un état second, elle revivait son passé, n’en gardant que le meilleur.
— Tout est si démesuré…, soupira-t-elle. Le palais de l’empereur ressemble à une montagne ! Les rues sont tellement bondées qu’on peine à se frayer un chemin. Mais on peut tout trouver, tout acheter… Prends de l’argent, Alazrian, et offre-toi de jolies choses. (Calida secoua tristement la tête.) Comme j’aurais voulu que tu voies la cathédrale… Elle était magnifique !
Son quartier favori… En apprenant sa destruction, Calida avait pleuré. Y repenser faillit lui faire monter les larmes aux yeux.
— Je prendrai ma bourse, et en flânant sur les avenues, je penserai à vous, mère.
— Oui… Va dans la capitale. (Calida fut soudain si excitée qu’elle chercha à s’asseoir sur son lit.) Il y a une grande bibliothèque, pleine d’érudits et de textes passionnants qui traitent d’absolument tout : ils t’aideront à découvrir la vérité sur toi-même. Il y a sûrement des livres sur Lucel-Lor. Et sur Jakiras…
Alazrian fut troublé d’entendre ce nom franchir les lèvres de sa mère. Il tourna vivement la tête pour s’assurer que personne n’était entré sur la pointe des pieds… Un jour, Calida lui avait avoué le nom de son vrai père. Une seule fois, alors qu’ils étaient loin du château et des oreilles indiscrètes…
— Chut, mère ! Les potions vous fatiguent beaucoup. Ne parlez plus.
— Alazrian, n’aie pas peur de ce voyage. Au contraire, sers-t’en. Fais des recherches sur ton père et sur toi-même. Découvre qui tu es vraiment.
— Mère, je vous en prie…
— Je ne savais pas, vois-tu, ajouta tristement Calida. (De nouveau, elle fit mine de toucher son fils… et s’en empêcha.) Mais dans la Cité Noire, tu auras tes réponses.
— Très bien. Je ferai des recherches. Maintenant, reposez-vous. Je vous en prie, vous vous affaiblissez.
— Je suis affaiblie. La vie me quitte… (Les traits tirés, elle luttait contre le mal. La cicatrice, sur son front brillant de sueur, était rouge vif.) Je voudrais te toucher, et que tu lises dans mon cœur. Fais-le, afin de ne jamais oublier tout ce que tu es pour moi. Mais ne me guéris pas. C’est promis ?
Alazrian ne sut que dire ni que faire. Son don pouvait ramener sa mère à la vie. Et s’il découvrait de l’intérieur l’amour qu’elle lui portait, il ne résisterait peut-être pas à la tentation.
Dame Calida tendit une main frêle et osseuse… Une main de vieille femme.
La gorge nouée, Alazrian chercha sa respiration. La mère et le fils restèrent les yeux dans les yeux. Il y avait tant de force dans ce regard qu’il céda. Lentement, il prit les doigts qu’elle lui tendait… Aussitôt, la magie de son don diffusa une chaleur bienveillante. Alors, pour un court moment, il devint Calida. Le cœur et l’esprit de sa mère furent soudain les siens, comme s’il lisait dans un livre ouvert…
Dame Calida ? La pureté faite femme. Et l’amour qu’elle vouait à son fils ne connaissait pas de limites… Il s’aventura plus profondément dans l’esprit qui se dévoilait à lui. Yeux clos, immobile, il découvrit ce qu’il n’aurait jamais cru apprendre. Il sentit la rage d’Elrad Leth, ses poings qui frappaient… Puis il connut la douceur infinie d’un pardon que seuls les saints peuvent accorder.
Soudain, il y eut une rupture. Anticipant une grande révélation, Alazrian serra les doigts de sa mère. Rouvrant les yeux, il constata qu’elle avait baissé les paupières dans un effort désespéré pour lui transmettre quelque chose de capital. Sous son œil mental, Alazrian vit sa mère jeune fille, souriant à un Triin à la crinière de neige et au visage très doux.
Jakiras…
Il se concentra sur la vision de son père, gagné par l’amour de Calida pour cet étranger. Et il se sentit profondément désolé pour elle…
Elle n’avait pas pu rester avec l’homme de Lucel-Lor, son propre père l’ayant donnée en mariage à Elrad Leth…
Puis la vision des jeunes amants disparut, remplacée par un appel déchirant à la mort. Blessé par les souffrances de sa mère, Alazrian tituba. Mais il refusa de lâcher prise. S’abandonnant tout entier à leur communion mentale, il perdit la notion du temps. Ici, dans le château des Vantran que les Gayle avaient volé et que sa mère haïssait, elle se mourait.
De brûlante, sa main devint à peine chaude… Puis ce fut le vide. Le néant.
Calida était morte.
Lui lâchant doucement les doigts, Alazrian essuya ses larmes d’un revers de la manche.
— J’irai dans la Cité Noire, promit-il. Et j’y découvrirai ce que je suis.
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