Les Saints de l'Épée
Chapitre 9
9
Le jour naissant baignait les montagnes de ses feux éblouissants. La brise caressait les hautes collines – unique son qui brisait le silence à des lieues à la ronde… Le printemps, précoce, avait fait fondre les glaces en altitude et éclore les boutons de fleurs sauvages entre les roches. Une matinée idéale, dans les Montagnes de Fer… L’air était doux, et la vue qu’offraient les cimes se révélait sublime… Un spectacle digne du paradis. À l’est, l’énigme de Lucel-Lor semblait attendre d’être résolue. À l’ouest, Aramoor verdoyait, ses pins géants dressés comme autant de soldats à la frontière de Nar… Et entre les deux, les Montagnes de Fer, cette formidable chaîne naturelle qui séparait les continents depuis l’aube des temps…
Pour Jahl Rob, les Montagnes de Fer étaient une cathédrale. Plus majestueuses que n’importe quel ouvrage de l’homme, elles révélaient le mystère divin dans toute sa splendeur. Témoignage de Dieu en Ses œuvres infinies, elles avaient sauvé Jahl et elles l’inspiraient. En ces temps de déracinement, les Montagnes de Fer lui offraient un refuge sûr. Elles étaient désormais son foyer. Et il les adorait.
Rouvrant son livre, il regarda ses compagnons.
La petite congrégation s’était réunie pour recevoir sa bénédiction et la beauté des montagnes servait d’écrin à la cérémonie.
— « Si je vole avec les dragons, ou demeure dans les noires entrailles de la terre », lut Rob, « même là, Ta main droite me guidera et Ta lumière m’ouvrira la voie. »
Un extrait du Livre de Gallion… L’archevêque Herrith adorait ces textes et les citait souvent. C’était l’un de ses versets favoris. Depuis des années, Jahl Rob y repensait fréquemment. Surtout en temps de crise.
Il sourit à la congrégation. Aujourd’hui, ses Saints de l’Épée avaient une mission particulière à remplir, et il les savait pleins d’appréhension. Assis en tailleur sur l’herbe, rayonnant d’espérance, le petit Alain, le frère de Del Lotts, couvait Jahl des yeux. Pour lui, l’opération du jour était vitale. Dès que son regard se posait sur l’homme-enfant, Jahl s’efforçait de paraître plus rassurant que jamais.
— Tout est là, mes amis, continua Rob en levant le livre. Dieu nous accompagne partout. Dans les montagnes, dans nos cœurs… Où que nous galopions aujourd’hui, Il sera avec nous. Ayons la foi et Il nous protégera.
Pleins d’espoir, les hommes hochèrent la tête. Sans compter Alain, ils étaient vingt-cinq, et pas particulièrement portés à la spiritualité. Mais ils avaient à cœur d’écouter les sermons de Jahl Rob.
En fait, Jahl ne les connaissait pratiquement pas avant qu’ils deviennent ses Saints. Ils n’étaient pas assidus aux offices et ne donnaient rien aux bonnes œuvres de son Église. Mais c’étaient de braves hommes au cœur fier et dignes de respect. Maintenant, ils avaient besoin de Rob. Acculés au désespoir, les gens étaient ainsi… Quand tout s’écroulait autour d’eux, ils se tournaient vers le Seigneur.
Jahl baissa son livre. Une lourde tâche l’attendait. Se rapprochant du groupe, il s’assit sur l’herbe, comme il le faisait toujours pour parler de ses plans. Les hommes s’installèrent en cercle autour de lui, tels des conspirateurs. Intrigué, Alain tendit l’oreille. Même les chevaux paraissaient écouter – quatre, pour les quatre cavaliers qui iraient aujourd’hui à Aramoor. Soulagés des sacoches et de tout ce qui pouvait les alourdir, les bêtes auraient le pied léger. Deux d’entre elles portaient des arcs fixés sur leur croupe. Dont celui de Jahl.
Dans le cercle, Ricken, Taylour et Parry étaient les plus proches de Rob, qui les regarda à tour de rôle. Ses Saints ne dissimulaient pas leurs angoisses.
Il tapota la jambe de Ricken.
— Nous y arriverons.
