Les Saints de l'Épée
Chapitre 44
44
De tous les bateaux de la flotte de Wallach, le Gladiateur était le meilleur. Sorti une dizaine d’années plus tôt des chantiers navals de Gorkney, il transportait de l’or et des rubis en provenance de Casarhoon le long du littoral oriental de l’empire, souvent pourchassé par les pirates et par les capitaines de la Flotte Noire avides de pots-de-vin. Ce trois-mâts aux voiles carrées avait brièvement servi dans la marine de Gorkney avant que les autorités de la principauté ne renoncent à leur force militaire pour des raisons financières. Mais grâce à cette expérience, armer le Gladiateur s’était révélé remarquablement facile. Comptant maintenant dix canons à bâbord et à tribord, c’était le navire le plus redoutable de l’armada de Zerio, qui en avait logiquement fait son vaisseau-amiral.
Sur ordre d’Elrad Leth, le capitaine avait mis le cap vers Aramoor, en direction des hautes terres orientales. Le Gladiateur en tête, les autres navires voguaient de conserve. Une fois leur destination atteinte, ils lanceraient des offensives propres à envenimer la situation, les nations s’opposant aux nations…
Zerio n’aurait pas pu être plus heureux. Pour un corsaire, rien n’était plus enrichissant que la guerre. Zerio avait volontiers adopté les plans de Gayle : à bord du Gladiateur, il serait en relative sécurité, même si le roi du Talistan perdait la vie dans l’aventure. Et il y avait de quoi faire fortune ! Zerio et ses hommes s’étaient déjà grassement payés sur le trésor de Wallach. Quand les finances du duc seraient à sec, les corsaires voleraient vers d’autres exploits. La Flotte Noire étant plongée dans le chaos, la guerre allait fondre sur Nar, et Zerio pensait à l’or qu’il engrangerait bientôt…
Depuis une journée, l’armada voguait plein sud, sous le vent.
Jusque-là, elle n’avait croisé personne.
Puis le cuirassé apparut.
Penché à la proue du Gladiateur, le capitaine Zerio observait à la longue-vue le navire de guerre. Le soleil était bas à l’horizon, mais le cuirassé de la Flotte Noire se détachait nettement sur les flots. Il n’arborait pas de couleurs. Zerio se mordilla les lèvres, intrigué par les autres bâtiments qui voguaient avec lui. Sans avoir jamais vu les schooners dorés de Liss, il s’était toujours imaginé qu’il les reconnaîtrait au premier coup d’œil.
— Sainte Mère de Dieu…, chuchota-t-il. Je n’arrive pas à y croire…
Près de Zerio, son officier en second – et camarade de beuverie –, Duckworth, tapa nerveusement du pied. L’équipage s’était rassemblé à la proue.
— Des Lissiens ? demanda Duckworth.
— Je crois, répondit le capitaine. Sans certitude…
— C’est sûrement ça ! lança un lieutenant.
— Que diable viennent-ils faire ici ? grogna Duckworth. Et que fiche un cuirassé à leurs côtés ?
— Dieu Tout-Puissant, comment le saurais-je ? répondit Zerio.
Il replia sa lunette d’approche et la tendit à un jeune aspirant, un gamin originaire de Gorkney. De verdâtre, son teint avait viré au blanc sous l’effet de la terreur.
— Retournez tous au travail ! cria Zerio. On n’est pas au cirque ! À vos postes !
L’équipage se dispersa. Derrière le vaisseau-amiral, les autres navires corsaires ralentirent.
— Que faisons-nous, capitaine ? murmura Duckworth. Ils nous ont repérés et convergent vers nous !
— La ferme, je réfléchis !
Zerio évalua la distance entre les Lissiens et son armada – environ un demi-mille marin… Ça suffirait pour mettre au point une tactique défensive.
Le capitaine n’arrivait toujours pas à comprendre pourquoi des Lissiens naviguaient si loin au nord, et encore moins ce que faisait un cuirassé naren à leur tête… Mais peu importait. Zerio avait mission de protéger le Talistan. Wallach l’avait grassement rémunéré, et en dépit de sa réputation de pirate, le capitaine entendait honorer ses engagements. Il ne laisserait pas passer les Lissiens sans rien tenter.
