Les Saints de l'Épée
Chapitre 8
8
Ballotté par une grosse vague, le Soleil Levant frémit. Par le hublot crasseux, Alazrian voyait le ciel s’assombrir à mesure que des nuages gris s’accumulaient à l’horizon. Le mauvais temps s’aggravant, la coque gémissait de plus en plus. Les trombes d’eau qui martelaient le pont supérieur s’infiltraient peu à peu dans le plafond de la cabine. Au-dessus de sa tête, le jeune homme entendait l’équipage se démener pour affronter les éléments.
Le navire était-il en danger ?
Secouant la tête, Alazrian revint à son journal intime.
Une tempête arrive, écrivit-il. Mais je doute que nous courions de gros risques. Le Soleil Levant suit toujours la côte. D’après Leth, le capitaine a peur des Lissiens, et je ne saurais l’en blâmer. Mieux vaut affronter un ouragan que ces démons !
Nous voguons depuis quatre jours. La capitale me manque. Le temps est mauvais et j’ai déjà parlé de la détestable cabine où je suis confiné… Leth et Shinn se sont naturellement réservé les seules couchettes décentes. La nuit dernière, j’ai trouvé une araignée sur mon matelas. Je ferais mieux de dormir sur le plancher, ou en haut, avec l’équipage… Ce serait toujours préférable aux ronflements de Leth. Il est épouvantable à vivre ! Et notre promiscuité forcée m’a convaincu, si besoin était, de son absolue laideur. Plus que jamais, je plains ma pauvre mère du fond du cœur. Comment a-t-elle pu supporter si longtemps ce butor dans son lit ?
Alazrian marqua une pause. Contraint de partager un espace aussi restreint avec Leth, il le haïssait avec une férocité nouvelle. Il n’aurait jamais cru cela possible. Fallait-il y voir l’influence des révélations de Biagio ?
Il me tarde de retourner en Aramoor. Avoir de nouveau une chambre pour moi tout seul sera un avant-goût du paradis… Ces cloisons sont comme une prison, et la traversée ressemble à un cauchemar. Pour tuer le temps, Leth se soûle et quand il ne joue pas aux cartes avec Shinn, il s’amuse à me déverser des tombereaux d’insultes sur la tête. Si seulement une grosse vague pouvait l’emporter ! Avec de la chance, les dieux m’entendront, et l’ouragan balaiera Leth du pont…
Alazrian avait conscience qu’écrire tout ça n’était pas particulièrement intelligent. Surtout dans de pareilles conditions, Leth pouvait à tout moment découvrir le journal… Mais le jeune homme, qui avait désespérément besoin d’une catharsis, prenait le risque. Depuis sa rencontre avec Biagio, il avait l’esprit en ébullition. Si ses plans étaient percés à jour, Leth prendrait un malin plaisir à l’écorcher vif. Alazrian se gardait donc d’écrire quoi que ce soit à propos de sa mission secrète. Les détails restaient enfouis dans sa tête.
Involontairement, le regard d’Alazrian se porta sur sa couchette. Les sacs de vêtements étaient rangés dessous. Dans l’un deux, dans la poche d’une chemise qu’il ne mettait jamais, se trouvait l’enveloppe cachetée de l’empereur.
Interrompant le cours des pensées du jeune homme, un vent violent se leva. Quittant son siège, Alazrian se campa devant le petit hublot orienté vers le sud. Au nord, de l’autre côté du vaisseau, les côtes de l’empire se dessinaient. L’écume brouillait la vitre du hublot. Capuches tirées, les membres d’équipage cherchaient refuge sur le pont. Comparé aux bâtiments qu’Alazrian avait vus au port, le Soleil Levant était plutôt modeste. Du coup, certains marins dormaient sur le pont par tous les temps. Pas étonnant qu’ils aient une couenne de crocodile ! Après une vie passée en mer, les Nordiques originaires de Gorkney qui servaient à bord avaient les mains pleines de cals et le corps aussi résistant et raide que leurs cordages. C’étaient des hommes, des vrais ! Le type de solides gaillards auxquels Leth se comparait toujours…
Les yeux baissés, Alazrian regarda ses mains à la peau si douce… Désormais, elles lui rappelaient celles de Biagio.
La porte s’ouvrit à la volée et un éclat de rire aviné retentit. Alazrian ferma son journal. Elrad Leth s’arrêta sur le seuil, regarda son fils et ricana à la vue du cahier.
