Les Saints de l'Épée
Chapitre 33
33
Barnabin resta deux jours dans le château de Corne d’Élan, puis il quitta Biagio. Comme Malthrak l’avait affirmé, Barnabin s’était révélé un serviteur bon et loyal. Biagio l’appréciait. Avant son départ, il lui remit une belle somme, le remerciant, et lui recommandant de contacter Malthrak s’il lui fallait davantage.
Il avait ajouté qu’il y aurait toujours du travail pour lui à la Cité Noire – car Redburn refusait de revoir cet espion sur ses terres. L’empereur ne s’était pas attendu à tant de dureté chez un si jeune prince. Une réaction mesquine doublée d’une vision à court terme des choses… Mais Biagio s’était bien gardé de donner son avis. Il avait fait ses adieux à son guide, se résignant à un long séjour solitaire parmi les montagnards.
Peu après le départ de Barnabin, il y eut une nouvelle prise de bec entre Biagio et son hôte… Sourd aux promesses comme aux menaces, Redburn restait inflexible.
Cinq jours plus tard, l’empereur de Nar commença à douter qu’il réussirait.
Comme chaque matin, des glapissements d’enfants le tirèrent de son sommeil. Levé tôt, il prit le plateau de pain et de confiture déposé devant la porte de sa chambre, se restaura puis s’habilla. Arrivé avec très peu d’effets personnels, il s’était rabattu sur les tenues fournies par son hôte – des vêtements à carreaux de couleurs vives qui juraient avec sa carnation. On lui avait aussi remis une paire de bottes en cuir très rigide. À cause de son rang, on lui allouait des quantités illimitées d’eau chaude pour se baigner – un luxe dont il ne se privait pas. Breena lui avait même donné des sels de bains. Rien à voir avec les huiles coûteuses que Biagio utilisait, mais il s’en contentait volontiers… La princesse était son intermédiaire et son guide. Elle le conduisait à son frère, qui rechignait toujours à le recevoir. À l’entendre, Biagio n’avait rien de nouveau à lui apprendre, de toute façon.
Hélas, Redburn avait raison.
Mais aujourd’hui, l’empereur n’était plus d’humeur à discuter. Il aspirait à la solitude. Et son hôte aussi apprécierait qu’on le laisse réfléchir en paix à la situation… Expert dans l’art d’évaluer les gens, Biagio s’était intéressé de près au langage corporel de son interlocuteur… La résistance de Redburn faiblissait. Certes, il voulait la paix. Mais au fond, il savait que la guerre éclaterait. Il envisageait des moyens d’éviter le pire. Bientôt, il en viendrait à la conclusion qu’un conflit avec le Talistan était inévitable.
Le soleil coulait à flot par la fenêtre, augurant d’une journée radieuse. La vie au château de Corne d’Élan n’avait rien de comparable avec l’existence dorée de l’empereur au Palais Noir. En Nar, Biagio n’avait pas constamment des mioches braillards dans les jambes, et il n’était pas assourdi par les beuglements d’amateurs impénitents de bière… Dans la Cité Noire, les fumées âcres des laboratoires de guerre envahissaient tout. Dans les hautes terres, la population respirait un air sain et pur sans se douter qu’il pût en aller autrement ailleurs dans le monde. L’atmosphère avait la pureté du souffle de Dieu. Et sa fraîcheur se démarquait tout autant de la chaleur de Crate. Tant de différences avaient de quoi frustrer ! Pour Biagio, s’accommoder de ce nouvel environnement n’allait pas sans difficultés.
— Pas d’enfants aujourd’hui, lâcha-t-il en inspectant son reflet dans le miroir. Pas de tapage, de regards inquisiteurs et, cerise sur le gâteau, pas de Redburn non plus !
Éviter le prince équivaudrait à des vacances. Sa veste ajustée – le tissu rêche lui irritait la peau –, il se passa une main dans les cheveux. Les shampooings et les sels de bains leur avaient rendu leur lustre naturel. Il était redevenu l’empereur de Nar jusqu’au bout des ongles, se dit-il, plein d’assurance.
