Les Saints de l'Épée

John Marco · Chapitre 7 sur 55

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Les Saints de l'Épée

Chapitre 6

6

 

À l’ombre du Palais Noir, le musée des Statues de Cire du baron Jalator se dressait dans un secteur commercial populaire, entre un marché et un embarcadère touristique. L’immense édifice, caractérisé par les colonnades tellement en vogue dans la Cité Noire, avait des arches magnifiques et un toit incliné orné de frises. C’étaient les beaux quartiers de la capitale, situés près de la grande avenue et de l’ancienne cathédrale détruite, et le siège des boutiques de luxe. Le jour, la noblesse arpentait volontiers les artères de la capitale, côtoyant les négociants, les marchands et les mendiants. Le musée des Statues de Cire étant ouvert toute la semaine, chacun pouvait admirer à loisir les créations criantes de vérité du baron. Jalator était mort, mais ses apprentis perpétuaient son œuvre, remplissant le musée de nouvelles statues. Les galeries s’enorgueillissaient de créatures fabuleuses et de personnages historiques. Chaque chef politique ou militaire ayant joué un rôle de quelque importance y était représenté.

Les Narens adoraient ce musée. Chaque jour, ils venaient en masse contempler leur propre histoire mise en scène grâce à la cire, ce vecteur si curieusement « vivant ». Dans une salle de torture où des félons suppliciés étaient pendus à des crochets, des bourreaux encapuchonnés décapitaient les hérétiques… Ensuite venait la salle des Têtes, une pièce aux trophées où les bustes des pires criminels de l’empire étaient rassemblés. Carlox l’Éventreur resplendissait dans son costume écarlate. Jezala, ancienne reine de Doria, buvait du sang de vierges pour s’assurer une jeunesse éternelle. Langoris, qui se confectionnait des éventails avec la peau des esclaves, trônait confortablement près de la tête tranchée de Pra’Heller, un vieil ami d’Arkus de Nar… Pra’Heller ? Le duc qui avait voulu devenir une duchesse. Sa crise d’identité aiguë expliquait peut-être qu’il eût assassiné toutes les jeunes filles de son duché. D’après certains, il avait voulu « vampiriser » leur féminité… D’autres criaient à la folie furieuse. Inutile de chercher plus loin ! En tout cas, Pra’Heller n’était plus qu’une des curiosités du musée. Et c’était beaucoup mieux ainsi.

Parmi tous les admirateurs du défunt baron, un homme passait beaucoup de temps au musée, hantant ses couloirs aux petites heures de la nuit, bien après la fermeture des portes. Renato Biagio adorait ces lieux. Le musée favori de la noblesse de Nar semblait ressusciter la jeunesse de ses visiteurs. Jadis, Biagio y avait même fait la connaissance du baron Jalator en personne. Le petit homme avait décliné l’offre de l’empereur, qui voulait le faire bénéficier du « traitement ». À l’époque, Biagio avait jugé cette décision d’une parfaite stupidité – comment pouvait-on laisser échapper la chance de ne pas vieillir ?

Aujourd’hui, Biagio comprenait… Le baron avait été un visionnaire. Sa dernière heure venue, il s’était gracieusement incliné.

Biagio y repensait en parcourant les couloirs familiers. Bientôt minuit… Il n’y avait plus foule depuis longtemps. Les talons de l’insomniaque claquaient sur le sol. L’empereur admirait les statues à l’apparence si vivante.

Il se promenait dans l’aile impériale, où ses prédécesseurs étaient immortalisés. Chacun avait son propre diorama délimité par des cordons de velours. Et tous bénéficiaient d’un souci minutieux du détail. Cœur de Dragon avait bien sûr la part du lion. Père d’Arkus, et premier empereur authentique de Nar, il était représenté dans une armure d’argent étincelante, perché sur un destrier noir, une lance ensanglantée au poing… N’était-il pas le pourfendeur de dragons ? En passant devant la scène, Biagio marqua une pause. Cœur de Dragon, une des figures héroïques de Nar, avait inspiré bien des ballades. Au cours de leurs harangues publiques, les nobles se référaient volontiers à lui.

Les chroniqueurs avaient certainement exagéré le courage du premier empereur de Nar, mais ça ne gênait personne. Les Narens aimaient les héros au moins autant qu’ils fustigeaient les lâches.

