Quatrevingt-Treize
Chapitre IV
Qui voyait l'Assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne
pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas de
héros, un troupeau de lâches. Des fauves sur une montagne, des reptiles
dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se
menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui
des fantômes.
Dénombrement titanique16.
À droite, la Gironde, légion de penseurs ; à gauche, la Montagne, groupe
d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille ;
Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais ; Kervélégan, qui avait sous la
main le bataillon de Brest caserné au faubourg Saint-Marceau ; Gensonné,
qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux ; le fatal
Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin
endormi ; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père 17 ;
Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec
l'Autriche ; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le cul-de-
jatte de la gauche ; Lause-Duperret, qui, traité de scélérat par un journaliste,
l'invita à dîner en lui disant : « Je sais que “scélérat” veut simplement dire
“l'homme qui ne pense pas comme nous” 18 » ; Rabaut-Saint-Étienne, qui
avait commencé son Almanach de 1790 par ce mot : La Révolution est
finie ; Quinette, un de ceux qui précipitèrent Louis XVI ; le janséniste
Camus19, qui rédigeait la constitution civile du clergé, croyait aux miracles
du diacre Pâris, et se prosternait toutes les nuits devant un christ de sept
pieds de haut cloué au mur de sa chambre ; Fauchet, un prêtre qui, avec
Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet ; Isnard, qui commit le crime de
dire : Paris sera détruit, au moment même où Brunswick disait : Paris sera brûlé ; Jacob Dupont, le premier qui cria : Je suis athée, et à qui
Robespierre répondit : 20 L'athéisme est aristocratique ; Lanjuinais, dure,
sagace et vaillante tête bretonne ; Ducos, l'Euryale 21 de Boyer-Fonfrède ;
Rebecqui, le Pylade 22 de Barbaroux ; Rebecqui donnait sa démission parce
qu'on n'avait pas encore guillotiné Robespierre ; Richaud, qui combattait la
permanence des sections ; Lasource, qui avait émis cet apophtegme
meurtrier : Malheur aux nations reconnaissantes ! et qui, au pied de
l'échafaud, devait se contredire par cette fière parole jetée aux
montagnards : Nous mourons parce que le peuple dort, et vous mourrez
parce que le peuple se réveillera ; Biroteau, qui fit décréter l'abolition de
l'inviolabilité, fut ainsi, sans le savoir, le forgeron du couperet, et dressa
l'échafaud pour lui-même ; Charles Villatte, qui abrita sa conscience sous
cette protestation : Je ne veux pas voter sous les couteaux ; Louvet, l'auteur
de Faublas, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au
comptoir 23 ; Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, qui s'écriait : Tous les
rois ont senti sur leurs nuques le 21 janvier ; Marec, qui avait pour souci
« la faction des anciennes limites » ; le journaliste Carra qui, au pied de
l'échafaud, dit au bourreau : Ça m'ennuie de mourir. J'aurais voulu voir la
suite ; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le deuxième bataillon de
Mayenne-et-Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques, s'écriait : Je
demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous retirions tous, et
marchions à Versailles, le sabre à la main ! Buzot, réservé à la mort de
faim ; Valazé, promis à son propre poignard ; Condorcet, qui devait périr à
Bourg-la-Reine devenu Bourg-Égalité, dénoncé par l'Horace qu'il avait dans
sa poche ; Pétion, dont la destinée était d'être adoré par la foule en 1792 et
dévoré par les loups en 1793 24 ; vingt autres encore, Pontécoulant, Marboz,
Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de Juvénal, qui avait fait la
campagne de Hanovre, Boilleau, Bertrand, Lesterp-Beauvais, Lesage,
Gomaire, Gardien, Mainvielle, Duplantier, Lacaze, Antiboul, et en tête un
Barnave qu'on appelait Vergniaud 25.
