Les Saints de l'Épée

John Marco · Chapitre 26 sur 55

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Les Saints de l'Épée

Chapitre 25

25

 

Elrad Leth et son garde du corps, Shinn, chevauchaient à travers un épais brouillard, en route vers une des plus grandes voies du nord d’Aramoor, à présent interdite au trafic courant. Une brise chaude soufflait et le soleil luttait pour dissiper la brume. Leth portait un manteau, pour se défendre contre l’humidité ambiante. Depuis quelque temps, il se sentait mal. Le mauvais temps lui avait fait attraper un rhume. Ces derniers jours, le monde entier semblait conspirer contre lui. Désespérant d’avoir de bonnes nouvelles, il avait décidé d’aller voir par lui-même comment progressait son projet secret.

De petits ports commerciaux émaillaient le littoral aramoorien. Sans être un carrefour comme le Talistan, la nation comptait un port de moyenne importance où venaient mouiller les vaisseaux en provenance du nord de l’empire. Niché dans une anse profonde, à l’écart des grandes voies maritimes, le port Coup de Vent était de plus caché par une forêt touffue. Coup de Vent le bien nommé… Un nom adapté aux menées clandestines de Leth… Les cavaliers s’y dirigeaient. Le silence, à peine troublé par les chariots, mettait mal à l’aise le gouverneur d’Aramoor.

— Il ne fiche vraiment rien ! Si je le retrouve assis sur son cul…

Des éternuements interrompirent sa diatribe. Il se moucha sur le revers de sa manche.

Shinn continuait de chevaucher à ses côtés, l’air de rien.

— Qu’en pensez-vous ? C’est bien calme, non ?

Shinn haussa les épaules.

— Vous m’assurez que le duc Wallach connaît son affaire… À tort ou à raison, qui sait… Je l’ignore.

— Mais il n’y a pas d’activités ! Pourquoi aurait-il payé ces chariots s’il ne les utilise pas ? Je m’attendais à ce qu’il y ait de la circulation, sur cette route !

Le Dorien ne répondit pas. Le duc Wallach avait prétendu faire au plus vite. Mais ça ne satisfaisait pas Leth, qui avait décidé d’aller enquêter. Le roi s’en était mêlé, le convoquant d’urgence. Apparemment, Tassis Gayle aussi s’inquiétait.

— Nous le prendrons au dépourvu, dit Leth. Et s’il ne mène pas ces chiens à la baguette comme il faut, je lui dirai deux mots !

— Vous devriez contrôler plus souvent la progression des travaux, conseilla Shinn. Ce projet est trop important. Le confier au duc est risqué.

— C’est son argent, Shinn. Il m’est difficile de lui dicter la façon de le dépenser.

Ce n’était pas entièrement vrai. Mais le Dorien se tut. Elrad Leth avait beaucoup de raisons d’éviter le chantier. Pour commencer, il ne portait pas Wallach dans son cœur. Un gaillard aussi arrogant que Tassis Gayle. Et la puanteur ! Cinq cents esclaves qui trimaient dur dégageaient des effluves à vomir. Depuis la mise en œuvre du projet, quelques mois plus tôt, de plus en plus d’Aramooriens participaient de force aux travaux de Wallach. Et le regard de ces spectres décharnés hantait encore Leth. Chaque fois que le gouverneur apparaissait, les esclaves le fixaient.

Et au fond, il avait peur d’eux…

Les arbres se firent plus rares au bord de la route et les cavaliers atteignirent rapidement Coup de Vent. Le ressac devenait perceptible et l’air iodé masquait le parfum des aiguilles de pin. Ralentissant l’allure, Leth découvrit l’avancement de son projet – pour la première fois depuis des semaines.

Tout le port était transformé en camp de travail. Les docks et les jetées disparaissaient sous les nuées de bagnards enchaînés comme des bêtes de somme. Des cavaliers surveillaient les esclaves, prêts à intervenir à la première tentative d’évasion.

Des chiens étaient attachés le long des docks et des gardiens munis de fouet tenaient tout ce petit monde à l’œil – des spécialistes de Bisenna, également payés sur les fonds de Wallach.