Biagio bâilla. Ses insomnies lui valaient des cernes autour des yeux, mais il s’en moquait. Il regarda autour de lui, se demandant s’il était vraiment seul. Dakel arrivait toujours à l’heure… Biagio avait même cru l’apercevoir, un peu en avance, mais pour l’instant, ses uniques compagnons étaient ses deux gardes du corps, eux aussi d’une immobilité de cire. Biagio s’obligea à se détendre. Dakel viendrait.

Puis il irait rejoindre Kasrin au port…

Une autre nuit blanche en perspective.

Sans hâte, le visiteur continua sa ronde, dévisageant les dirigeants du passé et se demandant quand sa propre effigie viendrait les rejoindre – à supposer que Nar ne retourne pas au néant sous son règne… Des événements terribles se profilaient. D’ici un an, le célèbre musée pourrait avoir disparu, incendié par les bataillons de cavalerie du Talistan… Soudain, ses plans visant à inverser le courant lui parurent idiots. Kasrin avait peut-être raison…

Biagio avait-il recouvré la raison, ou était-il toujours fou ?

En tout cas, il n’avait plus le choix, car il n’avait plus d’alliés dans la capitale. Il lui en fallait de nouveaux – des gens assez déments pour adhérer à ses rêves. Certes, il ne les trouverait pas parmi les fats et les dandys de Nar. Cette fois, il aurait besoin d’hommes qui n’hésitent pas à se salir les mains…

Et de femmes à poigne comme Jelena…

D’ici quelques jours, il affronterait la reine de Liss – à supposer qu’elle ne fasse pas couler le Souverain Effroi. Il ferait appel à tout son charme et jouerait sur sa candeur pour la convaincre de rallier sa coalition. Elle aspirait à la paix aussi désespérément que lui. Biagio l’aurait juré. Un roi ou une reine ne peut pas regarder ses sujets mourir sans rien éprouver. À moins d’être fou à lier…

Et j’ai recouvré la raison !

En temps voulu, il retrouverait même son intégrité. Ses maux de tête cesseraient, le manque ne le torturerait plus et il découvrirait ce que voulait dire l’expression « être normal ».

Au bout de l’aile impériale, il ne manquait jamais de retourner visiter une exposition très spéciale – un sanctuaire à ses yeux : le temple dédié à l’homme qu’il avait adoré comme un père, et qui lui avait tant donné au cours de son existence d’une longévité exceptionnelle.

Machinalement, Biagio leva les yeux.

Arkus de Nar dominait le monde du haut du fameux Trône de Fer – une imitation, naturellement. Deux saphirs authentiques, en guise d’yeux, rendaient à la perfection l’éclat surnaturel de son regard. Une robe dorée tombait sur ses jambes maigrelettes et des anneaux ornés de pierres précieuses enserraient ses doigts. Une représentation plutôt étrange pour un empereur qui, sur ses vieux jours, avait eu la peau desséchée et un teint maladif. L’ensemble était néanmoins frappant, à l’image de l’Arkus d’antan, celui qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être…

Une vision bouleversante, au regard de la réalité.

Alazrian Leth avait raison. Dans la vie de Biagio, il n’y avait pas eu pire drame que la mort d’Arkus. Ce deuil l’avait initié à la véritable douleur.

— Me voilà empereur, Arkus, chuchota Biagio, les yeux levés vers la statue de cire. Je fais de mon mieux, mais c’est si difficile… Je voudrais que tu sois encore à mes côtés pour me guider et m’épauler… Je regrette tant que tu ne sois plus là pour régner, et que tout ait tellement changé…

» Tu n’as pas idée de ce que c’est devenu, ces derniers temps. Tu n’aurais jamais imaginé ça.

Arkus avait été très fort, plus fort que lui. Biagio le savait. Son mentor ? L’homme le plus implacable et le plus brillant qu’il eût jamais connu… Arkus n’avait à aucun moment laissé les sentiments compliquer la donne. Mais frappé de folie et dépendant des drogues de Bovadin, il avait fini comme un vieillard pleurnichard terrifié par la mort…

Biagio se redressa. Lui n’avait pas peur de mourir. Son unique phobie ? L’obscurité.

À l’autre bout du couloir, un petit bruit l’alerta. Se retournant, il vit Dakel dans l’ombre et rougit. Ses gardes du corps avaient l’habitude de l’entendre se parler à lui-même. Mais il ne jugeait pas utile de dévoiler à l’Inquisiteur certains aspects de sa personnalité.

