Les Saints de l'Épée
Chapitre 12
12
Deux jours après leur arrivée, Kasrin et Biagio attendaient toujours la réponse de la reine. Refusant de revoir les Narens, elle restait cloîtrée dans la villa. Kasrin l’imaginait entourée de conseillers, cherchant la meilleure réponse à l’offre de l’empereur. Les heures se traînaient… En l’attente d’une décision, le capitaine tuait le temps en explorant les lieux. Au contraire de Biagio, assigné à résidence dans une seule aile de la résidence, Kasrin pouvait aller où bon lui semblait, parler à qui il voulait et se promener à sa guise dans les jardins. Une seule chose lui était interdite : contacter son équipage. Cette restriction le contrariait. Il voyait le Souverain Effroi danser sur l’eau, toujours entouré d’une flottille de schooners… Son grand cuirassé semblait aussi impuissant qu’un loup muselé. Pour Kasrin, rester sans nouvelles de ses hommes était le pire. Autrement, il aurait pu apprécier l’interlude, et prendre vraiment du bon temps.
Au cours de la traversée, Biagio avait souvent vanté les beautés de Crate, décrivant l’île comme le plus beau fleuron de l’empire. À présent, Kasrin pouvait en juger sur pièces. L’air, parfumé par la mer et les floraisons, était un enchantement. Même au lendemain de l’hiver, en ce tout début de printemps, il faisait déjà chaud. Bien que transformée en forteresse, la villa portait encore la griffe d’un grand architecte avec les magnifiques vues panoramiques qu’offraient les belles balustrades et les vitraux qui reflétaient à la perfection la lumière du soleil… Pour une prison, la villa de Biagio tenait du paradis avec, en guise d’anges, des Lissiens à la blondeur platine… À sa grande surprise, Kasrin s’y était rapidement fait. De nature curieuse et assez courtoise, les Lissiens avaient un physique de rêve – un peu comme Biagio, avec son long corps androgyne et son teint parfait. Kasrin avait l’occasion d’étudier ses anciens ennemis de plus près et d’apprécier les subtiles différences entre leurs peuples. Les Lissiens ? Des êtres humains, bien sûr. Et pourtant… Ils avaient aussi quelque chose d’inhumain…
À leur contact, Kasrin se sentait étrangement inférieur.
L’après-midi du deuxième jour, il découvrit une mare, cachée à l’est de la villa. Le seul endroit que les ingénieurs n’avaient pas détruit avec leurs tranchées défensives… Sans doute en raison des arbres qui offraient déjà des défenses naturelles appréciables.
Lassé d’un cadre devenu par trop familier, Kasrin s’était aventuré dans le petit bois, indifférent aux regards intrigués des Lissiens en patrouille. Apparemment, Jelena avait donné des instructions pour qu’on le laisse aller où il voulait. Il profita de sa liberté de mouvements pour disparaître entre les arbres. Les soldats ne le suivirent pas.
Alors, il découvrit la mare. Un plan d’eau à peine troublé par de petits bancs de poissons… Ravi, le Naren éclata de rire. Un sentier pavé faisait le tour de la mare. Des fleurs bleu et orange s’y épanouissaient. Un petit banc de pierre, en partie couvert de mousse, semblait inviter à la détente et à la contemplation. Attiré par ce charmant décor, Kasrin avança. L’endroit idéal où attirer quelqu’un qu’on aimait en secret… Les oiseaux qui avaient déserté les autres abords de la villa se regroupaient ici pour chanter, observant l’intrus du haut de leurs branches. Sans un bruit, Kasrin approcha du petit banc moussu, s’agenouilla devant et l’étudia. Il s’attendait presque à y voir gravé le nom de Biagio, en souvenir de sa jeunesse… Mais le banc ne portait aucune marque. Enlevant de son mieux la mousse, le Naren se ménagea une place où s’asseoir et admirer sa découverte.
— Magnifique…, chuchota-t-il.
