Les Saints de l'Épée
Chapitre 7
7
Loin de la frontière séparant Aramoor du Talistan, la résidence des Lotts se dressait face à la mer. Une demeure remarquable, presque un château. En des temps meilleurs, il avait fait bon y vivre. Avant l’arrivée des Gayle, les Lotts s’étaient toujours montrés fidèles aux Vantran, combattant même le Talistan lors de la guerre d’indépendance. Leur dynastie s’enorgueillissait d’une histoire fertile en péripéties. La famille, qui avait conservé le manoir ancestral et l’habitait, était fière de son illustre passé. Malgré l’occupation, et en dépit de leur allégeance apparente aux Gayle, les Lotts restaient secrètement attachés à Aramoor, brûlant du désir de libérer leur patrie.
Mais leur nombre avait diminué. En ces temps troublés, ils étaient même menacés d’extinction. Maître absolu d’Aramoor, le gouverneur Leth terrorisait le pays. Peu lui importait qui était de haute noblesse ou qui avait servi avec les honneurs par le passé. En cette époque d’oligarchie, seule comptait la soumission. Les partisans de Leth n’avaient apparemment rien à craindre. Ils conservaient leur fief.
À condition de s’acquitter de taxes exorbitantes et de voir ses filles violentées et ses fils asservis, un homme pouvait jouir de la « protection » du gouverneur Leth.
Quant aux opposants, leur vie était encore moins agréable. Ceux qui osaient élever la voix le payaient cher. Privations, exactions, incarcérations…
Del Lotts vivait un enfer : être prisonnier sous son propre toit. Depuis qu’il avait pris la parole contre le gouverneur, il restait cloîtré dans son château. Assigné à résidence, il était en contact avec bien peu de gens. Son propre père n’avait pas assez d’influence pour lever la sentence. Après sa mort, son fils, Del, serait à la tête du clan. Mais cela ne voulait plus dire grand-chose… Les nobles aramooriens gardaient leur titre et leurs terres, mais pas leurs privilèges. Simples figures de proue, ils étaient pour le Talistan les garants d’un semblant de stabilité politique.
Mais Del n’avait pas l’âme d’un fantoche. Tête brûlée, comme son défunt frère Dinadin, il s’était détourné de la voie de la facilité… et attiré quantité d’ennuis.
Les rideaux de sa chambre ouverts, il griffonnait une note. Près de lui, son frère cadet âgé de douze ans, Alain, attendait qu’il finisse. Del gardait un œil sur la fenêtre en écrivant. Il ignorait combien de temps il lui restait, ou même si les suppôts de Leth étaient en chemin. Il savait uniquement ce que son ami Roice lui avait dit : son refus de rétracter l’accusation d’esclavagisme lui valait un mandat d’arrêt. En ce moment, les soldats de l’oppresseur galopaient vers le château, prêts à charger Del de chaînes et à l’entraîner de force… À en croire Roice – qui ne se trompait jamais sur de tels sujets –, les minutes étaient comptées. Del devait faire parvenir son message à Jahl Rob le plus vite possible. Et pour cette mission de confiance, il n’y avait qu’une personne…
— Vite ! le pressa Alain en courant à la fenêtre. Avant qu’ils n’arrivent…
— Je me dépêche, assura Del. M’interrompre ne m’aidera pas à aller plus vite. Monte la garde et tais-toi, veux-tu ?
Trempant sa plume dans l’encrier, Del continua. Il en avait tant à dire et si peu de temps pour le faire ! Le jeune homme écrivit aussi succinctement que possible, en espérant qu’Alain comblerait les lacunes de vive voix.
S’il remettait le message.
Del chassa de son esprit la perspective déprimante d’un échec.
Avec les sbires de Leth lâchés un peu partout, Alain était le seul susceptible d’atteindre Jahl Rob. Il avait seulement douze ans, après tout. Qui irait le soupçonner de trahison ? Pas même Elrad Leth… Tous imaginaient qu’Alain tenait de son père, trop faible pour se dresser contre le Talistan. Mais au sujet des Lotts, Leth et ses marionnettistes talistaniens se trompaient. La famille de Del n’était pas un ramassis de chiens dressés dansant sur les airs de flûte de l’oppresseur. À l’exemple de Jahl Rob, les Lotts étaient des rebelles – et fiers d’en être.
