Les Saints de l'Épée
Chapitre premier
1
Ses robes de satin embrasées par les lueurs des chandelles, Dakel l’Inquisiteur arpentait le sol de marbre. À la faveur des jeux d’ombres et de lumières dispensés par une dizaine de candélabres, Dakel paraissait plus grand que nature. Il tenait un parchemin doré, attendant le tout dernier instant pour en donner lecture, afin de ménager le suspense. Évoluant sous des centaines de regards avec l’aisance de l’habitude et une grâce affectée, il faisait voltiger sa chevelure couleur ébène, et emplissait la salle de ses déclamations. La foule se taisait, répartissant son attention entre l’orateur au charme magnétique et l’homme qui comparaissait sur l’estrade.
Dakel désigna l’homme d’un index accusateur.
— Citoyens de Nar, j’ai des preuves accablantes de ses crimes… (Il brandit son parchemin.) Assez pour choquer les âmes sensibles, je vous préviens.
L’air horrifié, le duc Angoris du Bec du Dragon était livide. Depuis une demi-heure, Dakel le soumettait à sa fougueuse rhétorique. Perdant ses moyens, Angoris s’humectait constamment les lèvres, faute de pouvoir boire un verre d’eau – une faveur qui lui était ostensiblement refusée. Il semblait sur le point de s’évanouir.
— Vous me connaissez tous. Je ne suis pas vindicatif de nature, mais seulement un humble serviteur de l’empereur. Je recherche la justice et rien que la justice.
De petits gloussements sceptiques montèrent de l’auditoire. Dakel les prit avec une étonnante bonne humeur.
— Mais oui ! La justice est l’unique raison d’être de cette cour. Je ne donne pas lecture des chefs d’accusation la rage au cœur ou par pure malveillance. Au contraire, lire ces horreurs me navre et me remplit de regrets. Au vu des fautes que le duc a commises, c’est nous tous qui sommes salis.
Des murmures coururent dans la foule. Dakel laissa le silence revenir avant de continuer. Il fit volte-face vers l’accusé.
— Duc Angoris, vous comparaissez devant le bon peuple de Nar pour répondre des crimes de sédition, de trahison, de barbarie et de génocide. Autant de faits avérés. Dois-je vous donner lecture des chefs d’accusation ?
L’homme tentant de coasser une réponse, l’Inquisiteur le fit taire d’un simple effet de manche.
Puis il se retourna vers l’auditoire.
— Bonnes gens, dignes et estimables citadins… (Il sourit.) Mes amis ! Quand vous entendrez la suite, vous ne douterez plus de la nécessité de ce tribunal d’exception. Parmi vous, je le sais, certains sont sceptiques au sujet de nos actes. Alors, écoutez. Ouvrez grand vos oreilles, car vous allez entendre des choses incroyables à force d’indignité…
Angoris grinça des dents. N’ayant pas d’avocat pour le défendre, il devait compter sur son sens de la repartie et sur les rares occasions où Dakel lui laissait la parole.
L’Inquisiteur déroula entièrement son parchemin et se rapprocha de l’estrade. Secouant la tête avec un profond dégoût, il procéda d’abord à une lecture silencieuse avant de recommencer à voix haute.
— Duc Angoris, le premier jour de l’hiver, vous avez usurpé le trône de la fourche sud du Bec du Dragon en tuant les membres survivants de la maison du duc Enli et en évinçant le magistrat envoyé par notre empereur en personne. Est-ce exact ?
— Le trône était vacant, protesta Angoris. Il faut en blâmer l’empereur !
— Et au cours du massacre, le magistrat et sa femme ont été assassinés. Exact ?
Angoris garda le silence.
— Vous leur avez fait subir le supplice du pal. Vrai ou faux ?
Le duc chercha une réponse. C’était la stricte vérité. Mais comment l’admettre ? Obstiné, une véritable tête de mule, Angoris était d’une farouche indépendance. À la mort d’Enli, le seigneur légitime, il s’était autoproclamé duc de la fourche sud du Bec du Dragon. Puis il s’était lancé à la conquête de la fourche nord, dévastée.
— Répondez ! N’avez-vous pas ordonné qu’on exécute le magistrat et sa femme de cette ignoble façon ?