— Duckworth, que nos autres navires adoptent une formation de combat. Virons à tribord, par le travers.
— Quoi ? s’étrangla le second.
— Pas question de laisser ces Lissiens filer comme ça !
— Zerio, ce sont des Lissiens, justement ! Il faut fuir !
— Où ça, Duckworth ? Au Talistan, d’où nous venons ? Ne pensez-vous pas que c’est la destination de ces démons ?
— Alors, ne nous en mêlons pas ! Bon sang, je ne me suis pas engagé pour ça. Ce ne sont pas nos oignons !
— Maintenant, oui…
— Mais…
— Exécution ! explosa Zerio. En formation de combat, tout de suite !
Duckworth transmit les ordres. Lentement, le Gladiateur vira à tribord.
Zerio se frotta les mains. Certes, il n’était pas un stratège aguerri. Et il n’avait jamais eu l’occasion de se mesurer à un cuirassé. Ou à des Lissiens… Mais quelque chose le poussait à rechercher l’affrontement. S’il réussissait à couler un schooner, il deviendrait le corsaire le mieux payé de tout l’empire.
À bord du Souverain Effroi, Kasrin, Jelena et Laney se tenaient sur le gaillard d’avant, intrigués par l’étrange armada qu’ils découvraient. En repérant les Narens, Kasrin avait ordonné à sa flotte de ralentir, le temps qu’il évalue les possibilités. Ses vigies avaient compté plus d’une dizaine de bâtiments. À cette distance, difficile de dire s’ils étaient armés ou pas. Mais ça paraissait vraisemblable. À bâbord et à tribord, les schooners lissiens voguaient à hauteur du Souverain – le vaisseau de Vares étant le plus proche à tribord. Prêt à éperonner ses adversaires, le Tête de Marteau scintillait sous les feux mourants du soleil. Mais Vares ne cherchait pas à distancer le cuirassé pour passer à l’attaque. Sachant Jelena à bord du Souverain, il n’osait pas remettre en question l’autorité de Kasrin.
— Les Narens adoptent une formation de combat ! s’exclama Laney.
Jelena comprit aussitôt.
— Ils ne veulent pas nous laisser passer… Ils ont décidé de se battre.
— Ou ils cherchent à ce que nous fassions demi-tour, dit Kasrin.
Personne ne répondit. À une nuit de voile à peine du Talistan, les Lissiens longeaient le littoral des hautes terres orientales. Au matin, ce serait l’été… Le Souverain Effroi devrait alors être en vue du Talistan, prêt à ouvrir le feu. Deux semaines durant, la flotte lissienne avait vogué sans incident, bénéficiant de conditions météorologiques favorables. Maintenant, confronté au blocus naren imprévu, Kasrin n’arrivait pas à croire que la chance ait pu tourner si vite…
— Nous n’avons pas le choix, trancha Jelena. Contourner ces Narens sera impossible.
Laney hocha la tête.
— En tout cas, ça prendrait trop de temps… Nous devrons forcer leur barrage.
Kasrin se massa les tempes.
— Mais qui diable avons-nous devant nous ? Et que fichent-ils là ?
— Le Talistan n’a pas de flotte, lâcha Jelena. C’est ce que vous m’affirmiez, Blair…
— Oui. J’ignore qui sont ces gens. Biagio avait peut-être raison. Le Talistan s’apprête à fondre sur la Cité Noire !
— Mais où les Talistaniens se seraient-ils procuré des bateaux ? demanda Laney.
— Ils les auront vraisemblablement achetés. Tassis Gayle est riche. On dirait qu’il s’est payé une flotte pour offrir un soutien logistique à son armée ! Quoi qu’il en soit, l’affrontement paraît inévitable.
Jelena plissa le front.
— Ce sont des corsaires ! Nos équipages n’en feront qu’une bouchée, Blair.
— Ça n’est pas dit, modéra Kasrin, prudent. Gayle a pu débaucher un haut commandant de la Flotte Noire pour le placer à la tête de son armada… Nous ignorons à qui nous avons vraiment affaire.
— Nous vaincrons ! S’ils veulent la bagarre, ils ont trouvé à qui parler !
Kasrin prit la reine par un bras pour l’attirer à l’écart. Poliment, Laney détourna le regard.