— Approchez !

Son ordre résonna le long du couloir.

Perplexe, Dakel obéit, son long manteau de soirée couleur rubis flottant sur ses talons.

— Sire, je vous souhaite le bonsoir… (Embarrassé, il fit passer sa canne d’une main à l’autre.) J’ai reçu votre convocation et… me voilà.

Biagio sourit.

— Merci.

Il avait toujours apprécié Dakel. Ces derniers temps, l’Inquisiteur était devenu son protégé. L’esprit vif, un sens aigu du devoir… Autant de traits que Biagio appréciait chez un homme. En d’autres circonstances, il lui aurait peut-être même accordé sa confiance.

— Vous paraissez soucieux.

— Veuillez me pardonner, Sire, mais ce lieu de rendez-vous est plutôt inhabituel. Puis-je m’enquérir de la raison de tant de mystère ?

— C’est nécessaire, mon ami…

Biagio aurait voulu tout dire à Dakel. Mais si l’Inquisiteur devait régner en son absence, il ne fallait courir aucun risque. Et parfois, la sécurité dépendait de l’ignorance. Une main posée sur l’épaule du jeune homme, l’empereur s’efforça de paraître rassurant.

— Navré de tant de discrétion, mais je ne voulais pas que des oreilles indiscrètes surprennent notre conversation… Et les murs du palais ont des oreilles. Venez, marchons un peu.

Un bras passé autour des épaules de l’Inquisiteur, Biagio l’entraîna hors de l’aile impériale, loin des regards intrigués des empereurs défunts.

D’un revers de la main, il dissuada ses Anges de l’Ombre de les suivre à distance. Ils attendraient son retour.

Dakel jetant des regards anxieux autour de lui, ils atteignirent l’exposition mythologique, une grande salle haute de plafond qui abritait des créatures étranges et des faux dieux. Les deux hommes firent face à Vree, la belle déesse aux bras-serpents.

— Pourquoi sommes-nous là, Sire ? Je n’ai jamais aimé cet endroit…

— Ah non ? Le lieu n’a pas d’importance. Seule compte notre intimité. Je viens souvent ici la nuit pour méditer. Ainsi, je savais que personne ne risquerait de surprendre notre conversation.

— Ah… Ce doit être très grave, donc. Devrais-je m’en inquiéter ?

— Peut-être…

— Je vous écoute.

Biagio guida l’Inquisiteur vers l’un des bancs alignés contre le mur, et l’invita à s’asseoir. L’air détendu, Dakel croisa les jambes, les yeux levés vers l’empereur. Qui eut l’impression de contempler son reflet dans un miroir… En dépit de sa chevelure de jais et de son teint d’albâtre, Dakel avait les manières raffinées d’un noble de Crate. Ses yeux bleus semblaient implorer Biagio… Le voyait-il comme lui, Renato Biagio, avait vu Arkus ?

Cette idée le combla de plaisir.

— Vous avez fait du beau travail avec le Protectorat, Dakel. Pour commencer, sachez que je suis très satisfait. En vous choisissant, je n’avais aucun doute sur vos capacités. Et vous ne m’avez jamais déçu.

Dakel inclina la tête.

— Vous satisfaire est mon seul désir, Sire. Mais je suis du Roshann… Exceller en tout est mon devoir. Je ne pourrai jamais faire moins.

Comme de juste, concéda Biagio in petto.

Ses agents du Roshann étaient fanatisés. Après tout, ils représentaient les bases de son existence, son unique constante… Depuis la création du Roshann, un seul agent avait osé faire défection.

Une trahison qui avait brisé le cœur du maître.

— Vous êtes mon meilleur serviteur, Dakel. Peut-être même mon unique ami… En mon nom, vous vous êtes régulièrement distingué. Le Protectorat a été, dans l’ensemble, un succès.

— Dans l’ensemble, Sire ?

Biagio sourit.

— Malgré tous vos efforts, rien n’est parfait. Le Protectorat se montre efficace…

— Sire, il est plus que ça ! Nous venons de traduire en justice une vingtaine de criminels de guerre et d’en condamner la moitié à la peine capitale ! Dans l’empire, maintenant, on sait que vous êtes un chef puissant.

Biagio leva la main.

— Suffit ! Je ne vous ai pas convoqué pour vous critiquer, Dakel. Vous avez raison. Le Protectorat remporte beaucoup de succès. Et vous vous y êtes entendu pour débusquer Tassis Gayle.