— Je sais, répondit Ricken. Je n’ai pas peur.
Jahl sourit. Dans son groupe, personne n’avait peur. Ou, plus précisément, nul ne voulait l’admettre… Tous étaient des hommes d’honneur brûlant d’en découdre. La première raison de leur ralliement à la cause des rebelles… À l’instar de Jahl, tous avaient eu à souffrir des exactions d’Elrad Leth. Depuis la trahison du Chacal, le peuple d’Aramoor était plongé dans la souffrance.
Et certains plus que d’autres… Ricken, par exemple. Sa femme avait été violée et assassinée par les soudards de Leth. Puis on lui avait confisqué son haras pour qu’il aille gonfler le trésor du Talistan… Ricken Dancer était devenu un ennemi public, l’un des anges exterminateurs de Jahl Rob…
L’un des hôtes des Montagnes de Fer, l’âme de la rébellion contre l’oppresseur.
— Vous savez, intervint Parry, nous devrons être rapides. Jahl, si vous ratez Dinsmore, vous n’aurez pas de seconde chance.
— Je ne le raterai pas ! Grâce à la divine Providence, ma flèche filera droit au but !
— Et mon frère ? fit Alain. Qui le sauvera ?
D’un signe du menton, Jahl Rob désigna Taylour, qui leva la main.
— Lui…, répondit-il. Une fois Dinsmore éliminé, Ricken abattra le bourreau, qui n’aura pas le temps de comprendre ce qui lui arrive… (Le prêtre ébouriffa affectueusement les cheveux d’Alain.) Pas d’inquiétude pour ton frère, mon garçon. Nous te le ramènerons sain et sauf.
— C’est promis ?
— Je jure que nous ferons de notre mieux, répondit Jahl. C’est tout ce que je peux te dire.
Alain parut déçu. Depuis son arrivée dans les montagnes, deux jours plus tôt, il se faisait du souci pour Del. Jahl lui prit la main et la serra, se voulant rassurant.
— Je te dis la vérité, Alain, ajouta-t-il. Agir autrement serait irrespectueux. Ce sera difficile, mais encore une fois, nous tenterons l’impossible.
— Je sais… Vous ferez de votre mieux. Et Roice sera là pour vous prêter main forte.
— Il vaudra mieux ! badina Jahl en regardant ses frères d’armes. Sinon, nous serons tous dans de sales draps !
Dès qu’il avait reçu le message de Del, Jahl avait pensé à le libérer de la Tour du Péage, mais la situation avait encore empiré. La veille, Roice était venu les avertir de l’exécution imminente de Del. Cet après-midi, Del Lotts serait traîné en place publique et décapité.
Mais Jahl Rob n’était pas homme à abandonner ses amis. Et Del avait été son allié le plus franc.
Le sauver de la hache du bourreau n’allait pas sans difficultés. Il y aurait foule, et les soldats de Leth seraient aussi du spectacle. À en croire la lettre du condamné, le gouverneur n’assisterait pas à l’exécution. Une bonne chose. Dinsmore, en revanche, serait là. Et sûrement sur ses gardes…
Toute tentative de sauvetage serait-elle vouée à l’échec ?
Une idée avait soudain frappé Rob. Il y aurait quantité de citadins et la tension serait à couper au couteau… De prime abord, ça lui avait semblé un handicap. Mais c’était faux. Jahl et ses hommes se fondraient aisément dans la foule. Mieux, Roice et les siens, disséminés aux endroits stratégiques, les aideraient à fuir.
Jahl Rob commençait à croire qu’il y avait une bonne chance de sauver Lotts. Mais il lui fallait créer une diversion. L’heure était venue de frapper un autre coup, au nom de la liberté. Dinsmore devait mourir.
— Vous aurez peu de temps, lança Fin, l’un des Saints.
Le soleil se levait déjà… Les heures leur étaient comptées. Les yeux tournés vers l’horizon, Rob acquiesça. La chevauchée jusqu’en Aramoor serait longue. Un retard, même d’une seconde, et la tête de Del roulerait dans la poussière…
Se levant, le prêtre épousseta l’herbe collée à son séant. Les préparatifs étaient terminés. Il n’y avait rien à ajouter. Jahl avait débattu des détails de l’opération avec tous les participants. La nuit, il s’était abîmé en prières, demandant à être guidé… Dieu ne les abandonnerait pas.