— Une minute ! Jelena, je vous le répète, ce n’est pas votre combat.
La jeune femme se dégagea.
— Je ne suis plus une petite fille. Et vous n’affronterez pas seul ces Narens. Mes vaisseaux monteront à l’attaque.
— Jelena…
— Inutile d’insister ! Après avoir fait tout ce chemin, nous ne vous abandonnerons pas face à l’ennemi. Les combats ne nous effraient pas, Blair.
— Je sais. Ne nous disputons pas, je vous en prie… J’ai besoin d’idées… Laney ? Qu’en pensez-vous ?
L’officier en second observait les navires ennemis.
— Nos adversaires ont indubitablement la supériorité numérique. Mais Jelena a raison : un ramassis de pirates ne fait pas le poids contre des schooners.
— Entendu. Nous attaquons !
— Non, intervint la reine. Les schooners s’en chargeront.
Intrigués, les deux hommes la regardèrent.
— Le Souverain Effroi doit atteindre les côtes du Talistan. Il lui faut donc forcer ce blocus, puis continuer toutes voiles dehors… Nos équipages feront le reste.
— Jelena, ce n’est pas possible !
— Vous savez que j’ai raison, Blair. C’est le seul moyen. Regardez… (La reine désigna les corsaires.) Ils sont en formation de combat, vaisseau-amiral en tête. Leur commandant est à bord, pas vrai ?
Kasrin hocha la tête.
— Alors, changeons de cap. Fonçons sur le vaisseau-amiral, secouons-le un peu avec nos canons tribord, puis continuons sur le Talistan… Vares et ses schooners empêcheront les Narens de nous poursuivre.
Kasrin réfléchit. Depuis que les canons bâbord du Souverain avaient fondu lors du combat contre l’Intrépide, seules les batteries tribord restaient opérationnelles. Il faudrait effectivement s’attaquer au vaisseau-amiral. Car sans canons bâbord, foncer au centre de la formation ennemie serait impossible.
— C’est difficile, répondit Kasrin. Nous devrons être rapides.
— Nous avons le vent en poupe, rappela Laney. Et une fois que nous aurons viré par le travers, les Narens s’attendront à une attaque en règle. Ils ne croiront pas que nous tentons simplement de les déborder.
— Et Vares ?
— Il fera diversion, répondit la reine. Pas d’inquiétude là-dessus.
— Acceptera-t-il ce rôle ? demanda Kasrin. Ce n’est pas son combat, Jelena.
— Vares sait ce qu’il a à faire, Blair. Vous ne le connaissez pas. N’oubliez pas qu’il s’agit de Narens. Et quand il est question de les combattre, Vares est insatiable.
Le commandant Vares fit une pause pour déchiffrer le message lancé par le sémaphoriste du Souverain Effroi. C’était sans doute un marin compétent, mais son inexpérience des signaux lissiens crevait les yeux. Vares interpréta le message du mieux qu’il put… et éclata de rire.
Il prit l’un de ses lieutenants à témoin.
— Dorin, vous avez vu ?
Le jeune officier fit la grimace.
— Hum… Ça m’a en partie échappé, commandant… Allons-nous attaquer ?
— Absolument ! répondit son supérieur.
La nouvelle lui redonnait du cœur au ventre. Sur la passerelle de commandement de son schooner, il enfonça les mains dans ses poches et bomba le torse, imaginant que les Narens l’épiaient par leurs longues-vues. Obéissant à l’ordre de la reine – escorter le Souverain Effroi vers le Talistan –, il n’aurait jamais cru se heurter à des Narens. Selon le sémaphoriste, les schooners devaient enfoncer la formation ennemie et suivre le Souverain à tribord. Les batteries bâbord du cuirassé étant hors d’usage, voilà qui n’était guère surprenant. Vares allait transmettre les directives quand le sémaphoriste naren recommença à agiter ses drapeaux. Le commandant s’attacha à comprendre le message confus.
— « En avant, puis rompre la formation » ? Ça veut dire quoi ?
Soudain, il saisit. Tous les navires ne rompraient pas la formation – seulement le Souverain Effroi.
Vares fit signe à la reine, sur le pont du cuirassé.
— Je comprends, Majesté ! cria-t-il, doutant qu’elle l’entende. Bonne chance à vous !