Ces derniers temps, il repensait souvent à Nar et à son village natal. Jusque-là, il avait abusé de la bouteille au lieu de profiter de l’inaction pour réfléchir et faire le point… Maintenant, ses doutes le rattrapaient. Se retrouver à bord du Souverain Effroi, sur l’océan, l’avait aidé à y voir plus clair. Quel bonheur que de reprendre la mer ! Même Nicabar ne pouvait pas tout lui arracher ! Il ramassa un caillou, le choisissant bien plat et poli, et fit des ricochets sur l’eau.
— Trois rebonds… Pas mal !
Un simple début, décida-t-il. Sélectionnant d’autres galets, il tenta d’améliorer son score. Il se leva, résolu à faire plus de cinq ricochets… tout en pensant à son navire, à Biagio, retenu dans sa cage dorée… et à Jelena. Le souvenir de la reine-enfant amena un sourire sur ses lèvres. Qu’elle était belle ! Aussi captivante à regarder que ses sujets – sinon plus… Dès qu’il l’avait vue, Kasrin avait été sous le charme. Quel âge pouvait-elle avoir ? Pas plus de dix-huit ans, sûrement… Elle avait le maintien d’une femme plus âgée, mais son teint de pêche et sa voix cristalline trahissaient sa jeunesse.
Une reine-enfant dans toute sa gloire…
Une demi-heure plus tard, lassé de son petit jeu, Kasrin s’épousseta les mains et se rassit. Le soleil était haut dans le ciel, mais le jeune homme n’avait nulle part où aller. N’ayant pas encore faim, il ne voyait pas de raison particulière de regagner si vite sa cage. Et revoir Biagio, d’humeur exécrable depuis son retour à Crate, ne lui souriait guère. Découvrir sa villa en ruine avait troublé l’empereur. Kasrin l’aurait presque pris en pitié. Voir son foyer ainsi violé était terrible.
— C’est peut-être pour ça qu’ils l’ont fait…
Après tout, ça paraissait logique. Sous les ordres de Renato Biagio, les Narens n’avaient-ils pas violé Liss ? Défigurer la villa impériale semblait un juste retour de bâton.
— Quel gâchis…, chuchota Kasrin en secouant la tête.
Le siège de Liss… Les bains de sang… Sa propre carrière au sein de la flotte… Quelle farce ! Et à en croire Biagio, ce sinistre fiasco avait mis l’empire à genoux. Ces temps-ci, Kasrin ne savait plus à quel saint se vouer. Mais il se surprenait, pourtant, à se fier de plus en plus à l’empereur.
— Capitaine Kasrin ?
Se retournant, le Naren vit trois silhouettes se découper à la lisière du taillis. L’une d’elles était…
La reine ! Flanquée de deux conseillers, Jelena dévisagea longuement le jeune homme.
— Que faites-vous ?
Kasrin se leva aussitôt.
— Quelque chose ne va pas ? On m’a dit que je pouvais aller où je voulais…
Jelena ne répondit pas. Timrin – Kasrin se souvenait de lui – lui chuchota quelques mots à l’oreille. Elle hocha la tête, puis fit un pas en avant. Le conseiller protestant, elle agita une main.
— Laissez-nous, ordonna-t-elle. Je désire parler au capitaine en privé.
Après un dernier regard sévère à Kasrin, les Lissiens rebroussèrent chemin. Le Naren regarda la reine approcher, sa robe soigneusement relevée. Elle avait l’apparente délicatesse d’une rose… et la dureté de ses épines au fond des yeux.
Kasrin résolut de ne pas se laisser intimider.
— Je n’ai rien fait de mal. Vos hommes m’ont vu venir ici et ne m’en ont pas empêché.
— Je sais. Ils m’ont dit où vous trouver. Je ne viens pas vous réprimander, capitaine.
— Vraiment ? Alors que me voulez-vous ?
— J’ai besoin de réponses ! (Arrangeant sa robe émeraude quand elle s’assit, Jelena changea d’expression.) Visiblement, vous êtes surpris de me voir. Je vous en prie, n’ayez pas peur.
— Je n’ai pas peur ! mentit Kasrin. (En réalité, sa nervosité l’irritait lui-même.) Que puis-je pour vous ?