— En effet. C’était ce que vous désiriez ?

L’empereur soupira. Comment répondre à une question pareille ? Il voulait tellement plus… Et ce qu’il désirait avant tout était du domaine de l’indicible. Même un génie comme Dakel n’aurait su appréhender ce concept. L’Inquisiteur était un jeune idéaliste. Il croyait en la Renaissance Noire et en son empereur. Mais il n’avait pas encore subi les aléas de la vie. Il imaginait toujours que l’absolution se trouvait dans les huiles sanctifiées de la sainte onction…

— Dakel, je vais m’absenter et vous confier les rênes de l’empire.

— Vous absenter, Sire ? Comment ça ?

— Des affaires importantes m’appellent ailleurs. Des problèmes que je suis le seul à pouvoir régler. En mon absence, vous aurez toute l’autorité d’un régent. Personne ne doit être au courant de mon départ. Voilà pourquoi je n’ai pas assumé de fonctions publiques, restant dans l’ombre du Protectorat. Je ne veux pas que les citoyens pensent que quelque chose cloche. Pour tout le monde, la vie doit continuer normalement. Est-ce bien compris ?

Visiblement, non. Choqué, Dakel en resta bouche bée…

— Alors ? demanda Biagio.

— Hum… Sire… C’est de la folie ! Vous êtes l’empereur… Vous ne pouvez pas quitter la capitale comme ça !

— Je le peux et je le dois, au nom de l’empire. (Biagio s’assit près du jeune homme.) Le Protectorat ne résout pas tous les problèmes. Il y a beaucoup de choses dont vous n’êtes pas au courant, mon ami. Et je ne peux pas tout vous révéler sans compromettre mes plans. Moins vous en saurez, mieux vous vous porterez.

— Non, Sire… Vous m’en avez trop dit ou pas assez ! Vous devez me préciser votre destination. Est-ce le Talistan ?

Le goût du secret de Biagio semblait blesser l’Inquisiteur. La douleur, au fond de son regard, surprit l’empereur qui se détourna, un peu embarrassé. Sitôt que Dakel saurait la vérité, il s’opposerait au plan.

— Crate, avoua-t-il soudain, au grand dam de son confident. Et avant de protester, sachez que ma décision est prise. Je dois rencontrer la reine Jelena et la convaincre de signer la paix avec Nar.

— Sire, c’est impossible ! Dès que vous poserez un pied sur cette île, Jelena et ses chiens vous mettront en pièces ! Vous n’aurez pas la moindre chance…

— Suffit ! J’ai déjà réfléchi à tout ça. Il n’y a pas d’autre solution. Il faut absolument faire la paix avec Liss. Il le faut, Dakel !

— Mais, Sire…

Se levant, Biagio se mit à marcher de long en large comme un lion en cage. Il tenta d’expliquer ses plans, qui opposeraient Kasrin à Nicabar au nom de la paix. Toujours sous le choc, Dakel l’écouta en silence. Le sang cognait aux tempes de l’empereur, qui détestait devoir exposer ses machinations à un agent. Ce qu’il voulait ? Un empire à l’abri des guerres et des génocides, celui dont Arkus avait rêvé… Mais chaque jour, ce rêve semblait s’éloigner un peu plus.

Biagio s’appuya contre le mur et contempla la voûte.

— Combien de temps serez-vous parti ? demanda enfin l’Inquisiteur. Crate n’est pas très éloignée. Quand puis-je espérer votre retour ?

Biagio hésita. Il n’avait toujours pas tout dit.

— Après Crate, j’irai… ailleurs. Je dois aider de mon mieux le jeune Alazrian. S’il entraîne Vantran et les Triins au Talistan, d’autres de mes alliés devront aussi y être.

— Quels autres ? (Dakel riva un regard perçant sur son interlocuteur.) Que m’avez-vous encore caché ?

— Prenez garde ! Je vous passe beaucoup de choses à cause de votre loyauté. Mais n’oubliez pas à qui vous vous adressez.

L’Inquisiteur rougit.

— Veuillez me pardonner, Sire. Je m’oubliais… Mais l’inquiétude s’empare de moi. Je vous en conjure, dites-moi où vous irez ensuite !

