Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 41 sur 103

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Quatrevingt-Treize

III - Connivence des hommes et des forêts

III

 

Connivence des hommes et des forêts

 

Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent servantes

et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de toutes les

autres.

Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore1 percé et traversé

en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries.

Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté

était d'y respirer. On a de certains chiffres étranges qui font comprendre

cette puissante organisation de la vaste émeute paysanne. En Ille-et-Vilaine,

dans la forêt du Pertre, asile du prince de Talmont, on n'entendait pas un

souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y avait six mille hommes

avec Focard ; en Morbihan, dans la forêt de Meulac, on ne voyait personne,

et il y avait huit mille hommes. Ces deux forêts, le Pertre et Meulac, ne

comptent pourtant pas parmi les grandes forêts bretonnes. Si l'on marchait

là-dessus, c'était terrible. Ces halliers hypocrites, pleins de combattants

tapis dans une sorte de labyrinthe sous-jacent, étaient comme d'énormes

éponges obscures d'où, sous la pression de ce pied gigantesque, la

révolution, jaillissait la guerre civile.

Des bataillons invisibles guettaient. Ces armées ignorées serpentaient

sous les armées républicaines, sortaient de terre tout à coup et y rentraient,

bondissaient innombrables et s'évanouissaient, douées d'ubiquité et de

dispersion, avalanche, puis poussière, colosses ayant le don du

rapetissement, géants pour combattre, nains pour disparaître. Des jaguars

ayant des mœurs de taupes.

Il n'y avait pas que les forêts, il y avait les bois. De même qu'au-dessous

des cités il y a les villages, au-dessous des forêts il y avait les broussailles.

Les forêts se reliaient entre elles par le dédale, partout épars, des bois. Les

anciens châteaux qui étaient des forteresses, les hameaux qui étaient des

camps, les fermes qui étaient des enclos faits d'embûches et de pièges, les

métairies, ravinées de fossés et palissadées d'arbres, étaient les mailles de ce

filet où se prirent les armées républicaines.

Cet ensemble était ce qu'on appelait le Bocage.

Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel était un étang, et qui était à

Jean Chouan ; il y avait le bois de Gennes, qui était à Taillefer ; il y avait le

bois de la Huisserie, qui était à Gouge-le-Bruant ; le bois de la Charnie, qui

était à Courtillé-le-Bâtard, dit l'Apôtre saint Paul, chef du camp de la

Vache-Noire ; le bois de Burgault, qui était à cet énigmatique Monsieur

Jacques, réservé à une fin mystérieuse dans le souterrain de Juvardeil ; il y

avait le bois de Charreau où Pimousse et Petit-Prince, attaqués par la

garnison de Châteauneuf, allaient prendre à bras le corps dans les rangs

républicains des grenadiers qu'ils rapportaient prisonniers ; le bois de la

Heureuserie, témoin de la déroute du poste de la Longue-Faye ; le bois de

l'Aulne d'où l'on épiait la route entre Rennes et Laval ; le bois de la Gravelle

qu'un prince de La Trémoille avait gagné en jouant à la boule ; le bois de

Lorges dans les Côtes-du-Nord, où Charles de Boishardy régna après

Bernard de Villeneuve ; le bois de Bagnard, près Fontenay, où Lescure offrit

le combat à Chalbos qui, étant un contre cinq, l'accepta ; le bois de la

Durondais que se disputèrent jadis Alain le Redru et Hérispoux, fils de

Charles le Chauve ; le bois de Croqueloup, sur la lisière de cette lande où

Coquereau tondait les prisonniers ; le bois de la Croix-Bataille qui assista

aux insultes homériques de Jambe-d'Argent à Morière et de Morière à

Jambe-d'Argent 2 ; le bois de la Saudraie que nous avons vu fouiller par un

bataillon de Paris. Bien d'autres encore.

Dans plusieurs de ces forêts et de ces bois, il n'y avait pas seulement des

villages souterrains groupés autour du terrier du chef ; mais il y avait encore

de véritables hameaux de huttes basses cachés sous les arbres, et si

nombreux que parfois la forêt en était remplie. Souvent les fumées les

trahissaient. Deux de ces hameaux du bois de Misdon sont restés célèbres,

Lorrière, près de Létang, et, du côté de Saint-Ouen-les-Toits, le groupe de

cabanes appelé la Rue-de-Bau.

Les femmes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils

utilisaient pour cette guerre les galeries des fées et les vieilles sapes

celtiques. On apportait à manger aux hommes enfouis. Il y en eut qui,

oubliés, moururent de faim. C'étaient d'ailleurs des maladroits qui n'avaient

pas su rouvrir leurs puits. Habituellement le couvercle, fait de mousse et de

branches, était si artistement façonné que, impossible à distinguer du dehors

dans l'herbe, il était très facile à ouvrir et à fermer du dedans. Ces repaires

étaient creusés avec soin. On allait jeter à quelque étang voisin la terre

qu'on ôtait du puits. La paroi intérieure et le sol étaient tapissés de fougère

et de mousse. Ils appelaient ce réduit « la loge ». On était bien là, à cela

près qu'on était sans jour, sans feu, sans pain et sans air.

Remonter sans précaution parmi les vivants et se déterrer hors de propos

était grave. On pouvait se trouver entre les jambes d'une armée en marche.

Bois redoutables ; pièges à doubles trappes. Les bleus n'osaient entrer, les

blancs n'osaient sortir.

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