Quatrevingt-Treize
III - Le capuchon du chef
III
Le capuchon du chef
C'est au devoir en effet qu'on avait affaire.
Le devoir se dressait ; sinistre devant Cimourdain, formidable devant
Gauvain.
Simple devant l'un ; multiple, divers, tortueux, devant l'autre.
Minuit sonna, puis une heure du matin.
Gauvain s'était, sans s'en apercevoir, insensiblement rapproché de l'entrée
de la brèche.
L'incendie ne jetait plus qu'une réverbération diffuse et s'éteignait.
Le plateau, de l'autre côté de la tour, en avait le reflet, et devenait visible
par instants, puis s'éclipsait, quand la fumée couvrait le feu. Cette lueur,
ravivée par soubresauts et coupée d'obscurités subites, disproportionnait les
objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects de larves. Gauvain, à
travers sa méditation, considérait vaguement ces effacements de la fumée
par le flamboiement et du flamboiement par la fumée. Ces apparitions et ces
disparitions de la clarté devant ses yeux avaient on ne sait quelle analogie
avec les apparitions et les disparitions de la vérité dans son esprit.
Soudain, entre deux tourbillons de fumée une flammèche envolée du
brasier décroissant éclaira vivement le sommet du plateau et y fit saillir la
silhouette vermeille d'une charrette. Gauvain regarda cette charrette ; elle
était entourée de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui
sembla que c'était la charrette que la longue-vue de Guéchamp lui avait fait
voir à l'horizon, quelques heures auparavant, au moment où le soleil se
couchait. Des hommes étaient sur la charrette et avaient l'air occupés à la décharger. Ce qu'ils retiraient de la charrette paraissait pesant, et rendait par
moments un son de ferraille ; il eût été difficile de dire ce que c'était ; cela
ressemblait à des charpentes ; deux d'entre eux descendirent et posèrent à
terre une caisse qui, à en juger par sa forme, devait contenir un objet
triangulaire. La flammèche s'éteignit, tout rentra dans les ténèbres ;
Gauvain, l'œil fixe, demeura pensif devant ce qu'il y avait là dans
l'obscurité.
Des lanternes s'étaient allumées, on allait et venait sur le plateau, mais les
formes qui se mouvaient étaient confuses, et d'ailleurs Gauvain d'en bas, et
de l'autre côté du ravin, ne pouvait voir que ce qui était tout à fait sur le
bord du plateau.
Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles. Çà et là, des
chocs sonnaient sur du bois. On entendait aussi on ne sait quel grincement
métallique pareil au bruit d'une faux qu'on aiguise.
Deux heures sonnèrent.
Gauvain lentement, et comme quelqu'un qui ferait volontiers deux pas en
avant et trois pas en arrière, se dirigea vers la brèche. À son approche,
reconnaissant dans la pénombre le manteau et le capuchon galonné du
commandant, la sentinelle présenta les armes. Gauvain pénétra dans la salle
du rez-de-chaussée, transformée en corps de garde. Une lanterne était
pendue à la voûte. Elle éclairait juste assez pour qu'on pût traverser la salle
sans marcher sur les hommes du poste, gisant à terre sur de la paille, et la
plupart endormis.
Ils étaient couchés là ; ils s'y étaient battus quelques heures auparavant ;
la mitraille, éparse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée, les
gênait un peu pour dormir ; mais ils étaient fatigués, et ils se reposaient.
Cette salle avait été le lieu horrible ; là on avait attaqué ; là on avait rugi,
hurlé, grincé, frappé, tué, expiré ; beaucoup des leurs étaient tombés morts
sur ce pavé où ils se couchaient assoupis ; cette paille qui servait à leur
sommeil buvait le sang de leurs camarades ; maintenant c'était fini, le sang
était étanché, les sabres étaient essuyés, les morts étaient morts ; eux ils
dormaient paisibles. Telle est la guerre. Et puis, demain, tout le monde aura
le même sommeil.
À l'entrée de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levèrent,
entre autres l'officier qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la porte
du cachot :
– Ouvrez-moi, dit-il.
Les verrous furent tirés, la porte s'ouvrit.
Gauvain entra dans le cachot.
La porte se referma derrière lui.
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