D’énormes engins équipés de treuils s’alignaient devant les vaisseaux en attente et d’imposants fardiers en fer attendaient sur l’avenue principale. Par la voie interdite au public, ils transportaient les navires démontés morceau par morceau au sud d’Aramoor. Jusque-là, quelques bâtiments seulement avaient fait le voyage. Au cours de cette entreprise dangereuse, des centaines d’esclaves avaient déjà été estropiés ou tués.

— Dieu, quelle horreur ! s’exclama Leth, se pinçant les narines, offensées par les remugles de sueur et d’urine.

Dans le lointain, la flotte de Wallach dansait sur les vagues. On pouvait démonter et transporter un seul vaisseau à la fois. C’était actuellement le tour d’un deux-mâts, un galion qu’on hissait à fond de cale… Une fois réarmé et à flot, il serait un bon élément. L’armement était une autre spécialité du duc, qui avait acquis à Doria des canons et des munitions. Leth ne put réprimer un sourire. Wallach s’impliquait sur tous les fronts. Et sa fortune le rendait précieux.

Elrad Leth relança sa monture. Sans hésiter, Shinn le suivit. La vue de tant d’horreur ne semblait pas l’affecter.

Ensemble, les cavaliers pénétrèrent au cœur de Coup de Vent, où des gardes se précipitèrent pour leur offrir leur aide. Le long des docks et des chantiers, les Aramooriens cessèrent de travailler. Un frisson universel de mépris parut courir dans tout le chantier…

Leth détourna le regard.

— Où est le duc Wallach ? demanda-t-il à l’un des soldats. Je dois le voir sur-le-champ.

L’homme désigna une machine, au loin.

— Le duc est occupé là-bas, mon seigneur.

— Occupé ? Des problèmes ?

Deux gardes échangèrent un regard.

— Il y en a toujours, mon seigneur. Des ingénieurs sont avec lui, mais… Ça demande du temps.

— Trop ! maugréa Leth.

Mettant pied à terre, il tendit les rênes au garde, puis, Shinn le suivant, se dirigea vers la machine qui paraissait sur le point de s’effondrer. Activant désespérément des leviers et des treuils, des ouvriers grouillaient autour. Une embarcation reliée à la machine était apparemment bloquée au-dessus de l’eau. Leth secoua la tête. Le chantier du duc Wallach ? Un vrai cirque !

Leth repéra le duc au milieu d’un groupe d’hommes. Des ingénieurs discrètement débauchés de la Cité Noire… Tous étaient venus de leur plein gré au Talistan – alléchés par l’or de leur nouveau donneur d’ouvrage. Deux d’entre eux braillaient des ordres aux Aramooriens pour qu’ils mettent la perche en position. Une dizaine d’esclaves se pendaient aux cordages pour tenter de faire contrepoids avant que la machine ne bascule dans l’eau. Des crochets volaient dans les airs, des treuils grinçaient abominablement… Sous la surveillance des gardiens, les Aramooriens s’échinaient comme les forçats qu’ils étaient.

Les poings sur les hanches, Wallach secouait la tête, dégoûté. Ce solide gaillard de l’âge de Tassis Gayle souffrait de crises de goutte qui le rendaient boiteux.

En voyant approcher Leth et Shinn, il pâlit.

— Wallach, que signifie ce désastre ? lança Leth sans préambule en désignant la grue en bois. Vous allez perdre votre bateau ! Qu’un homme, à bord, jette l’ancre avant que la marée ne l’emporte.

— On s’y efforce, Leth ! répliqua le duc. Le capitaine Zerio sait ce qu’il fait.

Leth chercha en vain le capitaine en question, auquel on avait promis sa propre flotte. Zerio avait de petits yeux globuleux et une réputation méritée de débauché. Une bonne part de sa solde allait aux prostituées. Soulagé, le gouverneur d’Aramoor constata son absence.

— Zerio est un idiot, pas un ingénieur ! grogna-t-il en foudroyant du regard les « experts » qui entouraient le duc. Le premier imbécile venu devrait être en mesure de hisser au sec un si petit bateau !

