Quatrevingt-Treize

Quatrevingt-treize

 

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Présentation

 

89 et 93 ; les hommes du XIXe siècle sortent de là. C'est là leur père et leur mère. Ne leur cherchez pas d'autre

filiation, d'autre inspiration, d'autre insufflation, d'autre

origine.

 

Lorsque Hugo écrit ces mots dans William Shakespeare, il a déjà

commencé à réfléchir à son roman Quatre-vingt-treize. Il s'attaque alors à la

question qui, depuis « Le télégraphe », poème évoquant en 1819 la

« Terreur », « Le soldat de Condé » et « Le vendéen mourant », hante

l'ensemble de son œuvre. Nombreux sont en effet les poèmes dont le titre

renvoie à cet événement fondateur ou dont la rédaction est affectée par cette

« immensité ». « Le poète et les révolutions » et « La Vendée », parus dans

les Odes et poésies diverses en 1822, ou le grand poème intitulé « La

Révolution » daté de 1857 en sont quelques exemples. « Nox », poème

d'ouverture des Châtiments, met en garde contre la tentation de recourir à la

violence du « Titan quatre-vingt-treize » dans le renversement de l'Empire.

« La Fin de Satan » restera inachevé, l'ombre de 1793 remettant en question

1789 comme fin de l'histoire. Quant à La Légende des siècles, elle est tout

entière construite autour de son absence : contrairement à l'« empreinte »

laissée par « Ève, mère des hommes », celle de la « Révolution, mère des

peuples » annoncée dans la Préface de cette « épopée humaine »

n'apparaîtra qu'en creux, dans le silence qui sépare « Le Régiment du Baron

Madruce » et « Après la bataille ».

« Immensité » ou « montagne » apparemment impossible à totaliser,

1793 apparaît dans l'œuvre de manière fragmentée, à l'image des

bouleversements qu'elle a introduits dans le siècle qui sont comme autant

d'obstacles à la possibilité d'une vision synthétique. Maintes fois reportée, l'écriture du roman ne sera rendue possible que lorsque Hugo aura cédé à

cette exigence, désormais constitutive du sujet : dans le roman, point de

résolution ou de représentation finalisée de ce pur événement qui échappe

par nature à toute volonté de systématisation, mais une mise en scène de la

fragmentation comme promesse et aperçu de ce qui pourra être, comme

horizon apparaissant sous forme de lignes de fuite, au détour d'un discours,

d'un acte ou d'une image poétique. Origine et non fin, la Révolution est

avant tout une question chez Hugo. Cherchant à l'aborder de front, à en

travailler la complexité comme un matériau, il choisit 1793 plutôt que 1789,

la dure réalité de la guerre civile plutôt que le mythe de la liberté. L'action

se situe pendant la première partie de l'année 1793 – période qui précède la

légalisation de la Terreur puis sa généralisation –, signe que l'enjeu du

roman est de rendre compte du dernier moment d'une dynamique populaire

au-delà duquel la violence bascule dans une logique figée. 1793 plus que

1794 reste ainsi l'année des possibles. Mais le choix de l'année est

également subordonné au nombre lui-même, chargé symboliquement :

Deux nuages traçaient au fond des cieux ce nombre :

– Quatrevingt-treize – chiffre on ne sait d'où venu1.

 

Il semble porter en lui-même sa fatalité :

Le dix-huitième siècle atteignit quatrevingt.

Encor treize, le nombre étrange, et le jour vint1 !

 

C'est sans doute ce qui conduit Hugo à imposer une orthographe

archaïque dans son écriture. Celle-ci contribue à son étrangeté alchimique.

Ce jeu numérologique gouverne bien d'autres aspects du roman. Le trois

remet en cause l'équilibre de l'opposition au profit d'un déséquilibre

problématique. On le retrouve dans la composition du roman, qui s'organise

autour d'un espace tripartite, ou dans la combinaison des personnages, qui

se fait moins sur le modèle du double que sur celui du trio. Trois espaces,

trois parties, mais surtout trois lignes formant toute une série de triangles

dans le texte qui tous renvoient à celui de la guillotine. Nouveauté

révolutionnaire, la guillotine est également le symbole du monstre absolu

dans l'ensemble des écrits de Hugo depuis Le Dernier Jour d'un condamné,

et constitue à ce titre le fond indicible de la question.

Malgré les nombreux commentaires qui scandent le récit, le roman

Quatrevingt-treize est donc avant tout le lieu d'une problématique :

comment rendre compte de cette « inconnue » de l'histoire qu'est l'année 1793 à l'intérieur de la Révolution, avant même de tenter d'y répondre. En

témoigne la multiplication d'éléments paradoxaux qui mettent en scène la

complexité de l'interprétation. Le mendiant Tellmarch qui s'assimile au

noble Lantenac (« nous sommes deux mendiants », p. 133), l'infernal

Robespierre qualifié de « modéré » (p. 196), ou les petits enfants innocents

se livrant au « massacre de Saint-Barthélemy », nombreux sont les

personnages difficiles à interpréter, qui glissent comme autant de lignes de

fuite, creusant l'interrogation dans le roman, à l'image de la scène finale qui

voit l'envol de deux âmes prolonger la mort aussi brusque que violente de

ces deux symboles de la Révolution que sont Gauvain et Cimourdain. Rien

n'est joué et tout reste possible ; l'avenir est désormais aux mains de ceux

qui restent, c'est-à-dire le peuple, qu'il soit déjà éclairé comme le bataillon

du Bonnet-Rouge, ou sous sa forme la plus profonde en la personne de

Michelle Fléchard et de ses enfants.

 

Une lente genèse

 

Utopie qui se dessine en filigrane mais qui n'arrive jamais à se clore sur

des certitudes, Quatrevingt-treize procède d'un double mouvement de

systématisation et de fragmentation, dans lequel le rôle principal semble

dévolu à l'interprétation. Cette dynamique sinueuse se retrouve dans la

conception même du roman, faite d'essais successifs et de plans avortés.

Présenté comme un but à atteindre, maintes fois annoncé dans une volonté

de systématisation de l'œuvre romanesque, Quatrevingt-treize sera

finalement à part, et ouvrira des perspectives plus qu'il ne servira de

conclusion. Ainsi, au moment même où Hugo annonce à Paul Meurice

l'achèvement de son manuscrit, il présente le roman comme la première

étape d'une nouvelle fresque épique.

Ce matin à midi et demi, j'ai écrit la dernière ligne du livre Quatre-vingt-treize. Je l'ai écrite avec

la plume qui vous écrit en ce moment. Ce premier ouvrage est un commencement d'un grand tout.

Ne sachant pas si j'aurai le temps de faire l'immense épopée entrevue par moi, j'ai toujours voulu

peindre cette première fresque : Quatre-vingt-treize.

Premier récit : La guerre civile

C'est la Vendée. Cela aura je crois deux volumes1.

 

Par sa conception ou par son contenu, Quatrevingt-treize s'intègre donc

dans l'économie d'ensemble de l'œuvre de Hugo tout en lui échappant.

Roman tardif, il n'en est pas moins très proche du mouvement général de son esthétique depuis l'exil. Commencé à la fin de 1862 et achevé au cours

de sa dernière retraite à Guernesey en 1872, il partage avec Les Travailleurs

de la mer et L'homme qui rit une certaine unité dans la situation d'écriture.

En témoigne l'ouverture maritime, mais surtout la mention de l'archipel de

la Manche dans le trajet de Lantenac entre l'Angleterre et la France, qui

reprend à l'inverse celui de Clubin dans Les Travailleurs de la mer. Entre

les deux viendront s'intercaler d'autres lieux comme la forêt, espace

inquiétant fait de broussailles et d'enchevêtrements, qui prendra toute son

importance dans Quatrevingt-treize.