— Préparons-nous, lança Rob à ses compagnons en se tournant vers les chevaux.
Ricken, Taylour et Parry l’entourèrent. Les autres Saints restèrent à l’écart. Jusqu’au retour de leur chef, ils se tapiraient dans les grottes. Si Jahl ne devait pas revenir, ils continueraient seuls le combat. Mais Rob avait bien l’intention de retourner vers ses amis. Pas question de mourir en laissant tant de choses inachevées !
Devant sa monture, au bord de la falaise, il fit une pause et contempla le terrain. Ils avaient été en sécurité ici. Jahl Rob n’y avait encore jamais vu, à ce point, l’empreinte de la main de Dieu… L’assassinat de ses amis, le viol d’Aramoor, le torrent de sang déversé par Leth et ses soudards… Autant de raisons pour se dresser contre la tyrannie ! Réfugiés dans les Montagnes de Fer, les Saints étaient inexpugnables, car les oppresseurs croyaient toujours que les lions triins y pullulaient… Mais en un an, Rob n’avait pas croisé un seul félin. Les Triins partis, les lions qui garantissaient Lucel-Lor contre toute agression territoriale avaient aussi décampé. Désormais, les montagnes appartenaient à Jahl et à ses Saints.
— Guettez notre retour avant le crépuscule ! lança le prêtre à ses hommes. Cette fois, nos ennemis nous talonneront peut-être jusque dans les montagnes, alors soyez prêts. S’ils veulent la bagarre, ils l’auront !
Alain avança vers lui.
— Bonne chance ! Et ramenez Del sain et sauf…
— Je ne peux jurer de rien, mon enfant. Nous ferons l’impossible. (Jahl enfourcha son cheval.) Aie la foi, petit. Dieu est avec nous.
Sur ces mots, il s’éloigna au trot sans attendre ses trois guerriers. Ils avaient jusqu’à midi pour rallier la Tour du Péage et le ciel dégagé promettait une belle journée. Rob tapota son arc, attaché à la croupe de sa monture. Vivre en reclus dans les montagnes lui avait permis de s’entraîner au point de devenir un champion. Il aurait presque pu rivaliser avec l’âme damnée de Leth, Shinn.
Une heure avant midi…
De sa minuscule cellule, Del Lotts voyait à travers les barreaux la foule se presser sur la place publique dont la tour était si proche. Sur l’estrade du supplice, trônaient un billot en bois de chêne et le panier prévu pour recueillir la tête du condamné. Des Talistaniens armés de hallebardes montaient la garde, dissuadant les curieux de trop approcher. Achevant de tenir la foule en respect, des chevaux piaffaient. Del n’avait pas prévu que tant de monde assisterait à son exécution. Cela lui mit un peu de baume au cœur. Il aurait voulu que tout Aramoor en soit témoin. Que les enfants s’en souviennent à jamais…
Il agrippa les barreaux de sa cellule.
— Je ne suis pas un héros, chuchota-t-il. Juste un homme…
Parfois, les gens levaient les yeux vers le prisonnier dont ils voyaient la tête derrière les barreaux de la minuscule fenêtre. Et ils se demandaient si c’était bien Del Lotts, le condamné. Celui-ci ne leur faisait pas signe. Les curieux le verraient sortir bien assez tôt. Del estima l’heure d’après la position du soleil et conclut que l’échéance fatidique approchait rapidement. Paupières baissées, il commença à prier un dieu auquel il ne croyait pas vraiment. S’il avait péché, il implorait le pardon divin. S’il existait un paradis, il espérait y accéder. Et, si son frère Dinadin l’y attendait, il voulait bien passer l’éternité avec lui.