Wallach s’empourpra.

— C’est une manœuvre délicate, gouverneur. Rien de comparable avec un poisson ferré à un hameçon ! Ces navires sont conçus pour la mer, pas pour la terre. Les hisser trop vite au sec les casserait.

— La coque se fendrait, ajouta un ingénieur. (Leth se rappela son nom : Nitis. Originaire de la capitale narène, il avait la pâleur caractéristique de sa population.) Voyez ce galion, là-bas ? Nous avons failli le perdre à cause de ça, justement. Sa coque s’est fendillée au moment où elle glissait sur la terre ferme. Il aurait pu couler à pic… Il faudra colmater la coque et procéder à un radoub général.

— Sacré bon sang ! grogna Leth. Ça prendra combien de temps ?

— Je l’ignore. Deux ou trois jours, au bas mot. Nous le désosserons et commencerons bientôt le transport. La mâture et la voilure d’abord. La coque attendra…

Elrad Leth se massa le front. Était-ce le vacarme ou l’accumulation des contrariétés ? En tout cas, sa tête le torturait… Dire que le projet lui avait paru si brillant ! Mais la logistique mise en œuvre pour le transfert de la flotte jusqu’aux côtes méridionales d’Aramoor était un vrai casse-tête… Cela dit, contourner par voie de mer Lucel-Lor ou l’empire aurait été plus que dangereux… Trop d’observateurs, trop d’écueils à éviter… Mais à présent, alors que l’échéance approchait à grands pas, n’importe quelle autre solution semblait préférable à ce plan bizarre.

— Wallach, faisons un petit tour…

Passant un bras autour des épaules du vieux duc, Leth l’entraîna à l’écart des ingénieurs, Shinn toujours sur les talons. Gêné par sa goutte, Wallach traînait la jambe. Le gouverneur le conduisit hors de portée d’oreille des Aramooriens et s’arrêta enfin devant une jetée effondrée aux piliers pourris. Sous la nappe de brume, les vaguelettes venaient mourir sur la grève.

Leth prit sur lui pour ne pas laisser éclater sa rancœur. La dernière chose souhaitable ? Se mettre son banquier à dos !

— Messire Wallach, savez-vous quel jour nous sommes ?

— Le temps passe, je sais. Je fais mon possible.

— Eh bien, ça ne suffit pas. Combien d’hommes croyez-vous que je peux encore vous procurer ? Les exploitations agricoles des alentours sont toutes vides. Vous avez eu jusqu’au dernier Aramoorien valide, Wallach ! Par l’enfer, la Cité Noire me vaut déjà bien des soucis ! Biagio se doute de quelque chose. Combien de temps préserverons-nous encore le secret sur nos activités ?

— Je le répète, je fais mon maximum. Venir m’accabler de reproches servira à ralentir un peu plus la cadence. Vous devriez pourtant le savoir ! Voyez comme les Aramooriens vous couvent des yeux ? Au lieu de travailler, ils parleront de votre visite jusqu’au coucher du soleil !

— Mais bon sang, à quoi sert le fouet ? explosa Leth. Faites des exemples !

— Je ne suis pas un boucher, répliqua Wallach. Je suis là uniquement pour…

— … Venger votre fille, c’est ça ! Je connais votre triste rengaine par cœur ! Et franchement, j’en ai assez ! Nous avons tous nos raisons d’agir comme nous le faisons. Nous voulons régler nos comptes avec Biagio… Alors finissons-en !

— C’est mon intention ! cracha le duc. J’y ai même consacré toute ma fortune ! Alors épargnez-moi vos jérémiades !

— Il faut bien vous rappeler à l’ordre ! Je vous signale un détail : tant que votre flotte ne sera pas prête, personne ne pourra passer à l’action ! Nous avons besoin d’elle pour agir, Wallach. Nicabar ne nous laissera pas attaquer les hautes terres sans réagir. Ensuite, il fondra sur le Talistan parce que Biagio le lui ordonnera.