Quittant sa chambre, il remonta les couloirs en espérant passer inaperçu. Il traversa la salle d’honneur à la voûte en berceau ornée de tapisseries. De là, il fonça vers la sortie. Dans la cour, il savoura la caresse du soleil. S’il avait renoncé à la drogue qui transformait son sang en eau glaciale, il en subissait toujours les effets, en particulier une aversion marquée pour le froid. Au milieu des chiens, les gamins, qui étaient partout, pointèrent l’index vers le Naren. Ravi de constater l’absence de son hôte, Biagio se dirigea vers les écuries, en quête d’une monture. Il avait envie d’une chevauchée en plein air. Situées à l’ouest du château, les écuries en étaient séparées par un pâturage et un muret de pierre à l’aspect aussi rustique que le reste. L’empereur se félicita d’avoir mis ses bottes. À la suite des violentes pluies de la nuit, le pâturage était boueux. Trois garçons d’écurie regardèrent Biagio approcher. L’un nourrissait un cheval. Les deux autres étrillaient un élan. Quelque peu dépité par leur présence, Biagio ralentit le pas. Selon Breena, on ne mélangeait pas les chevaux et les élans. Il ne s’était pas attendu à tomber sur ces créatures à cornes…
— Bonjour, lança le premier palefrenier. Puis-je vous aider, mon seigneur ?
Biagio désigna le cheval.
— Je désire chevaucher un peu. Mais je n’ai pas de selle ni de harnais.
Le montagnard pâlit.
— Hum… Vous avez la permission, mon seigneur ?
— La permission ? Je n’en ai pas besoin, jeune homme ! Je suis messire Corigido, l’invité de votre prince.
— Je sais, mon seigneur. Mais il nous a recommandé de ne laisser personne partir seul à cheval. À cause des troubles avec le Talistan, vous comprenez… Si vous acceptiez de patienter un instant, j’irais en référer au prince et je suis certain que…
— Notre hôte ne chevauchera pas seul, dit une voix familière. Je serai à ses côtés.
Breena !
Biagio se retourna. Il ne l’avait pas entendu venir.
— Navré, madame, répondit le garçon d’écurie, je n’étais pas informé.
— Simple changement de plan, assura la princesse. Retournez à vos occupations, je me charge de tout.
Hochant la tête, le montagnard s’éloigna avec le cheval.
— Je ne m’attendais pas à vous voir ici, souffla Breena. Pourquoi ne pas m’avoir prévenue de vos projets ?
— Parce que je désirais être seul. Sans vouloir vous offenser, j’aspirais au calme.
— Eh bien, vous aurez besoin de moi pour avoir un cheval, et je comptais faire un tour dans les collines. Vous pouvez m’accompagner.
— Non, merci.
— Pourquoi pas ? Vous êtes nerveux ?
— Devrais-je l’être ?
— Je connais les collines mieux que quiconque. Si vous partiez seul à l’aventure, vous risqueriez de vous perdre. Pourquoi ne pas me laisser venir avec vous ?
— Vous tenez tant que ça à me guider, dame Breena ? Pourquoi ?
La jeune femme se contenta de sourire.
— Venez, dit-elle en retournant vers les stalles.
Biagio hésita. Il aspirait vraiment à la solitude. Mais la jeune montagnarde avait un côté très attirant… Audacieuse, d’une brutale sincérité… En outre, elle obtenait toujours ce qu’elle voulait.
À quoi bon gaspiller sa salive ? se demanda Biagio.
Il la suivit dans la première stalle… et se trouva nez à nez avec un latapi.
— Oh, non ! Pour moi, ce sera un cheval ou rien du tout !
Breena flatta l’encolure massive du cervidé.
— N’ayez pas peur. Il a l’air plus effrayant qu’il ne l’est en réalité.
— J’en doute !
La bête blanche aux andouillers de la taille d’un homme portait une selle bizarre sur le dos et ses yeux bruns brillaient de méfiance…
— Seigneur, quel monstre !
— Les latapis sont plus doux que les chevaux, assura Breena. Ils ont l’air méchant, mais en réalité, ce sont de bons et loyaux compagnons.
— Génial ! grogna Biagio. Passez donc du bon temps ensemble, votre ami et vous…
Il tourna les talons.
Breena le rappela d’un ton implorant.
— Attendez ! Essayez avant de vous décider !
— Inutile. Je sais par avance que je détesterai l’expérience. Au revoir !
— Ça m’aurait étonnée…, grommela la jeune femme. Les dandys impériaux dédaignent toujours ce qu’ils ne connaissent pas.