— Oui…
— Et après ces mises à mort, lors de la « conquête » de la Tour Grise, vous y avez découvert une capsule intacte de poison : le gaz illégal appelé Formule B. Exact ?
L’Inquisiteur s’était planté devant l’accusé, exigeant une réponse. Le regard volant d’un bout à l’autre de la grande salle, Angoris s’agita sur son siège.
Dakel couvait sa proie, ses yeux bleus aussi hypnotiques que ceux d’un cobra.
— Le poison ? Vous en souvenez-vous ?
— Je… Oui, je l’ai trouvé dans la tour… Des légionnaires de la Cité Noire l’y avaient abandonné. Ce n’est pas moi qui l’avais placé là !
— Et qu’en avez-vous fait ?
— Je refuse de répondre ! Je ne reconnais pas l’autorité de cette cour, et encore moins la vôtre ! De toute façon, vous m’avez déjà jugé et condamné !
Dakel l’Inquisiteur, l’âme du Protectorat, se fendit d’un grand sourire.
— À votre guise. Je continuerai donc.
Avec la grâce d’un acteur de génie, Dakel se tourna vers son public, sous la lumière des candélabres. Les citadins de Nar étaient venus à la Tour de Vérité assister à un spectacle.
Le maître des lieux ne les décevrait pas.
— Bonnes gens, laissez-moi vous raconter ce qu’a fait ce duc autoproclamé. Il n’a pas hésité à utiliser le poison qu’on appelle Formule B contre la population de la fourche nord du Bec du Dragon. Des gens comme vous et moi… Mais Angoris, un homme bourré de préjugés, vient du sud, ne l’oublions pas. Ce tyran, prenant ses frères du nord pour des monstres, s’est chargé de les exterminer. Avec son poison, il a brûlé les yeux des petits enfants et fait suffoquer des femmes enceintes. Il a aussi embroché des innocents avec son épée. Quel était donc le crime de ces malheureux ? Ils habitaient au nord !
Angoris bondit sur ses pieds.
— Biagio a fait bien pire !
Dakel éclata de rire.
— C’est ça, creusez votre propre tombe !
— C’est la vérité ! (L’accusé désigna une alcôve, dans l’ombre, à l’écart de la foule de citadins. Un seul homme l’occupait.) N’est-ce pas, Biagio, espèce de boucher ?
Dissimulé aux regards du commun des mortels, Renato Biagio soupira de lassitude. Heureusement, l’obscurité lui apportait un certain réconfort et personne ne pouvait le voir. Mais il s’était attendu à l’éclat d’Angoris. Calé dans son fauteuil moelleux, il reprit son verre de cognac pour siroter quelques gorgées.
Comme toujours, Dakel restait maître de la situation. Biagio n’était en rien menacé.
— L’empereur de Nar n’est pas l’accusé de ce procès, rappela l’Inquisiteur. Et je vous recommande vivement de vous rasseoir. C’est vous que nous jugeons !
N’ayant pas le choix, Angoris obéit sous les quolibets de la foule. Les gens adoraient les bons spectacles, Biagio le savait. Et dans la Cité Noire, le cirque était revenu à l’honneur…
Sentant déjà la corde autour de son cou, le teint d’Angoris devint cendreux.
Biagio était fatigué de sa longue journée et las des interminables circonvolutions oratoires de Dakel… Hélas, l’après-midi commençait à peine. Hors de cette tour, il avait toujours un empire et sa capitale à gouverner. Tant de besoins à satisfaire, de mains à serrer, d’ententes à conclure, de questions… Biagio baissa les paupières sur des prunelles qui avaient perdu leur éclat immortel, et pensa à son immense lit, au palais…
Dormir… Une semaine, un mois…
S’il n’avait pas été constamment sollicité, Biagio aurait pu dormir un an. Il vida son verre de cognac, le posa sur une table basse et se leva. Les candélabres éblouissaient Angoris. Dakel avait su les disposer à la perfection pour atteindre ce résultat. Sans demander conseil à l’empereur. Loyal membre du Roshann, Dakel excellait dans son travail. L’un des rares hommes auxquels Biagio se fiait encore dans la Cité Noire.