— Encore à griffonner des absurdités ? (Du bout de sa bouteille, Leth désigna l’objet du délit.) Tu gaspilles ton temps avec des sonnets à la noix ? Comme ta putain de mère, ma parole ! (Il prit Shinn à témoin.) Il tient d’elle ! Toujours à perdre son temps…
Il entra sur des jambes vacillantes. Midi… Et ce porc était déjà fin soûl. Vu son élocution traînante, il n’en était pas à sa première bouteille. Shinn le suivit et ferma la porte. Le garde du corps n’émit aucun commentaire. Il riait quand Leth s’esclaffait et prenait la parole uniquement lorsqu’on lui posait une question. Son regard acéré et son nez crochu lui donnaient de faux airs de rapace.
Leth passa devant Alazrian.
— Il pleut, on a besoin de la table. Dégage avec tes idioties !
— Attendez ! protesta le jeune homme en rattrapant au vol son journal et son encrier avant qu’ils n’atterrissent sur le plancher.
Dès que la table fut libérée, Leth la poussa au centre de la cabine. Il s’arrogea aussi l’unique siège des lieux, sur lequel Alazrian s’était installé pour écrire. Shinn s’assiérait sur la couchette, comme de coutume. Le garde du corps tira de sa poche un paquet de cartes qu’il commença à battre avec le doigté d’un joueur professionnel.
— Allons-y ! lança Leth. Que j’aie une chance de récupérer mon argent…
De sa poche, il sortit une poignée de pièces. Les prunelles de Shinn en brillèrent de convoitise.
Alazrian jeta un autre regard par le hublot, espérant que la pluie cesserait vite. Mais bien au contraire, la bruine avait tourné à l’averse. Il était bel et bien coincé avec les deux hommes. Non sans un gros soupir, il s’assit sur sa couchette, glissant son journal sous le matelas. L’entendant soupirer, Elrad Leth lui jeta un coup d’œil venimeux par-dessus son épaule.
— La ferme ! J’essaie de jouer !
De perdre, tu veux dire…, pensa Alazrian.
Les pieds pendant dans le vide, il regarda Shinn distribuer les cartes. Au fond, il aimait bien l’observer. Autant qu’il se méfiât du garde du corps, il était fasciné par ses manières raffinées. Tous ses gestes étaient d’une fluidité remarquable, avec une grâce féline qui paraissait à peine humaine. Sa réputation de guerrier lui avait valu une place de choix au service de Leth – pour des gages mensuels jugés exorbitants par beaucoup. Quoi qu’il en soit, Shinn, le meilleur archer du Talistan, avait remporté nombre de tournois. Comme Leth se plaisait à le répéter, il aurait pu énucléer un cobra à vingt pas. Et, pour l’avoir vu à l’œuvre, Alazrian n’en doutait pas. Même à bord du Soleil Levant, où seuls des marins auraient pu les « menacer », Shinn portait une rapière. Le jour, dans son fourreau brun d’aspect ordinaire, l’arme battait son flanc. La nuit, le Dorien la gardait à portée de main.
Accablé par une nouvelle donne catastrophique. Leth jura. L’aller ne s’était pas déroulé autrement. Alazrian était même surpris que son père ait encore de quoi miser. Ramassant ses gains, Shinn eut un petit sourire. À l’instar d’un arc ou d’une lame, entre les doigts de cet homme, les cartes devenaient une arme.
Comme souvent, ces temps-ci, Alazrian repensa à Biagio et à ses plans. Il avait touché l’empereur et lu les secrets de son cœur… Cet homme croyait sincèrement ce qu’il disait. Mais ça ne suffisait pas à en faire une vérité.
Vais-je trahir mon peuple sur la foi de ses soupçons ? se demanda Alazrian.
Il contempla son père de dos, avec ses cheveux ras graisseux… Croire le pire à son propos était facile. Mais il ne haïssait pas Tassis Gayle. Son grand-père avait toujours été bon avec lui et avec sa mère. Après tout, Biagio pouvait se tromper à son sujet…
Peut-être…
Se levant, Alazrian se rapprocha de la table. Surpris par cet intérêt soudain, Leth haussa un sourcil. Un avertissement muet que le jeune homme choisit d’ignorer.
— Qui gagne ?
Comme si ce n’était pas évident…
— Qui, à ton avis ? maugréa Leth en abattant son jeu.