Biagio s’immobilisa. Puis il continua, s’attendant à d’autres remarques acerbes. Mais Breena n’ajouta rien. Il s’arrêta de nouveau. Et se retourna. Sous ses airs furibonds, il détecta du chagrin chez la jeune femme.
Pour une raison qu’il ne s’expliqua pas, il revint vers elle.
— Je monterai un cheval et vous votre satané ruminant. Ça vous va comme ça ?
— Non. Vous chevaucherez en croupe avec moi et vous découvrirez de nouvelles choses sur nos terres.
— Ne pourrais-je pas apprendre cette leçon sans devoir grimper sur votre monstre ?
La princesse fit signe à Biagio de la rejoindre.
— Sang Dieu ! Vous l’aurez voulu…
Renato approcha, évitant l’élan de son mieux. L’humeur de la princesse changea du tout au tout. Elle lui prit le bras.
— Enfourchez-le comme vous le feriez avec un hongre. Je me charge du reste. Vous savez monter à cheval, j’espère ?
— Quelle question idiote !
— Navrée. Vous avez l’air si… délicat. Peu importe.
Quand elle lui indiqua de glisser le pied dans l’étrier de l’élan, il la repoussa.
— Laissez-moi ! (L’animal tournant la tête vers lui, Biagio essaya un sourire crispé.) Brave bête… Tout doux, mon garçon…
S’assurant que Breena tenait bien les rênes, l’empereur empoigna le troussequin et se hissa en selle avec un sourire triomphant.
— Vous voyez ? Simple comme un bonjour !
— Magnifique, approuva la jeune femme. Maintenant, reculez, que je monte devant… Voilà. Passez les bras autour de ma taille.
— Autour de… ? Sûrement pas ! Ce ne serait pas convenable.
— Si vous refusez de vous tenir à moi, la première secousse vous désarçonnera et vous vous briserez l’échine !
Biagio secoua la tête. Que diable faisait-il là ? De mauvaise grâce, et en s’efforçant d’éviter ses seins, il se cramponna à Breena. Le nez dans sa chevelure, il sentit son odeur… qui n’avait rien de déplaisant. Logique, puisque la princesse utilisait un parfum en vogue à la Cité Noire. Et très onéreux, de surcroît.
— Où allons-nous ?
— Je me proposais d’inspecter les rives du Coupargent, à la frontière du Talistan. Mais puisque vous m’accompagnez…
— Ce n’est pas une bonne idée, dit Biagio. Un des séides de Gayle pourrait me reconnaître et ce serait la catastrophe… (Il regarda les montagnes à l’ouest.) Et par là ? J’espérais explorer cette région.
— Les Jumeaux de l’Aube… Vous voyez ces deux pics ? Ils portent le nom des enfants d’un antique dieu solaire. C’est très joli, par là-bas.
— Les Jumeaux de l’Aube… Allons-y !
— Je ne suis pas votre cocher ! Mais c’est d’accord…
Breena fit claquer les rênes. Le cervidé quitta la stalle et, au trot, se laissa guider vers les hautes collines. Rudement secoué, Biagio se retint à sa compagne. Le latapi semblait progresser par bonds…
Passant au galop, il entraîna ses cavaliers en direction des jumeaux du dieu solaire.
Raide comme un piquet, Biagio tenait la princesse par la taille. Sa longue chevelure rousse lui chatouillait les narines, mais il n’osait pas lâcher Breena pour l’écarter. L’audace de la jeune femme, qui le plongeait dans l’embarras, lui rappelait l’attitude de son épouse – le calcul et la duplicité en moins.
Alors que l’élan traversait une plaine verdoyante, Biagio commença à se détendre et à admirer la majesté du paysage. Dans cet environnement, il se faisait l’impression d’être un autre homme.
C’est ce que je voulais…, comprit-il.
Avec Breena et les arbres pour seule compagnie, il n’était plus un empereur accablé de responsabilités… À chaque bond de l’animal, il avait l’impression d’évacuer un peu plus ses angoisses des derniers mois.
Il éclata de rire.
Breena tira sur les rênes et se tourna sur sa selle pour voir ce qui lui arrivait.
— Ça va ?
— Naturellement ! répondit Biagio, indigné. Pourquoi vous êtes-vous arrêtée ? Au galop, femme, au galop !
— Vous riiez…
— Un instant, j’ai été heureux.