— Et protégez Alain, Seigneur ! ajouta Del, au désespoir. Gardez-le loin de Leth et des siens…
Alain avait-il réussi à rejoindre Rob ? Comme Del s’en était douté, Dinsmore avait envoyé ses soldats l’arrêter chez lui et le traîner, menottes aux poignets, dans une cellule de la Tour du Péage. Là, on lui avait refusé le droit de voir quiconque. Jeté en prison sans procès, ni la moindre chance de se défendre, il allait être exécuté pour avoir simplement osé se prononcer contre le travail forcé…
— Que ma mort ait un sens… (Paupières closes et mains jointes, comme il avait vu Jahl Rob le faire tant de fois, il continua de prier.) Mon Dieu, si Tu existes, si Tu m’écoutes, je T’en prie, que tout ça n’ait pas été vain…
Il rouvrit les yeux. Un dieu de miséricorde devait accéder à sa requête. Del n’était pas prêt à renoncer à la vie, mais il pensait avoir assez de force de caractère pour ne pas éclater en sanglots à la vue du bourreau. Jahl Rob le lui avait juré : Dieu existe. Ce monde était un simple passage vers autre chose. En grandissant, Del avait toujours rangé ces théories dans la catégorie des contes de fées. Mais à l’heure de sa mort, il voulait y croire. Mieux, il désirait que Jahl Rob ne se trompe pas.
— Les prières ne vous sauveront plus.
Del se retourna. Debout sur le seuil de la cellule, un sourire flottant sur les lèvres, le vicomte Dinsmore toisait le prisonnier. Del sentit le cœur lui manquer.
Était-il déjà l’heure ?
— Je suis prêt ! N’espérez pas une confession. Vous n’en aurez pas.
Dinsmore ricana.
— Trop tard pour ça, croyez-moi ! Je détesterais devoir annuler la fête. Vous avez jeté un coup d’œil par la fenêtre ? (Son sourire s’élargit.) Naturellement… On dirait que tout le monde a hâte de voir votre tête rouler dans le panier !
Del croisa les bras.
— Je n’ai pas peur. Inutile d’espérer me voir ramper.
— Pas encore, j’imagine… Vous savez, à ce qu’il paraît, une tête tranchée voit encore ce qui se passe. Qu’en dites-vous ? Voilà ce qu’on fera : je lèverai votre tête et vous montrerai votre corps mutilé. Alors, vous me donnerez la réponse, d’accord ? Un battement de cils pour oui, deux battements de cils pour non.
— Et si vous alliez tout de suite en enfer ? grogna Del. Un jour ou l’autre, vos crimes vous rattraperont !
Dinsmore leva une main.
— Voyez ? J’en tremble déjà…
Après Shinn, le vicomte était le principal garant de l’ordre et de l’application des lois. Il exécutait les directives de Leth et envoyait des hommes au supplice. Il était en outre l’âme du projet de travail forcé, l’énigmatique entreprise qui valait à Del une condamnation à mort… D’après ce qu’on murmurait, Dinsmore réunissait des esclaves en vue d’un projet d’envergure, du côté du littoral. Mais le plus grand mystère entourait l’affaire. Del et ses compatriotes savaient seulement que tous les hommes valides étaient arrachés à leurs foyers, devenant corvéables à merci. Le pire de tout ? Les Talistaniens comme Dinsmore semblaient adorer faire ça. Il fallait sans doute y voir une conséquence de l’animosité qui, de longue date, existait entre les deux nations. À présent qu’Aramoor était de nouveau à la botte du Talistan, les Talistaniens s’en donnaient à cœur joie.
— Le temps vous est compté, mon ami…, conclut Dinsmore. Il vous reste moins d’une heure. Dites-moi, quel effet ça fait de vivre ses derniers instants sur Terre ?
Et toi ? Quel effet ça te fait ? pensa Del.
S’il connaissait aussi bien Jahl Rob qu’il le pensait, Dinsmore aussi mourrait aujourd’hui.
— Si je n’ai vraiment plus que quelques minutes à vivre, autant ne pas les gaspiller en vous ayant sous les yeux…
Le vicomte s’empourpra.
— Il me tarde de vous voir mourir, Lotts ! Je vous regarderai vous débattre, et je n’en perdrai pas une miette !
Dinsmore s’en alla à grandes enjambées, laissant le prisonnier à sa solitude. Del se félicita d’avoir été une épine dans le pied d’un tel salaud. Quitte à mourir maintenant, cela en valait la peine.
Le centre de la ville était quasiment désert. Les marchés restaient ouverts, mais en cette mi-journée, il y avait moins de monde que d’ordinaire le long des avenues et des rues.