— Depuis deux jours, je réfléchis à la situation. Votre empereur m’a donné beaucoup de grain à moudre. Et je n’arrive pas à tirer une conclusion.
— C’est compréhensible, répondit Kasrin qui l’écoutait d’une oreille distraite.
Le décor bucolique soulignait encore la beauté de la jeune femme.
— Mes conseillers et mes amis ont tous une opinion tranchée sur ce qu’il conviendrait de faire de vous deux, continua Jelena. Certains répètent qu’on devrait vous croire. D’autres soutiennent que Biagio est un démon tout juste bon à jeter en pâture aux requins…
— Très réconfortant ! grommela Kasrin. Et vous ? Qu’en pensez-vous ?
— Je ne sais que croire…
— Voilà pourquoi vous êtes là…
— Après deux jours de débats et de réflexion, j’en suis venue à reconnaître que les faits nous échappent complètement. Au fond, nous ne savons pas de quoi nous parlons. Nous ne comprenons toujours pas les Narens et votre empire. Et Biagio est peut-être le plus grand mystère de tous.
— Majesté, je crains de vous avoir donné de fausses impressions… Je ne connais pas beaucoup plus Biagio que vous.
— Voilà qui m’étonnerait. Après tout, vous êtes son « loyal capitaine ». Ce sont ses propres termes.
— Vous ne comprenez pas… Les circonstances nous ont rapprochés, Biagio et moi. En réalité, je ne le connais pas plus que ça !
Jelena fronça les sourcils.
— Je ne peux pas accepter ça… Vous venez jusqu’ici solliciter notre aide, et tout ce que vous offrez, ce sont des énigmes. Eh bien, cela ne nous suffit pas, capitaine. Si vous désirez notre soutien, vous allez devoir coopérer.
— Doucement ! Je ne suis pas l’un de vos serviteurs. Si vous avez des questions, je vous écoute. Mais je refuse d’être soumis à un interrogatoire !
La reine se radoucit.
— Je ne voulais pas vous offenser. Comprenez à quel point tout cela est difficile pour moi… En ce qui me concerne, vous êtes un officier de la Flotte Noire. Et pour tout dire, j’ignore sur quel pied danser avec vous.
— Je peux le comprendre…
S’habituer à côtoyer des Lissiens avait également été difficile pour lui. Pour la reine, il était le serpent qui se glisse dans le nid de l’oiseau… Jelena protégeait ses poussins.
— Accordez-moi une faveur : ne me jugez pas. Vous ignorez quel fut mon chemin avant d’arriver ici.
— En effet. Et c’est bien le problème. J’aimerais justement que vous m’en parliez.
Kasrin secoua la tête.
— C’est sans importance.
— Au contraire, ne le voyez-vous pas ? C’est pourquoi je viens vous voir. Si je dois m’en remettre à vous, j’ai besoin de vous comprendre. Et j’ai de nombreuses questions. Si je n’obtiens pas de réponses, comment serais-je en mesure d’aider votre empereur ? Je vous en prie, parlez-moi de Nicabar !
— Que voulez-vous savoir ?
— Vous êtes sa Némésis, non ?
Kasrin lâcha un petit rire.
— Absolument !
— Pourquoi ? Biagio affirme que vous n’êtes pas l’ennemi de Liss. Vous auriez refusé de nous combattre. Voilà qui m’intrigue, capitaine. Je n’ai jamais vu de marin naren bien disposé envers mon peuple. Expliquez-vous donc.
Lentement, Kasrin tourna autour du banc. Jelena le regarda marcher en cercle, puis l’invita à s’asseoir près d’elle. Surpris, il accepta avec gratitude. Et trouva enivrant le parfum de la reine.
— Par où commencer ?
Jelena haussa les épaules.