Dégoûté, il reprit sa bouteille pour boire au goulot. Shinn resta d’une placidité inébranlable. Deviner s’il était sobre ou non était impossible. Le joueur parfait, tant il demeurait indéchiffrable…
C’était loin d’être le cas de Elrad Leth, qui semblait porter son cœur en écharpe à force d’être expressif. Surtout dès qu’il avait trop bu…
Examinant les cartes de son père, Alazrian hocha la tête.
— Que fabriques-tu ? grogna Leth.
— Rien. Je suis curieux, c’est tout. J’aimerais apprendre. Peut-être pourrez-vous me montrer comment jouer, à l’occasion ?
— Toi ? ricana Leth. Jouer aux cartes ? Ça m’étonnerait que ça te plaise autant que la broderie.
— Pourquoi ne pas me montrer ? Jusqu’à ce que je m’améliore, vous me battriez et ça vous changerait, pas vrai ?
Leth s’empourpra.
— Ferme ta gueule si tu ne veux pas que je t’arrange le portait ! Et à notre retour, je n’aurai plus de temps à perdre !
Alazrian sourit intérieurement.
Vas-y en douceur, se conseilla-t-il.
Un œil sur ses cartes, Leth but une autre gorgée au goulot.
— Que ferez-vous ? Mère n’étant plus là, vous aurez davantage de temps. Partirez-vous à la recherche de Jahl Rob ?
— Et pourquoi pas ? grogna Leth en continuant à jouer.
— Je ne sais pas… Après ce qui s’est passé, je pensais que vous cesseriez peut-être de traquer les Saints. Avec le Protectorat, je veux dire…
Le gouverneur gloussa.
— Le Protectorat… Oh, je meurs de trouille, pas vrai, Shinn ? Dakel avait tant d’éléments à charge contre moi qu’il a dû me laisser filer !
— J’y étais, rappela Alazrian. J’ai entendu tout ce qu’il vous a dit. Et ces accusations…
— Ne te concernent pas !
Comme pour chasser une mouche agaçante, Leth agita une main.
Malgré sa peur, Alazrian insista. Il prit l’air sincère.
— J’avais peur. J’ignorais ce qui vous arriverait. J’ai cru que Dakel ordonnerait votre exécution…
Capitulant devant l’obstination du jeune homme, Leth baissa ses cartes.
— Écoute, si tu veux nous regarder jouer, d’accord. Tu pourrais même en tirer un ou deux enseignements. Mais cesse de jacasser, veux-tu ? Tu ne comprends rien à rien, et c’est énervant.
— Je veillais sur mère, donc j’ignorais ce que vous faisiez en Aramoor. Mais maintenant, je suis en mesure de prendre part à vos affaires… si vous acceptez de m’en parler.
Se caressant la barbe sans reprendre son jeu, Elrad Leth dévisagea Alazrian – qui eut peur d’être allé trop loin.
Mais le gouverneur sourit.
— Si tu n’étais pas une femmelette, tu me serais fichtrement utile, mon garçon. De grandes choses se préparent, et mon fils devrait en effet y prendre part. Hélas, je n’en ai pas… (Il plissa le front.) Mais c’est comme ça… ma chère fillette.
Alazrian sentit son sang se glacer. À cet instant, il aurait tout donné pour posséder les talents martiaux de Shinn. Rassemblant son courage, il décida de jouer le jeu à fond, et prit l’air blessé – sans trop forcer le trait.
S’il voulait vraiment remplir la mission de Biagio, il lui fallait des réponses.
— Laissez-moi au moins une chance de vous prouver que vous vous trompez sur mon compte. Et je ne vous décevrai pas, père.
— Tu ne comprendrais pas. Ta tête est farcie de courants d’air, exactement comme celle de ta mère… Toujours dans son jardin, à cueillir des fleurs, ou le nez dans ses foutus bouquins. J’aurais voulu un fils de la trempe de Boisnoir Gayle, un jeune homme fort qui m’aurait rendu fier de lui. Et qui ta mère m’a-t-elle donné ? Toi ! Et maintenant, tu voudrais que je t’accorde une chance ? Par l’enfer, tu saboterais tout ce que je pourrais te confier ! Dès qu’un des Saints de Rob t’attaquerait, tu gémirais de trouille en appelant « maman » !
— Jamais ! s’indigna Alazrian. (Piégé par son propre mensonge, il en était réduit à se défendre avec l’ardeur d’un véritable partisan de Leth.) Je sais me battre ! Et je suis malin. J’en sais plus que vous ne le pensez.
— C’est ça… Retourne donc à tes aquarelles et à tes sonnets.
— Vous avez peur de Redburn… Voilà pourquoi vous préférez risquer nos vies sur ce rafiot !
