Les Saints de l'Épée
Chapitre 41
41
Elrad Leth n’en croyait pas ses oreilles.
— Morte ? cria-t-il. Comment ça, morte ?
— Elle s’est moquée de moi, alors je l’ai tuée… (Cessant de se débattre avec ses vêtements, Tassis Gayle désigna le lit.) Là, où nous dormions, je l’ai étranglée.
— Quoi ? (Le regard fou de Leth alla du roi à la couche.) Elle ne peut pas être morte, je l’ai vue il y a une semaine !
Gayle hocha la tête.
— Normal… C’est ensuite que je l’ai assassinée.
Il admira son reflet dans le miroir, ébloui par sa royale prestance. Le soleil qui filtrait par la fenêtre le faisait resplendir.
— Je n’y crois pas ! fit Leth. Elle serait morte depuis une semaine et vous m’en parlez seulement maintenant ?
— Je ne vous aurais rien dit, mais… J’ai pensé que vous devriez être mis au courant. Quoi qu’il en soit, je ne vous ai pas appelé pour ça. Il s’agit des hautes terres.
Exaspéré, Leth leva les bras.
— Une minute, bon sang ! Que diable est devenue Ricter ?
Gayle soupira comme s’il s’adressait à un gamin.
— Je viens de vous le dire : elle est morte.
— Vous m’avez annoncé que vous l’aviez étranglée !
— Exact. (Prenant un manteau dans sa garde-robe, le roi le posa sur ses épaules.) Que pensez-vous de celui-ci ? Il faut que je paraisse à mon avantage pour la revue des troupes.
— Tassis, vous vous entendez parler ? Vous venez à l’instant d’avouer le meurtre de la baronne !
— Cessez de jacasser et aidez-moi, dit Gayle en se débattant avec la fibule du col.
Ses vieux doigts noueux avaient du mal à la fermer.
— Qu’avez-vous fait du cadavre ?
— Redd et Damot s’en sont débarrassés. Dans le fleuve, je crois.
— Oh, mon Dieu ! Êtes-vous fou ? Bon sang, avez-vous perdu… ?
Le roi leva les yeux. Ce seul avertissement suffit.
— Mon seigneur, reprit prudemment Leth, si nous tentions de rester rationnels ? Vous avez tué la baronne. Qu’adviendra-t-il quand ses hommes le découvriront ?
Gayle haussa les épaules.
— Je ne sais pas.
— Eh bien, moi non plus ! Dieu Tout-Puissant, ça ne vous inquiète pas plus que ça ?
— Non. Ses soldats la croient repartie pour Vosk afin de lever plus de troupes. Je leur ai annoncé que nos agents l’accompagnaient là-bas, pour qu’ils n’aient pas de soupçons.
— Brillant ! Et très convaincant…
— Lorsqu’ils comprendront que la baronne a été tuée, nous aurons conquis les hautes terres orientales. Bon… Aidez-moi à boucler ce maudit manteau !
— Au diable votre manteau ! explosa Leth, l’arrachant au roi pour le jeter sur le plancher. Avez-vous écouté un seul mot de ce que j’ai dit ? Nous avons des problèmes !
— Faux… Les cavaliers de Vosk ne se doutent pas que la baronne est morte. Redd et Damot n’en souffleront mot à quiconque, pas plus que moi. Et vous ?
— Quelle question ! grogna Leth. Mais tôt ou tard, la vérité éclatera ! Et alors, nous aurons une révolte sur les bras ! Y sommes-nous préparés ?
— Vous vous faites trop de mauvais sang.
Après avoir ramassé son manteau, Gayle le remit sur ses épaules et se contempla dans le miroir.
— Quand la baronne ne reparaîtra pas à Vosk, on supposera qu’il lui est arrivé malheur. Et qui sommes-nous pour soutenir le contraire ? (Le roi sourit.) Regardez : je reste beau, je fais à peine mon âge… Plutôt moitié moins ! J’ai hâte que les Voskiens m’admirent !
Elrad Leth en fut médusé. Gayle avait-il perdu la raison au point de ne plus voir son reflet dans le miroir – celui d’un reptile rabougri ? Pire, Leth était venu à la demande du roi pour parler stratégie, en commençant par la réaction prévisible de Redburn au massacre de ses élans. Tassis Gayle avait même envoyé un carrosse au gouverneur, qui s’était inquiété tout au long du voyage jusqu’au Talistan du délabrement mental de son allié… Ces derniers temps, la folie du roi s’aggravait de façon alarmante. Mais un meurtre… !
Leth ne s’y était pas attendu.
Il regardait Tassis Gayle faire le joli cœur devant son miroir et minauder avant d’aller passer en revue la cavalerie, sur le champ de parade. Le commandant Mardek y avait réuni les hommes. Gayle allait annoncer l’attaque imminente de Redburn, et parler des préparatifs nécessaires. Pour le roi, ce serait comme un retour au temps de sa gloire. Voilà pourquoi il piaffait d’impatience. Mais d’abord, il devait avoir un aspect irréprochable. Victime de l’étrange obsession des fous à propos de détails, il avait du mal à se décider sur la meilleure tenue à arborer.
Leth se creusa les méninges. Que dire, que faire… ? Comment atteindre ce qui subsistait de rationnel et de logique chez le roi ?
— Mon seigneur, souffla-t-il, parlons.
— Oui, parlons. Il nous reste beaucoup de travail. Le commandant Mardek et ses troupes m’attendent. Je dois les préparer au conflit. Redburn peut attaquer à tout moment.