Les citadins n’avaient qu’une idée en tête : l’exécution imminente de Del Lotts. Le jeune homme, issu d’une des plus anciennes familles d’Aramoor et des plus respectées, avait joui d’une grande popularité. En arrangeant leurs étals, les marchands des quatre saisons grommelaient entre eux, regrettant déjà la perte d’un tel gaillard. Visage fermé, les femmes déambulaient sur la place du marché en tentant d’oublier le drame qui allait se dérouler. Mais leurs enfants se tordaient déjà le cou en cherchant à mieux voir la tour-prison, à l’ouest.
À cheval, Jahl Rob avançait au pas, la capuche baissée sur son front… Il ne regardait personne dans les yeux, mais ne détournait pas le regard. Il était redevenu un citoyen ordinaire d’Aramoor – un rôle aussi naturel pour lui que de respirer. Ricken et les autres devraient jouer le leur avec autant d’aisance. Les trois cavaliers approchaient de la Tour du Péage sans se faire remarquer des citoyens.
Aujourd’hui, Jahl Rob se déplacerait comme une ombre et frapperait à la vitesse du serpent. Personne n’aurait la puce à l’oreille avant qu’il ne soit trop tard.
À l’angle de l’avenue se dressaient des bâtiments en brique. Près d’un atelier désert de forgeron, le cocher d’un chariot tiré par un cheval examinait ses ongles. La bâche marron du véhicule recouvrait un joyeux bric-à-brac.
Sifflotant en guise d’avertissement, Jahl trotta vers l’homme qui, après un coup d’œil, hocha la tête avant de faire claquer les rênes du cheval pour contourner les bâtisses.
Le cœur battant la chamade, Jahl le suivit. Roice n’était jamais en retard. Derrière les édifices, un autre homme guettait dans l’ombre – le prêtre ne l’identifia pas. L’inconnu se chargerait du cheval de Jahl. Lui non plus ne dit pas un mot en regardant Roice et Rob approcher. Ce dernier tira sur les rênes de son hongre, mit pied à terre et prit son arc et son carquois. L’inconnu enfourcha la bête et retourna devant les bâtiments.
Arme au poing, Jahl Rob grimpa à l’arrière du chariot et se tapit sous la bâche.
Peu avant midi, deux Talistaniens entrèrent dans la cellule de Lotts. Dinsmore avait déjà pris place sur l’estrade. En dignes brutes, les soldats entravèrent le condamné, lui tirant les poignets dans le dos, puis le poussèrent vers la sortie. Del ne leur opposa pas de résistance. Sa dernière demi-heure lui avait apporté un certain apaisement. Dans une sorte de brouillard, il se laissa guider le long des couloirs sombres de la tour puis descendit un escalier en colimaçon. Machinalement, il compta les marches – plus d’une centaine. Son esprit semblait se raccrocher à des détails. Malgré la peur qui le taraudait, son corps lui obéissait sans la moindre réticence.
Quand Del sortit au soleil, il sourit.
Il entendit des murmures. Au pied de la tour, la foule avait grossi. Les traits pâles, les gens le désignaient. Vue de près, l’estrade que Del avait aperçue de sa fenêtre était beaucoup plus imposante. Le billot, de la grosseur d’un tonneau, arrivait aux genoux d’un homme. Au centre était fichée la hache géante du bourreau, un gaillard chauve et musclé en chemise et pantalon noirs. Contrairement à la coutume, il officierait à visage découvert. À la vue de Del, il ne trahit pas la moindre jubilation. Seule la détermination de faire son devoir brillait dans ses yeux.
Près de lui, Dinsmore transpirait sous le soleil. Provocateur, le vicomte tendit un index railleur à l’attention du condamné. Mais Del n’avait aucune intention de combler les attentes de cet homme. Il marcherait à la mort sans un cri ni un murmure.