Del prit le temps de se relire, espérant avoir su coucher les informations essentielles sur le vélin. Puis, avec un soupir, il admit que lui-même n’en savait pas tant que ça…
« Jahl,
Quand vous lirez ces lignes, je serai sous les verrous. Je n’ai pas retiré mes déclarations à propos des esclaves. Dinsmore a donc décidé de me jeter en prison. Il peut même être au courant de notre association. Dans ce cas, vous n’entendrez plus jamais parler des Lotts.
J’ai appris que Leth avait quitté Aramoor. J’ignore pour où, mais son absence se prolonge. Si vous projetez de repasser à l’attaque, n’hésitez plus, faites-le avant son retour. Sans lui, ses hommes sont vulnérables. Et je ne sais pas quand il reviendra.
C’est ma dernière contribution possible à notre cause, et j’espère qu’elle comptera. Étant cloîtré chez moi, j’ai été tenu dans l’ignorance et n’ai aucune idée sur le sort que Leth réserve aux esclaves. Je tiens cependant un fait pour certain : les navires du duc Wallach continuent d’affluer… Cela au moins ne m’a pas échappé.
Je vous en prie, veillez sur Alain. C’est un brave petit, et si je suis condamné, je n’ose imaginer ce qui arrivera à nos parents.
Votre ami,
Del »
— Ça y est ? lança Alain, nerveux.
— Oui.
— Enfin ! (L’enfant se détourna de la fenêtre, une main tendue.) Vite, donne-la-moi !
Les deux frères se regardèrent.
Alain affichait une assurance qu’il était loin d’éprouver. La seule façon qu’il connaissait d’être fort… Mais sous son calme de façade, mille et une angoisses le tourmentaient. Depuis la disparition de Richius Vantran, Alain avait grandi très vite. L’occupation l’avait endurci, lui volant sa jeunesse. L’assassinant, plus précisément…
Chez son frère, Del Lotts voyait maintenant un tout jeune homme – plus du tout l’enfant qu’il aurait, pourtant, encore dû être…
Et ça l’attristait.
Une fois la lettre roulée, il la tendit à Alain.
— Va vite. Ne te retourne pas. Et ne reparais pas en Aramoor sauf si Roice te dit qu’il n’y a plus de danger. Il s’occupera de nos parents. Et si tout se passe bien, il t’enverra chercher.
— Entendu.
— N’aie pas peur. Jahl Rob veillera sur toi. Chevauche en direction des montagnes et il te trouvera.
— D’accord. Et… Et toi ?
— Ne t’inquiète pas pour moi. Ça ira.
— Non ! (La voix d’Alain, lourde d’émotion, se fêla.) Ils te tueront, Del !
Le jeune homme ne sut plus que dire. Son petit frère avait bien grandi, en effet… À quoi bon lui mentir ? Quand la vérité crevait les yeux ?
Il l’attira dans ses bras et posa un baiser sur ses cheveux.
— Porte-toi bien, petit frère, murmura-t-il. Rejoins Rob et reste en vie. Pour moi.
— Viens avec moi !
— Impossible. Si je fuyais, Dinsmore s’en prendrait à notre père. Et ça prouverait nos liens avec Jahl Rob.
— Del…
— Plus un mot ! Pour moi, il n’y a plus de choix. Pour toi, rien n’est fini ! Cours rejoindre Rob et reste en vie quoi qu’il advienne ! Si le danger est un jour écarté, Roice t’enverra chercher.
— Ce jour-là, je serai un vieillard.
Peut-être…, pensa Del.
Il désigna la porte.
— Va ! ordonna-t-il. Et sois prudent.
Sans un mot de plus, les deux frères se séparèrent.
Alain sortit sans se retourner.
Il courrait jusqu’aux écuries, enfourcherait un poney et galoperait vers les montagnes jusqu’à ce que Jahl Rob ou l’un de ses Saints le repèrent. Il serait alors hors de danger, Del le savait. Alain vivrait.
Les séides d’Elrad Leth n’osaient pas s’aventurer dans les Montagnes de Fer.
Ces idiots les croyaient encore infestées de lions !
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