Si la rédaction proprement dite va de décembre 1872 à juin 1873, le

projet est plus ancien de dix ans, comme en témoignent certains fragments

de brouillon ainsi que la correspondance. Dès 1863, Hugo écrit ainsi à son

éditeur Lacroix :

Je suis au seuil d'un très grand ouvrage à faire. J'hésite devant l'immensité, qui en même temps

m'attire. C'est 93. Si je fais ce livre, et mon parti ne sera pris qu'au printemps, je serai absorbé.

Impossible de publier quoi que ce soit jusqu'à ce que j'aie fini1.

 

À cette époque, Hugo prépare ses notes pour Quatrevingt-treize. Sollicité

à plusieurs reprises par son éditeur qui le presse de publier Les Travailleurs

de la mer et Les Chansons des rues et des bois, il hésite pendant un long

moment à se détourner de cette entreprise :

[…] Je voudrais me mettre tout de suite à Quatrevingt-treize, et ces deux publications me

prendraient, en correspondance et en corrections d'épreuves, cinq ou six mois, ce qui m'effraie.

J'ai peu d'années devant moi et plusieurs grands livres à faire ou à finir1.

 

L'entreprise sera finalement repoussée, mais sans jamais quitter la pensée

de Hugo. Dans une note de 1866, il expose le plan suivant :

Sous ce titre : Études sociales, l'auteur commence une série. Un octogénaire plantait. Cette série,

qui a aujourd'hui pour prélude L'homme qui rit, c'est-à-dire l'Angleterre avant 1688, se continuera

par La France avant 1789 et s'achèvera par Quatrevingt-treize 1.

 

Quatrevingt-treize s'inscrit à la fois dans un diptyque et dans une trilogie.

Dans la préface de L'homme qui rit, Hugo annonce :

C'est en Angleterre que ce phénomène, la Seigneurie, veut être étudié, de même que c'est en

France qu'il faut étudier ce phénomène, la Royauté.

Le vrai titre de ce livre serait L'Aristocratie. Un autre livre, qui suivra, pourra être intitulé La

Monarchie. Et ces deux livres, s'il est donné à l'auteur d'achever ce travail, en précéderont et en

amèneront un autre qui sera intitulé : Quatrevingt-treize.

 

Cette organisation ternaire s'inscrit également dans une opposition

binaire, comme en témoigne cette lettre à Auguste Vaquerie :

C'est une trilogie qui commence : 1o L'Aristocratie (L'homme qui rit) ; 2o la monarchie ;

3o Quatrevingt-treize. Et j'aurai fait la preuve de la Révolution. Ce sera le pendant des

Misérables1.

 

Semblant prendre de plus en plus d'importance, le récit de l'Ancien

Régime s'éclipse finalement devant celui de la Révolution elle-même et ne

sera plus présent que par petites touches éparses. Car d'un point de vue

génétique également, la Révolution échappe à tout plan préétabli, à toute

rationalisation figée. Ce n'est que lorsque Hugo renonce à systématiser

l'histoire qu'il peut donner forme à son projet rédigé en six mois. Plus que le

plan d'ensemble, l'apport de ces années d'incubation apparaîtra sous une

forme fragmentaire, à travers toutes sortes d'éléments issus de l'imagination

ou de la documentation qu'on retrouve finalement dans le roman. Certains

personnages comme l'abbé Cimourdain, Gauvain et son oncle, alors duc de

Rethel, sont déjà en place autour du château de famille au moment de

l'écriture de L'homme qui rit. Mais, de manière générale, les lectures qu'il

accumule pour Notre-Dame de Paris, Marie Tudor, Histoire d'un crime ou

L'homme qui rit laisseront des traces pour son dernier roman. Notes et

esquisses antérieures qui échappent bien souvent à une destination précise

sont ainsi recyclées dans le nouveau projet.

Roman historique, Quatrevingt-treize est aussi un roman politique : il

rend compte d'opinions qui se sont forgées progressivement. Hugo n'a pas

toujours été républicain ; familier de Lammenais et de Chateaubriand,

auquel il dédie son poème sur « La Vendée 2 », partisan de la Restauration,

il contribue à construire la légende des opposants à la Révolution ; pleurant

le sort du « pauvre petit nommé Louis Dix-Sept », louant « l'héroïsme

breton », il a « vagi des chants de royauté », comme il le rapporte dans un

poème des 3 Contemplations. Attachée à l'histoire familiale, la Vendée, le

parti de sa mère, continuera bien après cette période à jouer un rôle dans

l'imaginaire d'un auteur qui se considère comme le produit d'une tension

entre royaliste et républicain 4. Réhabilitée dans le sillage de l'évolution

politique de Hugo en faveur de la république, la Révolution sera considérée

comme le point de départ d'une histoire progressiste. Mais cette

représentation utopique sera partiellement remise en cause à l'occasion des

événements de juin 1848, qui voient se profiler les figures d'Abel et de

Caïn, et lors du coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte qui provoque

l'exil de Hugo. La Révolution sera désormais au cœur du dispositif

légendaire destiné à reconstituer une communauté unie, tout en conservant l'ambiguïté de sa double orientation, 1789 et 1793, qui l'empêche d'être

abordée de front. Le passage à l'écriture romanesque constituera un pas en

avant. Si le conventionnel des Misérables conserve l'esprit modéré de 1789

en refusant de voter la mort du roi, 1793 trouve une représentation dans le

personnage d'Enjolras. Dès l'hiver 1862, le choix de l'année 1793 comme

sujet d'un roman est désormais acquis. C'est en relation avec une nouvelle

crise, entraînant une nouvelle retraite à Guernesey, que va se concrétiser ce

projet. Bien que la Commune ne soit l'objet que d'une allusion directe, les

questions de la guerre civile, de l'opposition entre insurrection et émeute, et

de la répression du mouvement populaire trouvent un écho certain dans

Quatrevingt-treize

 

Interroger le sens de l'histoire

 

Si 1793 est au centre de l'Histoire et de l'histoire chez Hugo, c'est donc

constamment sous la forme d'une rupture, comme le soulignent déjà ces

réflexions de 1824 :

Chose étrange ! quand on compare notre époque si austère, si contemplative et déjà si féconde en

événements prodigieux, aux trois siècles qui l'ont précédée, et surtout à son devancier immédiat,

on a d'abord peine à comprendre comment il se fait qu'elle vienne à leur suite ; et son histoire,

après la leur, a l'air d'un livre dépareillé. On serait tenté de croire que Dieu s'est trompé de siècle

dans sa distribution alternative des temps. De notre siècle à l'autre, on ne peut découvrir la

transitition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frédéric et Bonaparte, Voltaire et Byron,

Vanloo et Géricault, Boucher et Charlet, il y a un abîme : la révolution1.

 

C'est pourquoi l'interrogation que nous livre Quatrevingt-treize porte

avant tout sur le sens de l'histoire, tant il est vrai que la Révolution ne

représente pas seulement un immense bouleversement politique, mais un

complet changement de perspective sur le temps historique. Véritable crise

de la représentation, elle remet en cause la conception traditionnelle du

passé pour l'intégrer à une logique qui inclut également le présent et

l'avenir. Question posée au destin de la France, la Révolution implique de

découvrir le sens d'une évolution et de mieux comprendre les lois qui

président au devenir. Mais contrairement à La Légende des siècles, qui se

proposait de dessiner l'évolution de la « physionomie de l'humanité » en

suivant « le grand fil du labyrinthe humain, le Progrès », Quatrevingt-treize

choisit de se focaliser sur un moment précis, sur cette « inconnue, cette

vengeresse, cette féroce machine porte-glaive », 1793 qui « avait dit au vieux monde : Me voilà ». Année tournant de la Révolution mais aussi

année outil. Car 1793 apparaît moins comme l'objet d'une description que

d'une interprétation. Ni récit ni contenu de signification, cet objet se

présente comme l'occasion d'expérimenter des idées qui valent plus pour

l'avenir que pour le passé. Année de destruction, mais aussi promesse de

nouveaux modes d'organisation de la société, année « carrefour », pour

reprendre une expression utilisée à l'occasion de la « tempête sous un

crâne » qui s'empare de Gauvain, confronté à « cette situation […]

redoutable où les vérités combattantes venaient aboutir et se confronter »

(p. 444).

