Les Saints de l'Épée

John Marco · Chapitre 5 sur 55

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Les Saints de l'Épée

Chapitre 4

4

 

 

Dans un silence de mort, Dakel l’Inquisiteur entra en scène. En robes noires, l’air impénétrable, il se tourna vers l’auditoire sans une lueur d’hésitation dans le regard. Dix candélabres illuminaient le sol de marbre de leurs feux orangés. Il faisait lourd. D’un hiératisme imperturbable, deux soldats au heaume en forme de crâne flanquaient l’estrade. Dakel ne tenait pas de liasses de notes et ne maniait pas le marteau du ministère public. Il gardait les mains croisées et une attitude pensive.

L’auditoire guettait ses premières paroles. L’attention du public allait de l’homme qui comparaissait à l’Inquisiteur. Elrad Leth était aussi silencieux que la salle. Ne trahissant aucune peur, il rivait sur Dakel des prunelles de glace.

Aussi fasciné que ses voisins, Alazrian, installé dans les gradins, observait la scène. Il n’y avait plus une place de libre. Ce matin-là, du haut de sa fenêtre, le jeune homme avait vu la foule se presser au pied de la Tour de Vérité. Le nom d’Elrad Leth courait sur toutes les lèvres…

Coincé entre deux solides gaillards, Alazrian sentait leurs coudes s’enfoncer dans ses flancs. Dakel lui avait ordonné d’assister à l’audience. Sans lui fournir de précisions particulières ni lui attribuer un strapontin… Le jeune homme s’était donc mêlé à la foule. À présent, il s’en félicitait, simple spectateur parmi les autres… Avec un peu de chance, Dakel ne le repérerait pas.

Et l’étrange Donhedris ? L’homme avait-il quelque influence sur Dakel ?

Si l’Inquisiteur me cite à comparaître, pensa Alazrian, que se passera-t-il ?

Il se présenterait et s’efforcerait de dire la vérité en espérant que cela suffirait à lui épargner le sort réservé à Elrad Leth. D’après les murmures qu’il entendait, les gens pensaient qu’il serait exécuté. Sur les nerfs, Alazrian aussi attendait que le procès commence. Il ne ressentait rien pour son père. Que fallait-il en déduire sur sa propre approche de la moralité… ?

Enfin, Dakel sourit. La tension devint palpable. L’Inquisiteur parut glisser sur le marbre et, en un clin d’œil, rejoignit Elrad Leth pour se camper devant lui.

Leth eut un rictus de dédain.

Cet homme n’a peur de rien ! pesta Alazrian. Il n’a pas de cœur…

Dakel fit face à la salle et prit la parole d’une voix à la pureté cristalline qui impressionna Alazrian.

— Chers amis et concitoyens, bienvenue. Savoir que vous avez tant d’intérêt pour le déroulement de ces audiences est réconfortant. J’en suis touché. (Il haussa le ton.) Accusé, vos nom et qualité !

Cachant mal son dégoût, Leth prit tout son temps pour répondre.

— Je suis Elrad Leth du Talistan. Actuellement gouverneur de la province d’Aramoor.

Dakel haussa les sourcils.

— Gouverneur… Une dignité conférée par l’empereur en personne, je crois ?

— Ce titre m’a été accordé sous le règne d’Arkus. (Leth savait parfaitement où Dakel voulait en venir, et il refusait de jouer le jeu.) Pas sous l’autorité de Biagio.

— Savez-vous pourquoi vous êtes là, Elrad Leth ?

— Non ! Je sais seulement que des innocents se succèdent sur ce siège.

L’Inquisiteur désigna l’auditoire.

— Tous ces gens le savent, Elrad Leth. Tous connaissent l’histoire. Et tous savent quel gouverneur bon et juste vous êtes…

Leth ne répondit rien. Fier de sa façon de traiter Aramoor, il ne s’en repentirait jamais.

Alazrian le savait aussi.

— Parlez-nous d’Aramoor, demanda Dakel. Est-ce une contrée difficile à gouverner ?

Leth bâilla.

— Vous pouvez choisir de ne pas répondre, mais votre silence sera tenu pour un aveu de culpabilité. Telles sont les lois du Protectorat.

Un détail qui piqua l’intérêt de l’accusé.

— Ce n’est pas difficile. J’ai mes méthodes avec les Aramooriens.

— Ah oui… Par exemple ?

— Ces pouilleux ont grand besoin de discipline. Comme moi, l’empereur Biagio ne s’encombre pas de scrupules, je crois ?

— Les Aramooriens refusent donc de reconnaître votre autorité ?

— Ils l’accepteront.

— Quand ? Une fois qu’ils seront exterminés ? Car vous passez par les armes tous vos opposants, Elrad Leth. Sans comparution ni procès d’aucune sorte, vous exécutez les Aramooriens que vous pensez être vos ennemis. Vous avez instauré le règne de la terreur.

— Non ! Il y a des troubles et je prends les mesures qui s’imposent ! En cas de crimes, je rends justice. Si le chaos menace, je rétablis l’ordre. Je ne terrorise pas mes administrés. Et je ne fais pas exploser les lieux de culte !

Des exclamations retentirent dans la salle. Indifférent à cette attaque, Dakel se contenta d’en sourire. Puis il contourna l’estrade pour se camper de l’autre côté d’Elrad.

— Qui sont les Saints de l’Épée ?

Leth s’agita sur son siège.

— Gouverneur ? Les Saints de l’Épée ?

À en juger par le teint cramoisi de l’accusé, une nouvelle explosion était à craindre…

— Un groupuscule de rebelles aramooriens.

— Qui est le chef ?

— Jahl Rob.

— Parlez-nous de ce Rob.

— Je ne sais pas grand-chose de lui.