Angoris n’était pas le premier ennemi de l’empereur à affronter Dakel. Et il ne serait pas le dernier.
Après un ultime regard à l’accusé, Biagio quitta sa loge par une porte dérobée. La Tour de Vérité comportait des dizaines de couloirs secrets par où les représentants du pouvoir pouvaient échapper aux regards des citoyens. Dakel était le maître des lieux. Depuis l’accession au trône de Biagio, l’Inquisiteur à l’esprit incisif avait pris la tête du Roshann. Par deux fois déjà, on avait attenté à ses jours. Et Biagio restait également la cible de nombreux complots.
Depuis quelque temps, il préférait l’ombre à la lumière.
Il retrouva ses gardes privés, ses Anges de l’Ombre, silencieux sous leur heaume terrifiant – un crâne de mort argenté. Ils lui emboîtèrent le pas, poursuivis par la voix tonitruante de Dakel, qui résonnait dans l’amphithéâtre.
Le sang cognant à ses tempes, les paupières lourdes, Biagio luttait contre le sommeil. Il lui tardait de retourner au Palais Noir et d’échapper aux milliers de sollicitations qui lui pourrissaient la vie. Perdu dans ses pensées, il traversa les couloirs de marbre et gagna rapidement la sortie, où son attelage attendait. Le magnifique carrosse en bois d’acajou tiré par des chevaux noirs était entouré d’un escadron d’Anges de l’Ombre. Un esclave s’inclina devant Biagio, se hâtant de lui ouvrir la portière. À peine âgé de dix-sept ans, le bel adolescent blond au corps mince et délié faisait souvent battre plus vite qu’à son habitude le cœur de Biagio. Mais là, trop fatigué, l’empereur se contenta de s’installer sur les coussins de cuir, heureux de se retrouver seul dans le carrosse. Pour la première fois depuis des heures, le silence l’enveloppa. À travers les vitres, Biagio vit ses gardes enfourcher leur monture, et l’attelage s’ébranla.
Il allait traverser Nar la Magnifique.
La Cité Noire !
Biagio sourit. Ses racines étaient ici… Et quelle âpre bataille pour y revenir ! Un peu plus d’un an était passé depuis son intronisation, mais le souvenir de son coup d’État ne le quittait pas. Il y pensait chaque fois qu’il trouvait un arrière-goût bizarre à sa nourriture, craignant un empoisonnement, ou quand il apprenait qu’une nouvelle guerre civile faisait rage… Un an plus tôt, il avait su mettre en mouvement une diabolique série d’événements… Et il luttait maintenant pour enrayer la machine.
Tête inclinée contre la vitre, Renato Biagio regarda défiler le spectacle de la capitale.
Dans le lointain, telle une main de géant, le Palais Noir dominait tout. Comme toujours, un nuage de fumée voilait le soleil. Nuit et jour, les innombrables cheminées des fonderies et des incinérateurs crachaient leurs émanations toxiques à la face des cieux.
Un spectacle si familier… et si différent ! Du temps d’Arkus, la Cité Noire semblait plus heureuse. Tout était plus stable et prévisible, car on pensait qu’Arkus régnerait encore des siècles. Avec son successeur, rien n’était acquis. L’autorité de Biagio restait fragile et tout l’empire le savait. Voilà pourquoi les guerres civiles éclataient un peu partout, accompagnées de génocides… Des idiots, petits et insignifiants comme Angoris, en arrivaient là parce qu’ils profitaient d’occasions qui n’auraient jamais dû être. Chaque semaine apportait au palais de Biagio son lot d’atrocités, de nouveaux foyers insurrectionnels, et toujours plus de régicides… Cette année, à la suite des mauvais calculs du successeur d’Arkus, Nar était plongé dans la folie.
Biagio s’était bien sûr attendu à rencontrer des problèmes dès son retour d’exil. Mais pas à si grande échelle !
Il grimaça quand son carrosse cahota sur des gravats – tout ce qui restait de la Cathédrale des Martyrs. Le cratère ? Un symbole de ses erreurs… Le retour de bâton avait été pire que tout ce qu’il aurait pu imaginer. Il avait pensé que les séides de Herrith viendraient lui demander sa protection contre Liss. Mais ils avaient au contraire prouvé leur loyauté au défunt archevêque. Et les partisans de ce fichu Herrith avaient la mémoire longue…
Pour eux, Biagio était le fourbe qui avait assassiné onze grands seigneurs de Nar afin de s’approprier le Trône de Fer.