— Oh… (Breena sourit.) Hum… Ça vous dirait de prendre les rênes ?
— Oui, répondit-il sans hésiter. C’est comme avec un cheval ?
— Oui. Pour le faire avancer, serrez les genoux. Pas trop…
Biagio resserra un peu les cuisses. Comme un hongre parfaitement dressé, le latapi repartit au trot. Savourant la chaleur de la princesse pressée contre lui, Biagio se redressa légèrement sur sa selle avec la sensation enivrante de redevenir un homme. Qu’une femme conduise ainsi son compagnon ne lui semblait pas séant. En outre, à dos d’élan – une de ces bêtes bizarres –, la position devenait vite inconfortable.
— Allons dans les collines !
Prenant rapidement de l’assurance, il talonna sa monture en direction des Jumeaux de l’Aube.
L’élan passa au galop et Breena se pencha sur son encolure. À travers les bois de l’animal, Biagio admira les montagnes qui se dressaient au bout d’une prairie semée de fleurs sauvages. Il tira sur les rênes, ravi de la docilité de sa monture.
Breena expira bruyamment.
— Vous êtes meilleur cavalier que je ne l’aurais cru ! Et il semble bien vous aimer…
— À Crate, je m’entraînais avec des chevaux.
Se laissant glisser à terre, Biagio offrit une main à sa compagne. Elle refusa son aide, sautant à son tour à bas de leur monture.
— C’est magnifique, non ? (Dominant le ciel, les Jumeaux de l’Aube se dressaient comme des sentinelles.) Vous vouliez vous éloigner de Corne d’Élan ? Voilà votre vœu exaucé…
Effleurant les hautes herbes, Biagio s’écarta lentement de la princesse. Les abeilles butinaient, une brise légère faisait onduler les épis…
— Oui, magnifique…
Biagio s’étendit sur le dos, face au ciel si bleu. Mais le visage de Breena entra soudain dans son champ de vision.
— Seigneur ? Ça va ?
— C’est la deuxième fois que vous me posez la question.
— C’est la deuxième fois que vous m’y incitez.
— Un homme ne peut-il pas goûter un instant de bonheur sans que vous le harceliez ?
— Vous êtes heureux ?
Biagio retourna la question dans sa tête.
— Content serait un terme plus juste… Allons, écartez-vous, voulez-vous ? Vous me cachez les nuages.
— Que faites-vous ?
— Je goûte la solitude. Ne plus être l’empereur, pour une fois…
Breena s’installa près de lui et le dévisagea. Elle a des yeux magnifiques, décida-t-il… Soudain, il ne trouva plus sa présence importune, et ne s’irrita plus de ses questions. Quitte à renoncer à l’isolement, il n’aurait voulu personne d’autre que Breena pour l’agacer ainsi.
— Vous aviez raison au sujet des latapis. Ce sont des bêtes puissantes. Dieu, si je pouvais les lancer au combat contre le Talistan !
— Chut ! N’en parlons plus.
— Pour aujourd’hui, entendu… Mais demain, je reverrai votre frère. Je dois le convaincre, dame Breena.
— Pas demain non plus ! Ce sera la fête, et il ne sera pas d’humeur à se quereller avec vous.
— La fête ? En quel honneur ?
— L’anniversaire de Redburn.
— Son anniversaire ? Le vôtre aussi, dans ce cas.
— Exact.
— Pourquoi ne m’en avoir rien dit ? Je ne suis pas invité ?
— Naturellement que si. Mais il s’agit d’une fête typiquement montagnarde, seigneur. Je ne suis pas sûre qu’elle soit à votre goût.
— De la bière à flot et des danseuses ?
— On peut dire ça…
— Eh bien, je suis un danseur hors pair et je tiens bien l’alcool, figurez-vous. J’y serai.
— Vraiment ?
— Pourquoi cet air surpris ?
— Pas de raison particulière, éluda la jeune femme. Mais ne parlons plus du Talistan, je vous prie.
— Ce pays est sublime. Redburn voudra certainement le défendre. Il a tant à perdre…
— En effet. Voilà pourquoi il a peur. Il m’a dit ce que coûterait un conflit contre le Talistan. Ce serait une catastrophe.