— Vous ne l’avez jamais vu ?

— Une fois seulement.

— Où ?

Leth hésita.

— À une réunion.

— De quel genre ?

— Il s’agissait d’une manifestation dirigée contre moi.

Dakel sourit de plus belle en se tournant vers la salle.

— Bon peuple de Nar, Jahl Rob est un prêtre aramoorien !

— Et un rebelle ! cria l’accusé.

— Certes. Un rebelle attaché à la libération d’Aramoor. Il a fondé l’ordre protestataire des Saints de l’Épée contre vous, Elrad Leth, après que vous l’eûtes déclaré hors-la-loi pour une harangue publique qui dénonçait vos excès. Est-ce la vérité ou pas ?

— C’est un traître et un meurtrier ! Il a tué des membres de ma propre escorte !

— Mais avant de devenir un rebelle, c’était un homme de paix respecté de ses concitoyens ?

— Oui ! rugit Leth en bondissant sur ses pieds. Et si vous le savez, pourquoi y revenir, chien ? Jahl Rob est un traître. Une menace pour le Talistan ! Il n’a jamais accepté l’autorité que l’empereur Arkus m’avait confiée !

Dakel resta impassible.

— Bonnes gens, Jahl Rob est un homme traqué parce qu’il s’est élevé contre la domination brutale d’Elrad Leth. Vous venez d’entendre le gouverneur l’admettre. Mais il ne s’est pas contenté de ça. Il a fait arrêter tous ceux qui assistaient à cette fameuse réunion et a ordonné leur décapitation. Nous parlons d’une bonne centaine d’Aramooriens… Dont des femmes et des enfants. Voilà l’autorité qu’exerce Elrad Leth.

L’accusé pâlit un peu.

Alazrian, qui connaissait toute l’histoire, se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux. Ses voisins savaient-ils qui il était… ?

— Maintenant, Jahl Rob et ses Saints de l’Épée vous combattent depuis leur refuge, dans les Montagnes de Fer. Ils lancent des assauts contre vos hommes et s’efforcent de miner votre autorité. Bref, ils cherchent à vous chasser d’Aramoor.

— C’est exact.

— En représailles, vous tuez, vous prenez des otages, vous incendiez les lieux sacrés des Aramooriens, vous envoyez leurs femmes en esclavage au Talistan, vous tatouez leurs enfants comme du bétail, vous spoliez leurs entreprises de leurs bénéfices et vous les affamez… Je pourrais continuer mais à quoi bon ? Pour toutes ces exactions, quelle est votre défense ?

— Celle que j’ai toujours avancée. Aramoor m’appartient par décret de feu l’empereur Arkus. Je traite mes sujets comme bon me semble. Et quand mon autorité est menacée, je prends des mesures.

— Menacée… Vous voyez donc les Saints de l’Épée comme une menace ?

— Oui.

— Et les autres dangers ? Et le Talistan ? Ces menaces justifient-elles un renforcement important de vos effectifs ?

Leth sembla incapable de répondre.

— Comme je l’ai dit, il y a des menaces.

— Les Saints…

— Oui.

— Et les recrues de Jahl Rob sont si nombreuses que le roi Tassis et vous avez besoin de faire doubler votre armée ? Et de la cantonner au Talistan ? Pas dans les montagnes d’Aramoor ?

Leth se redressa.

— Il y a d’autres menaces. Le Talistan ne manque pas d’ennemis. Et comme vous le savez, nous vivons des temps difficiles.

Dakel feignit de s’en alarmer.

— Oh ? Qui menace le Talistan ? Sûrement pas Aramoor !

— Les hautes terres orientales lorgnent sur nous, répondit Leth après un bref silence.

Connaissant le problème, Alazrian hocha la tête. Il avait surpris des murmures de Leth à ce propos, sans en comprendre la raison. Mais d’après ce qu’il savait du territoire, il avait du mal à croire que les montagnards puissent être un danger pour le Talistan.

Apparemment, Dakel n’y croyait pas non plus.

— Les hautes terres orientales sont très étendues, dit l’Inquisiteur. Mais une menace pour le Talistan ? Une affirmation osée !

— Néanmoins, c’est la vérité. Redburn et ses montagnards nous menacent et nous provoquent en volant notre bétail. Ils harcèlent nos bergers et ont foulé notre sol sans permission. J’ai moi-même dû affréter un navire pour gagner la capitale parce que Redburn et ses sauvages refusaient de nous laisser traverser leur territoire.

— Je vois. Et c’est pour ça que le Talistan renforce son armée ? Parce que le prince Redburn est belliqueux ?

— Je suis le gouverneur d’Aramoor, une tâche difficile qui me laisse rarement le temps de la réflexion… J’ignore de quelle façon le roi Tassis règne au Talistan, mais je sais ce que j’ai entendu. (Leth s’adossa à son siège.) Si vous voulez des réponses à vos questions, peut-être devriez-vous aussi faire comparaître Tassis Gayle.

Des rires coururent dans l’auditoire. Dakel n’avait jamais convoqué de souverain ni de très haut seigneur. Même Alazrian, que l’agonie de sa mère avait tant troublé, en savait assez sur le Protectorat pour être certain que son grand-père ne risquait rien. Au sein de l’empire, on ne franchissait pas certaines limites. Des alliances se formaient et les hommes comme Dakel devaient marcher sur des œufs – ou être prêts à en supporter les conséquences.