La représentation de l'histoire telle qu'elle apparaît dans Quatrevingt-

treize est donc loin d'être simple. En fait, on ne peut, sans risquer de trahir

la particularité du traitement historique hugolien, se contenter d'une lecture

univoque. Comme beaucoup des « idées » qui traversent l'œuvre de Hugo,

1793 n'est pas un universel abstrait mais une valeur qui varie en fonction

des contextes interprétatifs. Pour appréhender cette crise majeure de

l'histoire de la France, pas de vérité unique mais des modes de mise en

perspective qui se conjuguent sans jamais se figer dans un jugement décisif.

Aussi n'y a-t-il pas une, mais plusieurs lectures de l'histoire dans

Quatrevingt-treize. La première rejoint l'idée de progrès, assurée par

l'évolution des savoirs qui doivent à terme prendre le pas sur la superstition.

Mais si le progrès est une idée nécessaire qui permet de mieux cerner le but

à atteindre, il n'est pas suffisant pour rendre compte de l'histoire, en

particulier de ses phases de crise. La Terreur en témoigne, l'histoire n'est pas

synonyme d'évolution rectiligne, mais se fige bien souvent dans le retour du

mal. Si cette question d'ordre religieux est moins explicite dans Quatre-

vingt-treize que dans un roman comme Les Misérables, elle n'en est pas

absente. Le progrès que promet l'utopie révolutionnaire ne se vérifie pas

toujours dans les faits. La négativité de l'histoire est celle du mal absolu qui

pèse sur l'humanité comme une fatalité tragique. Le cycle infernal du sang

versé semble infini, comme le montrent les constantes références à la loi du

talion ou aux Atrides. L'évolution de l'humanité est faite d'actes vengeurs

qui répètent le fratricide de Caïn comme faute originelle. Nombreux sont

ainsi les avatars de cette figure dans Quatre-vingt-treize, à commencer par

la double opposition entre la Montagne et la Gironde et entre Paris et la

Vendée, qui se conjuguent pour former la guerre civile telle qu'elle apparaît dans cette première partie de l'année 1793. Loin d'être linéaire, le progrès se

combine étrangement avec cette nécessité tragique :

En somme, en démontrant la nécessité de trouer dans tous les sens la vieille ombre bretonne et de

percer cette broussaille de toutes les flèches de la lumière à la fois, la Vendée a servi le progrès.

Les catastrophes ont une sombre façon d'arranger les choses (p. 268).

 

C'est l'un des paradoxes de l'histoire, particulièrement manifeste en 1793,

mais également pendant la Commune : la civilisation progresse avec les

armes de la barbarie. Roman sur l'histoire, Quatrevingt-treize se présente

donc également comme une ultime réflexion sur la question de la nécessité,

qu'elle s'appelle anankè, immanence ou inexorable1. L'énigme du mal

comme produit de la nécessité s'y manifeste avec d'autant plus d'acuité

qu'elle apparaît sous une forme rayonnante :

Cimourdain se figurait Gauvain écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur

de météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la raison et du progrès, et

une épée à la main ; ange, mais exterminateur (p. 296).

 

Si Hugo n'assume pas entièrement cette vision qu'il place dans l'esprit de

Cimourdain, il n'en résulte pas moins que s'affirme, à travers l'idée de

transfiguration constamment convoquée, la présence divine :

Vous saurez plus tard, ou vos enfants sauront, ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui

se fait en ce moment se fait par l'accomplissement des lois d'en haut, et que ce qu'il y a dans la

Révolution, c'est Dieu (p. 384).

 

Cela ne signifie pas que Hugo reprend à son compte le providentialisme

d'un Joseph de Maistre, trop lié, comme l'Église, à la monarchie. Si, dans

une certaine mesure, la Révolution est un mal pour un bien, si l'exercice des

ténèbres nous rend à la lumière et si l'image du bain de sang qui nourrit la

terre et la rend plus féconde est bien présente dans Quatrevingt-treize, c'est

toujours d'une manière autrement problématique. Aussi le terme de

« providence » n'apparaît-il qu'une fois dans le roman et dans un sens

affaibli. S'il existe une dimension spirituelle, elle est moins lisible qu'elle ne

l'était dans un roman comme Les Misérables qui éludait 1793 au profit de

1789. Bien et mal se complètent plus qu'ils ne s'opposent, dans une

approche bien peu orthodoxe qui convoque aussi souvent le « diable » que

« Dieu » jusqu'à les réunir dans l'expression « bon Dieu du diable »

(p. 407). Se pose alors avec la plus grande acuité la question de l'innocence

des actes violents. Comme le dit Lantenac à Gauvain venu le voir dans son

cachot :

[…] dans des temps comme les nôtres, on n'est pas responsable de ce qu'on fait, la révolution est

coquine pour tout le monde ; et tous vos grands criminels sont de grands innocents (p. 451).

 

L'interprétation de la volonté divine n'est donc pas une solution, dans la

mesure où la trop grande complexité des questions les rend finalement

indécidables. L'inspiration divine, fût-elle poétique, ne résout pas tout. Loin

du mage romantique qui guide les hommes en interprétant les signes divins,

Hugo renonce à imposer sa voix. Disparaissant dans la multiplicité

polyphonique qui au terme de son œuvre romanesque a fini de dissoudre

l'autorité de l'auteur, le sens de l'histoire est désormais uniquement affaire

de possible. « Réservé à une fin mystérieuse » (p. 253) par l'entremise d'un

agent lui-même « énigmatique » à l'image de monsieur Jacques, cet

« inconnu des forêts bretonnes », il est indécidable. Comme tel, il ouvre la

voie à une pensée du risque et de la tentative, et donc à une représentation

plus empirique de l'histoire. La civilisation sortira plutôt d'actions

individuelles, comme celle de Gauvain qui refuse le fanatisme de l'idée, fût-

elle de liberté, pour mieux combattre l'anankè de la violence. Pour que

l'action soit en accord avec la civilisation, elle doit passer par la volonté

d'une conscience réfléchie. L'action du citoyen contre la passivité de la

foule, tel est l'enjeu d'une histoire qui, pour sortir de la spirale infernale,

doit se fonder sur l'individu et refuser de se dissoudre dans une logique qui

le dépasse. Si cette conception est aussi la plus risquée (l'action individuelle

de Tellmarch, au début du roman, débouche sur un massacre), elle apparaît

à la fin comme la plus prometteuse.

 

Le rôle de la fiction

 

Face à la rigidité de la logique de Cimourdain qui érige la Révolution en

système, Gauvain utilise une forme d'expression politique tournée vers une

poésie de la vie et de son caractère singulier. C'est également le choix du

romancier. Déjà dans Les Misérables, Hugo écrivait :

« […] là est la vie, la palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons l'avoir

dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements et se perdent dans les lointains de

l'histoire1. »

 