Résultat, plus personne ne lui faisait confiance.
Plutôt que de revoir les ruines de la cathédrale, il ferma les yeux. Un rappel insidieux et impitoyable de tout ce qui lui restait à accomplir. Il n’était plus l’homme qui avait orchestré la destruction du lieu de culte. Mais ça, c’était à lui de le prouver !
— J’ai changé, se chuchota-t-il.
Une litanie autohypnotique pour l’aider à se concentrer sur ses objectifs. Naguère, les narcotiques de Bovadin affûtaient ses facultés de raisonnement. Mais il y avait renoncé au nom de sa santé mentale. Hélas, le manque le taraudait. Le sevrage avait été une vraie torture. Biagio avait failli en mourir.
Failli seulement…
— Je vis toujours ! gloussa-t-il.
Pas un tueur n’avait su l’atteindre. Et si le Protectorat remplissait son office, aucun assassin ne parviendrait jusqu’à l’empereur. Dakel, qui avait le bras long, saurait extirper toutes les cellules cancéreuses des entrailles de Nar. Et Biagio dormirait sur ses deux oreilles. Nar serait en paix. Il n’y aurait plus de nobles sanguinaires comme Angoris, ni de guerres civiles. L’empire verrait que Biagio, transformé, était devenu un visionnaire épris de justice.
Un homme digne du manteau d’hermine.
— Je ne suis plus fou, murmura-t-il, toujours appuyé contre la vitre, les yeux fermés.
Les mouvements du carrosse le berçaient.
— Plus fou…
Dyana Vantran l’avait traité de dément. À juste titre. Après des années d’intoxication par les drogues de Bovadin, Biagio avait la cervelle imbibée de toxines. Mais il redevenait maître de lui-même. En une année, il avait progressé à pas de géant. Et jusque-là, le Protectorat avait fonctionné à merveille. Le tribunal le prouvait : en dépit du chaos qui sévissait dans l’empire, son nouveau maître était un homme fort. Si l’Église décapitée et les légions de Nar se méfiaient de lui, Biagio pouvait toujours compter sur le Roshann. Au besoin, l’organisation ferait régner la peur.
Tous ceux qui comparaissaient devant le Protectorat n’étaient pas condamnés à la peine capitale. Avant d’en arriver à de telles extrémités, Biagio exigeait des preuves. Et il fallait aussi que les sentences soient bénéfiques d’un point de vue politique. Angoris était un tyran que la population du Bec du Dragon vouait aux gémonies. Le pendre haut et court serait une mesure très populaire. Et Biagio ne pouvait plus faire l’impasse sur sa popularité. Bientôt, toutes les nations qui le haïssaient s’inclineraient et reconnaîtraient son autorité. Même le Talistan.
Elrad Leth serait-il bientôt là ? Combien de temps faudrait-il avant qu’il puisse comparaître à son tour devant Dakel ?
Bah… Biagio s’occuperait du Talistan le moment venu.
Épuisé, il s’abandonna à sa rêverie, loin du Talistan, de son roi sinistre, et de Dakel, si terrifiant à la lumière des candélabres… Il repensa à son île, Crate. Sa patrie devait fleurir au soleil. Cette vision douce-amère le fit sourire. Il y avait loin, de Crate au Palais Noir…
Plongé dans des souvenirs de plages dorées, Biagio oublia pour un temps ses soucis.
Enfin, l’attelage s’arrêta devant les portes du palais. Après s’être frotté les yeux, l’empereur rectifia sa tenue tandis que l’esclave rouvrait la portière, tête basse. Le carrosse était entré dans une cour intérieure, l’un des nombreux niveaux défensifs qui entouraient l’époustouflante structure. Un réseau de voies et de passerelles en pierre reliait les terrasses successives. La cour était bondée de gardes du corps et de serviteurs. Plus haut, les nobles se pressaient sur les balcons pour assister au retour de l’empereur.