— Par le commencement…
Kasrin s’exécuta. Bientôt, la reine écarquillait les yeux. Il évoqua la querelle qui l’opposait à l’amiral Nicabar, aggravée par son refus de rentrer dans le rang et de participer à sa guerre. Il parla du Souverain Effroi, un vaisseau magnifique, et de son équipage retenu à terre. Le refus du capitaine et de ses hommes de continuer le massacre leur avait valu d’être traités de lâches. Il confessa ses peurs rétrospectives sur ce qui aurait pu lui arriver, décrivant la justice de Nar et le pouvoir que Nicabar détenait, capable de détruire une vie. Se surprenant lui-même, il parla ensuite de Biagio. L’empereur lui avait offert au moins une chance de se défendre.
Enfin, il se tourna vers la reine avec un pauvre sourire.
— Et voilà… Vous savez tout.
— Je ne sais que dire. C’est… incroyable.
— Chaque mot est vrai, Majesté. Que vous le croyiez ou non.
— Alors, c’est ce qui vous pousse à aller contre Nicabar ? La vengeance ?
— N’est-ce pas un motif suffisant ? Et ce que vous voulez aussi ?
— Oui…, admit Jelena. L’Intrépide est un fléau pour mon peuple. Au fil des ans, il a coulé d’innombrables vaisseaux. Tant qu’il ne sera pas au fond des eaux, il n’y aura aucune paix possible entre nos nations. Cela dit, Biagio a tort de croire que tout ceci est une simple histoire de vengeance. C’est bien davantage. Et c’est très important pour mes sujets. Nous n’irons pas plus loin tant que l’Intrépide n’aura pas été détruit.
— Je crois comprendre, dit Kasrin. En fait, c’est une affaire d’orgueil national. Au fond, ce n’est pas si différent pour moi. Vous parlez de la fierté de votre peuple, j’évoque la fierté d’un individu – moi-même.
La reine eut un petit sourire.
— Très bien. Puisque vous êtes expert au sujet de Nicabar, dites-moi comment le vaincre.
— Oh ? Vous avez pris votre décision ?
— Pas encore. Nous en parlons, c’est tout. Mais imaginons un instant ce que nous ferions face à l’Intrépide. Quels sont ses points faibles ? Comment comptez-vous vaincre, capitaine Kasrin ?
— Blair.
— Pardon ?
— Appelez-moi Blair.
Jelena détourna les yeux.
— Que feriez-vous ?
Kasrin réfléchit. Premier cuirassé de la Flotte Noire, et le mieux armé, l’Intrépide était aussi le plus lent, mais ça n’était pas vraiment un handicap. Son manque de vitesse s’expliquait en partie par le poids de sa coque blindée. Le Naren se frotta le menton. Se pouvait-il que l’Intrépide n’ait aucune faille ? En tout cas, son maître, lui, n’était certainement pas infaillible. Kasrin repensa à ce que Biagio avait dit… Si Nicabar croyait arriver à conquérir Liss, il foncerait dans n’importe quel traquenard.
— L’ego…, soupira Kasrin. Voilà la faiblesse à exploiter. Je n’ai jamais rencontré d’homme plus arrogant que Nicabar. Ou plus obsédé. Biagio a raison à son sujet. Si je lui livre un moyen de s’infiltrer à Liss, il me croira.
— En êtes-vous certain ? Vous venez de m’expliquer que Nicabar vous haïssait.
— Ah, Majesté, s’il est une chose qu’il déteste plus que moi, c’est votre archipel ! Voilà notre nasse ! Il s’agira de l’attirer dans un guet-apens, puis de le cerner sans lui laisser une chance de fuir. Un chenal, peut-être, avec beaucoup de terres autour… Seriez-vous prête à monter ce genre d’embuscade ?
La reine refusant encore de s’engager, Kasrin attendit en vain sa réponse. S’étant levée, Jelena alla s’accroupir devant la mare et y puisa un peu d’eau claire qu’elle laissa couler lentement entre ses doigts.
— J’adore l’eau. Être un enfant de Liss, c’est ça… L’eau est notre royaume. Je n’aurais jamais cru que des Narens le comprendraient un jour. J’ai entendu parler de vos villes, de votre Palais Noir et de vos laboratoires de guerre… À mes yeux, ce sont autant d’abominations. (Elle se tourna vers son compagnon.) Mais vous êtes différent… Je me trompe ?