Les soldats lui firent monter les marches en bois de l’estrade. Alors, le jeune homme se tourna vers les citoyens rassemblés. Parmi eux, il vit circuler des soldats talistaniens, reconnaissables à leur uniforme vert et or. Il y avait aussi des visages familiers, des gens qu’il connaissait de longue date… Plongé dans un état second, il ne retrouvait plus leur nom. Des cavaliers s’étaient également approchés, sans doute pour ne rien rater du spectacle. Un chariot bâché stationnait à droite de l’estrade. Voyant le cocher, Del ne put s’empêcher de le dévisager. Son cœur s’emballa. Il crut qu’il allait s’évanouir… L’odeur du bourreau et de la mort dans les narines, il détourna brusquement la tête.
Roice !
La voix de Dinsmore, infiniment lointaine, parvint à ses oreilles.
— Pour ses crimes contre le gouvernement de la province d’Aramoor, pour ses discours perfides et ses attaques contre nos dirigeants bien-aimés, Elrad Leth et Tassis Gayle, et pour son refus opiniâtre d’agir au nom des intérêts d’Aramoor, Del Lotts est condamné à être décapité séance tenante.
Del sonda la foule. Où était Jahl ? Le jeune homme repéra d’autres visages familiers. Près du chariot, Ricken gardait sa capuche baissée. Del le reconnut à son nez crochu caractéristique.
Pour la première fois, l’espoir renaquit en son cœur.
S’étant approché du condamné, Dinsmore lui demanda s’il avait une dernière déclaration à faire. Del, qui avait préparé une harangue, ne se souvint plus d’un seul mot…
Le vicomte sourit.
— Très bien. Préparez-vous à mourir !
Le bourreau retira la hache du billot.
Ricken glissa une main sous sa couverture de selle.
Les soldats poussèrent Del vers le billot, l’obligeant à se pencher.
Roice grimaça.
Dans le chariot, quelque chose remua sous la bâche…
— ... et pour son refus opiniâtre d’agir au nom des intérêts d’Aramoor, Del Lotts est condamné à être décapité séance tenante.
Entendant la condamnation, sous la bâche, Jahl encocha une première flèche. Risquant un coup d’œil dehors, il vit le vicomte demander à Del s’il avait une dernière déclaration à faire. Le jeune homme secoua la tête.
Le bourreau dégagea sa hache du billot…
Silence parfait. Concentration idéale. Le temps parut se figer, les secondes s’égrenant au ralenti… De part et d’autre de l’estrade, Taylour et Parry étaient en position. Roice et ses hommes, perdus dans la foule, guettaient aussi le signal. Ricken tenait déjà son arc prêt.
Après avoir repoussé la bâche, à genoux dans le chariot, Jahl visa Dinsmore. Ricken aussi était prêt à tirer. Il y eut un cliquetis métallique… Celui d’épées que l’on dégaine…
Quelqu’un cria.
Le bourreau leva sa hache.
Alors, Dinsmore remarqua Jahl… et beugla en désignant le chariot. Sur l’estrade, les soldats lâchèrent le condamné.
L’heure avait sonné.
— Je suis Ton instrument, Seigneur ! grogna Jahl entre ses dents serrées. Commande et je T’obéirai en toutes choses !
Il tira et sa flèche transperça la gorge de Dinsmore. Tombant à genoux, le vicomte couina en se tenant le cou, sans doute avec l’espoir d’endiguer l’hémorragie.
Ricken tira. Son projectile se ficha dans le torse du bourreau, qui s’écroula près de Dinsmore avec un beuglement. Sur l’estrade, les soldats affolés dégainèrent leurs épées. Lame au clair, Taylour et Parry se jetèrent sur eux…
Del s’écarta du billot. Partout dans la foule, les hommes tirèrent des armes de sous leurs manteaux et se retournèrent contre les soldats du Talistan.
Une diversion parfaite ! Jahl encocha une deuxième flèche. Braillant de colère, épée au poing, un cavalier en uniforme vert et or galopait vers le chariot… Un œil fermé, le prêtre tira sur la corde et, une prière sur les lèvres, s’apprêta à décocher un autre projectile mortel.
— « Moi qui vis dans une maison de démons, je bois au hanap du ciel… »
La flèche toucha le cavalier à la poitrine, le désarçonnant. Son arc passé en bandoulière, Jahl sauta du chariot, prêt à sauter sur son cheval. L’homme qui avait gardé l’animal était occupé à égorger le soldat blessé. Une fois en selle, Jahl Rob contempla le chaos qu’il venait de provoquer. Taylour avait fait descendre Del de l’estrade et l’aidait à se hisser sur une monture. Les poignets entravés, le jeune homme eut du mal à trouver son assiette.