Les plus hautes tours du palais se perdaient dans les brumes perpétuelles de la capitale…
Biagio vit deux personnages familiers courir à sa rencontre. L’un, petit, avait un teint bistre et des yeux fous. L’autre, grand et costaud, était un véritable colosse. Personne ne les aurait pris pour ce qu’ils étaient : des frères.
Ils vinrent s’agenouiller devant leur maître.
— Bienvenue, mon seigneur, dit le petit homme avec un sourire.
Biagio sut aussitôt que son agent lui cachait quelque chose.
— Efface ce sourire débile de ton visage, Malthrak, et dis-moi ce qui met ta minuscule caboche en ébullition.
Malthrak et Donhedris d’Isgar se relevèrent. Comme toujours, Donhedris le taciturne laissa son frère parler.
— Vous ne devinez pas, mon seigneur ? (Étant dans les bonnes grâces de Biagio, l’homme avait une fâcheuse tendance à prendre des risques en faisant le malin.) Vous n’avez rien vu ?
— Vu quoi ? Parle avant que je ne me délecte de ton foie, ce soir !
— Là-bas…, répondit Malthrak en désignant, au loin, le port de la capitale.
Biagio regarda dans la direction indiquée. À cette hauteur, on avait une vue d’ensemble sur le port, toujours envahi par les navires de commerce. Dominés, ce jour-là, par un gigantesque cuirassé noir battant pavillon naren.
— L’Intrépide…, chuchota l’empereur. Bon sang !
L’Intrépide, voiles ferlées, avait jeté ses ancres, écrasant les autres bâtiments de sa masse.
Le sang cogna de plus belle aux oreilles de Biagio, ravivant sa migraine. Il se massa les tempes pour soulager les points de tension.
Encore une surprise dont il se serait bien passé…
— L’amiral a débarqué ?
— Hélas, oui. Il vous attend dans votre étude.
— A-t-il dit quelque chose ?
— Non, Sire. (Plissant le nez, Malthrak ajouta :) En fait… Hum… Il a marmonné un truc à propos de Liss.
— Ah oui ! ricana Biagio. C’est très étonnant… Bon. Allez lui dire que j’arrive. Offrez-lui de quoi se restaurer – des produits de luxe. Essayez de… (L’empereur haussa les épaules.) Faites en sorte qu’il se sente à l’aise.
Les deux frères tournèrent les talons. Biagio les regarda s’engouffrer dans le palais et prit tout son temps pour les suivre. Il voulait réfléchir avant de revoir Nicabar – sans le faire trop attendre cependant. Son ami devait être furieux. Biagio s’était attendu à cette visite. Plus ou moins… Il lui faudrait déployer tout son charme cratien et son sens de la diplomatie pour amadouer l’amiral. Nicabar était un très vieil et très cher ami. Biagio saurait sûrement s’y prendre avec lui.
« L’étude », comme l’appelait Malthrak, était une salle privée que l’empereur se réservait au premier des nombreux étages du palais. Confortable, elle abritait des collections de livres et documents rares, venus de tout l’empire. Il y recevait souvent des dignitaires.
Nicabar savait très exactement où l’attendre.
Au palais, Biagio tendit son manteau à l’un des esclaves, puis se prépara à accueillir son vieil allié. Tous deux avaient vécu des jours difficiles. Après avoir contribué à la prise de pouvoir de son ami, Nicabar s’était de nouveau consacré à sa guerre contre les Lissiens. Mais son obstination et sa violence lui avaient apporté peu de victoires. Maintenant, Biagio avait besoin de faire la paix avec Liss – surtout depuis que le Talistan le menaçait.
Longeant les statues alignées le long du couloir, Biagio ralentit le pas, soudain nerveux à l’idée d’affronter Nicabar. Être empereur n’aplanissait pas toutes les difficultés. Ce qu’il se préparait à accomplir l’effrayait.
Deux officiers de Nicabar montaient la garde devant la porte. Détail peu surprenant, Malthrak et Donhedris étaient là aussi, flanqués d’Anges de l’Ombre qui tenaient à l’œil les nouveaux venus. À présent, les Anges étaient partout. Biagio les préférait aux légionnaires, qui ne servaient plus inconditionnellement l’empereur depuis la mort de leur général, Vorto.