Du coup, l’Inquisiteur y alla en douceur. Au lieu de se laisser provoquer par les piques de Leth, il ramena l’interrogatoire sur ses rails – les Saints de l’Épée – et mina la trop grande assurance du gouverneur. Il le questionna sur Jahl Rob et sur les massacres d’otages. D’une grâce féline, concentré sur sa tâche, Dakel se déplaçait tel un danseur étoile. Quand Leth donnait des réponses évasives, il se tournait vers le public comme l’eût fait le bouffon du roi, souriait en lançant quelques mots d’esprit et retournait l’opinion à son avantage. Étrangement, il ne revint pas sur le Talistan ni sur les questions militaires. Alazrian se demanda si l’Inquisiteur en avait peur, ou s’il détenait déjà l’information voulue.

Le jeune homme se remémora les derniers mois… Vivre en Aramoor l’avait isolé. Pendant l’agonie de sa mère, il était rarement sorti du château. En vérité, il ignorait ce qui se tramait au Talistan ou en Aramoor. Il partait néanmoins du principe que les accusations étaient fondées. Le Talistan renforçait sans doute son armée. Quant à Aramoor…

Navré de son ignorance, Alazrian haussa les épaules.

Une autre heure passa avant que Dakel déclare la séance levée pour la journée. Même Leth paraissait éreinté. L’Inquisiteur, lui, était frais comme une rose, et avait l’air très content de lui. Le gouverneur d’Aramoor reviendrait comparaître le lendemain… Quand Dakel donna cette précision, la façade arrogante de Leth se lézarda. L’Inquisiteur lui décocha un sourire malicieux avant de se retirer.

Autour d’Alazrian, les gens quittaient déjà leurs sièges et sortaient de la salle.

— C’est tout ? chuchota-t-il. Et moi ?

Apparemment, il n’affronterait pas l’Inquisiteur. En tout cas, pas ce jour-là. L’air sonné, Elrad Leth regardait le tribunal, ne sachant visiblement plus quoi faire. Peu désireux d’être repéré par son père, Alazrian bondit sur ses pieds et se tourna vers une porte de sortie au moment où Donhedris surgit en souriant.

— Vous ! s’exclama le jeune homme. (D’un coup d’œil par-dessus son épaule, il vit que Leth avait disparu.) Je n’ai pas été appelé à témoigner… Grâce à vous ? Vous y êtes pour quelque chose ?

— Peut-être.

— Qui est votre ami ? Que se passe-t-il ?

— Suivez-moi, ordonna Donhedris.

La curiosité étant la plus forte, Alazrian obéit et se hâta de descendre les gradins sur les talons de l’homme. Le gros de la foule quittait la salle par les portes ouest. Donhedris entraîna le jeune homme dans une petite salle adjacente où tous les sons semblaient étouffés. Le décor, de marbre là aussi, était d’une effrayante austérité. Des chandelles brûlaient dans des niches murales protégées par des vitres. À la vue d’Alazrian, des Anges de l’Ombre tournèrent la tête.

— Où allons-nous ? demanda Alazrian.

— Voir mon ami, répondit Donhedris. Celui qui vous a protégé de l’Inquisiteur.

Soudain, Alazrian ne fut plus sûr du tout de vouloir rencontrer ce mystérieux bienfaiteur. Mais il était trop tard pour reculer. Et à coup sûr, Donhedris l’empêcherait de battre en retraite. Quand ils atteignirent une porte très banale, l’agent y frappa à deux reprises avant de la pousser. Par-dessus l’épaule de l’homme, Alazrian découvrit une pièce spartiatement meublée de quelques sièges et d’un bureau. Les volets étant ouverts, un grand soleil illuminait les lieux.

— Entre, Donhedris, dit une voix désincarnée.

Alazrian se figea. Cette voix… !

— Maître ? fit l’agent en obéissant. Je vous l’ai amené.

Hébété, le jeune homme vit que Renato Biagio le dévisageait depuis son fauteuil, ses longs doigts pianotant sur les accoudoirs. Deux Anges de l’Ombre se tenaient derrière leur maître. Superbe avec sa longue chevelure, ses vêtements magnifiques et son teint ambré, Biagio n’avait pourtant plus le même regard.

— Empereur Biagio… ?

— En personne, mon garçon. Ça faisait si longtemps… Pas étonnant que vous ne vous souveniez plus de moi.

Au contraire ! Biagio était inoubliable.

Sur la défensive, Alazrian entra. Seulement deux Anges de l’Ombre pour protéger l’empereur de Nar… Et la pièce aurait presque pu être une remise. Près de Biagio trônait une coupe pleine de douceurs qu’Alazrian reconnut aussitôt : des confiseries de Casrish. Ses favorites… Il nota les efforts que l’empereur faisait pour lui, et les avertissements maternels lui revinrent aussitôt à l’esprit.

Biagio voulait quelque chose…

— Merci, Donhedris. Tu peux te retirer.

S’inclinant, l’agent obéit. D’un simple mouvement du poignet, l’empereur congédia également ses gardes, qui sortirent sur-le-champ en refermant la porte derrière eux. Un silence écrasant tomba dans leur sillage.

Ne sachant quelle attitude adopter, Alazrian tira une chaise et s’assit. Dès qu’il mesura l’énormité de sa faute, il bondit sur ses pieds.

— Oh ! Je suis navré… Puis-je m’asseoir ?

Biagio gloussa.

— Naturellement. Prenez vos aises, mon ami. (Il tendit la coupe à son visiteur.) Je me suis souvenu que vous en raffoliez. N’est-ce pas ?

— En effet… (Alazrian choisit une sucrerie et la posa sur sa langue, où elle fondit comme du beurre.) Merci de vous l’être rappelé…

— Vous êtes plein d’appréhension, dit Biagio. (Il reposa la coupe sur la table.) C’est inutile, car je désire simplement vous parler. J’ai une faveur à vous demander.

— Tout ce que vous voudrez ! s’écria Alazrian – avant de prendre conscience de la portée de ses mots.

Trop tard.

Biagio sourit.