— Quoi ? rugit Leth en se levant. Moi, j’ai peur ?
Alazrian refusa de céder du terrain. La colère et le ressentiment l’habitaient depuis trop longtemps. Il toisa fièrement Leth.
— Vous avez peur ! Sinon, pourquoi traverserions-nous la mer au lieu de galoper à travers les hautes terres, comme d’habitude ?
— Les hauts plateaux sont dangereux. Je l’ai expliqué au Protectorat.
— Mensonge ! Redburn et son peuple n’ont jamais menacé personne. S’ils sont devenus nos ennemis, c’est que vous l’avez voulu !
Elrad Leth le gifla. Alazrian vacilla. Avant que le gouverneur puisse se jeter sur lui, Shinn se leva pour s’interposer et lui bloqua le bras.
— Laissez-le ! Vous êtes ivre. Inutile de le frapper parce qu’il ose ouvrir la bouche…
— Sale petite vermine ! cria Leth. Ne me cherche pas, je te préviens, ou tu me trouveras ! Ta mère n’est plus là pour te protéger !
— Je n’ai pas besoin de sa protection ! riposta Alazrian. Vous ne me faites pas peur ! Je sais ce que…
Il s’arrêta soudain, au bord du précipice. Que lui arrivait-il ? Il devait surtout ne rien révéler de ce que Biagio lui avait expliqué… Du bout de la langue, il tâta une de ses dents, que la gifle avait partiellement déchaussée.
— Pauvre femmelette ! grinça Leth en se dégageant.
Il se rassit et riva un regard glacial sur son fils.
— Mais regarde-toi, en larmes pour un malheureux soufflet… Et tu voudrais partir en croisade contre les Saints ? Avant que la première épée ne soit dégainée, tu te pisserais dessus, mon pauvre !
C’est ça, pensa Alazrian. Continue donc de me prendre pour ce que je ne suis pas. Je reviendrai à la tête d’une armée de lions triins et j’arracherai ton cœur pourri !
— Je monte sur le pont.
— Vas-y, décampe ! railla Leth. Les fillettes fuient toujours, pas vrai ? Va bouder sous la pluie pendant que les hommes, les vrais, restent au chaud à jouer aux cartes.
— Salaud d’ivrogne ! cria Alazrian avant de claquer la porte sur ses talons.
Il entendit Leth lui brailler quelque chose. Avant que la nuit tombe, il aurait oublié l’algarade, de toute façon. Et une fois dessoûlé, il redeviendrait imbuvable…
Tremblant, Alazrian s’arrêta au milieu de la coursive. Il ne s’était jamais dressé ainsi contre Leth. Son cœur battait la chamade comme s’il venait de courir à perdre haleine.
Au moins, il avait appris que Leth cachait quelque chose au sujet des hautes terres. Et vérifié qu’il le haïssait toujours autant – au point de le vendre aux Triins. Il caracolerait à la tête de l’armée ennemie, sous les yeux de ce père honni. Leth le verrait, resplendissant dans son armure, perché sur un destrier… Et il regretterait amèrement d’avoir maltraité un jeune homme dont il ne savait rien.
— Souviens-toi de mes paroles, père ! grogna Alazrian.
Où aller, maintenant ? Il pleuvait à verse. Se détournant, Alazrian gagna la minuscule coquerie, à la poupe. Il y avait toujours un bol de soupe disponible, et le mauvais temps lui donnait faim…
La coquerie était meublée d’un unique banc et un énorme chaudron pendait au-dessus d’un âtre en briques où rougeoyaient les braises. Dans la pièce exiguë, il régnait toujours une chaleur infernale. En temps ordinaire, la coquerie était le fief de Ral, le cuisinier qui brillait pour l’instant par son absence. À sa place, Alazrian trouva un homme barbu, édenté et ridé en train de nettoyer le plancher en sifflotant. Comme tout l’équipage, il portait un pantalon sale et une chemise dont la blancheur, un lointain souvenir, avait viré au grisâtre depuis longtemps.
Alazrian hésita.
Le gaillard, qui ne s’était pas aperçu de sa présence, fredonnait gaiement. Se retournant, il vit Alazrian et se redressa, un coude appuyé sur son balai-brosse.
— Salut, mon garçon. Je faisais un brin de ménage. Les hommes sont vraiment des porcs ! (Il lorgna le plancher, plein de dégoût.) Ils traitent le bateau comme une porcherie. Bon, je vous libère le passage.