— Et si la cavalerie du Talistan envahissait vos terres, ne serait-ce pas aussi une calamité ? Qu’arriverait-il à votre beau royaume ? Dame Breena, vous oubliez que je connais bien les Talistaniens. Ces ogres adorent les jolies choses.
— N’essayez pas de m’effrayer !
— Inutile. Chaque fois que je pose les yeux sur votre âne bâté de frère et sur vous, je vois à quel point vous êtes terrifiés. Et vous savez l’un comme l’autre que j’ai raison. Alors… Pourquoi ce refus obstiné de réagir ?
Breena faisant mine de se lever, il la retint par la main.
— Ne partez pas ! Je vous en prie !
Breena céda, gardant un long silence qu’il apprécia. Mais dès qu’elle reprit la parole, ce fut pour lâcher une des questions directes dont elle avait le secret.
— Pourquoi vous plaisez-vous ici ?
— C’est calme. Paisible. Je réfléchis.
— La Cité Noire n’incite pas à la réflexion ?
— D’évidence, vous n’y êtes jamais allée.
— Alors, vous ne souhaitez pas y retourner ?
— Vous n’y êtes pas du tout ! (Il se rassit pour la regarder.) J’adore la capitale, c’est ma maîtresse ! Même en cet instant, je me languis encore d’elle…
— Je ne comprends pas.
— Comment le pourriez-vous ? La Cité Noire, on l’a dans le sang ou pas. Pour moi, c’est une maladie incurable… (D’humeur contemplative, Renato arracha un brin d’herbe et joua avec.) J’aime la capitale comme un homme aime une femme : de tout mon cœur. Et c’est une redoutable séductrice… (Il lâcha le brin d’herbe.) Parfois, elle exige trop de moi.
— Alors, vous êtes fatigué.
— Oui. (Biagio ferma les yeux.) Si fatigué… Il me reste tant de chemin à parcourir. La Cité Noire a besoin de moi. Le seul homme qui la sauvera d’elle-même – tout comme l’empire…
Breena eut un petit rire.
— C’est trop pour un seul homme, vous ne croyez pas ? Même pour l’empereur de Nar !
Biagio ne répondit pas. Elle avait raison. Mais personne ne lui prendrait sa couronne… Sauver Nar était sa responsabilité. N’avait-il pas tout fait pour s’emparer du Trône de Fer ? N’avait-il pas rempli lui-même le proverbial baril de poudre prêt à exploser ?
À lui, maintenant, de réparer les pots cassés…
— Dame Breena ?
— Oui ?
— La fête de demain sera aussi en votre honneur ?
— Oui, pourquoi ?
— Pas de raison particulière… J’y serai.
— Vous n’êtes pas obligé de venir, seigneur. Je sais à quel point vous nous trouvez… rudes. Après tout, nous sommes loin de la capitale.
— J’y serai, répéta Biagio. Et vous verrez comment danse un Cratien.
Le lendemain, l’empereur assista à la transformation du château en une salle de fête bondée de montagnards blonds et roux, de musiciens, de bardes, de danseurs, de terriers à poil frisé et d’oiseaux exotiques perchés sur l’épaule des amuseurs itinérants. Tous venus célébrer l’anniversaire des jumeaux royaux. Dans la cohue, le clan Redburn était bien représenté, car la fête avait attiré tous les parents du roi. Assis au bout d’une table, Biagio sirotait une bière en prenant note des airs de famille entre les hommes, les femmes et les enfants.
Les convives rassemblés dans le grand hall débordaient déjà dans les salles adjacentes et la cour. Breena et son frère occupaient la place d’honneur à une immense table ronde fourmillant de cousins. Biagio eut la surprise de voir également d’autres chefs de clan. Il reconnut même l’emblème léonin des Kellen. Beaucoup plus âgé que Redburn, leur patriarche faisait montre d’une déférence de bon aloi envers ses hôtes. Il dansa avec Breena en respectant parfaitement les convenances.
Olly Glynn, du clan de l’ours, restait à l’écart, se contentant de lorgner les jolies filles. Contre le Talistan, Biagio aurait besoin d’eux tous. Mais il lui fallait d’abord convaincre Redburn – s’il y arrivait un jour.
Le lendemain, peut-être… Ce soir, il était le seigneur Corigido, un noble naren qui profitait de l’hospitalité du prince Redburn. Au château, tout le monde s’y était laissé prendre et Biagio s’installait dans son rôle.
