Les Saints de l'Épée

John Marco · Chapitre 50 sur 55

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Les Saints de l'Épée

Chapitre 49

49

 

Mon seigneur, nous devons sonner la retraite !

Le capitaine attendit une réponse. En sang, il avait le bras droit paralysé.

Tassis Gayle le regarda sans parvenir à mettre un nom sur son visage. Il ne le connaissait pas. Ou l’avait-il oublié ? Les événements se précipitaient tellement… Et ils lui glissaient entre les doigts comme autant de grains de sable.

— Sire ? Vous m’entendez ? Nous sommes perdus ! Il faut battre en retraite !

Gayle voulut répondre… Aucun son ne sortit de ses lèvres. À une centaine de pas de là, ses soldats tentaient encore de repousser les montagnards.

Redburn mort, ses hommes se battaient toujours comme des lions, submergeant l’infanterie talistanienne. Les clans Grayfin et Kellen avaient renversé la situation à leur avantage, massacrant les cavaliers ennemis. Derrière Gayle, les archers attendaient des ordres. Tout s’écroulait…

Et le roi du Talistan n’y pouvait plus rien.

Pire, quelque part dans la mêlée, Biagio continuait de le défier.

— Non ! (Penser à l’empereur ramena Gayle à la réalité.) Pas question de sonner la retraite ! Pas tant que ce démon vivra !

Le capitaine approcha du destrier royal.

— Sire, voyez vous-même ! dit-il en désignant l’infanterie en déroute. Nos ennemis balayent tout sur leur passage !

— Je ne les laisserai pas faire !

Tournant bride, Tassis Gayle remarqua à peine l’air troublé de ses archers. Sans plus attendre, certains rompirent les rangs pour courir se réfugier dans les collines environnantes.

— Aux armes ! rugit le roi. Bandez vos arcs et mort à l’ennemi !

— Non ! protesta le capitaine. Nous devons nous replier !

Furieux, Gayle lui donna un coup de pied, le projetant dans la boue.

— Sale pleutre ! Vous voulez décamper devant un monstre efféminé, une chochotte ? Jamais de la vie ! Nous allons tous rester et nous battre, vous compris !

Le regard noir, le capitaine se releva en titubant et essuya le sang qui coulait de sa lèvre éclatée.

— Je vais donner l’ordre puisque vous refusez…

— Sale fouine, si vous osez… !

— Retraite ! hurla l’officier à pleins poumons. (Il fonça vers le fleuve en agitant les bras.) Repliez-vous !

— Bon sang, non !

Gayle galopa au milieu des derniers combattants pour tenter de les rallier.

— Au nom du Talistan, au nom de mes enfants, battez-vous !

Personne ne l’écouta. Lâchant leurs armes, les archers filèrent à leur tour dans les collines. Le capitaine continuait de crier l’ordre de battre en retraite. Il parla même de « reddition ». À ce mot, le roi sentit son sang se glacer dans ses veines. Les Talistaniens abandonnant le terrain, les montagnards cessèrent de beugler. Lentement, le vacarme diminua. Dans les rangs adverses, quelqu’un appela à la clémence. Gayle tenta de repérer qui. La voix lui était familière…

— Biagio !

L’empereur de Nar avait entendu l’appel à la retraite. Autour de lui, les guerriers des clans Kellen et Grayfin taillaient en pièces l’infanterie talistanienne. Les survivants rompirent le combat et battirent en retraite. Biagio faillit s’écrouler. Ses bras et ses flancs lui faisaient un mal de chien. Et le sang qui coulait d’une entaille, sur son front, lui tombait sur les yeux. Gardant toute sa présence d’esprit, il brandit son épée pour attirer l’attention et inciter les vainqueurs à la clémence.

— C’est fini ! Ils filent !

Par-dessus le fracas, il entendit à peine sa propre voix. Avides d’échapper aux montagnards, les survivants redoublaient d’efforts pour sortir du fleuve. Bramant à la mort, les élans semblaient être partout. En chargeant un groupe de Talistaniens, Vandra Grayfin beugla comme une furie. Son latapi piétina les hommes qui ne purent pas fuir à temps.

— Arrêtez ! rugit Biagio. Ça suffit !

Les vainqueurs cessèrent d’attaquer, laissant les survivants en déroute atteindre les berges. Au loin, les archers de Gayle fuyaient aussi, imités par des fantassins en piteux état.

Resplendissant dans son armure, Tassis Gayle, épée au poing, cherchait son ennemi personnel des yeux…

Et son regard se posa sur Biagio.

— Gayle ! cria Cray Kellen.