Kasrin ne sut quoi dire. Il aurait voulu répondre par l’affirmative, pour entrer dans les bonnes grâces de la reine… Il réussit seulement à hausser les épaules.
— Peut-être. Tout dépend de ce que vous entendez par là… Je suis un Naren, Majesté.
— Je sais, mais vous n’êtes pas comme les autres. Vous avez refusé de participer au conflit. Vous êtes un homme de conscience, capitaine. Je me demande pourquoi. Qu’est-ce qui vous rend différent ?
D’autres questions impossibles… Kasrin réfléchit.
— Je l’ignore. Nicabar et moi n’avons rien en commun, et je l’admets très volontiers ! Mais tous mes compatriotes ne sont pas mauvais, vous savez.
— Oh, je m’en doute, capitaine. Quelqu’un me l’a déjà prouvé.
Intrigué par cette allusion, Kasrin fronça les sourcils. La reine semblait perdue dans son monde intérieur…
Soudain, une idée vint à l’esprit du capitaine : il s’approcha de Jelena en retroussant sa manche.
— Laissez-moi vous montrer quelque chose.
Jelena s’écarta vivement.
— Quoi ? fit-elle nerveusement.
Kasrin éclata de rire.
— Regardez ! (Il désigna la cicatrice qui courait de la saignée de son coude jusqu’à son épaule.) Vous voyez ?
— Une vilaine cicatrice…
— Je la dois à une murène. J’avais dix-huit ans, environ votre âge…
Main tendue, Jelena suivit la cicatrice d’un doigt hésitant.
— Elle devait être énorme, cette murène… J’en ai vu parfois, autour de Liss.
— Elles ont des dents comme des aiguilles ! Cette saloperie a failli me sectionner le bras !
— Que s’est-il passé ?
Comme Kasrin l’avait espéré, Jelena était intriguée. Il avait enfin réussi à établir le contact.
— Enfant, je vivais dans un village de pêcheurs. J’ai toujours adoré la mer et aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai rêvé de naviguer… Adolescent, j’avais ma propre embarcation. Oh, très modeste, bien sûr ! Mais elle faisait ma joie. J’en prenais le plus grand soin.
» Un jour, je débarrassais la coque des bernaches qui s’y étaient agglutinées. Comme ma barque était amarrée, je travaillais les jambes dans l’eau. Il faisait grand soleil. J’utilisais mon couteau à garde d’argent, qui scintillait sous l’eau… Je m’en souviens comme si c’était hier. (Plongé dans le passé, Kasrin marqua une pause, les yeux baissés sur sa cicatrice.) La murène a dû croire que ma jolie arme scintillante était un poisson argenté… Elle a jailli de nulle part, me saisissant le bras, et m’a infligé ça…
— Vous avez dû perdre beaucoup de sang. Que s’est-il passé ensuite ?
— Eh bien, je ne suis pas mort ! Mon père m’a tiré de l’eau et le guérisseur du village m’a fait des points de suture. J’étais terrifié, vous pouvez me croire ! Mais je n’avais pas peur de retourner dans l’eau. De toute façon, m’éloigner de la mer était impossible. Je l’avais dans le sang et c’est toujours le cas. Alors, vous voyez ? Au fond, nous ne sommes pas si différents.
Un sourire naquit sur les lèvres de la reine.
— Une merveilleuse histoire… Je suis ravie que vous me l’ayez confiée.
Kasrin sourit à son tour.
— Alors ? Je vous ai convaincue ?
— Il ne s’agit pas de vous, capitaine. À mon sens, vous êtes digne de confiance. C’est Biagio qui m’inquiète. Vous ne mesurez pas bien à quel point il nous effraie.
— Oh, détrompez-vous ! Croyez-moi, je sais comment était l’empereur. J’ai servi sous les ordres de Nicabar, souvenez-vous. Hier encore, ces deux-là étaient pires que tous les chiens de l’enfer ! Mais Biagio a changé.