— Je me souvenais bien d’un garçon adorable ! Vous ne causiez jamais aucun souci à votre mère. Ou à votre oncle Boisnoir. Quand j’étais de passage dans votre résidence, vous étiez rarement là, et en tout cas, jamais dans mes jambes. Une chose que j’appréciais.

— Merci, Sire.

— C’est bien regrettable, pour votre mère… Une femme de mérite qui faisait honneur à la dynastie des Gayle… Elle doit cruellement vous manquer.

— Oui… (Alazrian laissa toute la tristesse qu’il éprouvait voiler sa voix.) Elle comptait énormément pour moi.

Biagio hocha la tête.

— Une mère protège son fils. Et dame Calida vous protégeait, je le sais.

Alazrian fronça les sourcils.

— Sire, je vous en prie, dites-moi pourquoi vous m’avez appelé ? Quelle faveur désirez-vous de moi ?

— Donhedris m’a prévenu que vous étiez à la bibliothèque cette nuit. Un endroit impressionnant, n’est-ce pas ?

— Oh, oui. Très.

— Vous cherchiez un livre sur Lucel-Lor… Pourquoi ?

— Simple intérêt de ma part, mentit le jeune homme. J’avoue que ça me fascine… J’ai grandi près de Lucel-Lor, et pourtant je n’en connais pas grand-chose. C’est un mystère pour moi.

— Vraiment ? (L’esprit vif, doué d’une capacité de concentration sans faille, Biagio semblait prendre des notes.) Moi-même, je ne suis jamais allé là-bas, mais pour avoir travaillé en étroite collaboration avec votre oncle Boisnoir, on pourrait dire que je suis un expert sur le sujet. Si vous avez des points à éclaircir, je suis prêt à vous écouter. (Il tendit ses mains ornées de bagues.) N’hésitez pas, je vous en prie.

— Très bien. Pourquoi suis-je ici ?

Biagio éclata de rire.

— Ciel, vous voilà devenu un jeune homme bien téméraire ! Direct comme toute votre famille… Je suis en train de vous l’expliquer, mon cher. Un peu de patience, voulez-vous ? L’affaire n’est pas simple.

Alazrian sentit les battements de son cœur s’accélérer. Il aurait voulu être n’importe où ailleurs que dans cette petite pièce, face à quelqu’un qui lisait si bien en lui !

Inspirant à fond, il chercha à se calmer.

— Je ne vous en veux pas, Alazrian. Comme je le disais, j’ai une faveur à vous demander. Et l’idée vous plaira, je pense, si je vous connais aussi bien que je l’espère.

— Si vous me connaissez ? Mais on s’est à peine vus ! Comment… ?

Alazrian se rappela soudain à qui il avait affaire. Hier encore, Biagio dirigeait le Roshann… À quoi bon tenter de mentir à un tel personnage ?

— Sire, je suis confus, je l’avoue… J’ignore la raison de ma présence devant vous, et deviner en quoi je pourrais vous être agréable m’est impossible. Si vous désirez m’interroger sur mon père, j’ai peur de ne pas pouvoir vous aider. En vérité, j’ignore tout de ce qui se passe en Aramoor et au Talistan. J’étais si occupé à soulager les souffrances de ma mère…

— Cessez de vous justifier, et écoutez-moi. En un mot comme en cent, vous êtes ici à cause de Belle.

— Belle ? Qui… ?

La voix d’Alazrian mourut. Les yeux plongés dans ceux de Biagio, il comprit.

Belle n’était pas une personne mais une chèvre…

— Comment savez-vous… ? chuchota Alazrian, horrifié. Qui vous l’a dit ?

Biagio se pencha en avant.

— Alors… C’est vrai ?

— Vous le savez. Ou vous ne m’auriez pas fait venir devant vous !

— Je veux l’entendre de votre bouche. Parlez-moi de cette chèvre. Dites-moi tout. L’avez-vous vraiment guérie ? Elle avait une patte cassée, n’est-ce pas ? Et vous avez soigné cette fracture ? Comment ?

C’en fut trop… Ce qu’Alazrian allait confesser était impensable, pourtant Biagio semblait déjà tout savoir.

— Je… ne peux pas… Ce n’est rien !

— Mensonge ! répliqua l’empereur. (Il avait quitté son fauteuil et, s’agenouillant devant Alazrian, il lui saisit le menton pour l’obliger à soutenir son regard.) La vérité, mon garçon ! Dites-moi ce que je veux savoir. Vous avez sauvé cet animal quand votre père a annoncé qu’il était destiné à l’abattoir… Vous l’avez guéri par la force de votre esprit, n’est-ce pas ?

— Oui ! capitula Alazrian en se dégageant et en bondissant hors de son siège. C’est pour ça que vous m’avez fait venir ? Au nom de votre quête de magie ? N’en aurez-vous donc jamais fini avec ça ?

Biagio en resta bouche bée.

— Mon Dieu…, chuchota-t-il enfin. C’est donc vrai ?

Alazrian se balança d’avant en arrière comme un gamin effrayé.

— Comment… ? Comment l’avez-vous découvert ?

— Grâce à un nommé Larr, l’un des garçons d’écurie de votre château d’Aramoor.

— Je le connais. Enfin… Je le connaissais. Il n’est plus à notre service.

— J’ai pris beaucoup de monde sous mon aile, Alazrian. Et je desserre les cordons de ma bourse pour en apprendre le plus possible sur mes ennemis. Larr m’a éclairé à votre sujet. Vous n’étiez pas seul dans l’étable, mon garçon… Il vous a vu faire. (Biagio se releva et se rapprocha.) Larr n’a pas quitté le service de votre père. La vérité, c’est que Leth, qui le soupçonnait sans doute d’être un espion à ma solde, l’a tué. Mais vous voyez, j’ai tout de même découvert des choses intéressantes…

— Et maintenant ? Qu’allez-vous faire de moi ?