Épée au clair, le Lion s’apprêta à charger.

— Non, Kellen, arrêtez ! lança Biagio. C’est fini…

— Ça ne l’est pas ! cria Grayfin. Regardez-le fanfaronner ! Il ne se rendra jamais.

— Vous êtes vaincu, Gayle ! tonna l’empereur. Rendez-vous tant que vous le pouvez !

Pour toute réponse, le roi leva son épée en secouant la tête. Biagio desserra sa prise sur son arme. Une fatigue mortelle l’accablait. Même parler l’épuisait.

Sous le regard des montagnards, il reprit néanmoins pied sur l’autre rive – le territoire de Gayle.

— Tassis, je vous préviens…, dit-il d’une voix rauque, vous n’avez pas la moindre chance.

Le vieillard avait-il conscience qu’il restait seul sur le champ de bataille ? Son armée l’avait abandonné…

— Vous me les avez arrachés ! Mon fils, puis ma fille…

— Calida est morte d’un cancer, Tassis. Et Boisnoir a péri au combat.

— Parce que vous l’aviez trahi ! À Lucel-Lor, vous l’avez livré pieds et poings liés à Vantran ! C’est vous son meurtrier ! Et maintenant, je vais enfin le venger !

— Regardez autour de vous. Quelle démence vous fait croire que vous pourriez encore gagner ?

— Je ne veux qu’une chose : vous !

— Je suis votre empereur.

— Jamais !

— Je le suis ! Prêtez-moi allégeance, reconnaissez mes droits au Trône de Fer, et vous aurez la vie sauve.

— Plutôt brûler en enfer !

— Dites-le ! Admettez que je suis votre empereur !

Gayle refusa de baisser sa garde.

— Tassis, j’ai changé. L’homme que j’étais à la mort de Boisnoir n’existe plus.

Le roi ricana.

— Les chiens comme vous ne changent jamais ! Vous étiez le maître espion d’Arkus, un démon… Et vous l’êtes toujours ! Je vais vous tuer, Biagio ! J’aurais dû le faire il y a des années…

— Laissez-moi l’abattre qu’on en finisse ! explosa Cray Kellen. Sire, je vous en prie… !

— Non ! (Soudain, Biagio comprit qu’il devait affronter le vieux roi.) Je suis l’empereur de Nar. Personne ne m’évincera du trône !

— Prouvez-le ! le défia Gayle.

Renato Biagio leva son épée.

— À votre guise, vieillard !

Mettant pied à terre, Tassis Gayle donna une claque sur la croupe de son destrier, qui partit au galop. Tenant son épée à deux mains, il avança sur son adversaire, l’air viril et redoutable. Comme si la folie le revitalisait…

La tête haute, il enleva son heaume qu’il laissa tomber dans l’herbe.

— J’en vaux deux comme vous, Biagio ! D’ailleurs, vous n’êtes pas un homme digne de ce nom, juste une… créature !

L’empereur se rapprocha. Dans sa jeunesse, il avait pratiqué l’escrime à un haut niveau. Mais ses blessures le minaient. Le sang qui coulait sur ses yeux l’aveuglait. Agacé, il l’essuya d’un revers de main.

Agacé… Nourris-toi de ta colère ! se conseilla-t-il. Fais-en une arme…

Tournant autour de son adversaire, il se souvint des effets secondaires de la drogue de Bovadin, et de la force qu’elle lui avait conférée… Pouvait-il encore compter dessus ?

— Regardez-vous ! railla Gayle. Vous tenez à peine sur vos jambes ! Qui est le vieillard maintenant, misérable inverti ?

L’insulte fit mouche… Comme au temps de son traitement, Biagio sentit ses paupières brûler. Il serra plus fort son épée, revigoré par la fureur qui grandissait en lui. Les brumes de la folie, sa vieille compagne, s’insinuèrent dans son esprit.

— Je suis l’empereur de Nar… Votre maître, Tassis Gayle !

— Vous êtes un meurtrier doublé d’un sodomite, voilà ce que vous êtes ! Allez rôtir en enfer !

Avec un cri de rage, Gayle s’élança… et blessa son adversaire au bras, entamant la chair sous le cuir. Biagio riposta d’un estoc aux jambes, mais le roi para.

Le souffle précipité, Renato Biagio recula.

— Quelle mauviette ! jubila le colosse en armure. Allez, Cratien, du nerf ! Montrez-moi ce que vous avez dans les tripes !

Biagio se jeta sur Gayle et l’obligea à céder du terrain. Mais le vieil homme parait aisément les coups, tirant le meilleur parti de son épée et de son armure pour tenir son adversaire en échec.