— Vous ne me gênez pas. C’est plutôt moi qui vous dérange… Je reviendrai plus tard.
— Mais non, mais non ! (S’écartant, l’homme l’invita à entrer.) Venez manger. Ne faites pas attention à Kello.
Le grand sourire du matelot dévoila ses gencives malades et ses caries.
Alazrian hésita puis, mal à l’aise, s’aventura dans la coquerie.
— Très bien…
L’homme paraissait inoffensif. Après avoir décroché un quart métallique, Alazrian inspecta le contenu du chaudron et découvrit une soupe de patates et de légumes. Pour une fois, elle sentait bon.
— Ral s’y connaît, vous allez vous régaler ! Allez, servez-vous. Vous en redemanderez.
Avisant une louche, Alazrian se servit une généreuse portion. Kello lui tendit une cuiller.
— Merci. (La coquerie étant déserte, le jeune homme n’avait que l’embarras du choix pour s’asseoir.) Eh bien, voilà. Je vais vous laisser finir en paix…
L’homme parut déçu.
— Vous ne me gênez pas, je vous assure ! Tenez, asseyez-vous là. Il pleut comme vache qui pisse, là-haut. Ce n’est pas le moment de manger votre soupe en plein air…
— Entendu.
Tant que Leth était dans cet état, Alazrian n’avait pas intérêt à retourner dans la cabine. Il s’installa sur le banc, suivi des yeux par Kello – qu’il s’efforça d’ignorer. Goûtant sa soupe, il la trouva excellente, chaude et salée juste ce qu’il fallait, les pommes de terre bien cuites et moelleuses à souhait, comme il les aimait… Mais le regard insistant du marin l’empêchait de savourer pleinement son repas.
Il finit par poser sa cuiller.
— Vous attendez que je finisse ? lança-t-il, s’efforçant de rester poli.
— Navré… Je vous dévisageais. C’est impoli.
Kello se remit vivement à l’ouvrage, trempa son balai dans le seau d’eau sale, l’essora et briqua le plancher en recommençant à siffloter.
Secouant la tête, Alazrian s’adossa à la paroi et étudia Kello. À la réflexion, il appréciait plutôt l’accent des natifs de Gorkney. Dans les ports du Talistan, au nord, ils fourmillaient, car ils sillonnaient les voies maritimes entre Gorkney, Doria et Criisia, au nord-est, et jusqu’au Talistan. Mais Alazrian faisait voile avec eux pour la première fois. Pour tout dire, la présence de bateaux de Gorkney, si loin au sud, l’étonnait. Pour un tel navire, atteindre la côte sud du Talistan impliquait de contourner l’empire à la voile – sauf à longer le continent de Lucel-Lor –, un voyage dangereux d’une durée d’un an, approximativement…
Alazrian réfléchit. Le Soleil Levant avait dû longer le littoral de Nar sur toute sa longueur.
— Votre nom est Kello ? (La curiosité était plus forte que la prudence. Et l’homme semblait en veine de confidences…) Le mien est Alazrian.
Cessant aussitôt de frotter le plancher, le marin rayonna.
— Kello Glabalos, à votre service, jeune maître ! Je viens de Widinfield, près de Gorkney. Appelez-moi donc Kello.
— Et moi, Alazrian. Du Talistan. Enfin… d’Aramoor.
— Oh, je sais qui vous êtes. Et votre père aussi… Des passagers de marque, pour nous…
— J’imagine. Après tout, mon père a affrété votre navire.
— Oh, non ! Le gouverneur Leth ne nous a pas payé la traversée. Notre employeur est le duc Wallach. Ce bateau lui appartient. Tant qu’il nous verse notre solde, tout au moins…
Alazrian fronça les sourcils. Ces derniers temps, le nom de Wallach revenait souvent. Leth l’avait mentionné aussi, et le personnel du château d’Aramoor parlait de temps à autre du chef prospère de Gorkney…
Leth s’était associé à lui, ça ne faisait pas de doute. Mais pourquoi ?
— C’est le navire du duc ? demanda innocemment Alazrian.
Kello lui jeta un regard mi-figue, mi-raisin.
Le jeune homme sentit germer dans l’esprit de son interlocuteur la graine du doute.
N’aie pas peur ! l’encouragea-t-il mentalement. Parle-moi !
Se décidant pour une autre approche, il ajouta :
— C’est un beau bateau, vraiment… Vous devez en être fier.