Wallach allait répliquer, mais un officier vint les rejoindre, lui coupant la parole.

— Nicabar ne fera rien de la sorte ! lança-t-il avec un sourire aigre. Bonjour à vous, gouverneur.

Leth pesta intérieurement contre sa déveine.

— Bonjour, Zerio. Je vous croyais occupé. Ne devriez-vous pas être au chevet de vos bateaux ? Il semble qu’il y ait quelques problèmes…

— Rien d’insurmontable. Vous parliez de Nicabar ?

— En effet.

— Pas d’inquiétude, gouverneur. Il est obsédé par Liss. Quand vous attaquerez les hautes terres, il aura d’autres chats à fouetter.

— N’en soyez pas si sûr, répondit Leth. (Il en avait déjà parlé avec Zerio.) Vous sous-estimez la loyauté que l’amiral a pour l’empereur. Dès que nous lancerons notre offensive, Biagio saura que nous menaçons la Cité Noire. Il réagira très vite… en nous opposant sa flotte.

— Ce n’est pas la sienne.

— Cessez de discuter avec moi ! cria Leth. C’est moi qui ai été convoqué devant le Protectorat, pas vous ! Je connais les soupçons de Biagio. Nous devons être prêts avant d’attaquer les hautes terres. Vous devez tenir la flotte parée à appareiller !

— Nous serons prêts. Si Nicabar vient nous agresser, il trouvera à qui parler.

— Oui, et vous devrez défendre le Talistan avec tout ce que vous avez. Êtes-vous assez résolu ? Ce n’est plus une question d’argent.

— Zerio aime l’or, répondit le duc. Je me suis porté garant pour lui, car il connaît la profondeur de mes poches… Et il n’en demande pas plus.

— Bande de mercenaires ! grogna Leth.

— Je ne suis pas un mercenaire ! s’offusqua Wallach.

— À votre aise ! Mais sachez que nous ne pourrons rien entreprendre avant que vos vaisseaux ne soient en position. Il n’y aura pas d’offensive contre les hautes terres tant que nous ne serons pas en mesure de protéger le Talistan de la Flotte Noire !

— Leth…

— Tels sont les ordres du roi. Et les miens. Vous devrez être prêts. Faites donc travailler ces Aramooriens comme il faut !

Le capitaine Zerio se fendit d’une courbette.

— Comme il vous plaira, mon seigneur.

Tournant les talons, il s’éloigna.

— Ce rustre est un bandit ! pesta Leth. Il ne m’inspire aucune confiance.

— Il a pourtant le sens de la loyauté, rappela Wallach. Il sait qui honore ses dettes. Et Zerio en est couvert, à Gorkney… Nous aurons nos navires dans les temps.

— Très bien. Maintenant, il suffira d’en convaincre le roi. Il veut vous voir cet après-midi.

— Moi ? Pour quoi faire ?

— Il est nerveux, comme moi. Il veut recevoir des assurances de votre bouche. Et l’heure est venue de planifier nos mouvements. À ce qu’on dit, Ricter et ses troupes ont atteint le Talistan. Le souverain veut que vous fassiez connaissance.

Wallach sourit.

— Ricter… Excellente nouvelle ! Les choses commencent enfin à se mettre en place.

— En effet, répondit Leth. Bientôt, vous tiendrez votre vengeance. Vous devriez être heureux.

— Je le serai quand je verrai la tête de Biagio dans un carton ! Je l’admets, je n’avais rien d’un père idéal… Mais Sabrina était ma fille unique. Elle aurait dû être reine ! Elle n’a pas mérité ce qu’il lui a fait !

Les mensonges de Wallach donnaient la nausée à Leth. Le duc n’avait jamais aimé sa fille. Une seule chose lui importait : l’or. Avoir une souveraine dans la famille aurait pu l’enrichir encore plus… C’était la véritable raison de sa rancœur contre Biagio.

— Pas d’inquiétude, Wallach, conclut Leth. Biagio a peut-être du génie, mais il ne changera pas le passé. Il va enfin récolter ce qu’il a semé.

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