— Il m’est difficile de le croire. Arkus et lui nous ont déclaré la guerre. Biagio soutenait Nicabar, il a ordonné le blocus des Cent Îles. Rien ne modifiera le passé.
— Majesté, écoutez-moi ! Laissez-moi au moins vous dire ce que je sais de l’empereur. C’était un boucher, un fou furieux, et le plus vaniteux des hommes, plus arrogant même que Nicabar… ! Ce portrait vous semble-t-il correspondre à l’homme que vous venez de rencontrer ?
— Non… Mais Biagio est malin, il pourrait jouer la comédie… Il dirige le Roshann, souvenez-vous.
— Il ne joue pas la comédie. Au début, je ne voulais pas le croire, moi non plus. Maintenant, j’en suis convaincu. Si vous pouvez faire confiance à un officier de la Flotte Noire, alors accordez aussi votre confiance à Biagio…
— C’est plus difficile avec lui. Il a beaucoup de secrets, même vis-à-vis de vous. Dites-moi, pourquoi lui faut-il un bateau pour rallier les hautes terres de l’est ?
Kasrin hésita. Il n’en fallut pas plus à Jelena.
— Vous n’en savez rien, n’est-ce pas ? Il refuse de vous en parler. Et vous voudriez que je lui fasse confiance ?
— C’est difficile, en effet, soupira Kasrin. N’empêche qu’il dit la vérité. Il est affaibli et l’empire sombre. Ses ennemis étant légion, Biagio essaie de contracter des alliances.
— Il vous l’a dit ?
— Oui. À sa façon, il m’a révélé tout ce qu’il pouvait. Et il m’a demandé ma confiance… (Avide de la convaincre, il faillit prendre Jelena par la main.) Et je vous demande la même chose maintenant. Au nom de la paix, ne pouvez-vous y consentir ?
Là encore, la reine refusa de répondre.
Dans le hall de l’aile ouest, Biagio contemplait la statue qui ornait un coin désert, celle d’Irisha, tout droit sortie de la mythologie narène. L’antique déesse de la jeunesse portait un agneau dans ses bras. Un symbole particulièrement pertinent pour les seigneurs vampires de Nar… Irisha était toujours représentée en jeune fille à la veille de devenir une femme. L’agneau, supposait Biagio, devait incarner l’espoir éternel de la renaissance et l’idée que tous les Narens étaient les agneaux du ciel, bercés par les bras aimants des dieux… Parce que la statue était particulièrement belle et réussie, et parce qu’il se sentait des affinités avec la déesse, Biagio avait autrefois acquis l’œuvre d’art auprès d’un revendeur de la Cité Noire et l’avait installée à cet endroit, où la lumière restituait le mieux son essence. Un achat dispendieux, mais Biagio n’avait pas hésité. À l’époque, sa fortune lui aurait permis d’acquérir un millier de chefs-d’œuvre. Aujourd’hui, la beauté divine du visage sculpté et le sein artistiquement dénudé attiraient moins son attention qu’un détail troublant…
Elle était toujours là !
Au cours de ces deux jours, l’empereur avait découvert une vérité désagréable sur son ancienne villa… Tous les trésors si patiemment réunis avaient disparu. Les portraits, les tapisseries précieuses de Vosk, le chef-d’œuvre méticuleusement travaillé de Darago… Tous vendus pour financer la guerre ! Seule restait Irisha à l’agneau… Biagio en était perplexe. En arrêt devant la statue, il méditait sur ce mystère.
Un bruit de pas interrompit sa réflexion. Les chaussures de la reine Jelena cliquetaient sur le marbre. Elle arrivait seule, sans escorte… Biagio allait-il enfin avoir sa réponse ?
— Majesté… Vous voir me ravit.
— Biagio, je dois vous parler.
— Très bien. Mais d’abord… (Il désigna la statue.) Que fait-elle là ?
— Comment ça ?
— Vous avez vendu tout le reste. Il n’y a plus une seule statue dans cette aile de la villa. Même les petites, qui ornaient ma véranda, ont disparu. Pourtant, vous avez gardé Irisha, exactement où je l’avais laissée… Pourquoi ?