S'il y a bien une écriture historique chez Hugo, c'est une écriture du

détail. En marge de l'histoire officielle qui sélectionne les faits marquants

pour mieux les synthétiser, Hugo propose un « pêle-mêle » de faits singuliers. « Détail », « c'est un détail », « détail qui vaut la peine d'être

noté », ces expressions récurrentes témoignent de la volonté de privilégier

les faits qui « appartiennent à cette réalité dramatique et vivante que

l'historien néglige quelquefois, faute de temps et d'espace 2 ». Pour Hugo

comme pour nombre de ses contemporains, l'histoire de cette période n'est

pas le simple récit d'un passé coupé de leur actualité ; « ceux qui étaient

écoliers au commencement de ce siècle », précise Hugo, se sont servi des

mêmes encriers que les révolutionnaires, ces encriers sur lesquels est

reproduit « un petit modèle exact de la Bastille » (p. 177). Pour eux, cette

partie de l'histoire est encore vivante, dans sa singularité concrète et dans le

tourbillon de ses particularités les plus anecdotiques. Peindre l'histoire en

détails, c'est aussi, dans la lignée d'historiens des mœurs comme Barante ou

Augustin Thierry, peindre l'époque dans son intimité. La volonté de rendre

compte du sens de l'histoire par la mise en relief de ses grandes

articulations, de dépasser le particularisme pour dessiner le devenir de

l'humanité dans son ensemble, s'accompagne donc, pour cette période en

particulier, du besoin de la ramener à l'échelle plus sensible de ses héritiers

directs. Le Journal des idées d'un jeune Jacobite de 1819 problématisait

clairement cette alternative : « Il n'y a que deux tâches dignes d'un historien

dans ce monde : la chronique, le journal, ou l'histoire universelle. Tacite ou

Bossuet. » Si les deux sont sensibles dans chacune des œuvres à caractère

historique de Hugo, on peut dire que la seconde trouve une mise en forme

emblématique dans La Légende des siècles, tandis que la première s'incarne

parfaitement dans l'esthétique de Quatrevingt-treize. Car c'est certainement

là l'un des enjeux de la forme romanesque telle que Hugo la définit dès ses

premières réflexions critiques sur le roman historique de Walter Scott. Dans

un article sur 3 Quentin Durward, il oppose ainsi au « roman narratif » et au

« roman épistolaire » qui lui semblent, en raison de leur logique analytique,

inaptes à rendre compte d'une époque faite des crises et du choc des

révolutions, un nouveau roman « dans lequel l'action imaginaire se déroule

en tableaux vrais et variés, comme se déroulent les événements réels de la

vie ». Grâce à une dynamique fondée sur l'élan de la multiplicité, « les

personnages pourraient se peindre par eux-mêmes, et représenter, par leurs

chocs divers multipliés, toutes les formes de l'idée unique de l'ouvrage »

(ibid.). Dans cet art du détail vivant, qui fait aux « inconnus de l'histoire »

comme Cimourdain une place plus grande qu'aux figures iconiques comme

celle de Robespierre, le roman travaille la singularité que l'histoire universelle ne peut atteindre. Il s'agit de déplacer le regard par rapport aux

hiérarchies traditionnelles. Orienter « l'appareil d'optique » vers une pauvre

paysanne comme Michelle Fléchard revient à faire un très gros plan sur un

objet que les historiens considéreraient de loin, voire qu'ils ne prendraient

pas du tout en compte. L'histoire telle que la met en scène Hugo implique la

modification de l'échelle d'observation. Étrangers aux topoï de l'histoire

officielle, ces phénomènes sont reliés entre eux par la trame romanesque

d'une manière entièrement neuve et inhabituelle, qui n'exclut pas pour

autant une visée plus universelle.

Impossible, à moins d'y ajouter le rêve, de compléter dès aujourd'hui ce qui ne se complétera que

demain, et d'achever l'histoire d'un fait inachevé, surtout quand ce fait contient une telle

végétation d'événements futurs. Entre l'histoire et l'historien la disproportion est trop grande. […]

La hauteur est inouïe et se dérobe à l'observation. Si grand que soit l'historien, cette énormité le

déborde1.

 

Face à ce « total qui échappe », la forme romanesque apporte le secours

de la fiction pour pallier les manques de la forme historique :

La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète l'histoire ; il faut

l'histoire pour l'ensemble et la légende pour le détail (p. 248).

 

Devant l'impossibilité de restituer la multiplicité événementielle qui

constitue la vérité d'une année comme 1793, il faut avoir recours à un mode

d'expression particulier. Confronté à l'infini, le langage analytique est sans

ressource, et seule une voix poétique peut espérer rendre compte de cette

totalité organique et vivante qui échappe aux systèmes. Cette réflexion que

Quatrevingt-treize illustre à merveille, Hugo l'exposait déjà dans Les

Misérables pour justifier sa longue digression sur l'année 1817 :

Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l'année 1817, oubliée aujourd'hui. L'histoire

néglige presque toutes ces particularités, et ne peut faire autrement ; l'infini l'envahirait. Pourtant

ces détails, qu'on appelle à tort petits, – il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni petites feuilles

dans la végétation, – sont utiles. C'est de la physionomie des années que se compose la figure des

siècles1.

 

De la fiction, mais pas vraiment de romanesque. Point d'intrigue

amoureuse ni policière comme chez Balzac. Loin de servir une visée

lénifiante, la fiction réorganise les données de l'histoire selon une

perspective plus aiguë. « L'histoire écoutée aux portes de la légende », que

la préface de La Légende des siècles imposait déjà comme méthode

incontournable, trouve dans Quatrevingt-treize le meilleur des terrains

d'expérimentation :

L'Histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est d'une autre nature que la

vérité historique. La vérité légendaire, c'est l'invention ayant pour résultat la réalité. Du reste

l'histoire et la légende ont le même but, peindre sous l'homme momentané l'homme éternel

(p. 248).

 

Si les sources sont historiques, le traitement est bien légendaire : « La

légende est aussi vraie et aussi fausse que l'histoire. C'est la légende que

j'écris 1. » Mais l'équilibre reste nécessaire pour empêcher que la légende

bascule dans l'irrationnel. Ce filtre de la légende qui permet d'aller au-delà

de l'analyse historique comporte un risque qui lui est constitutif : sortir des

limites de la raison commune, c'est risquer de tomber dans le fanatisme. La

légende historique que propose Quatrevingt-treize doit remplacer les grands

mythes officiels qui ne laissaient qu'une place réduite au sens critique. C'est

l'un des sens du « massacre de Saint-Barthélemy » :

Tailler en pièces l'histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou faux, le latin d'église, les

superstitions, les fanatismes, les mystères, déchirer toute une religion du haut en bas, c'est un

travail pour trois géants, et même pour trois enfants (p. 355).

 

Cette articulation de l'histoire et de la légende dans la fiction romanesque

est particulièrement sensible dans le travail des sources. Dans Quatrevingt-

treize, l'histoire ne sert plus seulement de décor au roman, elle en est le

personnage principal. Aussi l'articulation des dimensions historique et

romanesque est-elle savamment travaillée. Comme pour la plupart de ses

ouvrages qui se déroulent sur fond historique, Hugo collecte une

documentation fournie. Il lit beaucoup, mais s'appuie également sur des

sources plus directes. Il a lu plus d'une trentaine d'ouvrages lors de

la préparation 1, et il a également consulté archives, chroniques, chartes ou

procès-verbaux. Dans ses notes ou ses références intégrées au texte même,

Hugo insiste de manière explicite sur l'influence de Louis Blanc, Lamartine,

Quinet et Michelet. Certaines des sources qui ne sont pas mentionnées

apparaissent clairement dans ses carnets ou dans les signets qu'il insère dans

les livres consultés, commentant les passages utilisés. Autant de précautions

qui témoignent de la fiabilité des faits rapportés et placent son discours sous

l'autorité de garants. Dans le cadre d'un roman qui mêle de manière si

complexe fiction et histoire, Hugo tient ainsi à réaffirmer, par l'entremise de

ce pacte référentiel, le caractère historique de certains des faits relatés.

En ce qui concerne le détail des informations, la source principale est

indéniablement constituée des deux volumes de L'Histoire de la révolution

française de Louis Blanc. Plusieurs signets comportent des indications

significatives 2 concernant des personnes comme « Marat », des formations comme les « clubs », « les jacobins » ou « l'hébertisme », des espaces de

pouvoir comme la « Convention », « le Comité de sûreté générale », le

« Tribunal révolutionnaire », des problématiques historiques comme la

« Terreur » ou la « Vendée », des documents comme les « Procès-verbaux

du Club des jacobins » ou l'« Énumération des pièces prouvant la corruption

de la cour ». Les votes les plus caractéristiques présentés par Louis Blanc

dans son chapitre « Exécution de Louis XVI » apparaissent dans le livre

intitulé « La Convention ». Mais plus qu'un contenu informatif, le « grand

socialiste de 1848 » fournit une conception de la Révolution fondée sur

l'opposition entre deux moments : en 1789, la victoire de l'individualisme et

de la liberté sur l'« autorité » est l'aboutissement d'un combat engagé par

l'Europe des Lumières. En 1793, la Terreur est le signe de l'échec de la

société utopique de Robespierre inspirée de Rousseau et fondée sur l'idéal

d'égalité et de fraternité tel que le dépeint Gauvain dans sa discussion finale

avec Cimourdain.