— Non, mon seigneur, je désirais parler de vous. Ici…
Détournant le monarque du miroir, il le ramena vers le lit. Dès que Gayle s’y assit, le gouverneur soupira.
— Leth, je n’ai plus la tête à ça ! Je veux qu’on aborde le sujet de l’armada de Wallach…
— Très bien. Mais d’abord, veuillez m’écouter. Vous n’allez pas bien. Vous avez assassiné la baronne Ricter. Vous vous en rendez compte ?
— Et que diable ai-je dit d’autre ? Je sais que je l’ai tuée !
— C’est un meurtre, mon seigneur ! Ricter, une baronne, était votre maîtresse !
— Vous parlez d’une maîtresse… Elle m’a traité de vieillard ! Eh bien, je ne suis pas vieux et je vous le prouverai !
Tassis se leva et poussa Leth pour retourner devant son miroir. Les ailes de son nez frémissant, il rabattit les pans du manteau dans son dos.
— Une fois de retour en Aramoor, dites à Wallach que son armada doit cingler vers les hautes terres dès que possible, afin d’y établir un blocus. Je ne veux pas que la flotte de Nicabar compromette notre invasion.
— Nicabar est mort, Tassis.
— Je sais. Mais ses capitaines tenteront peut-être d’agir. Je refuse de prendre le moindre risque. Zerio et ses navires doivent faire voile au plus vite.
— Mon seigneur…
— Tout de suite ! grogna Gayle. (Cette fois, il jeta lui-même son manteau sur le plancher.) Sang Dieu, pourquoi personne ne m’écoute ? Pourquoi ces vaines discussions ? Je vous ai donné un ordre, gouverneur, obéissez !
Non sans peine, Leth se maîtrisa.
— Je vous obéirai ! cracha-t-il. Et je transmettrai vos directives au duc Wallach. Ainsi que vous le souhaitez, la flotte de Zerio appareillera.
— Bien ! (Maussade, Gayle se détourna du miroir.) Je suis le roi du Talistan ! Vous suivrez mes instructions sans discuter.
— Et quelles sont-elles, en ce qui me concerne ? Dois-je combattre ici les montagnards ?
— Vous, les combattre ? Je ne crois pas. (Le roi ricana.) La guerre, c’est pour les hommes, les vrais ! Comme moi, quoi… Vous retournerez en Aramoor et y resterez. Veillez à ce que l’armada de Wallach appareille comme convenu. Puis protégez votre territoire des Saints. Dès que ces rebelles auront connaissance de la guerre qui nous oppose aux hautes terres, ils repasseront à l’attaque. Faites en sorte de prendre les devants et de les en empêcher. Puis-je compter sur vous ? Sans que vous me rebattiez les oreilles avec vos jérémiades ?
— Naturellement. Je suis autant que vous un guerrier, Tassis.
— Elrad Leth, un guerrier ? Vous êtes une fleur, mon cher. N’importe quel montagnard vous arracherait sans peine les pétales… Même dame Breena, à mon avis.
— Et vous, mon seigneur ? Que ferez-vous quand ils attaqueront ?
— Je serai là où un roi doit être. À la tête de mon armée.
— Alors, vous combattrez ?
— Naturellement.
— Vous serez en première ligne ? (Ce fut au tour de Leth de ricaner.) Êtes-vous certain que ce soit une bonne idée, Sire ? Après tout, vous êtes… eh bien…
Gayle fit volte-face à la vitesse d’un cobra.
— Quoi ? Trop vieux ? C’est ce que vous avez sur le bout de la langue ?
— Vous ? Vieux ? Ne soyez pas ridicule ! On ne compte plus les septuagénaires qui fanfaronnent en armure…
— Je…
— Allez, mon seigneur, foncez au cœur de l’action ! (Sans attendre d’être congédié, Leth s’apprêta à sortir.) Prenez du bon temps. Mais si le souffle vient à vous manquer, demandez donc une pause aux montagnards. Je suis sûr qu’ils vous l’accorderont de bon cœur !
— Je ne suis pas trop vieux ! rugit Gayle.
Elrad Leth était déjà sorti. Hors de lui, il traversa le hall comme une furie en bousculant les serviteurs et s’engouffra dans la cage d’escalier. Tassis Gayle voulait partir au combat ? Grand bien lui fasse ! Si ce vieux fou y perdait la vie, Leth s’en moquait comme de sa première chemise. Mais qu’on ose le traiter, lui, de femmelette… ! Mâchoires serrées, il déboula dans la cour. Sur le champ de parade, le commandant Mardek et ses cavaliers attendaient l’inspection. Un bataillon splendide… Les heaumes en forme de démon rendaient ces soldats effrayants. Ils n’auraient aucun mal à vaincre les montagnards, à les écraser.
Ignorant tout du meurtre de la baronne, les cent cavaliers de Vosk étaient alignés à côté de leurs pairs.
Leth se sentit soudain heureux de ne pas partir au combat. Les sujets de Redburn étaient des barbares. Ils seraient battus, certes, mais au prix d’un bain de sang…
Le gouverneur regagna son carrosse. De retour en Aramoor, il ordonnerait à Zerio de prendre la mer – avant de s’enfermer dans son château et d’attendre. La bataille serait vite conclue, et la guerre vite gagnée. Si, comme Gayle le craignait, les Saints de l’Épée tentaient de s’en mêler, Leth les écraserait eux aussi. Après tout, ces rebelles étaient une poignée.
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