Sirotant toujours sa bière, il regarda Breena glousser en recevant des cadeaux. Elle semblait avoir encore rajeuni, et se délectait visiblement du festin. Près d’elle, Redburn battait la mesure d’un air endiablé. Biagio avait découvert en lui un très bon danseur – cela excitant curieusement sa jalousie. Jusque-là, il avait évité la piste, gardant l’espoir que Breena le choisirait comme cavalier.
Ce qu’elle n’avait pas fait.
Apaisé par la musique, Biagio se cala dans son fauteuil en continuant de vider des chopes de bière. Qu’offrirait-il à Breena pour son anniversaire ? Il avait voyagé léger, emportant « seulement » de l’or. Donner de l’argent à la jeune femme serait d’une gaucherie inexcusable. Mais il voulait marquer le coup… Dans son état d’ébriété, il se sentit follement généreux et désireux de témoigner sa gratitude.
Lentement, il redevenait lui-même… Le monde voyait toujours en lui un boucher doublé d’un fou furieux. Mais, jour après jour, ce Biagio-là disparaissait, remplacé par un homme nouveau. Un beau matin, Nar constaterait sa métamorphose. Peut-être… Quoi qu’il en soit, l’empereur avait conscience de vivre un moment décisif. Peu à peu, il remontait du gouffre et triomphait de la folie. Et, pour une petite part, Breena l’y aidait en lui tendant la main.
— Seigneur Corigido ?
Biagio tourna la tête et vit qu’Olly Glynn s’était campé devant lui. Le montagnard posa un pied sur le banc.
— Oui ?
— Je suis Olly Glynn, le chef du clan Glynn.
— Ravi pour vous…, lâcha Biagio en retournant à sa bière.
Glynn posa bruyamment sa chope.
— Que fiche ici un seigneur naren ? Vous allez au Talistan ?
— Peut-être…
— Et vous pensiez utiliser le château comme pied-à-terre ? Une brève escale avant de rejoindre vos vrais amis, c’est ça ?
Biagio reposa sa bière. S’il n’avait jamais participé à une bagarre, la force conférée par la drogue ne l’avait jamais vraiment quitté. Dès que la colère le reprenait, il ne se contrôlait plus.
— La musique me plaît et je passe du bon temps. Filez avant que mon humeur se gâte !
— Oh ! Et comment comptez-vous me faire décamper, Naren ? En m’aspergeant de parfum ?
— Rien d’aussi ridicule. Je me contenterai de rapporter à l’empereur votre attitude grossière, Olly Glynn. Ses Anges de l’Ombre iront chez vous la nuit, pour arracher votre énorme carcasse à un lit douillet. Et sous les yeux de votre famille, ils vous écorcheront vif – en prenant tout leur temps. (Biagio se fendit d’un sourire éblouissant.) Qu’en dites-vous ?
L’arrogance du montagnard s’évanouit.
— Vous connaissez bien l’empereur ?
— Disons que nous sommes dangereusement proches…
— Ah oui ? Dans ce cas, vous aurez peut-être l’amabilité de lui transmettre un message… (Sans plus de façon, Glynn s’installa près de Renato.) Dites à Sa Grandeur que les hautes terres orientales ont besoin d’elle. Qu’elle se lève donc de son Trône de Fer, pour une fois, et agisse… Vous pourrez répéter cela à l’empereur, Corigido ?
— Certainement. Et je ne manquerai pas de lui citer la source du message.
— Je suis sérieux. Les Narens sont trop longtemps restés la tête dans le sable… Vous n’avez aucune idée de ce qui se trame au Talistan, ou dans le reste de l’empire.
— Alors que, vous, vous savez tout ?
— Plus que l’empereur, je parierais… Sait-il que Tassis Gayle renforce ses armées ? Et qu’il est de mèche avec le duc Wallach de Gorkney ?
Biagio faillit s’étouffer.
— Wallach ? Que diable ferait-il au Talistan ?
Glynn se pencha pour murmurer :
— Il construit des bateaux… Il fournit à Gayle une armada, à partir de sa propre flotte marchande. Selon la rumeur, les Talistaniens projettent d’attaquer la Cité Noire.
— Comment le savez-vous ? Mes propres agents… Hum ! Le Roshann n’est probablement pas au courant…
— Vous voyez ? L’empereur ferait mieux de s’intéresser aux hautes terres plutôt que de se prélasser dans ses appartements en compagnie de ses beaux esclaves…
— Qu’avez-vous entendu d’autre, que je puisse tout rapporter à l’empereur ?