— Vous me jugez bien mal, dit Biagio d’une voix étonnamment douce. Dites-moi, êtes-vous un guérisseur ?

— Oui. Enfin… Je crois.

— Et vous pourriez vaincre n’importe quel mal ? Pour n’importe qui ?

Alazrian hocha la tête. En vérité, il ignorait de quoi il était capable, mais il soupçonnait ses pouvoirs d’être sans limites.

— Remarquable ! souffla Biagio. J’ai tellement cherché… Partout…

Il se détourna du jeune homme en secouant la tête et retourna s’asseoir dans son fauteuil. L’empereur avait disparu, cédant la place à un homme morose et fatigué.

— Puis-je me retirer, Sire ?

— Asseyez-vous, ordonna Biagio sans relever les yeux.

Alazrian obéit. Cette fois, l’empereur ne lui proposa pas de confiseries. Et il ne chercha plus à l’amadouer avec ses sourires désarmants.

Biagio se contenta de le dévisager.

— Il y a une chose que je dois savoir. Et je veux la vérité. Larr était mon unique agent infiltré en Aramoor. Je n’en ai aucun au Talistan. Me voilà sourd et aveugle, mon garçon. Alors… Que fait votre père en Aramoor ? Et votre grand-père au Talistan ? Parlez-moi de lui aussi.

— En toute franchise, Sire, je l’ignore. Si Dakel m’avait appelé à la barre, j’aurais également dû lui avouer mon ignorance… Navré… En vérité, je suis autant dans le noir que vous…

— Alors, écoutez ce que je soupçonne. Il se trame bien des choses au sein de mon empire. Trop, parfois, pour que je garde la mainmise sur tout… Et votre père… (Biagio marqua une pause.) Devrais-je l’appeler ainsi ?

— Je vous en prie… Il ne faut pas que la vérité se sache !

— J’en conviens. Bon. Votre père et votre grand-père complotent contre moi, jeune Leth. Mais j’ignore leur plan. Une chose est sûre : Elrad Leth enrôle des Aramooriens dans sa nouvelle armée du Talistan. Il y a aussi des projets de travaux forcés en Aramoor… À grande échelle ! En auriez-vous entendu parler ?

— Non… Mon père a mentionné des esclaves aramooriens… Mais je n’en sais pas plus.

— C’est bien ce que je craignais… J’avais espéré que vous m’apporteriez quelque lumière sur ces questions… Sans me faire d’illusions, toutefois. En tout cas, j’avais raison sur un point : vous haïssez assez Elrad Leth pour m’avoir dit la vérité à son sujet. De cela, je vous sais gré.

— Et c’est tout ? Vous m’avez appelé ici pour me demander ce que je savais sur lui ? Ou était-ce pour m’entendre confirmer que j’ai un pouvoir ?

— Les deux. Et ni l’un ni l’autre.

Une autre réponse sibylline… Alazrian était de moins en moins rassuré.

— Sire…

Levant l’index, Biagio le fit taire. Puis il abandonna son siège et marcha de long en large. Comme tourmenté par une terrible nouvelle qu’il ne savait comment présenter, il semblait perdu dans ses pensées.

— Vous êtes un garçon brillant, Alazrian, dit-il enfin. Alors, vous devriez comprendre ce que je m’apprête à vous expliquer. J’ai besoin de vous pour une mission extraordinaire. Je n’étais pas certain d’éveiller assez votre intérêt, mais après confirmation de votre pouvoir, je pense que vous accepterez la tâche que je veux vous confier. (Il se campa devant Alazrian.) Cette nuit, vous cherchiez des réponses à la bibliothèque. Vous vouliez en savoir plus sur vos capacités et sur vous-même. Ces réponses, vous ne les trouverez pas ici. Quand j’ai prétendu être un expert de Lucel-Lor, j’ai menti. Avec ce que je sais des Triins, il y aurait à peine de quoi noircir une page… Et dans l’empire, aucun ouvrage ne saurait vous satisfaire. Le seul endroit où vous aurez ce que vous cherchez, c’est Lucel-Lor…

— Sire ? fit Alazrian, dépassé. J’ai peur de ne pas comprendre…

L’empereur se rassit.

— J’ai besoin de vous. Le monde est en danger ! Je pense que Tassis Gayle projette d’attaquer la Cité Noire. Il a conclu des alliances avec mes ennemis. Et croyez-moi, j’en ai à revendre !

— Je vous crois.

— Vraiment ? Vous ne doutez pas de moi quand j’affirme que votre grand-père travaille à ma perte ?

— Depuis la mort de son fils, Tassis n’est plus le même. Il est… plus fort.

— Plus fort ?

— C’est difficile à expliquer, Sire. Quand vous veniez au château, il était faible. Vous vous rappelez ?

— Oui. Il quittait rarement la chambre. Toujours déprimé, celui-là… À ressasser sa vieillesse…

— Il ne tient plus ce genre de discours. À la mort de mon oncle, il était devenu très amer. Mais sa colère a dû redonner un sens à sa vie. Et avec la disparition de ma mère…

— Exactement ! (Biagio riva un regard perçant sur son interlocuteur.) À l’époque d’Arkus, votre grand-père était mon allié… Mais Tassis a toujours été dévoré d’ambition. Quand j’ai pris la succession d’Arkus, j’ai entendu la grogne monter du Talistan… Aux yeux de Tassis Gayle, je ne suis pas digne d’être empereur. Il me blâme de la mort de son fils et entend s’opposer à moi. Or, il a de nombreux alliés.

— Et s’il lançait effectivement une invasion ?