Armes au clair, Roice et ses hommes bourdonnaient comme autant d’abeilles furieuses au sein de la foule qu’ils fendaient pour mieux frapper les soldats ennemis. Sur l’estrade, les deux gardes étaient morts. Le bourreau suffoquait, se noyant dans son sang. Encore vivant, Dinsmore, les mains sur le cou, gisait sur le dos. À la vue de Jahl, son visage bouffi se crispa. Quand il tenta d’articuler quelque chose, un gargouillis sortit de ses lèvres.
— Pour Aramoor ! lança le prêtre, épée brandie. (Il vint en poser la pointe sur le torse du vicomte et l’enfonça lentement.) Préparez-vous à périr !
Le regard brûlant de haine, Dinsmore cracha du sang.
— Damné ! gargouilla-t-il.
Puis il s’immobilisa, raide mort.
Jahl Rob contempla le cadavre. Autour de lui, ses hommes criaient son nom, le suppliant de fuir au triple galop… La foule dispersée, les soldats et les Saints, aidés par des citadins, se livraient une bataille désespérée avant l’arrivée des renforts… Roice et Ricken s’époumonaient. Rob retira sa lame ensanglantée du cadavre et, d’une prière muette, implora le pardon divin.
Les Talistaniens en déroute, sa petite armée renforcée par de nouvelles recrues, Jahl Rob se détourna de l’estrade puis se lança au galop.
Les Talistaniens ne leur avaient pas donné la chasse.
Une autre nuit tranquille se profilait… Le long des falaises environnantes, les guetteurs n’avaient rien à signaler. Après des heures passées à scier les maillons de sa chaîne, Del avait enfin été libéré. Mais il garderait les bracelets de fer aux poignets tant que ses camarades n’arriveraient pas à en forcer les serrures. En attendant, le miraculé, ravi, avait retrouvé son petit frère. Tous les deux étaient sains et saufs.
Les grottes résonnaient de rires et de chants. Les Saints avaient remporté une victoire exceptionnelle, tuant l’un de leurs pires ennemis au nez et à la barbe des forces d’occupation.
Ce soir-là, personne n’était d’humeur morose.
Excepté le chef du groupe.
À l’écart des grottes, Jahl Rob s’était assis au bord d’une falaise, au clair de lune. La lumière des étoiles caressait les cimes, les faisant scintiller. Par cette nuit fraîche, le souffle de Rob formait des volutes de vapeur. Les éclats de rires de ses amis flottaient jusqu’à ses oreilles. Le vicomte avait expiré avec une expression ridicule sur le visage… Certains Saints trouvaient cela hilarant. Pas Jahl. Il se souviendrait toujours de Dinsmore en train de le maudire en s’enfonçant dans la mort. En route pour l’enfer… Non que Rob regrettât un instant de lui avoir administré le coup de grâce. Ce suppôt d’Elrad Leth avait amplement mérité son sort. Mais verser le sang n’emplissait pas le prêtre de joie. La vie était précieuse. Pleurer toute mort lui semblait naturel – fût-ce celle de ses ennemis.
Il ramassa une poignée de cailloux qu’il jeta un par un dans le vide, les regardant disparaître dans l’obscurité. L’oreille tendue, il les écouta heurter le sol en souriant. C’était comme jeter des pierres au fond d’un puits – en mieux. Ces échos lui plaisaient.
En montagne, tout était tellement mieux ! Plus sûr, plus serein… On se rapprochait de Dieu au point de croire qu’il suffisait de tendre les mains pour Le toucher.
Oubliant ses cailloux, Jahl s’appuya sur un coude, heureux d’être seul.
L’instant suivant, une ombre tomba sur la sienne. Se retournant, le prêtre vit arriver Del, qui lui fit un sourire chaleureux.
— Je vous dérange ? Je peux repartir, si vous voulez.
— Non, répondit Jahl. Venez.
Del admira la vue plongeante et siffla tout bas.