— Je vous ai dit l’essentiel. Comme je voyage beaucoup, je glane des rumeurs… Mais Redburn se conduit aussi mal que l’empereur en se cantonnant ici. Par bonheur, mon clan continue de commercer avec le Talistan quand l’occasion se présente.
— Et pour ces bateaux ? Vous ne savez rien de plus ?
Le sourire de Glynn trahit sa profonde satisfaction.
— Il s’en passe de belles en Aramoor ! Selon ce que j’ai entendu dire, Elrad Leth aurait réduit la population en esclavage, pour participer à un grand chantier. Toute la contrée est fermée, ses frontières étroitement surveillées par les Talistaniens. Pas un membre de mon clan n’a pu s’y faufiler. Aucun autre négociant non plus, d’ailleurs. Ce serait toujours lié à cette fameuse armada…
— Un chantier naval ? avança Biagio.
Ça n’avait pas de sens… Pourquoi amener des vaisseaux de Gorkney en Aramoor ? De là, il n’y avait pas moyen d’atteindre la Cité Noire – pas sans refaire d’abord voile vers Gorkney, puis contourner le continent par la mer… Soit plusieurs semaines de navigation.
— Je ne comprends pas. Que vous a-t-on dit d’autre ?
— Rien. Wallach fait passer ses bateaux en Aramoor. (Glynn haussa les épaules.) L’empereur devrait se renseigner là-dessus, c’est certain.
— En effet. Et Redburn ? Ne mesure-t-il pas l’importance des enjeux ? Pour l’amour du ciel, il s’agit de son royaume !
— Ah, Redburn… Un homme courageux, mais si jeune… Et trop prudent. Il voit ce qui se trame. Il n’est pas bête. (Le montagnard baissa les yeux sur sa bière.) Hélas, il a peur.
Ce jugement résonna longuement aux oreilles de l’empereur. Tout le monde vivait dans la crainte ! La frayeur… le nouveau fléau de Nar.
Biagio prit une autre gorgée de bière. Il n’avait pas entendu parler de Wallach depuis un certain temps, en arrivant même à oublier le vieux duc teigneux…
Wallach, lui, n’oubliait pas Biagio, l’homme qui avait décapité sa fille…
Tassis Gayle place ses pions… Qui d’autre a-t-il enrôlé ?
— Vous ne savez rien de plus ? Au sujet de Wallach ?
— Non. Mais au moins, j’aurai piqué votre intérêt… Vous êtes transparent, mon cher Corigido. Et je suis ravi de vous voir bouleversé. Il vous suffira maintenant d’effrayer l’empereur. Comme ça, nous verrons peut-être enfin de l’action !
— Je l’en informerai.
— Que vous dites ! grommela Glynn. Le Talistan représente trop aux yeux des Narens !
— Je préviendrai l’empereur ! Pourquoi doutez-vous de ma parole ?
— Je ne doute pas de vous, Corigido. D’ailleurs, je ne vous connais même pas. C’est en votre empereur que je n’ai pas confiance. À supposer que ce genre de nouvelle parvienne à ses oreilles, il ne réagira pas. Ce démon se fiche éperdument d’Aramoor, je parierais. Ou des hautes terres…
— Vous vous trompez. Bien sûr, vous ne le connaissez pas comme moi.
— Mais je connais les Narens. J’ai beaucoup voyagé, sûrement plus que vous, l’ami.
Ça, j’en doute.
— Vous ne connaissez pas l’empereur. Quand je lui parlerai de la situation préoccupante dans les hautes terres, il réagira. Mais il aura besoin de votre allégeance. La situation n’est guère plus souriante pour lui dans la capitale… Vous devrez prendre vous-mêmes les armes contre les Talistaniens. Y êtes-vous disposés ?
Glynn bomba le torse.
— Je suis toujours prêt à combattre !
— Et Redburn ? Sauriez-vous le convaincre de se battre, lui aussi ?
La question découragea le chef de clan.
— C’est une autre paire de manches… Sans être un couard, Redburn ne veut pas s’opposer au Talistan.
— Ça m’aurait étonné… Vous devez le ramener à la raison, Olly Glynn ! Dessillez-lui les yeux avant qu’il soit trop tard !