— Je relèverais le défi et lui opposerais mes alliés. Alors, Nar serait plongé dans une guerre dont vous n’avez aucune idée… Voilà ce que nous devons empêcher, vous et moi. Ensemble.

Alazrian eut la gorge nouée. Biagio le fixait, guettant sa réponse… Mais le jeune homme ne saisissait toujours pas.

— Que puis-je faire ? Je ne suis qu’un gamin !

— Nullement, mon garçon. Vous avez des aptitudes qui vous mettent à part. Mais soyons francs : je ne vous demande pas de recourir à vos pouvoirs. Non, ce que je désire est simple, bien que dangereux… Vous avez entendu parler des lions des Montagnes de Fer ?

Alazrian acquiesça. On disait que les Triins et leurs lions surveillaient le col, entre les deux continents, pour empêcher les Narens d’empiéter sur leur territoire.

— Oui. Voilà ce qui dissuade mon père d’envoyer ses bataillons dans les montagnes, aux trousses de Jahl Rob. Ses soldats ont peur des lions.

— Et ils font bien. Quoi qu’il en soit, vous devrez les affronter.

— Quoi ?

— Je veux que vous alliez dans les Montagnes de Fer, Alazrian, et que vous entriez en contact avec le peuple des lions. Ces Triins vous conduiront à Richius Vantran.

— Vantran ? Pour quoi faire ?

— Je dois lui faire parvenir un message. C’est vital. Et vous seul pourrez réussir. (Biagio sourit.) Regardez-vous ! Vous passeriez aisément pour un Triin… Vantran vous écoutera. En plus, sur le plan pratique, vous êtes un Gayle. Quand il saura tout ce que vous avez risqué pour le rejoindre, il vous croira.

Alazrian bondit hors de son siège.

— Non ! Pourquoi irais-je à Lucel-Lor pour vous ? Pourquoi risquerais-je ma vie ?

— Au nom de la paix. Regardez autour de vous, mon garçon. L’empire est en train de s’effondrer… Chaque jour apporte son lot d’assassinats et de pillages. Si votre grand-père attaque la Cité Noire, il entraînera Nar dans une guerre atroce. Il ne s’agira plus uniquement du Talistan ou de la capitale, mais des hautes terres, de Casarhoon, des vestiges d’Aramoor… L’empire entier sera à feu et à sang. (Biagio marqua une pause.) Je dois l’en empêcher, Alazrian. Et le temps presse. Il me faut déjouer les plans de Tassis Gayle avant qu’il soit trop tard.

— Comment ?

— En l’attaquant le premier.

Alazrian se détourna. Dans quoi s’était-il fourré ? Biagio paraissait obsédé par des menaces invisibles. Mais il pouvait avoir raison. Alazrian savait de quoi son grand-père était capable. Et il se passait des choses étranges au château…

Cela dit, le jeune homme comprenait mal le rôle qu’on entendait lui attribuer dans tout ça.

— Pourquoi Vantran ? Que lui voulez-vous vraiment ?

— Je suis dans une position de faiblesse… Empereur de Nar, certes, mais sans armée. J’ai besoin de guerriers. Et des Triins. Vantran les ralliera à ma cause. Lui seul les convaincra de se dresser contre le Talistan.

— Mais pourquoi le ferait-il ? s’exclama Alazrian, incrédule. (La querelle opposant Biagio à Richius Vantran était devenue légendaire.) Il n’acceptera jamais de vous venir en aide, Sire !

— Il y consentira, insista Biagio, parce qu’il veut libérer Aramoor.

Soudain, Alazrian comprit. L’empereur savait que le Chacal brûlait de délivrer son royaume…

Que Biagio en personne lui avait arraché.

Tant de simplicité stratégique laissa le jeune homme pantois.

— Alors…, soupira-t-il d’un ton las, vous voudriez que j’aille dire à Richius Vantran qu’il est libre de reconquérir Aramoor.

— S’il lance les Triins contre le Talistan, oui. Réfléchissez : il connaît très bien les Triins, puisqu’il vit parmi eux depuis des années ! Il aura les réponses à vos questions et vous aidera à découvrir qui vous êtes. Songez qu’il a même connu Tharn, le sorcier.

Alazrian se racla la gorge. La sorcellerie… Un sujet qui le mettait mal à l’aise. Mais il était envoûté par Biagio. Si Vantran avait vraiment connu Tharn, il le guiderait peut-être vers la vérité. Avait-il aussi côtoyé Jakiras ? C’était trop espérer, sans doute.

Alazrian chercha à maîtriser un tourbillon d’émotions. Il aimait son grand-père, qui était pourtant un fou furieux, dangereux… En revanche, il haïssait Elrad Leth. Si les plans de Biagio entraînaient sa perte, Alazrian s’estimerait récompensé de ses efforts.

— Je ne sais pas…, murmura-t-il, accablé. Je ne sais pas…

Il voulait désespérément aller à Lucel-Lor, tenir la promesse faite à sa mère, découvrir qui il était vraiment et la raison ultime du don qu’il avait reçu en héritage… Plus que tout, il désirait croire Biagio. Mais cet homme avait détruit la Cathédrale des Martyrs, plongé le Bec du Dragon dans la guerre civile et organisé l’assassinat de onze seigneurs narens sur Crate… À présent, il faisait usage de son redoutable Protectorat pour soutenir son règne.

— Comment puis-je vous croire ? Je me souviens trop bien de vous, Sire.

— Vraiment ? Je me rappelle notre première rencontre, Alazrian Leth. Le petit garçon que vous étiez ne cessait de me dévisager. Savez-vous pourquoi ?

— Oui. À cause de vos yeux.

— Et maintenant ?

— Ils ont changé.

— J’ai changé, insista l’empereur. Regardez-moi !