Les Lettres sur l'origine de la chouannerie de Duchemin-Descépeaux ont

fourni une part importante de la documentation sur la Vendée, notamment

en ce qui concerne la description des forêts bretonnes, la vie souterraine des

chouans et leurs actions de guérilla. La liste des noms de guerre constitue

également une matière très appréciée d'un auteur chez qui l'onomastique

joue un rôle important. Les indications topographiques complètent les

sources d'une information, parfois anecdotique 3, disséminée au fil des pages

du roman. L'Histoire de Robespierre d'Ernest Hamel est également annotée,

en particulier lorsqu'il est question de Robespierre, de Barbaroux ou de

Pétion, mais aussi du développement de la Terreur. Hugo travaille en outre à

partir de sources directes, utilisant les volumes de L'Histoire parlementaire

de la Révolution française de Buchez et Roux qui constituent un recueil

d'informations important pour les historiens de l'époque, ou de certains

documents officiels comme Le Moniteur, qu'il cite plusieurs fois. Dans ses

notes, il fait aussi référence aux archives de la Marine. Mais l'un des

traitements les plus originaux du matériau historique réside très

certainement dans l'utilisation de mémorialistes comme Puisaye, auquel il

fait référence dans le corps même du texte romanesque. Publiés en 1803,

ses Mémoires informent et nourrissent l'écriture romanesque à maints

égards. Comme personnage, tout d'abord, le comte Joseph de Puisaye,

lieutenant général débarqué à Quiberon au début de l'été 1795, inspire

directement le personnage de Lantenac. On le voit ainsi s'embarquer sur une mer houleuse dans un canot de fortune qui doit lui permettre d'atteindre la

côte en secret. Il y rencontre un mendiant qui le met en garde et lui offre

l'hospitalité 4. Mais Hugo y trouve surtout ce qui fait l'essentiel de sa

méthode, à savoir son travail du détail. Comme pour les autres sources

citées au fil du roman – les Mémoires de Garat (réédités en 1862) –, ou

présentes à l'état de trace comme les Mémoires de Sénart (1824) ou le Paris

pendant la Révolution de Mercier (réédité en 1862), il puise largement dans

ces récits au style assez neutre, matériau de base du travail de recherche.

Cette méthode ne l'empêche pas d'utiliser des sources plus littéraires comme

Les Girondins de Lamartine, notamment en ce qui concerne le portrait des

chefs révolutionnaires. Quant à L'Histoire de la révolution française de

Michelet, Hugo y trouve moins un contenu qu'un esprit : le style épique

d'une écriture qui fait de l'histoire de France une légende et se soucie de

réserver une place à ses acteurs les plus modestes dans la mémoire

nationale.

 

La dynamique des genres

 

Rien de plus tragique, l'Europe attaquant la France et la France attaquant Paris. Drame qui a la

stature de l'épopée (p. 166).

 

Une seule forme ne saurait rendre compte de « l'immensité de cette

minute épouvantable, 93, plus grande que tout le reste du siècle » (p. 166).

Si Quatrevingt-treize comporte une dimension hybride en ce qu'il tente de

combiner fiction et histoire, il s'agit également d'un aspect constitutif de la

conception du roman chez Hugo. Absent des catégories aristotéliciennes, le

genre romanesque se présente en effet comme un lieu de tension qui

échappe à la classification. Empruntant à l'esprit des genres dont il se

réclame, il crée un espace neutre, ouvert, dans lequel les questions les plus

difficiles peuvent prendre forme. Présenté dans William Shakespeare

comme l'un des « horizons » du drame, le roman ne peut être considéré

comme un genre à part :

L'épopée a pu être fondue dans le drame et le résultat, c'est cette merveilleuse nouveauté littéraire

qui est en même temps une puissance sociale, le roman. L'épique, le lyrique et le dramatique

amalgamés, le roman est ce bronze1.

 

Cette problématique n'est pas absente de Quatrevingt-treize, même si elle

est en partie masquée par l'opposition principale entre roman et histoire. Nombreuses sont ainsi les références à d'autres formes d'écriture,

notamment à la poésie, constamment présente en filigrane. La citation d'un

vers, même s'il est légèrement modifié, permet de rattacher le roman à un

réseau intertextuel poétique. Mais la poésie est surtout présente comme

forme rythmique, comme en témoignent les deux alexandrins, l'un ternaire,

l'autre plus classique, qui terminent le roman 2 : « Et ces deux âmes, sœurs

tragiques, s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une mêlée à la lumière de

l'autre. »

À ce cadre poétique général s'ajoutent les renvois à l'épopée ou au

théâtre. Outre leur longueur qui se rapproche de celle du roman, ces deux

genres possèdent déjà une dimension hétérogène, d'ordre structurel pour

l'épopée qui multiplie personnages et actions, d'ordre plus théorique pour le

théâtre qui inclut une réflexion sur la notion de drame. Généralement, chez

Hugo, épique et tragique sont intimement liés comme deux versants d'une

même problématique. Le modèle en est l'Iliade d'Homère, qui met en scène

« la période des hommes de force […]3 ». À ce premier mouvement

d'articulation de l'épique et du tragique, correspond une deuxième tendance

dans Quatrevingt-treize, dans laquelle ils servent surtout de cadre de

référence culturel permettant d'orienter l'interprétation de tel ou tel aspect

du roman. Premier genre cité dans le texte, l'épopée est ainsi fortement

associée au monde romain. Elle apparaît comme la forme la plus à même de

saisir l'esprit d'une société qui emprunte nombre de ses modèles à Rome –

 qu'ils soient d'ordre institutionnel, juridique ou moral. Nombreux sont ainsi

les renvois à un vers de Virgile ou de Lucain.

Prenant le relais du substantif, l'adjectif « épique » permet d'insister sur le

fait que ce qui est revendiqué, c'est moins la forme que l'esprit de ce genre.

Il est ainsi question de la « férocité épique » de l'Imânus. Car la référence à

l'épopée s'appuie moins sur les règles du genre qu'elle ne renvoie à un sens

épique, expérimenté par Hugo dans ses propres épopées. À l'image de La

Légende des siècles qui se proposait de peindre « cette grande figure une et

multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée », le sujet épique n'est pas

fourni par un héros national mais par l'humanité elle-même, telle qu'elle se

profile de manière encore indécidable en cette année historique. Si le récit

voit se dresser des « titans » (p. 197) comme Marat, Danton ou Robespierre,

« hommes formidables » (p. 197) au « rire de colosse » (p. 184), il décrit

avant tout le conflit humain qui se joue entre les deux « inconnus de

l'histoire » entre ces deux « âmes » qui sont aussi deux « principes » (p. 305). Dans la lignée du renouveau épique du XIXe siècle qui substitue à

un genre réglé une dynamique d'agencement de la légende et de l'histoire,

de la politique et de la religion, Hugo fonde cette tentative de mise en forme

d'une communauté sur une dimension sacrée. Beaucoup de personnages

apparaissent comme des intermédiaires entre le monde des hommes et

l'univers surnaturel. Gauvain est comparé à un ange ; Marat, Robespierre et

Danton sont des monstres infernaux ; les spectres se multiplient, qu'il

s'agisse d'hommes comme Lantenac, de bateaux dans la brume, d'idées ou

de probèmes. Mais ce qui touche à la fois au divin et au formidable, c'est le

« double inconnu » incarné par Georgette, « cette ombre formidable dans

cette âme rosé » qui « prouve Dieu, l'éternité, la responsabilité, la dualité du

destin » (p. 343).