— Commandant ? dit Dorin. Qu’y a-t-il ?
— Bouchez-vous les tympans, lieutenant, ça va commencer.
Pendant que Duckworth courait transmettre les ordres aux hommes d’équipage et aux servants, le capitaine Zerio observait par sa longue-vue l’approche rapide de l’armada lissienne. Il avait bien déployé sa flotte, de manière à former une muraille de canons… une « ligne de bataille » selon la terminologie narène, ainsi que Zerio l’avait appris lors de son bref service dans la Flotte Noire. Cette formation donnait un avantage certain, toutes les batteries mobilisées contre l’ennemi. Mais voilà que celui-ci, adoptant une tactique analogue, virait à bâbord tout en filant plein nord… Il allait orienter ses canons tribord contre les Narens, comprit Zerio. La manœuvre le contraria. Il s’était attendu à une tentative de débordement ou d’éperonnage… Dans ce cas, les proues lissiennes mal protégées auraient prêté le flanc aux bordées narènes. Prenant la tête, le cuirassé, qui avait le vent en poupe, fonçait vers le Gladiateur. Il serait bientôt à portée de tir… Zerio maudit sa stupidité. Les cuirassés disposaient de canons lance-flammes dont la portée dépassait de beaucoup celle des vieilles bouches à feu traditionnelles…
Trop tard pour changer son fusil d’épaule.
Zerio jura comme un charretier.
Duckworth accourut.
— Qu’y a-t-il ?
— Le cuirassé fonce sur nous !
— Et alors ?
— Et alors ? Il a des canons lance-flammes, idiot ! Sa portée de tir est supérieure à la nôtre !
— Bon sang, c’est maintenant que vous y pensez ?
— Je ne m’attendais pas à le voir prendre les devants ! rugit Zerio. (D’un coup d’œil par-dessus son épaule, il vit, derrière le Gladiateur, l’équipage du Glorieux paré au combat… et il lui vint une idée.) Duckworth, faites signe au Glorieux de nous suivre. Nous allons rompre la formation et tenter de coincer le cuirassé entre nous deux. Ensuite, nous l’attaquerons par bâbord.
— Et nos ennemis essuieront des feux croisés… Bonne idée !
— Espérons-le. Vite, transmettez mes ordres !
Duckworth obéit sur-le-champ. Une fois de plus, le Gladiateur reprit de la vitesse, talonné par le Glorieux. Alors que le cuirassé se hâtait pour déjouer la manœuvre, Zerio observa avec satisfaction la progression du Glorieux. Leurs ennemis avaient le vent pour eux, pas la vitesse… Ils allaient devoir affronter deux navires ou foncer au centre du blocus.
— Pas mauvais ! se félicita Zerio.
Il se mesurait pour la première fois à un capitaine de cuirassé. Et jugeait déjà surfaite la réputation de ce type d’officiers.
— Il change de cap !
Kasrin agrippa le bastingage à s’en blanchir les phalanges. Appuyé par le vent, le Souverain Effroi arrivait presque sur le vaisseau-amiral naren, mais un autre navire se portait à sa rencontre, le prenant en ligne de mire. Le long du pont, les hommes de Kasrin se préparèrent. Les canons lance-flammes tribord rougeoyèrent en bourdonnant. Blair Kasrin se livra à un rapide calcul de la distance qui séparait les deux navires de guerre. Il avait la vitesse pour lui, mais il n’aurait plus le temps de les semer.
— Regardez, dit Laney, ils ont laissé une brèche dans leur barrage.
— Ils veulent nous inciter à passer entre eux, dit Jelena.
— Ils savent que nous avons une portée de tir supérieure à la leur, dit Kasrin. Leur chef est malin, ce salaud !
Blair se frotta pensivement le menton. Changer de cap n’était plus envisageable. Et à supposer que le cuirassé puisse manœuvrer entre les bâtiments ennemis, il n’avait plus de batteries bâbord à leur opposer…
Restait une possibilité.
Le commandant ennemi l’aurait voulu !
— Nous devrons affronter ces deux navires, conclut Kasrin. Laney, rapprochez-nous. Comme ça, droit !