Alazrian se retourna et étudia l’homme campé devant lui, avec ses prunelles vertes normales et son expression pleine d’émotion…

— Me voilà un messager de paix. Je l’admets, ça ne m’est pas facile, mais je lance toutes mes forces dans la bataille, Alazrian. Je lutte pour devenir meilleur.

Alazrian faillit le croire. Faillit, seulement… Les crimes de Biagio ne pouvaient être effacés d’un trait de plume.

Sensible au scepticisme de son interlocuteur, l’empereur se rapprocha.

— Je voudrais pouvoir vous convaincre de ma sincérité. J’ai besoin de vous, Alazrian. Vantran vous écoutera, vous et personne d’autre. Comment vous prouver que je dis la vérité ?

— Il y a un moyen…, souffla le jeune homme, tremblant par avance à cette idée.

— Dites-moi.

Alazrian hésita. Jusqu’à quel point devait-il dévoiler son pouvoir magique ? En posant les mains sur Biagio, il saurait tout… Il devait découvrir si son grand-père préparait vraiment la guerre, ou s’il s’agissait d’une manipulation de plus… L’esprit fertile de Biagio en regorgeait.

Cela seul apaiserait les doutes d’Alazrian.

— Asseyez-vous.

— Pourquoi ? fit Biagio, aussitôt sur la défensive.

— Je vous en prie. Asseyez-vous. (Alazrian désigna les fauteuils qu’ils venaient de quitter.) Ici…

Prudent, Biagio obéit néanmoins. À la joie secrète d’Alazrian, il semblait vraiment inquiet… Le jeune homme s’assit à son tour et rapprocha tant son siège que leurs genoux se touchèrent.

— Je peux découvrir si ce que vous dites est vrai. Je capterai vos sentiments et verrai si vous avez vraiment changé.

Biagio blêmit.

— Comment ?

— Je ne saurais le dire…, avoua Alazrian. Mais quand je pose les mains sur quelqu’un, je fais mieux que le guérir. Je perçois l’essence de cette personne. C’est plutôt… (ne trouvant pas ses mots, il haussa les épaules)… étrange…

— Stupéfiant ! (Le regard de Biagio vola de ses doigts à ceux du jeune homme.) J’ai peur, je l’admets. Que va-t-il m’arriver ?

— Rien ! le rassura Alazrian. Je ne vous blesserai pas. Je vous dirai juste ce que je ressens. À vous de décider.

Biagio tendit les bras.

— Allez !

Quand Alazrian laissa courir le bout de ses doigts sur les mains de l’empereur, il les trouva chaudes et soyeuses. Comme Biagio le regardait, dans l’expectative, il préféra fermer les yeux pour mieux se concentrer… Et les images commencèrent à affluer dans sa tête. Afin de ne pas troubler leur cours, il régula sa respiration…

Et il découvrit la personnalité profonde de Biagio.

Une nature exaltée, un véritable tigre à visage humain, avec sa chevelure d’or et son regard quasi insoutenable… Alazrian vit une plage de sable blanc baignée de soleil, une image de rêve…

Une île. Et une magnifique résidence, sur la plage. Le foyer de Biagio… Puis un autre homme qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau… Alazrian comprit aussitôt qu’il s’agissait du père de l’empereur.

Un père égorgé, le sang jaillissant de la plaie béante…

Alazrian s’écarta vivement.

— Votre père…, dit-il d’une voix lointaine. Vous l’avez tué…

Il sentit la main de Biagio trembler sous la sienne… L’empereur allait-il rompre leur communion mentale ?

— Non, ne me lâchez pas ! s’écria Alazrian en resserrant les doigts.

La vision du parricide envolée, Biagio grandit à vue d’œil, atteignant l’âge adulte. Il avait maintenant deux saphirs brûlants à la place des prunelles… et sa folie était vertigineuse. Ce Biagio-là arpentait le monde tel un prince des ténèbres… Alazrian entendit les hurlements des cités vaincues, des hommes condamnés au gibet, des esclaves torturés par plaisir… Autour de lui, des seigneurs narens riaient grassement, défigurés par une exultation qui leur faisait monter le sang au front, incarnations vivantes d’une gloutonnerie sans limites…

Submergé, Alazrian hoqueta. Et entendit la voix de Biagio, très lointaine…

— Que voyez-vous ?

— Vous… Restez avec moi…

Le jeune homme sentit les réticences de l’empereur. Mais Biagio ne rompit pas le contact.

L’image suivante fut la plus terrible. Elle balaya tout sur son passage… Alazrian eut la gorge nouée.

Arkus, le vieil empereur, à l’agonie…

Le chagrin de Biagio fit crier Alazrian. Partageant sa douleur, il s’enfonça les ongles dans les paumes.

— Mon Dieu !

— Quoi ? Que voyez-vous ?

— Arkus…, murmura le jeune homme. Il était comme un père pour vous. Vous l’adoriez ! Et il vous a laissé…

— Il m’a laissé…

— Depuis, vous n’êtes plus le même. Vous…

Avez changé, pensa Alazrian, tétanisé par une terrible mélancolie.

Retenant son souffle, il plongea dans le cœur de l’homme, le sonda et constata, à son grand étonnement, que chaque mot était vrai. Biagio n’était plus celui pour qui on le prenait. Une lutte sans merci faisait rage entre le grand seigneur perverti d’hier et l’empereur d’aujourd’hui…

Mais l’empereur était en passe de gagner.

En ayant assez vu, Alazrian lâcha les mains de Biagio et rouvrit les yeux. D’une pâleur de cire, l’empereur le fixait. Ses lèvres remuaient sans qu’un son en sorte.