— Vous êtes membre du Roshann, Dakel. Alors, vous comprendrez… Je ne peux pas risquer de tout vous dire. Vous ne saurez pas où je compte aller après Crate. Voyez-vous, un enfant n’a jamais aussi peur que lorsque ses parents sont effrayés… La chose se vérifie aussi chez les dirigeants. La capitale ne doit en aucun cas soupçonner que je me suis absenté, ni savoir où je suis. Alors, je prends le moins de risques possible.

— Si c’est votre décision…

— Ça l’est. (Biagio posa une main sur la joue du jeune homme.) Faites ce que je dis. J’ai tout organisé avec mes plus proches collaborateurs, qui sont déjà informés des dispositions que j’ai prises. En mon absence, vous gouvernerez Nar. Et vous aurez toute l’autorité pour le faire. Maintenez le Protectorat. Convoquez qui vous voudrez à votre tribunal, à l’exception des Gayle, utilisez les pleins pouvoirs que vous confère votre office, exécutez qui vous devez, et que l’empire ne doute pas que nous avons la situation en main. Assurez-vous-en.

Dakel écarta de sa joue la main de l’empereur pour la baiser.

— Vous serez fier de moi, Sire. Et je ferai ce que vous direz.

— Quoi qu’il advienne, conservez le trône. À mon retour – si je reviens –, je serai vraiment l’empereur de Nar.

— À vos ordres !

Renato Biagio serra les doigts glacés de Dakel.

— Maintenant, vous êtes l’empereur, mon ami. Et puissent tous les anges du ciel veiller sur vous.

— Poussez, bon sang de bois ! rugit Kasrin.

— Je pousse ! répliqua Laney sur le même ton.

L’épaule contre une énorme caisse, le commandant en second du Souverain Effroi suait sang et eau pour tenter de la faire bouger. Trois membres d’équipage joignaient leurs efforts aux siens.

— Faites avancer le tourniquet ! s’époumona Kasrin.

À l’autre bout de la planche d’embarquement, l’équipe affectée au treuil de bord s’acharnait à embarquer la lourde caisse. La corde et la planche gémissaient de façon alarmante, tout près de céder. Furieux, Kasrin voua aux gémonies Biagio et les crétins des laboratoires de guerre. Comme promis, les laboratoires avaient livré le combustible. Mais leur fardier l’avait déchargé sans façon sur le quai, puis il était reparti… Or, le port n’avait pas de grue pour charger de telles caisses à bord des vaisseaux. D’ordinaire, les cuirassés mouillaient dans le port principal, où on trouvait des équipes et des outils pour ce genre de manœuvres. Mais il n’y avait rien de tel dans ce hameau de marins-pêcheurs…

La caisse restait suspendue au-dessus de l’eau, à mi-chemin entre le quai et le Souverain Effroi… La passerelle de chargement ployait sous ce poids considérable. Tous les matelots disponibles jouaient de leurs muscles pour remédier à la situation.

Sous le regard écœuré de Kasrin, la caisse géante pencha dangereusement sur le côté.

— Nom de nom, elle va basculer !

— Qu’attendez-vous pour venir nous prêter main forte, dans ce cas ? explosa Laney.

Kasrin se lança sur la passerelle et se mit à pousser comme son second et ses marins. Autant vouloir déplacer une montagne ! La caisse contenait quatre énormes capsules de combustible, une substance qui exigeait un maniement délicat… Un faux mouvement, un geste trop brusque, et tout le monde serait à ramasser à la petite cuiller…

— Le fils de pute ! tempêta Kasrin en bataillant contre la lourde caisse.

Il s’acharnait tant que ses muscles protestaient. Suant et jurant tout son soûl, Laney luttait aussi pour faire bouger la caisse. Enfin, on gagna un pouce, puis un autre… Lentement, l’équilibre revenait. Kasrin soupira de soulagement. Pour l’instant, ses hommes et lui ne risquaient plus de voir le fret basculer dans l’eau.

— Enfer et damnation, c’est bien de Biagio ! pesta le capitaine. Nous fourrer dans la mouise, comme toujours !

Il avait espéré une livraison dans de meilleures conditions. Les livreurs des laboratoires de guerre s’étaient contentés de poser leur charge n’importe où avant de filer en douce, sans qu’on les arrête… Cela faisait certes partie des plans de Biagio. Tant de secret et de dissimulation… Mais le savoir ne tempérait pas la rogne de Kasrin. Son équipage s’échinait encore à préparer l’appareillage, et Biagio avait un retard considérable. L’empereur était censé avoir embarqué depuis des heures. Et si le Souverain Effroi devait larguer les amarres à l’aube, comme prévu…

Cédant à une habitude prise récemment, Kasrin chercha son illustre passager des yeux. Biagio viendrait-il… ? Avait-on tout découvert ? Ou s’agissait-il d’une terrible vengeance concoctée avec Nicabar ?