Les hommes de Nicabar s’inclinèrent avant de céder le passage.
Biagio poussa la porte et entra. Au fond de la pièce, le dos tourné, l’amiral Danar Nicabar contemplait la capitale par une fenêtre. Perdu dans ses pensées, un verre à la main, il l’agitait distraitement pour permettre au vin de respirer.
Biagio sentit sa fureur revenir. Plaquant un sourire sur ses lèvres, il ferma la porte sans que Nicabar daigne pivoter vers lui.
— Renato…, dit l’amiral, je suis fou de rage.
— Vraiment, mon ami ? Au point de ne pas me saluer comme il convient ?
— Au point de ne plus vous considérer comme mon ami ! grogna Nicabar en posant brutalement son verre sur le rebord de la fenêtre.
Il fit volte-face.
Le verre tomba et se brisa alors que l’amiral avançait à grands pas vers son hôte.
— Pourquoi avez-vous ordonné aux laboratoires de guerre de réduire mes livraisons de combustible ?
Biagio croisa les bras.
— Je ne tolérerai pas que vous me parliez sur ce ton, Danar ! Je ne suis pas d’humeur. Vous venez m’en parler ? Très bien. Je m’attendais à votre visite. Mais ne hurlez pas contre moi comme si j’étais un garçon de cabine. Je suis votre empereur !
— C’est moi qui vous ai mis sur le trône !
Avec sa haute taille, l’imposant Nicabar dominait Biagio. D’autres que lui en auraient été intimidés. Mais l’empereur soutint son regard.
— Comment osez-vous me rationner en combustible ? Sans moi, vous ne seriez jamais monté sur le trône ! J’en ai besoin pour mes batteries de canons !
— Danar, asseyez-vous. Et tâchez de vous calmer. J’ai mes raisons. Je vous les exposerai en temps utile, et de la façon qu’il me plaira. Mais vous allez vous asseoir !
Radouci face à ce ton coupant, Nicabar choisit un siège et obéit.
— Je ne suis pas venu discourir, Renato ! Je veux des réponses. Pourquoi a-t-on limité mon ravitaillement ? Et ne me répétez pas que vous voulez la paix avec ces démons de Lissiens ! Je vais hurler si ça continue !
— Hum… Je devrais me boucher les oreilles…
— Sacré bon sang ! brailla l’amiral. Vous m’aviez promis !
— En effet… Que puis-je dire d’autre ? Les temps changent.
— Vous n’êtes donc pas un homme de parole ? Vous oubliez vite, mon vieil ami. Mon armada vous a offert le trône. Vous saviez à quoi vous vous engagiez. Je ne vous laisserai pas effacer votre dette comme ça ! J’aurai Liss !
— Pas question ! (Biagio se décida pour une approche moins frontale.) Danar, regardez autour de vous… Ouvrez les yeux. Votre obsession pour Liss nous coûte beaucoup trop cher. Nous devons faire la paix. L’empire craque de tous côtés et vous ne pensez qu’à votre guerre personnelle ! J’ai besoin de vous. Il me faut votre force et votre soutien.
Nicabar eut un rire amer.
— Mon Dieu, vous pardonnez vite, hein ? Il ne s’agit pas simplement de moi, Renato. Cette « guerre personnelle » comme vous l’appelez est aussi la vôtre ! Les Lissiens ont envahi votre île. Ne me dites pas que ça vous laisse indifférent ?
— Loin de là ! Mais c’était le prix à payer pour mon accession au pouvoir. Tout le monde doit consentir des sacrifices, Danar. Même vous.
Nicabar secoua la tête.
— J’en ai fini avec tout ça. J’ai déjà assez sacrifié mon honneur. Dix ans de combats ! Et vous voudriez maintenant que je renonce ? N’y comptez pas ! Jelena continue d’organiser son armée, Renato. Y avez-vous réfléchi ?
Biagio y avait longuement réfléchi. La reine-enfant de Liss s’était montrée beaucoup plus résistante qu’il ne l’aurait cru. Et ses forces augmentaient.
Encore une de ses erreurs d’appréciation… Mais cela ne modifiait pas l’équation.
— La paix est la seule solution, insista l’empereur. (Il s’agenouilla près du fauteuil de son visiteur.) Soyez mon ami, Danar. Faites-le pour moi !