L'épique rejoint alors le tragique selon une symétrie travaillée. Le

premier ouvre le roman, le second le clôt. Principaux acteurs de ces

« groupes tragiques » de révolutionnaires, Danton, Marat et Robespierre

sont comparés à Minos, Éaque et Rhadamante. « Gorgone […] transformée

en Euménide » (p. 417), Michelle Fléchard est également comparée à

Hécube qui, chez Homère, mais surtout dans la tragédie d'Euripide,

symbolise la douleur maternelle. Et c'est Eschyle que Hugo convoque pour

rendre compte du combat « titans contre géants ». Mais au-delà, le roman et

la tragédie grecque antique se rejoignent autour de deux questions

fondamentales, l'aveuglement comme principal instrument de la fatalité et

sa résolution par l'action civilisatrice. L'aveugle tragique, c'est le paysan

vendéen, mais c'est aussi la force irréfléchie du flot ou du canon. C'est

également l'inexorable Cimourdain, qualifié d'« effrayant homme juste »

(p. 171), ou « l'amer rictus de Lantenac […] couvert d'ombre et de nuit »

(p. 330) : « Le masque de bronze de la guerre civile a deux profils, l'un

tourné vers le passé, l'autre tourné vers l'avenir, mais aussi tragiques l'un

que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils, Cimourdain était le

second » (p. 330). Pourtant la tragédie s'incarne avant tout dans le peuple,

« dans la tumultueuse mêlée des visages, tous ces hommes d'où était sorti le

brouhaha » (p. 228) des actions révolutionnaires. Or le peuple de

Quatrevingt-treize est tragique précisément parce qu'il est soumis

passivement à son destin en raison de l'ignorance dont il est encore esclave.

Si le moteur de la Révolution, de cet ordre nouveau qui fait suite aux

injustices de l'Ancien Régime, est bien à chercher dans la force du peuple,

celle-ci restera dangereuse tant qu'elle ne sera pas associée à la raison. Comment interpréter les événements de la Commune qui précèdent de peu

la rédaction de Quatrevingt-treize, si ce n'est en reconnaissant le danger de

l'ignorance 4. Comme les héros des tragédies antiques qui, frappés par un

aveuglement divin 5, ne sauraient être jugés responsables des actes qu'ils

commettent, les violences du peuple sont dues à son ignorance, qui apparaît

dans le roman comme un avatar de l'anankè. Si cet aspect est explicitement

associé à la Vendée, cette « guerre des Ignorants », il est potentiellement

valable pour d'autres situations. En témoigne la scène ambiguë des enfants

détruisant le livre de Saint-Barthélemy, dans une innocence qui, si poétique

soit-elle, annonce dans une certaine mesure l'incendie, à valeur symbolique,

de la bibliothèque par l'Imânus.

Une figure tragique se détache des autres comme une lueur d'espoir dans

Quatrevingt-treize : il s'agit de celle d'Oreste, dernier des descendants de la

famille tragique par excellence, matricide qui verra la fin de la malédiction

des Atrides après avoir lavé la souillure de son crime grâce à l'action

civilisatrice d'Athéna. La République, c'est aussi ce formidable mouvement

qui déclare « l'infirmité sacrée dans l'aveugle et dans le sourd-muet,

devenus pupilles de l'État » (p. 232). Elle annonce une forme de relation

nouvelle, qui conserve la dynamique tragique et la grandeur épique, mais

dans une perspective de civilisation. Cet horizon de l'épopée tragique, c'est

le drame. Beaucoup moins présent que les termes « épique » et « tragique »,

le terme « drame » n'en constitue pas moins l'un des buts du roman. Forme

plus souple et plus ouverte telle que Hugo l'a théorisée dans la préface de

Cromwell, le drame dans Quatrevingt-treize cherche plutôt à rendre compte

d'un état d'esprit, d'une philosophie. Principalement associé à la

Convention, il permet de modéliser la réflexion de Hugo sur la condition

humaine, lieu de formation du contraste alliant le « sublime » et le

« difforme », mais aussi dynamique de circulation de l'événement faite de

déséquilibres. Contre le combat « tragique » de la raison et de la force, du

« bloc forcené » et de « l'âme », de l'homme et du canon, l'agencement

dramatique de la démocratie : telle est l'alternative que semble proposer

Quatrevingt-treize, sans que Hugo se fasse d'illusion sur une république qui

par deux fois, en 1848 et en 1871, a conduit à la division et a engendré

autant de violence et de répression que la monarchie.

 

Une composition complexe

Traversé par ces questions complexes, le roman est difficile à résumer

dans une intrigue classique. Choisir de se focaliser sur une année, c'est

privilégier la synchronie sur la diachronie, le tableau sur le déroulement.

« En mer », « À Paris », « En Vendée », les titres des différentes parties qui

composent le roman sont révélateurs. Sa composition réside dans un

changement de focalisation plutôt que dans le développement d'un schéma

narratif. Quant à ce qu'on pourrait considérer comme le fil directeur de

l'intrigue, il tient plus du réseau de confrontation que d'un véritable

développement. Qu'il s'agisse de la traque de Lantenac ou de la quête de ses

enfants par Michelle Fléchard, on assiste avant tout à une combinaison de

déplacements. À l'image du canon de la Claymore qui, une fois dégagé de

ses entraves, remplace la trajectoire rectiligne de son boulet par le ballet

violent qu'il engage avec le canonnier, les événements valent moins pour la

progression de l'action qu'ils entraînent que par les heurts qui relient les

personnages tout en les opposant. Même une fois sur terre, le flux et le

reflux sont les maîtres mots de la composition.

Si l'intrigue n'apparaît pas au premier plan des éléments de composition,

c'est parce qu'elle limite la question de la temporalité à un déroulement

linéaire. Or, en raison même du sujet de Quatrevingt-treize, qui fait d'une

date le point de départ d'une réflexion sur l'Histoire et l'histoire, la gestion

du temps ne peut que constituer l'un des aspects les plus complexes de la

composition. La mise en forme du temps, dans le roman, joue ainsi sur

toute une palette de valeurs : mêlant histoire personnelle et histoire de

l'humanité, récit du passé et promesses d'avenir, Quatrevingt-treize explore

tous les modes de temporalité, personnelle, cosmique ou calendaire, mais

aussi poétique. Prenant le relais l'une de l'autre, se superposant parfois

jusqu'à instaurer des zones de brouillage, ces différentes temporalités

multiplient les points de référence autour desquels s'organise le texte. La

première insiste sur la succession des faits. Précisément datées, les

différentes parties du roman se situent par rapport à une chronologie qui

reprend le calendrier historique pour mieux rendre compte du déroulement

des événements de la fiction. Le roman débute « dans les derniers jours de

mai 1793 », après l'insurrection de Vendée qui a commencé moins de trois

mois plus tôt, et juste avant l'insurrection girondine qui fera définitivement

basculer la république dans un régime de Terreur. L'épisode de la Claymore,

« au printemps de 1793 », est précisément situé au moment de cette

nouvelle crise provoquée par « la chute des Girondins ». Ses conséquences seront largement évoquées au début de la deuxième partie intitulée « À

Paris », dans la discussion orageuse entre Marat, Robespierre et Danton,

datée du « 28 juin 1793 ». Dans la troisième partie, « En Vendée », l'action

reprend « à la fin d'une sereine journée de juillet », après une digression

historique plus générale qui occupe tout le livre premier.