Le Souverain Effroi vira de bord vers les Narens. Derrière, la flotte de Vares se plaçait en position, prête à en découdre. Les Lissiens étant en infériorité numérique, la bataille navale s’annonçait rude. Mais les enfants de Liss étaient doués, se rappela Kasrin, et il suffirait qu’ils fassent assez longtemps diversion pour que le Souverain glisse entre les doigts de l’ennemi… Une fois le cuirassé hors de danger, Vares se lancerait dans la bataille fort de l’avantage très réel des schooners : leur rapidité légendaire.
Par tribord devant, le vaisseau-amiral et son escorte arrivaient à portée de tir. Bientôt, le Souverain serait menacé. Kasrin jeta un coup d’œil aux huniers gonflés de vent. Les vergues grinçaient. Le Souverain Effroi filait plein nœud, à la limite de sa vitesse maximale… Et les Narens, en passe de le rattraper, ajustaient déjà leurs canons. Encore quelques instants et…
— Jelena, consentiriez-vous à descendre à l’abri ? demanda Kasrin.
— Oubliez ça ! (Restée près de lui, sur le gaillard d’avant, la jeune femme observait l’ennemi.) Nous tiendrons bientôt les Narens au bout de nos canons…
Les appels des servants se répercutaient le long du pont d’artillerie. Laney se tenait également à côté de Kasrin, prêt à relayer les ordres.
L’équipage s’apprêtait à encaisser les premiers tirs.
S’exposant à la tourmente, Jelena tenait un filin d’une main et le bastingage de l’autre. Kasrin appréhendait l’ouverture des hostilités. Le Souverain Effroi, tout juste remis à flot, tiendrait-il le choc ?
— Laney, canons deux et trois contre le navire d’escorte. Le premier pilonnera le vaisseau-amiral.
— Premier canon, contre le vaisseau-amiral. À vos ordres, capitaine.
Laney transmit les directives et les deux canons désignés ajustèrent leur ligne de mire. Le troisième, d’une portée de tir supérieure, se concentrerait sur le vaisseau-amiral.
— Parés ! lança Kasrin. À mon signal…
À cet instant, l’ennemi ouvrit le feu…
Arrachant Jelena du bastingage, Kasrin lui fit un bouclier de son corps. Les boulets de canons mitraillèrent l’eau autour du cuirassé, sans l’atteindre.
Se dégageant, la reine retourna au bastingage pour sonder l’écran de fumée.
— On a eu chaud ! Blair ? On riposte ?
Kasrin grinça des dents.
— Laney ?
— Oui, mon capitaine ?
— Pulvérisez-les !
À bord du Gladiateur, Zerio préparait ses batteries au tir quand il entendit les premières détonations. Choqué, Duckworth lâcha la longue-vue, qui se brisa sur le plancher.
— Par l’enfer ! jura-t-il.
Survolant les flots, deux lances de flammes percutèrent dans un grand sifflement de vapeur la coque du Glorieux, qui donna de la bande. Les canonniers ripostèrent, mais des traînées de combustible se répandaient déjà sur le pont, l’embrasant.
Médusé par la puissance de feu de l’ennemi, Zerio s’efforçait de garder les idées claires. Se jouant des salves du Glorieux, le cuirassé fonçait toujours et allait ouvrir le feu sur le Gladiateur… Il fallait absolument l’attirer entre les deux bâtiments, sous leurs tirs croisés.
— Duckworth, gouvernail à droite toute ! Prenons-le sur son flanc bâbord !
Le second ne perdit pas un instant. Le Gladiateur changea de cap, virant à bâbord pour éviter les tirs ennemis et pousser le cuirassé dans le piège.
— Allez, allez ! brailla Zerio.
Hors de portée des batteries tribord du cuirassé, le Gladiateur n’était pourtant pas en mesure de faire feu pour l’instant. Encore quelques minutes…
— Duckworth, visez la voilure ! Ralentissons ce salaud !
Kasrin mesura le danger. À bâbord devant, le vaisseau-amiral se mettait rapidement sur le travers en armant ses batteries… Le Souverain Effroi se retrouva pris au piège. S’il pilonnait l’ennemi par tribord, il n’avait pas le moyen de riposter aux tirs par bâbord.
— En avant toute ! cria Kasrin. Sortons de là !
Le vaisseau-amiral ouvrit le feu. Des boulets trouèrent les voiles du Souverain.