Soudain gêné, Nicabar se détourna. Biagio lui prit la main – aussi glaciale que la sienne l’était naguère…
— Regardez-moi !
L’amiral obéissant, Biagio plongea son regard dans ses yeux bleus et y lut la folie qui l’avait jadis habité. Mais comment toucher Nicabar ? Comment lui faire entendre raison ? Briser l’emprise des élixirs de Bovadin était quasi impossible. Il fallait que ça vienne de lui. D’un désir profond que Nicabar ne paraissait pas avoir.
Apitoyé par la colère de son vieux complice, lui qui en était passé par là, Biagio lui sourit.
— Nous sommes des amis de longue date, Danar. Je vous dois beaucoup et j’en ai parfaitement conscience. Mais tous nos efforts auront été vains si vous vous obstinez contre Liss. Nous perdrons l’empire et tout ce que nous avons gagné de haute lutte. Vous savez que le chaos règne sur l’empire… Donc, vous savez aussi que j’ai raison.
Nicabar resta intraitable.
— Tout ce que je sais, c’est que vous m’aviez fait une promesse. Une fois que vous seriez monté sur le trône, je serais libre de détruire Liss. Un an est passé… Allez-vous renier votre parole ? Ou me réalimenter en combustible ?
— Danar…
— À vous de choisir, Renato. C’est moche, je sais, mais c’est ainsi.
— Danar, le Talistan…
— Brûlez-le ! explosa l’amiral. Précipitez aussi en enfer le Bec du Dragon, Doria et Casarhoon, pendant que vous y êtes ! Je me moque de tout ça ! Renato, je vis uniquement pour Liss. Je l’aurai et je l’écraserai ! Vous ne m’arrêterez pas, mon vieil ami !
La menace à peine voilée troubla Biagio qui se redressa.
— Vous seriez prêt à vous opposer à moi ? Vous hurleriez avec les loups qui réclament ma tête ? Pourquoi n’appareillez-vous pas séance tenante pour le Talistan, Danar ? Là où se regroupent tous mes ennemis ?
— Votre promesse ! Je veux que vous teniez parole !
— Je ne peux pas, imbécile ! explosa Biagio. L’empereur de Nar a bien d’autres chats à fouetter que votre stupide vengeance ! (Agacé par la stupidité de son interlocuteur, il arpentait la pièce comme un lion en cage.) Par Dieu, je ne peux plus faire la guerre avec Liss ! Ni même libérer ma terre natale, parce que Nar a besoin de moi. Si nous n’arrêtons pas le Talistan, Danar, ce sera la guerre partout ! Et pendant que vous vous acharnerez contre Liss, qui défendra la capitale et l’empire ?
L’amiral se contenta de hausser les épaules.
— Donnez-moi le combustible, insista-t-il. Et je ne m’opposerai pas à vous. Je gagnerai ma guerre puis je libérerai Crate. Vous avez ma parole. Je veux simplement le combustible.
— Et si je refuse ?
— Je repartirai avec la flotte. Elle se battra contre les Lissiens sans batteries de canons, et vous serez plus faible encore que vous ne l’êtes en ce moment. Vous n’avez pas d’armée de terre et vous n’aurez plus de marine…
Nicabar sourit.
Et nous voilà dans l’impasse…, pensa Biagio.
Cherchant à gagner du temps, il se tourna vers la fenêtre.
Nicabar avait raison. Il n’avait pas d’armée… Après le meurtre de leur général, les légionnaires refusaient de suivre Biagio – un empereur parvenu qui se maintenait difficilement au pouvoir grâce à la flotte de Nicabar… Sans ce soutien, du jour au lendemain, Biagio ne serait plus rien.
En lui forçant la main, néanmoins, Nicabar oubliait que l’empereur dirigeait le Roshann. Et que le Roshann était partout… Or, Biagio avait toujours su tirer le meilleur parti des imprévus.
Il soupira. Naguère, il avait aimé Nicabar comme un frère.
— C’est à prendre ou à laisser ? lança-t-il par-dessus son épaule.
Dans le reflet de la vitre, il vit l’amiral hocher la tête.