Car loin de se développer de manière linéaire en suivant le fil du récit

d'événements passés, le roman lui superpose des commentaires qui

modifient le point de référence. Dans ces passages, les situations décrites

sont situées, non plus de manière relative dans l'enchaînement du récit, mais

directement, par rapport à la période où elles sont écrites. L'histoire de

Quatrevingt-treize, qu'elle soit de nature historique ou diégétique, est en

relation directe avec le moment de son énonciation. « Auprès des papiers on

voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et striés, que se rappellent

ceux qui étaient écoliers au commencement de ce siècle » (p. 177), « Cette

guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler » (p. 256), « Nous avons revu

ces mœurs » (p. 259) : emplois du démonstratif ou du pronom de première

personne, allusions à l'expérience du lecteur du XIXe siècle ou à la vie de

l'auteur, références à des événements contemporains du moment de

l'écriture, autant d'éléments qui ancrent le récit dans une temporalité propre

à la situation d'énonciation du roman. Souvent qualifié de roman historique,

Quatrevingt-treize ne se contente pas de porter un regard sur le passé.

L'existence d'un double système de repérage énonciatif en témoigne, il

s'agit également d'une réflexion sur le présent. Mais ces deux aspects de la

temporalité romanesque, en relation avec renonciation distanciée du récit

chronologique ou avec l'énonciation impliquée du moment de l'écriture, ne

se réduisent pas à une simple dichotomie. Nombreux sont les passages qui

ne renvoient proprement ni à l'une ni à l'autre mais se déploient dans le

champ de réflexions qui se veulent valables à toutes les époques, inscrivant

dans le roman une dimension plus prospective que rétrospective 6.

Il s'agit en particulier des séquences de commentaire qui ralentissent

l'élan du récit et creusent dans sa linéarité un espace en épaisseur. Car plus

que sur une intrigue, la structure de Quatrevingt-treize repose sur un

agencement spatial fait de tableaux. De taille inégale, ils sont eux-mêmes

traversés par les nombreuses parenthèses digressives qui prennent parfois,

par leur ampleur, le pas sur toute forme de temporalité. Les plus

importantes occupent un chapitre comme « Les rues de Paris en ce temps-

là », voire plusieurs, comme la description de la Convention. Loin d'être assujetties au récit, elles développent une logique qui leur est propre.

Dépassant la simple dimension informative, elles visent une représentation

plus large, d'ordre esthétique. Il faudrait rapprocher ce phénomène de

l'esthétique du dénombrement qui change un simple exemple en une

énumération parfois si vaste qu'elle fait perdre le fil du sujet. Nombreuses

sont ainsi les listes de noms propres qui tiennent plus du catalogue que de

l'exemple. « Dénombrement titanique » (p. 218), telle est l'expression qui

s'applique à la liste des acteurs de la Convention. Dans leur précision, les

informations perdent leur caractère utilitaire et sont appréciées pour elles-

mêmes. Chaque nom semble collectionné comme s'il s'agissait d'un objet,

sans qu'il soit possible de donner un sens véritable à cette énumération,

d'autant qu'un certain nombre d'entre eux sont inconnus du lecteur. Comme

les enfants qui se « grisent » et se « barbouillent » des mûres cueillies sur

une branche depuis la fenêtre de la tour dans laquelle ils sont retenus

prisonniers, le lecteur est invité à jouir des mots sans forcément les

comprendre. À l'occasion de ces séquences hétérogènes qui substituent à

l'organisation linéaire une configuration en épaisseur, la composition même

de la parole perd toute finalité et devient l'équivalent d'un véritable matériau

poétique.

Ce que révèlent parenthèses et dénombrements, c'est qu'il n'existe pas

d'organisation systématique unique de Quatrevingt-treize mais un

agencement d'organisations, dont l'articulation crée le mouvement même de

l'œuvre. Derrière la composition linéaire, additive ou répétitive se dessine

une prolifération faite de liberté et de hasard. La place laissée libre par le

schéma narratif traditionnel est ainsi occupée par l'agencement de séries qui

forment des réseaux d'importances diverses. Ce maillage met ainsi en

relation les différents motifs thématisés dans le roman. On a déjà vu

comment le chiffre trois reliait un certain nombre d'éléments. On pourrait

également citer les relations qui se nouent autour du sous-texte infernal,

lequel, au-delà de leur opposition, crée un écho entre Marat, Danton et

Robespierre, chacun portant le nom d'un juge des Enfers, et Lantenac

qualifié d'« Infernal satan » (p. 443), mais également des individus ou des

groupes aussi divers que l'Imânus, « infernalement brave dans le combat »

(p. 282), ou « ces colonnes d'expédition surnommées colonnes infernales »

(p. 140). Par extension, ce réseau est lui-même relié à celui du monde

reptile et souterrain qui comprend, outre Marat dont la « vie reptile »

(p. 194) se passe cachée, et l'Imânus qui raisonne « comme les serpents rampent ; en spirale » (p. 282), les conventionnels, qualifiés de « reptiles

dans un marais » (p. 218), les cachettes des paysans bretons, « tanières de

reptiles creusées sous les arbres » (p. 250), jusqu'à Tellmarch qui doit

« ramper » pour rentrer chez lui.

Certains de ces réseaux peuvent sembler secondaires. Mais leur

multiplicité et la manière dont ils s'agencent constituent sans nul doute une

forme d'organisation sous-jacente qui modifie la portée de l'histoire

principale. À l'image du mendiant qui observe celui qui passe sans le voir,

ces différents éléments manquent certes parfois de visibilité, mais n'en

regardent pas moins le lecteur. Reliant des éléments qui diffèrent par leur

nature comme par la place qu'ils occupent dans le roman, ils dessinent des

séries de nature hétérogène. Aux oppositions tranchées se substituent des

regroupements perméables : Gauvain « ci-devant vicomte » et

« commandant républicain », « cerveau d'aristocrate » (p. 173) dans lequel

Cimourdain « avait versé l'âme du peuple », ou Cimourdain, dont les

« parents, paysans, en le faisant prêtre, avaient voulu le faire sortir du

peuple » mais qui « était rentré dans le peuple » (p. 164) ne se caractérisent

plus par une identité, mais dessinent dans le roman les linéaments d'une

esthétique du passage. Au centre de l'écriture romanesque, celle-ci renvoie

au mystérieux « passager » qui occupe toute la première partie du roman, à

l'anonymat du « passant » au mouvement du canon dont « les quatre roues

passaient et repassaient sur les hommes tués » (p. 80), voire à des

expressions comme « soit dit en passant » qui indiquent une relation plus

abstraite. En s'accélérant, ce phénomène conduit parfois à des brouillages

évaluatifs, comme en témoigne l'emploi du terme « Gorgone », qui qualifie

métaphoriquement les malheurs dont ont été victimes les enfants tout en

servant de référence au portrait de leur mère, venue à leur secours. Dans ce

processus évaluatif généralisé que constitue Quatrevingt-treize, ni universel

ni jugement définitif ; tout est objet d'interprétation, ce qui implique

qu'aucun des éléments du roman n'a de signification arrêtée, mais seulement

une portée, selon les modes contextuels dans lesquels il est pris.