La gorge nouée par l’émotion, Alazrian articula avec peine :

— Vous ne mentiez pas. Mon grand-père, vous-même… Tout était vrai.

Accablé par ce qu’il venait de vivre, Biagio respirait mal, comme après une longue course.

— Je n’arrive pas à y croire ! lâcha-t-il enfin. Vous avez vu tout ça ?

Et plus encore…, pensa Alazrian.

Tentant d’apaiser son hôte, il lui sourit.

— Jusqu’à ce que nos mains se rejoignent, je n’arrivais pas à vous croire… Maintenant, je vois clair. Mais j’ignore toujours ce que je dois faire… J’ai peur d’aller à Lucel-Lor. Que m’infligeront les dompteurs de lions ? Et Vantran… Lui aussi m’effraie ! Après tout, je suis un Gayle… Il me tuera !

— Non. Le Chacal n’est pas un meurtrier. Il vous saura sincère et vous écoutera. D’autant que vous serez le seul en mesure de lui restituer son royaume, en fin de compte… Une fois votre grand-père mort, le trône pourrait vous revenir.

— Régner sur le Talistan n’est pas dans mes ambitions, Sire. Si j’accepte cette mission, ce sera principalement parce que j’ai sondé votre cœur, que je hais Elrad Leth et que vous avez sans doute raison à mon sujet. De plus, je trouverai des réponses à Lucel-Lor et nulle part ailleurs. Je dois aller vers les Triins.

Biagio rayonna.

— Alors, vous m’aiderez ? Vous présenterez ma requête à Richius Vantran ?

La question paraissait absurde. Alazrian avait parfaitement conscience de sa jeunesse et de sa vulnérabilité. S’il tombait sur un dompteur de lions en colère, il ne reviendrait pas de sa quête… Mais au vu des autres options…

Nar serait en guerre. Si les légionnaires ne suivaient pas Biagio, ils ne défendraient pas moins leur capitale. Et les hautes terres orientales, coincées entre la Cité Noire et le Talistan, seraient entraînées dans le conflit. Tassis Gayle userait de son influence sur Innswick et Gorkney. De son côté, Biagio aussi rallierait ses obligés d’un bout à l’autre de l’empire… Et les Lissiens, ravis de voir leurs ennemis s’entre-déchirer comme des fauves, fondraient sur les survivants à la tête de leur flotte… Un bain de sang à l’échelle d’un continent, provoqué par le grand-père d’Alazrian…

Le jeune homme en eut le vertige. Tassis Gayle s’était toujours montré très gentil avec lui. Même s’il mettait parfois à mort des serviteurs surpris à chaparder, il n’en adorait pas moins son petit-fils. Le défier paraissait relever de l’hérésie…

Non, pire que de l’hérésie, une trahison ! corrigea l’adolescent, accablé. Si j’écoute Biagio, je serai un traître. Exactement comme le Chacal…

Il chercha intensément mais vainement une solution. Il était seul. Sa mère morte, il n’avait pas d’amis et son père était un salaud… Restait la petite chance que lui présentait Biagio à la façon d’un cadeau bien emballé… À lui de trouver le courage de l’ouvrir, en espérant ne pas tomber sur un serpent à l’intérieur…

— Si je vais à Lucel-Lor, que pourrais-je dire à Vantran, à supposer qu’on m’amène devant lui ?

— Je vous confierai une lettre où tout lui sera expliqué. Il vous suffira de préciser que je vous envoie… Mon texte clarifiera le reste.

— Et vous ? Que ferez-vous ?

— Je pourrais vous le dévoiler, mais ça risquerait de compromettre mes plans. Moins vous en saurez, mieux ce sera. Si vous êtes capturé, si vous ne trouvez pas Vantran ou si Elrad Leth vous démasque, ce volet de ma stratégie sera un échec.

— Quels sont les autres ?

— Ne me pressez pas de questions, jeune homme ! (Radouci, Biagio ajouta :) Sachez-le, les Triins font partie de mes plans. Comme je ne commande plus les légions narènes, vaincre le Talistan ne sera pas facile. Il me faudra des alliés contre Leth et votre grand-père. Voilà à quoi je m’emploierai.

— À mobiliser vos alliés ?

Biagio refusa d’en dire plus. Adossé à son siège, il prit une confiserie, dans la coupe, et sourit en la mangeant.

— Qu’arrivera-t-il à mon père ? insista Alazrian. Hum… À Leth ?

— Il sera libéré. Vous retournerez avec lui en Aramoor. Je ne peux pas risquer de l’exécuter ou de le garder derrière les verrous. Il le sait et votre grand-père aussi. Voilà pourquoi il a répondu à la convocation de Dakel. Si je le blesse ou le tue, ça accélérera les machinations de Gayle et lui fournira le prétexte rêvé pour se dresser contre moi… La politique, jeune Leth. Tout un art.

Biagio prit une autre confiserie.

— Je me sens englué dans une toile d’araignée, avoua le jeune homme. Piégé.

— Je connais bien ce sentiment. Mais vous ne l’êtes pas, Alazrian Leth. Pas plus que moi ! Il serait temps pour vous d’apprendre une leçon : la destinée est l’excuse des faibles. Les forts bâtissent leur vie. Alors, souffrez que je vous présente les choses ainsi : vous laisserez-vous porter par les courants ? Ou aurez-vous le courage de déployer vos ailes ?

Alazrian avait déjà pris sa décision. Au chevet de sa mère mourante, un mois plus tôt, il avait promis d’enquêter sur la nature de son don. Elrad Leth le prenait sans doute pour un lâche, mais Renato Biagio l’avait choisi pour une mission extraordinaire.

Aux yeux de l’empereur, au moins, Alazrian avait de la valeur.

— Rédigez votre lettre, Sire. J’irai la porter à son destinataire.

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