Non… Il viendra !

— Il nous faut plus de cordages, dit Laney, interrompant la réflexion de Kasrin. Le treuil ne supportera pas un poids pareil…

Rageur, le capitaine hocha la tête. Le treuil du cuirassé n’était pas conçu pour soulever et manier de telles charges. Lâchant un autre chapelet de jurons, Kasrin étudia la caisse aux dimensions accablantes. Occupés ailleurs, ses marins procédaient à des relevés et préparaient le gréement, mais on ne partirait pas avant que le combustible ne soit embarqué. Face à l’Intrépide, les canons lance-flammes seraient pour le Souverain Effroi l’unique chance de s’en sortir.

— Qu’on l’encorde, approuva Kasrin. Taylar, prenez tous les hommes qu’il vous faudra pour ça. Mais traînez-moi cette foutue caisse sur le pont coûte que coûte !

— À vos ordres, répondit le jeune enseigne.

Kasrin l’entendit demander plus de main-d’œuvre et de cordes. Puis il redescendit à terre, s’emplissant les poumons d’air iodé. Comme il fallait s’y attendre, Laney le suivit.

— Nous y arriverons. Ce n’est pas une caisse qui nous arrêtera, après tout !

— C’est une horreur ! grommela Kasrin. J’aurais dû y penser avant et savoir qu’embarquer du combustible dans ces conditions était une vue de l’esprit !

— Nous y arriverons ! insista Laney, un ton plus haut. Ne vous en faites pas. Inquiétez-vous plutôt de nous garder en vie quand nous atteindrons Crate…

— Très juste ! fit le capitaine. Ça, ce sera une autre paire de manches, pas vrai ? À la seconde où les schooners de Jelena nous repéreront, nous serons cernés. J’espère simplement que Biagio sait ce qu’il fait…

— Et moi qu’il va enfin daigner se montrer…, grommela Laney, morose. S’il ne veut pas être remarqué, il ferait mieux de se dépêcher.

— Il sera bientôt là. Je suis sûr qu’il ne mentait pas.

Le second haussa les épaules.

— Si vous le dites… Mais ça me semble fou, tout ça. Nous parlons de l’empereur, après tout. Pourquoi aurait-il besoin de nous ?

Kasrin soupira. Il avait déjà tout expliqué à son ami – d’évidence, sans le convaincre. Mais il ne lui reprochait pas son scepticisme. Cette histoire semblait folle, même aux yeux de Kasrin. Pourtant, il avait tiré un enseignement de son entrevue avec Biagio.

— Il est tout ce que nous avons…, chuchota le capitaine.

Une situation démente. Son équipage avait un millier de questions à poser et il ne détenait aucune réponse. Il savait seulement que Biagio voulait faire la paix avec Liss. Cela lui avait suffi pour se lancer dans l’aventure. Par bonheur, son équipage acceptait de courir le risque. Aussi avides que le capitaine de redorer leur blason, tous les hommes brûlaient du désir de couler Nicabar.

Laney allait remonter sur la passerelle quand son compagnon l’agrippa par une manche.

— Regardez !

Une silhouette émergeait du brouillard, emmitouflée dans une longue cape grise. Mais cette crinière d’or…

Ça ne pouvait être que Biagio !

Kasrin lui fit signe sans obtenir de réaction. Comme s’il était le maître des brumes, Biagio semblait flotter sur le sol. Dès qu’il se fut rapproché, le capitaine, frappé par sa mine fatiguée, lui fit un salut discret.

— Devrais-je m’incliner ? souffla Laney.

— N’en faites rien, lui conseilla Kasrin. Inutile que le monde entier apprenne qui est notre passager.

L’empereur Biagio se fendit d’un des sourires dont il avait le secret. Pas du tout incommodé par cet environnement, il n’y passait pourtant pas inaperçu. Sous sa cape ordinaire, il portait une chemise coûteuse et ses nombreuses bagues scintillaient. Sa longue queue-de-cheval ondulait au rythme de sa démarche féline. D’un coup d’œil, Kasrin vit que Biagio avait gardé ses chaussures de la veille, si bien cirées qu’elles reflétaient le clair de lune.