Biagio redoubla d’efforts.

— Je suis l’empereur ! criait-il, dans le but d’attiser sa propre colère. L’empereur !

Gayle para et lui donna un coup de poing au visage. Sonné, Biagio recula. D’instinct, il se remit en garde contre les attaques qui ne manqueraient pas de suivre. Une horrible douleur lui déchirait le crâne.

Il perdait le duel.

— Non ! Je gagnerai !

Renato était allé trop loin et avait livré trop de combats contre trop de rois aux ambitions mesquines… Il ne s’inclinerait pas devant Tassis Gayle et ne perdrait pas son droit au Trône de Fer !

Peut-être grâce aux infimes résidus de drogue qui couraient encore dans son système sanguin, il sentit une énergie nouvelle monter en lui. À la vitesse de l’éclair, il revint à la charge.

Gayle eut fort à faire pour encaisser la volée de coups sans perdre pied. Contre une pareille attaque, son épée, si lourde à manier, devint un handicap. Biagio entailla la cotte de mailles de son adversaire, à l’épaule. Criant de douleur, le roi multiplia à son tour les passes d’armes. Mais cette fois, Renato Biagio était invincible, tant sa vivacité et ses réflexes avaient augmenté grâce à la drogue.

Redevenu le démon tant décrié, le scandaleux comte de Crate que rien ni personne n’arrêtait, Biagio eut l’impression que le monde entier avait ralenti autour de lui. Soudain libéré de ses scrupules et de ses remords, il voyait tout comme dans un brouillard.

— Meurs, vieux fossile ! Va rejoindre ton fils et ta fille dans la tombe !

Au mépris de l’épée que brandissait son adversaire, Biagio se jeta sur lui pour marteler de coups son armure dorée. D’un revers de la lame, il lui enleva un bout de menton. Le sang gicla. Dans le même élan, Biagio trancha deux doigts à son adversaire.

Criant d’horreur, Gayle lâcha son arme et, déséquilibré, tomba à la renverse. Telle une tortue à carapace dorée, le roi du Talistan était désormais immobilisé sur le dos.

— À moi la victoire ! cria Biagio. (À califourchon sur son adversaire, il pressa la pointe de sa lame contre la chair vulnérable du cou, sous le gorgerin.) Alors, Gayle, quel effet ça fait de voir sa mort en face ?

— Regardez-vous… ! hoqueta Tassis. Vous êtes complètement fou… Vous l’avez toujours été.

— C’est faux !

— Oh, si… Le mal qui vous ronge crève les yeux…

— Non ! J’ai changé !

— Pas du tout. Vous avez la démence dans le sang, c’est évident !

— Repens-toi, Tassis ! Reconnais que je suis ton empereur ! Jure-moi allégeance devant tous !

Une lueur de pitié passa dans le regard du vaincu.

— Envoie-moi rejoindre mes enfants.

— Jure !

— Pauvre fou… Misérable sodomite sanguinaire, avec ton joli minois de fillette…

Biagio transperça la trachée artère du roi vaincu. S’étouffant dans son propre sang, Gayle gargouilla une ultime imprécation, à peine audible.

— Fou… !

Tremblant de rage, Biagio le regarda mourir…

Les yeux fermés, le roi du Talistan rendit son dernier soupir.

Incapable de se relever, Biagio le regarda un long moment.

Médusés, les montagnards faisaient cercle autour de l’étrange scène.

— Sire… ça va ?

C’était Vandra Grayfin.

— Oui…

Un mensonge. Biagio tremblait comme une feuille. Au prix d’un gros effort de volonté, il releva la tête et aspira goulûment une bouffée d’air. Des larmes roulèrent sur ses joues.

Pourquoi pleurait-il ? Il n’aurait su le dire.

Cray Kellen se pencha et l’aida à se remettre debout. L’empereur s’effondra contre lui. Ses jambes ne le portaient plus.

Il tourna un regard implorant vers le montagnard.

— Je suis l’empereur.

— Oui, Sire, le rassura Kellen. Vous l’êtes.

Le Lion conduisit Biagio loin du cadavre et le fit s’asseoir sur l’herbe. Pendant que Vandra Grayfin rejoignaient les autres montagnards, Kellen s’agenouilla près de l’empereur.

— La victoire est nôtre, Sire. Vous avez gagné.

Comme dans un état second, Renato Biagio hocha la tête.

— Je suis l’empereur, répéta-t-il.

Kellen se força à sourire.

— Oui, mon seigneur. Vous êtes l’empereur.

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