Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 44 sur 103

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Quatrevingt-Treize

VI - L'âme de la terre passe dans l'homme

VI

 

L'âme de la terre passe dans l'homme

 

La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille

hommes, femmes et enfants. Un demi-million de combattants, c'est le

chiffre donné par Tuffin de La Rouarie.

Les fédéralistes aidaient ; la Vendée eut pour complice la Gironde1. La

Lozère envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit départements se

coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie. Évreux, qui fraternisait

avec Caen, se faisait représenter dans la rébellion par Chaumont, son maire,

et Gardembas, notable. Buzot 2 3 4 , Gorsas et Barbaroux à Caen, Brissot à

Moulins, Chassan à Lyon, Rabaut-Saint-Étienne à Nîmes, Meillan et

Duchâtel en Bretagne, toutes ces bouches soufflaient sur la fournaise.

Il y a eu deux Vendées ; la grande qui faisait la guerre des forêts, la petite

qui faisait la guerre des buissons ; là est la nuance qui sépare Charette de

Jean Chouan. La petite Vendée était naïve, la grande était corrompue ; la

petite valait mieux. Charette fut fait marquis, lieutenant-général des armées

du roi, et grand-croix de Saint-Louis ; Jean Chouan resta Jean Chouan.

Charette confine au bandit, Jean Chouan au paladin 5.

Quant à ces chefs magnanimes, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein,

ils se trompèrent. La grande armée catholique a été un effort insensé ; le

désastre devait suivre ; se figure-t-on une tempête paysanne attaquant Paris,

une coalition de villages assiégeant le Panthéon, une meute de noëls et

d'orémus aboyant autour de la Marseillaise, la cohue des sabots se ruant sur

la légion des esprits ? Le Mans et Savenay châtièrent cette folie. Passer la

Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté cette enjambée. La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin complète

César et augmente Napoléon ; passer la Loire tue La Rochejaquelein.

La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle ; là elle est plus

qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le Vendéen chez lui est

contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur, chevrier,

sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête des bois.

La Rochejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Protée6.

La Vendée a avorté. D'autres révoltes ont réussi, la Suisse par exemple. Il

y a cette différence entre l'insurgé de montagne comme le Suisse et l'insurgé

de forêt comme le Vendéen, que, presque toujours, fatale influence du

milieu, l'un se bat pour un idéal, et l'autre pour des préjugés. L'un plane,

l'autre rampe. L'un combat pour l'humanité, l'autre pour la solitude ; l'un

veut la liberté, l'autre veut l'isolement ; l'un défend la commune, l'autre la

paroisse 7. Communes ! communes ! criaient les héros de Moral. L'un a

affaire aux précipices, l'autre aux fondrières ; l'un est l'homme des torrents

et des écumes, l'autre est l'homme des flaques stagnantes d'où sort la fièvre ;

l'un a sur la tête l'azur, l'autre une broussaille ; l'un est sur une cime, l'autre

est dans une ombre.

L'éducation n'est point la même, faite par les sommets ou par les bas-

fonds.

La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade ; l'une inspire

l'audace, l'autre le piège. L'antiquité plaçait les dieux sur les faîtes et les

satyres dans les halliers. Le satyre c'est le sauvage ; demi-homme, demi-

bête. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrénées, un

Olympe. Le Parnasse est un mont. Le mont Blanc était le colossal auxiliaire

de Guillaume Tell 8 ; au fond et au-dessus des immenses luttes des esprits

contre la nuit qui emplissent les poèmes de l'Inde, on aperçoit l'Himalaya.

La Grèce, l'Espagne, l'Italie, l'Helvétie, ont pour figure la montagne ; la

Cimmérie, Germanie ou Bretagne, a le bois. La forêt est barbare.

La configuration du sol conseille à l'homme beaucoup d'actions. Elle est

complice, plus qu'on ne croit. En présence de certains paysages féroces, on

est tenté d'exonérer l'homme et d'incriminer la création ; on sent une sourde

provocation de la nature ; le désert est parfois malsain à la conscience,

surtout à la conscience peu éclairée ; la conscience peut être géante, cela

fait Socrate et Jésus ; elle peut être naine, cela fait Atrée 9 et Judas. La

conscience petite est vite reptile ; les futaies crépusculaires, les ronces, les

épines, les marais sous les branches, sont une fatale fréquentation pour elle ; elle subit là la mystérieuse infiltration des persuasions mauvaises. Les

illusions d'optique, les mirages inexpliqués, les effarements 10 d'heure ou de

lieu, jettent l'homme dans cette sorte d'effroi, demi-religieux, demi-bestial,

qui engendre, en temps ordinaires, la superstition, et dans les époques

violentes, la brutalité. Les hallucinations tiennent la torche qui éclaire le

chemin du meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature

a un double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves.

Quand l'homme est ignorant, quand le désert est visionnaire, l'obscurité de

la solitude s'ajoute à l'obscurité de l'intelligence ; de là dans l'homme des

ouvertures d'abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de certains

taillis, de certaines claires-voies farouches du soir à travers les arbres,

poussent l'homme aux actions folles et atroces. On pourrait presque dire

qu'il y a des lieux scélérats.

Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et

Plélan !

Les vastes horizons conduisent l'âme aux idées générales ; les horizons

circonscrits engendrent les idées partielles ; ce qui condamne quelquefois

de grands cœurs à être de petits esprits : témoin Jean Chouan.

Les idées générales haïes par les idées partielles, c'est là la lutte même du

progrès.

Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée ; querelle

de l'idée locale contre l'idée universelle ; paysans contre patriotes.

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