Le regard de l’empereur vola vers le Souverain Effroi.

— C’est votre navire ?

— Le Souverain Effroi, oui… Et voici mon officier en second, le lieutenant Laney.

— C’est un grand honneur, Sire, dit Laney, nerveux.

Biagio l’inspecta comme il l’eût fait avec un rat de laboratoire.

— Obéissez-vous aveuglément au capitaine Kasrin ?

Laney pâlit.

— Naturellement, Sire !

— Excellent. Parce que nous aurons tous des défis à relever. L’équipage devra être aussi dévoué à nos objectifs que le capitaine lui-même… (Biagio regarda la grosse caisse qui bloquait la passerelle d’embarquement.) Si nous montions à bord ? Il faut lever l’ancre avant l’aube.

Il avança vers les marins qui enroulaient deux autres cordes autour de la caisse.

— Le combustible, je présume ?

— Arrivé il y a une heure…, confirma Kasrin. Les livreurs ont refusé de le monter sur le pont. Et depuis, on s’échine à faire leur boulot !

Le ton venimeux du capitaine n’échappa pas à Biagio.

— Je vous avais promis du combustible. Mais je n’ai jamais rien précisé à propos de la livraison. Vous êtes le commandant de ce bâtiment. N’avez-vous pas la responsabilité de sa bonne marche ?

— Oui, mais…

— Montons ! coupa Biagio.

Regardant à droite et à gauche, il avisa l’échelle de coupée, à la proue, où des matelots s’étaient regroupés. Sans y être convié, l’empereur s’en approcha et fit signe à Kasrin de le suivre.

Le capitaine s’empressa de le rattraper. Debout devant la proue du cuirassé, Biagio l’examinait. Autour, des marins s’affairaient, avides de jeter un coup d’œil à l’empereur. Satisfait de ce qu’il voyait, Biagio eut un hochement de tête approbateur.

— Excellent. Les choses se présentent bien.

— Que savez-vous des bateaux, Sire ?

— Plus que vous ne le croyez, capitaine, répliqua Biagio en souriant. Le Souverain Effroi est à vos ordres. Mais je dirige la mission. Souvenez-vous-en.

Kasrin capta parfaitement la tension qui faisait vibrer la voix de l’empereur.

Biagio se frotta les mains.

— Bon ! Pourrons-nous appareiller avant l’aube ?

— À condition d’arriver à embarquer le combustible. Nous chargerons les canons une fois que nous ferons voile. Rallier Crate prendra environ deux jours. Ça nous laissera le temps de préparer les derniers détails. (Il soupira.) Jelena ne nous accueillera pas à bras ouverts…

— On peut le dire, admit Biagio. Mais quand elle apprendra ma présence à bord, elle suspendra d’elle-même toute manœuvre trop hâtive. Ses capitaines s’abstiendront aussi. Nous n’aurons rien à craindre, Kasrin. Ne vous en faites pas.

Ces derniers temps, Kasrin s’inquiétait de tout. L’assurance de Biagio ne calmait pas ses craintes. Penché au bastingage, le capitaine regarda Laney et les autres déplacer la caisse pouce par pouce. L’un des nombreux problèmes qu’il n’avait pas su prévoir…

Se précipiter dans la gueule du loup lui apparaissait soudain dans toute sa profonde stupidité.

Biagio dormait.

Kasrin l’avait escorté dans sa cabine privée – de la taille d’un placard à balais. Elle comprenait un bureau, une lampe à huile, une couchette, et c’était à peu près tout. Pour Biagio, qui ne s’attendait pas à mieux, ça suffisait. Dès qu’il avait aperçu la couchette, il s’y était allongé, plongeant dans un sommeil de deux heures, sans rêver et sans rien entendre des activités des marins, sur le pont.

Quand une ombre s’étendit sur ses paupières, il se réveilla. Le capitaine était campé devant lui.

— J’ai frappé mais vous ne répondiez pas.

Encore à moitié endormi, Biagio eut du mal à comprendre le sens de ces paroles. Secouant la tête, il toussota pour s’éclaircir la gorge.

— Il fait déjà jour ?

— Non. Deux heures à peine sont passées.

— Il y a un problème ?

— Aucun. J’ai simplement pensé que vous désireriez voir l’équipage et vous adresser à lui.