— Irisha… (L’ombre d’un sourire flotta sur les lèvres de Jelena.) C’est donc ainsi qu’elle s’appelle.
— L’antique déesse de la jeunesse, en effet, un héritage des vieux mythes narens… Une enfant, presque une femme… Comme vous, peut-être ?
— Non, comme ma mère ! répliqua Jelena, du venin dans la voix.
Surpris, l’empereur recula d’un pas. Le mépris avait effacé le sourire de la reine.
— Je vois…, dit Biagio.
— Elle a péri au cours d’une attaque narène. Avec mon père. J’avais seize ans.
Biagio connaissait déjà les circonstances du couronnement de Jelena. Il se tourna vers la statue.
— Elle vous rappelle votre mère, c’est ça ?
— Oui. Je ne devrais pas l’admettre, mais cette statue présente une ressemblance frappante avec elle. Quand je suis née, elle était très jeune, encore adolescente, en fait. Quand j’ai posé les yeux sur la statue, j’ai eu l’impression de revoir ma mère. (Jelena soupira.) Ça doit vous paraître idiot.
— Nullement.
Biagio se remémora les nombreuses fois où il avait « communié » avec la statue de cire d’Arkus, au musée du baron Jalator… Avec l’espoir fou d’y glaner du réconfort. D’un certain côté, l’attachement de Jelena à Irisha semblait tristement approprié.
— Vous avez eu raison de la garder. Conserver des liens avec le passé est une bonne chose.
— Des mots surprenants, venant de vous, Biagio.
— Pourquoi ? Vous connaissez mon penchant pour les antiquités. J’aurais cru que vous me comprendriez mieux, après avoir consacré autant de temps à saccager ma villa…
— Comme vous avez saccagé mon foyer ?
— Majesté, j’ai commis des actes que vous n’imagineriez pas. La dévastation de Liss est un poids de plus sur ma conscience. Mais j’ai changé. (Secouant la tête, il soupira.) Vous ne le croirez jamais, n’est-ce pas ? Venir ici était une perte de temps…
— Non, parce que je vous crois.
— Vraiment ? Pourquoi ?
— Remerciez donc le capitaine Kasrin ! Je le tiens pour un homme d’honneur, en dépit de l’uniforme qu’il porte. Il vous fait confiance, Biagio.
— Et ça vous suffit ?
Il n’imaginait pas ce que Kasrin avait pu dire à Jelena, ni même pourquoi ce capitaine en disgrâce se fiait à lui… Biagio lui avait pratiquement tout caché de ses plans.
— Vous ne comprendrez sûrement pas, mais je vais vous le dire quand même. Les gens de la mer ont des affinités électives. Kasrin est ainsi, pas si différent des Lissiens… S’il arrive à vous faire confiance, alors je le peux aussi.
— Vous ne dites pas tout. Je le lis dans vos yeux. Vous voulez Nicabar.
— Naturellement ! Je ne vous aiderais pas sinon.
— Vous, m’aider ?
— Oui. Je vous donnerai un bateau. Partez pour les hautes terres de l’est et trouvez-vous des alliés.
Des alliés ? se répéta Biagio, stupéfait.
Qu’avait donc pu lui dire Kasrin ? Mais il était trop reconnaissant pour se plaindre… L’étonnement le laissait presque sans voix.
— Majesté, en vérité, je ne sais comment vous remercier.
— C’est très simple : dites-moi ce que vous allez faire là-bas.
Biagio s’était attendu à cette question. Il savait d’avance que Jelena ne lui prêterait pas un schooner sans avoir le fin mot de l’histoire.
— Très bien. Vous le saurez. Mais veuillez d’abord affréter un vaisseau en mon nom. Je dois partir rapidement, et vous avez une stratégie à élaborer avec Kasrin. (Se détournant, il caressa une jambe de la statue. Irisha lui manquerait.) Nous nous reverrons à la veille de mon départ. Alors, je vous dévoilerai tout.
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