— Entendu. Mais pas aujourd’hui. Ce soir, c’est la fête ! (Un grand sourire éclaira le visage du montagnard.) Buvez donc, Corigido !
Se levant d’un bond, Glynn entra dans la danse, ceinturant la jeune fille la plus proche pour la faire virevolter sur la piste.
Le nez plongé dans sa bière, Biagio repensa à Wallach. Tassis Gayle avait su bien s’entourer. Le duc avait un lourd contentieux contre le nouvel empereur. Comme trop d’autres nobles endeuillés… Pour se faire des alliés, il avait suffi à Gayle d’ouvrir les yeux…
— Dieu tout-puissant, chuchota Biagio. Je nage dans les problèmes !
En plus d’une armée ennemie, il devait maintenant tenir compte d’une flotte. Selon toute probabilité, le fameux « projet » aramoorien que Dakel et lui avaient tenté de percer à jour concernait la flotte marchande de Wallach, une armada facile à équiper grâce à la fortune du duc…
Biagio se remémora la fille de Wallach, l’épouse de Richius Vantran… Sabrina, si jeune, si ravissante… Arkus l’avait donnée en mariage au jeune roi d’Aramoor. Mais après la trahison du Chacal, Renato avait livré la fille à Boisnoir Gayle pour qu’il s’en amuse. Puis il avait ordonné qu’il la décapite…
Il avait même fait parvenir à Vantran la tête de sa femme.
Comme sous l’effet d’une bourrasque, Biagio frissonna.
— Le temps presse…, murmura-t-il. Il faut que Redburn m’écoute.
Il alla retrouver Breena qui déballait un autre cadeau – une robe de prix. Apercevant Biagio, Redburn se rembrunit. Breena se leva, priant ses voisins de l’excuser et rejoignit l’empereur.
— Ça ne va pas ? Vous avez l’air soucieux…
— Venez.
Lui prenant le bras, Renato entraîna la jeune femme hors de la salle.
— Qu’y a-t-il ?
Il ne répondit pas, voulant être seul avec elle, loin du brouhaha et des curieux. Ils passèrent devant un groupe de fêtards et se dirigèrent vers une alcôve. Serrant les doigts de Biagio dans les siens, la jeune héroïne de la fête le poussa doucement contre un mur.
— Mon seigneur, vous semblez préoccupé. Vous m’inquiétez.
— C’est votre anniversaire. Je désirais vous offrir quelque chose…
Renato portait une bague torsadée d’or et d’argent en forme de serpents, un rubis enchâssé entre leurs deux têtes dressées. Son père la lui avait donnée et il l’enlevait rarement. Il le fit pourtant, posant le bijou sur la paume de sa compagne, qui écarquilla les yeux et secoua la tête.
— Sire, je ne peux pas… Ça a beaucoup trop de valeur !
— C’est tout ce que j’ai à vous offrir. Prenez-le.
La princesse sourit.
— Vous êtes ivre, mon seigneur.
— En effet… Mais si vous refusez mon cadeau, j’en serai offensé.
— Sire, je ne comprends pas. Pourquoi faites-vous ça ?
— Parce que vous m’avez ouvert les yeux.
— À quel propos ?
Sans répondre, Biagio referma les doigts de la princesse sur la bague.
— Nous en reparlerons demain… La situation est pire que je ne l’imaginais, et le temps joue contre nous. Je reverrai votre frère. Vous devez m’aider à le convaincre.
— Mon seigneur, de quoi parlez-vous ?
— Chut ! Demain. (Il lui reprit la main pour lui glisser la bague au doigt.) Ravissant !
— Merci. Revenez avec moi dans la salle d’honneur.
— Non, j’ai assez fêté votre anniversaire. Retournez vers vos amis. J’ai à réfléchir…
Breena refusa de le lâcher.
— Vous m’aviez promis de me montrer comment danse un Cratien. Manqueriez-vous de parole ?
— Dame Breena…
— Ne me décevez pas, mon seigneur. C’est mon anniversaire.
Biagio la regarda.
— Très bien. Une danse.
Ivre ou pas, Biagio dansa avec grâce. Breena riait aux éclats en virevoltant dans ses bras. Renato en oublia ses tracas, immergé dans la musique et la charmante compagnie d’une belle jeune femme.
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