De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front
bas, profil correct, œil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans ;
Merlin de Thionville, que les Allemands appelaient Feuer-Teufel, « le
diable de feu » ; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects ;
Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial, demanda pour
général ; l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de
l'eau bénite ; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir ; pas de juges, des arbitres ; Fabre d'Églantine, qui eut une trouvaille
charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une
inspiration sublime, La Marseillaise, mais l'un et l'autre sans récidive ;
Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit : Un roi mort n'est pas
un homme de moins ; Goujon, qui était entré dans Tripstadt, dans Newstadt
et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne ; Lacroix, avocat changé en
général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le 10 août ; Fréron-
Thersite26, fils de Fréron-Zoïle27 ; Rulh, l'inexorable fouilleur de l'armoire
de fer, prédestiné au grand suicide républicain, devant se tuer le jour où
mourrait la république ; Fouché, âme de démon, face de cadavre ;
Camboulas, l'ami du père Duchesne, lequel disait à Guillotin : Tu es du club
des Feuillants, mais ta fille est du club des Jacobins ; Jagot qui, à ceux qui
plaignaient la nudité des prisonniers, répondait ce mot farouche : Une
prison est un habit de pierre ; Javogues, l'effrayant déterreur des tombeaux
de Saint-Denis 28 ; Osselin, prescripteur qui cachait chez lui une proscrite,
madame Charry ; Ben-tabolle, qui, lorsqu'il présidait, faisait signe aux
tribunes d'applaudir ou de huer ; le journaliste Robert, mari de
mademoiselle Kéralio, laquelle écrivait : Ni Robespierre, ni Marat ne
viennent chez moi ; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat jamais ;
Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne était
intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'Assemblée ne daignât pas lire
la lettre d'un roi pour un roi ; Grégoire, évêque, digne d'abord de la
primitive Église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain
Grégoire par le comte Grégoire ; Amar qui disait : Toute la terre condamne
Louis XVI. À qui donc appeler du jugement ? aux planètes ; Rouyer, qui
s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du Pont-Neuf, disant :
Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de bruit que la tête d'un
autre homme 29 ; Chénier, frère d'André ; Vadier, un de ceux qui posaient un
pistolet sur la tribune ; Panis, qui disait à Momoro : – Je veux que Marat et
Robespierre s'embrassent à ma table chez moi. – Où demeures-tu ? – À
Charenton. – Ailleurs m'eût étonné, disait Momoro ; Legendre, qui fut le
boucher de la révolution de France comme Pride avait été le boucher de la
révolution d'Angleterre ; – Viens, que je t'assomme, criait-il à Lanjuinais. Et
Lanjuinais répondait : Fais d'abord décréter que je suis un bœuf ; Collot
d'Herbois, ce lugubre comédien, ayant sur la face l'antique masque aux
deux bouches qui disent Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait
par l'autre, flétrissant Carrier à Nantes et déifiant Châlier 30 à Lyon, envoyant Robespierre à l'échafaud et Marat au Panthéon ; Génissieux, qui demandait
la peine de mort contre quiconque aurait sur lui la médaille Louis XVI
martyrisé ; Léonard Bourdon, le maître d'école qui avait offert sa maison au
vieillard du Mont-Jura ; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent
Lecointre, marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David 31, peintre,
Joseph Égalité, prince. D'autres encore : Lecointre Puiraveau, qui
demandait que Marat fût déclaré par décret « en état de démence » ; Robert
Lindet, l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le Comité de
sûreté générale et qui couvrait la France de ses vingt et un mille bras, qu'on
appelait les comités révolutionnaires 32 ; Lebœuf, sur qui Girey-Dupré, dans
son Noël des faux patriotes, avait fait ce vers :
Lebœuf vit Legendre et beugla.
Thomas Payne, Américain, et clément ; Anacharsis Cloots, Allemand,
baron, millionnaire, athée, hébertiste, candide ; l'intègre Lebas, l'ami des
Duplay ; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la
méchanceté, car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit ; Charlier, qui
voulait qu'on dît vous aux aristocrates ; Tallien, élégiaque et féroce, qui fera
le 9 thermidor par amour 33 ; Cambacérès, procureur qui sera prince,
Carrier, procureur qui sera tigre ; Laplanche, qui s'écria un jour : Je
demande la priorité pour le canon d'alarme ; Thuriot, qui voulait le vote à
haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire ; Bourdon de l'Oise, qui
provoquait en duel Chambon, dénonçait Payne, et était dénoncé par Hébert ;
Fayau, qui proposait « l'envoi d'une armée incendiaire » dans la Vendée ;
Tavaux, qui le 13 avril 34 fut presque un médiateur entre la Gironde et la
Montagne ; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs
montagnards allassent servir comme simples soldats ; Rewbell qui
s'enferma dans Mayence ; Bourbotte qui eut son cheval tué sous lui à la
prise de Saumur ; Guimberteau qui dirigea l'armée des Côtes de
Cherbourg ; Jard-Panvilliers qui dirigea l'armée des Côtes de La Rochelle,
Lecarpentier qui dirigea l'escadre de Cancale ; Roberjot qu'attendait le guet-
apens de Rastadt ; Prieur de la Marne qui portait dans les camps sa vieille
contre-épaulette de chef d'escadron ; Levasseur de la Sarthe qui, d'un mot,
décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se faire tuer ;
Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard, Lequinio, et au
sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton 35.
En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se
dressait un homme, Robespierre 36.
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