— Oh, oui ! soupira Kello, soulagé. Le Soleil Levant est notre fierté. Je navigue à son bord depuis une dizaine d’années. Le capitaine Lok m’a recruté. En ce temps-là, je tentais de gagner ma croûte dans les rues. Il lui fallait un garçon de cabine, alors…
— Un garçon de cabine ? se récria Alazrian. Pardon, Kello, mais vous me paraissez un peu… vieux… pour ça, non ?
— J’abats le travail de vingt moussaillons ! Que mes dents gâtées ne vous induisent pas en erreur, surtout. Je ne suis pas un fainéant et je suis en forme !
Alazrian sourit.
— Aucun doute là-dessus. Et je reconnais que dix ans passés en haute mer, c’est beaucoup… Vous devez connaître ce bateau comme votre poche. Aussi bien que le capitaine, même.
— En effet. Bien sûr, il donne les ordres. Moi, je suis un humble garçon de cabine. J’astique, j’assure ma part de matelotage, j’aide Ral en cuisine… Et c’est à peu près tout.
— Vous avez dû voir beaucoup de pays. (Alazrian prit une autre cuillerée de soupe.) Non ? Vous connaissez sûrement des dizaines de contrées…
— Oh, oui. J’ai passé du temps à Criisia. J’avais même une femme, là-bas. J’ai aussi été à Doria un nombre incalculable de fois. Et au Talistan. Vous êtes né là-bas, mais je parie que je connais ses docks mieux que vous.
— Probablement. Et où encore ? Vos voyages ont dû vous entraîner bien au-delà… Dahar, par exemple… Vous n’y êtes jamais allé ?
— Dans ce pays désertique ? Comment ? C’est tellement loin de Gorkney, il faudrait une éternité pour y arriver…
Alazrian fronça les sourcils.
— Mais vous aviez le temps… Sinon, comment en êtes-vous venus à naviguer par ici ?
Kello se racla la gorge, cilla et prit son seau d’une main, distraitement.
— Ça brille maintenant, hein ? Mouais, j’en ai fini ici.
— Kello, attendez ! lança le jeune homme, intrigué. Je voulais bavarder au sujet de vos voyages. Vous n’avez pas à fuir comme ça !
— J’ai beaucoup à faire, jeune maître. Beaucoup à faire… (Kello sourit.) Nous aurons d’autres occasions, pas vrai ? Avant que vous n’arriviez en Aramoor.
Alazrian secoua la tête.
— Vous cachez quelque chose. Et je parie que je sais quoi.
Son interlocuteur pâlit.
— Oh ?
— Vous n’avez jamais contourné Nar à la voile, c’est ça ? Pour atteindre le sud, vous avez au contraire longé le continent de Lucel-Lor. Mon Dieu, c’est stupéfiant ! (Ce simple nom suffisait à enflammer l’imagination d’Alazrian.) Je vous en prie, racontez-moi, Kello ! Je voudrais en savoir plus. Je vous le jure, je n’en soufflerai mot à quiconque. Si le duc Wallach a ouvert des voies de commerce autour de Lucel-Lor…
Penaud, Kello replongea son balai dans le seau et leva les mains.
— Je ne peux rien dire ! Plus de questions, par pitié !
— Kello, je voudrais juste savoir…
— Non ! (Après quelques inspirations, histoire de se calmer, le marin chuchota :) Fermez-la, mon garçon, ça vaudra mieux. Le duc déteste les questions sur ce sujet, et votre père ne les apprécie pas davantage… C’est tabou. Vous comprenez ?
Dépassé, Alazrian hocha la tête.
— Bien. Alors, n’en parlons plus, d’accord ?
Maugréant dans sa barbe, le matelot reprit son balai, son seau et s’apprêta à sortir en jetant un dernier coup d’œil au jeune homme.
— Tabou !
Il disparut.
— Je posais une simple question ! s’écria Alazrian.
Il avait failli réussir à tirer les vers du nez au type… Mais à quel propos, justement ? Pourquoi tant de mystère ? Ce bateau jouait un grand rôle dans les machinations de Leth, Alazrian en était de plus en plus convaincu. Et Kello exécutait à la lettre les instructions de Wallach. Comme les autres…
Si Alazrian ne savait pas grand-chose du duc, il avait entendu parler d’un homme ingénieux, qui devait avoir ouvert des voies de négoce secrètes dans tout l’empire… Et si Wallach avait également réussi à établir des têtes de pont jusque sur le continent des Triins, il ferait certainement tout pour les conserver.
Si Leth participait à l’aventure, poser des questions serait une activité des plus dangereuses.
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