Les canons lance-flammes arrosèrent le navire corsaire, et le feu se déclara dans la mâture. Des filins calcinés claquèrent. Les servants ennemis déclenchèrent un feu roulant. Le Souverain Effroi frémit sous ce bombardement. Sa voilure mise à mal, il tenta de fuir mais perdit de la vitesse.
— Bon sang ! rugit Kasrin, furieux. À tous les canonniers, feu ! Pulvérisez-moi ce salaud !
Le Souverain pivota pour échapper au bombardement sur bâbord et amena ses batteries face à la poupe ennemie. Les canons lance-flammes, réarmés, se concentrèrent sur la poupe de la cible… Touché à bout portant, le pont ennemi fut démoli sous une pluie d’éclats de bois.
En voyant la mer s’engouffrer dans les soutes des corsaires, l’équipage de Kasrin rugit de joie. Mais son triomphe fut de courte durée. Changeant de nouveau de cap, le vaisseau-amiral se présentait maintenant derrière le Souverain, ses batteries bâbord reprenant à leur compte la stratégie payante de Kasrin : viser la poupe.
— Oh, Dieu ! grogna le capitaine.
Son cuirassé n’avait pas de canons arrière. Comme tout vaisseau de ce type, il était dépourvu de protection à cet endroit.
Les corsaires rouvrirent le feu.
À quatre cents brasses de distance, le commandant Vares suivait le Souverain Effroi, lancé dans de dangereuses manœuvres. Ses canons tribord orientés vers les corsaires, le Tête de Marteau fit feu de toutes ses batteries. Exécutant les ordres transmis par les sémaphoristes, les autres schooners bombardèrent le front ennemi.
Les Narens ripostèrent.
Vares savait que la situation tournait en leur défaveur : pris en tenaille par deux navires corsaires, le Souverain Effroi subissait de graves dommages. Kasrin venait de détruire la poupe de l’un d’eux, mais ses propres arrières, vulnérables, étaient maintenant sous le feu ennemi.
Sa voilure lacérée, le Souverain tentait de fuir.
La reine de Liss était en danger ! Même un cuirassé naren ne résisterait pas longtemps à un bombardement de sa poupe.
Deux autres navires corsaires voguaient vers le Tête de Marteau, qu’ils commencèrent à canonner. Les boulets s’abattirent autour du schooner en soulevant de grandes gerbes d’eau. Le vent du sud gonflait les voiles.
— La vitesse…, lâcha Vares.
C’était leur unique avantage.
Sa poupe en feu, le Souverain Effroi tentait désespérément d’échapper à la curée.
— Dorin, en avant toute ! cria Vares. Paré à l’éperonnage !
Le Tête de Marteau ne s’appelait pas ainsi pour rien.
Le capitaine Zerio venait d’ordonner de virer à bâbord pour mieux pilonner la poupe du cuirassé. L’ennemi s’efforçait désespérément de prendre le vent malgré ses huniers en lambeaux. Zerio constata que les batteries bâbord du cuirassé étaient hors d’usage. Le vent retombant quelque peu, le Gladiateur ralentit. Alors que Zerio réfléchissait à la suite des opérations, un cri d’alarme tomba du nid de pie. Le capitaine jeta un coup d’œil à l’est. À tribord, un schooner lissien fendait l’océan, fonçant sur sa proie. Son éperon d’étrave argenté scintillait au soleil couchant.
Zerio en oublia de respirer. L’ennemi n’était plus qu’à deux cents brasses… Guettant l’ordre du capitaine, les servants orientèrent leurs canons tribord.
— Feu ! brailla Zerio.
— Batteries tribord, lança Kasrin, à mon signal, prêt… !
— Regardez ! cria Jelena. Le Tête de Marteau !
Kasrin bondit vers le bastingage. Si le vaisseau-amiral ennemi n’était toujours pas à portée de tir, ses batteries bâbord avaient suspendu leurs attaques. La poupe du Souverain Effroi était la proie de flammes que les marins tentaient d’étouffer avec des couvertures. Mais voilà qu’un ange exterminateur volait à leur secours ! Le vent dans les voiles, le Tête de Marteau allait venger le cuirassé.