— En effet. Tenez parole et je ne vous causerai aucun ennui. Ordonnez aux laboratoires de guerre de me ravitailler.
— J’ai raison au sujet du Talistan, Danar. Gayle ne mijote rien de bon.
— Le combustible, Renato !
— Très bien. J’en parlerai à Bovadin, qui donnera ordre aux laboratoires de réapprovisionner vos canons lance-flammes. Vous aurez tout ça demain.
— Alors, nous lèverons l’ancre le soir même, conclut Nicabar en bondissant sur ses pieds.
— Mais vous ne voguerez pas vers Crate ? Vous retournerez attaquer Liss ?
Nicabar pâlit.
— Comment… ?
— Je vous en prie, Danar… J’ai encore mes informateurs. (Biagio se frotta les mains.) Eh bien, voilà qui promet ! Liss, rien que ça ! Vous débordez d’assurance, mon cher…
— Cette fois, je vaincrai ! Dès que j’aurai en ma possession tous les rapports d’espions, je connaîtrai la faille dans les défenses ennemies.
— Je n’en doute pas, Danar. Bonne chance à vous. Mais restons en contact, d’accord ?
— Ne soyez pas sarcastique, Renato. Cette fois, je ne me trompe pas. Je vaincrai les Lissiens !
Voilà des années que tu me serines ça, pauvre idiot ! pensa Biagio.
— Naturellement. Je vous souhaite bonne chance ! Et vous me souhaitez aussi bien des choses, n’est-ce pas, Danar ? Quand le Talistan envahira la capitale et que toutes les nations de Nar voudront ma mort, j’aurai vos bons vœux pour m’accompagner. Pas vrai ?
Les deux hommes s’affrontèrent du regard. Secouant la tête, l’amiral rompit ce duel muet. Biagio envisagea de retenir son ami, mais il était trop tard. Et il n’était pas d’humeur à présenter des excuses.
Nicabar sortit en trombe en laissant la porte ouverte. Ses gardes lui emboîtèrent aussitôt le pas.
Malthrak eut la présence d’esprit de fermer le battant.
— Nom de nom ! grogna Biagio, épuisé et frustré, en s’effondrant sur le siège que son visiteur venait de quitter.
Tous ses efforts réduits à néant à cause d’une obsession maladive ! Nicabar n’en démordrait pas. Peu lui importait que Tassis Gayle et Elrad Leth, son âme damnée, complotent contre l’empereur. Il se fichait que des monstres comme Angoris massacrent des populations entières… Nicabar voulait Liss et le reste du monde pouvait aller se faire pendre !
Biagio ricana. Jadis, il avait aussi sacrifié son humanité sur l’autel du pouvoir.
Voilà à quoi la drogue réduisait les hommes.
— Malthrak ! Ramène-toi !
Aussitôt, la porte se rouvrit. Le petit agent passa la tête par l’entrebâillement.
— Sire ? Ça va ?
— Trouve le capitaine Kasrin et qu’il vienne ici…
— Kasrin ? répéta Malthrak, perplexe.
— Du vaisseau le Souverain Effroi… Il mouille quelque part au nord de la capitale. Je veux le voir en secret, compris ? Que personne ne soit informé de cette entrevue.
Malthrak sourit.
— Je comprends, Sire. Je cours le chercher.
— Vite ! Et ferme derrière toi.
L’agent du Roshann s’en fut. Dans le couloir, Biagio l’entendit chuchoter quelques mots à son frère. Malthrak trouverait rapidement le capitaine et le lui amènerait. Donhedris avait à faire de son côté. Selon Dakel, on avait aperçu le vaisseau d’Elrad Leth aux abords de la capitale.
L’empereur prit une grande inspiration. Il se souvint du bon vieux temps, avec Nicabar. Mais c’était du passé. Un an plus tôt, Biagio étant encore dépendant de la drogue, tuer ne lui avait posé aucun problème de conscience. Il n’éprouvait ni anxiété ni appréhension. Et ses ordres ne lui inspiraient pas de remords. Tant pis si le sang coulait !
La désintoxication avait tout changé. Parfois, il se surprenait à regretter sa vieille sécheresse de cœur…
— Pardonne-moi, mon ami, chuchota-t-il. Tu me manqueras.
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