Au centre de l'agencement de ces lignes de force qui constituent le

roman, les personnages apparaissent donc comme autant de relais par

lesquels passent idées ou valeurs. Les personnages, mais surtout leur voix ;

force est effectivement de constater que la principale dynamique de

constitution du roman n'est pas dans les étapes d'un schéma narratif ni dans

une vision synthétique de l'Histoire, mais est du côté de la parole. Le principe d'organisation du roman réside moins dans l'histoire (ou l'Histoire)

qu'il n'obéit au processus révolutionnaire de la parole ; celle-ci se décline

dans la multitude de discours qui se font écho. Dialogue du bataillon du

Bonnet-Rouge et de Michelle Fléchard (p. 131 sq.), causerie du

commandant de la Claymore et de son second (p. 68 sq.), discussion dans

laquelle Lantenac joue sa vie auprès d'Halmalo (p. 105 sq.) : dès le début du

roman une parole à la fois directe et diverse qui cherche à influer sur les

événements prend le pas sur la narration qui se contente de les raconter. Cet

aspect revêt une dimension métaphysique à travers les réflexions que

Tellmarch livre à Lantenac dans le chapitre intitulé « La parole c'est le

verbe ». L'ensemble du roman trouve ainsi une dynamique de formation qui

prend sa source dans l'opposition entre la parole dogmatique de Lantenac et

la parole éducatrice de Cimourdain, et se forme autour de la « querelle de

tonnerre » qui oppose Danton, Marat et Robespierre, ou dans le réseau des

discours qui recompose en combinaisons diverses la relation entre

Lantenac, Gauvain et Cimourdain. Ce sont bien ces affrontements verbaux

qui permettent au roman de progresser depuis un début vers une fin. Mais

loin de se déployer de manière linéaire, le roman progresse, en suivant ce

mode, selon une structure tensive qui fait naître le mouvement de

l'opposition et qui, matériellement, se présente sous la forme d'un va-et-

vient dialogique, encore accentué par le fait qu'il a souvent lieu à distance et

dans des espaces distincts. Mais derrière ce premier mouvement d'agôn

rhétorique qui progresse selon un mode orienté et structuré rythmiquement,

se cache une autre forme d'organisation beaucoup moins régulière, faite des

lignes de fuite que créent les paroles secondaires dans la régularité du

rythme principal. Secondaires ou pratiquement inaudibles, ces nombreuses

voix n'en constituent pas moins une multitude de flux sous-jacents qui

s'agencent au gré des contextes et creusent d'autres voies dans le roman. La

parole, dans Quatrevingt-treize, est multiple et s'ouvre à chacun. C'est

pourquoi il faut ajouter à la voix académique et officielle les nombreuses

voix des marges. Aux affiches officielles qui portent la mention

« République française, une et indivisible », répond le tocsin ; aux discours

bien construits et précisément localisés fait écho la multiplicité des lignes

de fuite vocales, difficilement identifiables, parfois inaudibles ou

incompréhensibles, que constituent le cri dans le désert de Michelle

Fléchard, le « bégaiement » des enfants ou le « bourdonnement des

paysans », autant de voix qui opposent au « verbe » le « rugissement ». Car Quatrevingt-treize est une nouvelle tentative pour donner la parole au

peuple sous toutes ses formes. Peuple éclairé, que met en scène le bataillon

du Bonnet-Rouge, peuple idéalisé, en la personne du mendiant philosophe,

mais surtout peuple des ténèbres, ignorant jusqu'à ce qui lui arrive et qui

constitue le véritable enjeu de l'avenir. La nouvelle forme que prend

l'histoire épique de l'humanité au XIXe siècle avait amorcé ce mouvement

vers le peuple dont elle avait fait l'un de ses principaux héros. Quatrevingt-

treize le poursuit en l'accentuant. Car c'est un peuple démythifié qu'il nous

présente, pas seulement réaliste mais « vrai » jusque dans sa violence. Loin

de se contenter de mettre en scène des types figés, Hugo veut donner une

représentation aux plus simples dans la vérité – si inquiétante soit-elle –, de

leur expression. Après L'homme qui rit, qui mettait en scène l'échec de la

parole populaire, Quatrevingt-treize annonce l'espoir que celle-ci puisse

exister sans se dissoudre dans le dogme.

1793, c'est la révolution en acte, la révolution comme pur événement qui

ne s'est pas encore figé dans une parole officielle absorbant toutes les

autres. Quatrevingt-treize, c'est la multiplicité des « voix hurlantes et

grondantes » (p. 226) mêlées aux « silences féconds » (p. 226) des élus,

mais c'est surtout l'espace d'expression des voix anonymes de la

« populace », de « ce vent [qui] sortait de la bouche du peuple » (p. 238).

Comme dans la Convention, « conclave et carrefour, aréopage et place

publique » (p. 238), la parole du peuple contamine celle du roman. Si elle

est parfois signalée par l'emploi des guillemets ou de l'italique, elle se mêle

bien souvent à la voix du narrateur, notamment dans les énumérations qui

combinent appellations scientifiques et lexique populaire. Le fréquent

recours au vocabulaire normand signale ainsi la forte dimension dialogique

de l'écriture. Elle se prolonge dans une pratique généralisée d'intertextualité

qui vise à importer dans les genres codifiés des pratiques mineures, comme

la chanson qui s'intègre parfois aux jeux politiques 7. Mais une fois de plus

et peut-être plus encore que pour les autres aspects du roman, cette

réflexion sur la parole se fait sous la forme d'une interrogation. Si la parole

rêvée demeure celle du poète ou de l'enfant, il n'est pas sûr qu'elle puisse

avoir une portée dans les faits. Si la première est une forme aboutie, elle

reste du côté de l'utopie ; et l'innocence de la seconde est également

associée à l'absence d'efficacité.

Grâce aux digressions qui substituent à l'ordre linéaire un espace en

épaisseur, grâce aux séries qui se prolongent bien souvent en « linéaments », mais surtout grâce au travail sur l'hétérogénéité des voix, le

roman excède son objet pour s'ouvrir à une perspective plus large. S'il y a

bien une organisation, il ne s'agit pas d'une totalité orientée ni finalisée. En

constante expansion, le roman dépasse les limites de l'ouvrage, plus encore

du système. « Ce premier ouvrage est le commencement d'un grand tout »,

écrit Hugo à P. Meurice 8. Cette phrase rend moins compte d'une volonté de

faire système que d'un refus de l'achèvement. Seul le tout que constitue

l'objet manuscrit est terminé à cette date, non l'ouvrage qui est amené à se

prolonger au-delà. Plus qu'une rationalisation de son écriture, ces projets

témoignent du refus de toute clôture chez Hugo et de son désir de se fondre

dans des ensembles toujours plus souples. Tout en se trouvant liés les uns

aux autres, les romans ne s'organisent pas selon une classification planifiée

de manière rigide. Hugo les conçoit avant tout sur le mode d'une quête de

sens. Pour lui, la totalité se conçoit comme élan, et de ce point de vue là

encore l'organisation du roman se rapproche de l'idée de révolution. Dans

une véritable révolution de l'ordre narratif des choses, l'année 1793 est

moins l'objet d'étude ou l'héroïne d'une fable qu'une dynamique de

transformation et d'affection qui influe sur les personnages sans pour autant

les mener d'un début à une fin. La fin rend les choses indécidables pour le

roman. La mort, ou plutôt l'évanouissement, le prive d'une véritable

conclusion qui pourrait rétrospectivement lui donner sens. Et cette absence

de logique téléologique fait sortir le roman de sa structure narrative pour le

faire entrer dans une dynamique de révolution qui fait du mouvement le but

même du récit et non son moyen. En 1874, la même année que Quatrevingt-

treize, paraissent La Tentation de saint Antoine de Flaubert et Les

Illuminations de Rimbaud, deux auteurs traditionnellement considérés

comme marquant le début de la modernité littéraire. Quelque temps plus tôt

avait paru L'Éducation sentimentale, cet antiroman de la passion inactive

dans un monde qui se défait. En comparaison, Quatrevingt-treize semble un

roman du passé. Mais ce serait méconnaître la particularité d'une écriture

qui, sans afficher les ressorts de son originalité, s'appuie plus discrètement

sur un phénomène de montage jouant sur l'agencement de blocs juxtaposés

et non organiquement liés. La déconstruction n'est pas revendiquée, mais un

processus généralisé de démontage est mis en place, qui remet en cause

toute construction d'un contenu de signification, au profit d'une modulation

généralisée. Cette esthétique ne va pas seulement à l'encontre de l'actualité

de son temps : elle révèle le caractère intempestif d'une écriture romanesque qui fait de l'histoire sous toutes ses formes le lieu d'une interrogation qui la

dépasse. Aussi la question posée dans ce dernier roman n'est-elle pas « que

fut l'année 1793 ? », mais « que veut-on faire du principe qu'elle

incarne ? ».

 

Judith WULF.

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