Les canonniers corsaires multiplièrent les tirs pour évaluer la portée au plus vite. Autour du schooner lissien, l’eau sembla exploser…
Peine perdue. Le Tête de Marteau parut gagner encore de la vitesse pour mieux éperonner l’ennemi.
— Blair, si nous changions de cap ? lança Laney. Nous les aurions à portée de tir.
— Non. (Aux yeux de Kasrin, riposter n’avait plus de sens.) Cap au nord, Laney. Filons !
— Mais le vaisseau-amiral…
— Oubliez-le ! ordonna Jelena, les yeux rivés sur le Tête de Marteau. Vares lui réglera son compte.
Le commandant Vares visait la coque du vaisseau-amiral ennemi. À la proue de son schooner, à quelques pas de l’éperon d’argent, il s’agrippait aux filins. Le rugissement du vent et des canons dans les oreilles, une odeur de poudre dans les narines, il traita par le mépris le boulet qui troua les voiles pour venir s’écraser sur le pont… La distance diminuait inexorablement. Cent brasses, soixante-quinze, cinquante…
Puis ce fut le choc ! En prévision, les Lissiens se cramponnaient aux cordages et aux taquets d’amarrage.
Plié en deux, Vares évita les tirs, se protégeant de la fournaise que dégageaient les bouches à feu. Excité par les hurlements de panique des Narens, il retint son souffle.
Glacé d’horreur, Zerio regardait le schooner envahir son champ de vision. Les servants de l’artillerie tribord abandonnèrent leurs postes. Près de Zerio, Duckworth se couvrit la bouche d’une main pour étouffer un gémissement terrifié. Encore un instant et la mort les emporterait…
Zerio pensa à sauter à la mer, mais il était comme paralysé.
Les derniers rayons de soleil jouaient sur l’éperon… Il y eut un immense craquement, puis un déplacement d’air de la force d’un coup de poing. L’impact projeta Zerio dans les airs. Avec le détachement de quelqu’un qui rêve, il vit, sous lui, le Gladiateur éventré se désintégrer en quelques secondes.
Puis ce fut la chute…
… Vers les planches du pont dressées comme des pieux pour mieux l’embrocher.
Sous le regard incrédule de Kasrin, le vaisseau-amiral corsaire sombrait… Les trombes d’eau qui s’y engouffraient l’attiraient inexorablement vers sa fin.
Le schooner se dégagea, élargissant la plaie fatale du vaisseau-amiral.
Laney ordonna aux hommes de retourner à leur poste. Kasrin et lui échangèrent un regard. Penchée au bastingage, Jelena vit le Tête de Marteau manœuvrer en direction des autres corsaires.
— Et maintenant, Jelena ? demanda Kasrin.
— Maintenant, répondit la reine d’une voix grave, nous faisons voile vers le Talistan.
— Je parlais des autres…
— Vares se charge de tout. Il s’occupera des Narens.
Troublé, Kasrin regarda les huniers de son vaisseau, en lambeaux, puis sa poupe calcinée. Ses hommes avaient maîtrisé l’incendie. Mais le Souverain Effroi était en piètre état. L’air empestait le combustible, et le pont disparaissait sous les débris. Pourtant, contre toute attente, le cuirassé continuait sa course vers le Talistan.
Le soleil sombra. Au point du jour, les côtes du Talistan seraient en vue. Seulement, avec une voilure endommagée, ce n’était pas gagné d’avance…
— Hardi, les gars ! cria Kasrin. Il n’y a plus une minute à perdre !
Le Tête de Marteau retournant au combat, Vares analysa les défenses défaillantes de ses adversaires. Témoins de l’éperonnage de leur vaisseau-amiral, les Narens rompirent la formation, cherchant leur salut dans la fuite.
Mais du point de vue de Vares, la fête venait à peine de commencer… Dans leur déroute, les corsaires faisaient des proies idéales. Le commandant lissien ordonna qu’on barre à tribord toute afin de couper la route aux fuyards. Puis ses sémaphoristes transmirent un message simple à l’ennemi : pas de prisonniers, pas de quartier.
Aucune pitié.
Lunette d’approche dépliée, Vares sélectionna sa proie suivante.
Faisant honneur à son nom, le Tête de Marteau fonça avec l’ardeur d’un loup affamé.
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