— M’adresser à vos hommes ? Pour quoi faire ?

— Sire, en votre nom, ces marins entreprennent une mission périlleuse. Je leur ai dit à quoi s’attendre, mais si vous leur parliez, ce serait très bon pour leur moral.

Une requête idiote… Et Biagio souffrait d’une lassitude mortelle. Il allait rembarrer vertement Kasrin quand il se ravisa, conscient que le capitaine avait raison. Il se remémora toutes les occasions où il avait réuni ses agents du Roshann et où ses paroles avaient tellement compté… Une harangue ferait du bien au moral des troupes.

— Bon, soupira Biagio. Allons-y.

Encore habillé, ses chaussures aux pieds, il suivit Kasrin hors de la cabine et remonta sur le pont, où les marins s’affairaient toujours. Ils avaient enfin réussi à traîner à bord la caisse géante. Trônant au milieu du passage, ouverte sur un côté, elle offrait un aperçu sur les quatre cylindres métalliques reposant au milieu d’un lit de paille.

Dès qu’ils virent Biagio, les hommes suspendirent leurs activités. Une gêne affreuse submergea l’empereur. Il excellait surtout lorsqu’il opérait dans l’ombre ou quand il s’adressait à ses pairs. Au cours de sa carrière, il n’avait jamais eu l’occasion de parler à des gens du commun.

Il sautilla nerveusement pendant que le capitaine réunissait ses marins. Ceux qui travaillaient dans les cordages descendirent écouter l’empereur. Les officiers tirèrent sur leur uniforme en faisant cercle. Biagio sentit de la sueur couler sur ses mains.

Du calme ! s’admonesta-t-il. Ce sont simplement des serviteurs de Nar.

Tout de même, il lui arrivait de s’adresser à des subalternes ! Et n’avait-il pas envoyé des centaines de gens à la mort ? Mais c’était du temps d’Arkus et de Bovadin… Une redoutable combinaison qui avait rendu Biagio implacable.

Et voilà qu’il redevenait un foutu humain, comme les marins qui l’entouraient !

— Hum… Eh bien… Le capitaine a estimé que je devais vous parler de notre mission, et de ce qui nous attend probablement. Avant tout, sachez-le, je suis ravi d’être parmi vous, à bord du Souverain Effroi. Vous m’êtes tous très précieux.

Il marqua une pause, afin d’évaluer les réactions de son auditoire. À sa grande surprise, il vit certains hommes lui faire un sourire encourageant.

— De même, vous êtes très précieux pour l’empire, continua-t-il, prenant de l’assurance. Je ne peux pas vous promettre que nous nous en sortirons tous sains et saufs, mais, au moins, nous nous battrons pour une cause juste. Vous aurez peut-être du mal à le croire, venant de moi. Mais vous avez eu le courage de soutenir votre capitaine contre Nicabar. Vous savez que le conflit qui nous oppose à Liss est injuste. Au nom de notre empire même, il faut y mettre un terme !

Un chœur d’assentiments salua cette tirade. Kasrin et son second, Laney, fixaient intensément Biagio. Comme leurs hommes, ils voulaient avoir la certitude qu’ils avaient bien fait de mettre leur sort entre les mains de l’empereur. Maintenant plus que jamais, ils avaient besoin d’un chef.

Biagio écarta les bras.

— Vous tous allez participer à un tournant historique pour Nar. Nos actes, dans les semaines à venir, décideront de la destinée de nos enfants. La paix avec Liss est un impératif, la pierre angulaire d’un avenir meilleur… Mais ça ne suffira pas. Si tout fonctionne comme je l’espère, vous serez amenés à accomplir d’autres tâches. J’en ai parlé au capitaine Kasrin, qui a placé sa confiance en moi. J’attends simplement de vous que vous fassiez votre devoir, et que vous restiez loyaux envers votre capitaine et moi-même. Enfin, croyez-moi quand j’affirme que cette mission secrète est absolument vitale !

L’équipage ne réagit pas.

Biagio se racla la gorge.

— Ce sera tout.

Les hommes retournèrent à leur travail. L’empereur sourit à Kasrin.

— C’était comment ?

— Très bien. J’espère seulement que vous pensiez tout ce que vous avez dit.

Sans rien ajouter, le capitaine s’éloigna.

Biagio resta seul au centre du pont.

— Je pensais jusqu’au dernier mot…

À présent, il n’avait plus qu’à le prouver.

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