Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 10 sur 103

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Quatrevingt-Treize

X - Échappe-t-il ?

X

 

Échappe-t-il ?

 

Quelques instants après, un de ces petits canots qu'on appelle you-yous et

qui sont spécialement affectés au service des capitaines s'éloignait du

navire. Dans ce canot, il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à

l'arrière, et le matelot « de bonne volonté » qui était à l'avant. La nuit était

encore très obscure. Le matelot, conformément aux indications du

capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune

autre issue n'était d'ailleurs possible.

On avait jeté au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuits,

une langue de bœuf fumée et un baril d'eau.

Au moment où le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le

gouffre, se pencha par-dessus l'étambot 1 du gouvernail de la corvette, et

ricana cet adieu au canot :

– C'est bon pour s'échapper, et excellent pour se noyer.

– Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.

L'écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la corvette

et le canot. Le vent et le flot étaient d'accord avec le rameur, et la petite

barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et cachée par les

grands plis des vagues.

Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.

Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l'océan, il s'éleva une

voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d'airain de la

tragédie antique, semblait presque surhumaine.

C'était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.

– Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous

allons voir se lever notre dernier soleil.

Et un coup de canon partit de la corvette.

– Vive le roi ! cria l'équipage.

Alors on entendit au fond de l'horizon un autre cri, immense, lointain,

confus, distinct pourtant :

– Vive la République !

Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les

profondeurs de l'océan.

La lutte commençait.

La mer se couvrit de fumée et de feu.

Les jets d'écume que font les boulets en tombant dans l'eau piquèrent les

vagues de tous les côtés.

La Claymore se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En même

temps toute l'escadre groupée en demi-lune autour de la Claymore faisait

feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On eût dit un volcan qui

sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la bataille où les

navires apparaissaient et disparaissaient comme des spectres. Au premier

plan, le squelette noir de la corvette se dessinait sur ce fond rouge.

On distinguait à la pointe du grand mât le pavillon fleurdelysé.

Les deux hommes qui étaient dans le canot se taisaient.

Le bas-fond triangulaire des Minquiers, sorte de trinacrie 2 sous-marine,

est plus vaste que l'île entière de Jersey ; la mer le couvre ; il a pour point

culminant un plateau qui émerge des plus hautes marées et duquel se

détachent au nord-est six puissants rochers rangés en droite ligne, qui font

l'effet d'une grande muraille écroulée çà et là. Le détroit entre le plateau et

les six écueils n'est praticable qu'aux barques d'un très faible tirant d'eau.

Au-delà de ce détroit, on trouve le large.

Le matelot qui s'était chargé du sauvetage du canot engagea

l'embarcation dans le détroit. De cette façon il mettait les Minquiers entre la

bataille et le canot. Il nagea avec adresse dans l'étroit chenal, évitant les

récifs à bâbord comme à tribord ; les rochers maintenant masquaient la

bataille. La lueur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade

commençaient à décroître, à cause de la distance qui augmentait ; mais, à la

continuité des détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait

bon et qu'elle voulait épuiser, jusqu'à la dernière, ses cent quatre-vingt-onze

bordées.

Bientôt, le canot se trouva dans une eau libre, hors de l'écueil, hors de la

bataille, hors de la portée des projectiles.

Peu à peu le modelé de la mer devenait moins sombre, les luisants

brusquement noyés de noirceurs s'élargissaient, les écumes compliquées se

brisaient en jets de lumière, des blancheurs flottaient sur les méplats des

vagues. Le jour parut.

Le canot était hors de l'atteinte de l'ennemi ; mais le plus difficile restait à

faire. Le canot était sauvé de la mitraille, mais non du naufrage. Il était en

haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans voile, sans mât, sans

boussole, n'ayant de ressource que la rame, en présence de l'océan et de

l'ouragan, atome à la merci des colosses.

Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que

blêmissait le matin, l'homme qui était à l'avant du canot regarda fixement

l'homme qui était à l'arrière et lui dit :

– Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller.

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