— C’est si beau, vu d’ici… Si calme, si paisible… On pourrait vite y prendre goût. Jahl, vous avez toute ma gratitude. C’était tellement courageux de votre part… Je suis votre obligé.
— Vous ne me devez rien. Mon ami, vous avez déjà trop perdu. Vous voilà un hors-la-loi, comme nous tous. Ne me remerciez donc pas.
— J’étais un hors-la-loi bien avant aujourd’hui. (Del s’assit en tailleur près du prêtre.) Je n’oublierai jamais votre courage à tous.
Jahl se contenta de hausser les épaules.
— Comme vous voudrez…
Del jeta un regard soupçonneux au chef de la résistance.
— Vous êtes très soucieux. Pourquoi ?
La question mit Jahl mal à l’aise. Il ne désirait pas revenir sur la fin de Dinsmore. Pour l’instant, il aspirait à la solitude. Mais il connaissait assez Del Lotts pour savoir que le jeune homme n’abandonnait jamais avant d’obtenir des réponses. À l’instar de sa famille, Del était obstiné. Cet entêtement, typique des Lotts, expliquait leur engagement auprès des Saints. Roulant sur le dos, Jahl contempla le firmament. Et avoua ce qui le tracassait.
— Ce sera pire maintenant. Au retour de Leth, Aramoor pâtira de nos actes. (Il jeta un regard en coin au jeune homme.) À commencer par vos parents…
— Je le sais.
— Vraiment ? Ils seront sans doute arrêtés, voire exécutés. Et cette fois, nous ne pourrons pas les sauver.
— Leth ne s’en prendra pas à eux. Il a toujours besoin de la bonne volonté de mon père. Ne l’oubliez pas, il a une grande influence sur notre peuple. Leth ne peut pas l’assassiner sans prendre le risque que tout le pays se soulève.
— Alors, il l’emprisonnera. Votre mère aussi.
Del haussa les épaules.
— Une simple assignation à résidence… Ils doivent s’y attendre.
Jahl eut un pauvre sourire.
— Ce sont des gens très courageux et je les admire. Vous aussi, Del. Votre aide nous a été précieuse. Mais je ne vous cache pas la vérité. La situation va s’aggraver. Pas seulement pour Aramoor, pour nous aussi. Ce que nous avons fait aujourd’hui… (Jahl soupira.) Après ça, Leth nous traquera jusqu’ici. Très probablement.
— Je ne crois pas… Ses hommes redoutent trop les lions. Et il ne courra pas le risque d’offenser les Triins qui, s’ils découvrent des Talistaniens dans leurs montagnes, repasseront à l’attaque. Leth croit qu’ils suivent encore Richius Vantran.
Vantran… Ce nom résonna entre eux comme une malédiction. Del avait toujours connu le Chacal. Ils avaient même été amis. Mais c’était avant que Richius ne les trahisse.
Avant la mort prématurée de Dinadin…
Aujourd’hui, le jeune homme partageait l’animosité de Jahl Rob pour le roi déchu. Prononcer son nom tenait de l’hérésie.
— Que Leth continue donc de jouer les idiots ! lança le prêtre. Et prions pour que rien ne vienne le détromper. Sinon…
— S’il lâche ses chiens, nous les combattrons. Comme à midi.
— S’il les lâche sur nous, des hordes déferleront, répliqua Rob. Et nous mourrons tous.
— Ne parlez pas comme ça ! Ne pensez même pas ces horreurs, et surtout, n’en dites rien aux autres ! Ces braves gens dépendent de vous, Jahl. Ils ont besoin que vous restiez fort envers et contre tout.
— Je sais, soupira le prêtre.
Il se sentait dépassé et accablé… Parfois, il regrettait l’époque des Vantran. Une ère hélas révolue. Rien ne serait plus jamais comme avant. L’admettre le minait. Le jour où Richius Vantran avait pris la fuite, Aramoor avait été transformé à jamais. À présent, peu importait ce qu’il adviendrait des tyrans du Talistan, car la nation garderait pour longtemps de profondes cicatrices.
Jahl Rob tourna les yeux vers Lucel-Lor… Quelque part dans cette direction, Richius Vantran se terrait.
Jahl secoua tristement la tête.
Le Chacal coulait-il des jours heureux ?
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