Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 88 sur 103

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Quatrevingt-Treize

Livre cinquième - IN DÆMONE DEUS

Livre cinquième

 

IN DÆMONE DEUS 1

 

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I

 

Trouvés, mais perdus

 

Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougie par le soleil

couchant, elle en était à plus d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire un

pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes sont

faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.

Le soleil s'était couché ; le crépuscule était venu, puis l'obscurité

profonde ; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un

clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher était

probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'arrêtait pour

écouter des espèces de coups sourds, qui étaient peut-être un des fracas

vagues de la nuit.

Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës sous

ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se dégageait

du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre à cette tour un

rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand les coups

devenaient plus distincts, puis elle s'effaçait.

Le vaste plateau où avançait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et

bruyère, sans une maison ni un arbre ; il s'élevait insensiblement, et, à perte

de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon étoilé.

Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours la tour sous

les yeux.

Elle la voyait grandir lentement.

Les détonations étouffées et les lueurs pâles qui sortaient de la tour

avaient, nous venons de le dire, des intermittences ; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant on ne sait quelle poignante énigme à la

misérable mère en détresse.

Brusquement elles cessèrent ; tout s'éteignit, bruit et clarté ; il y eut un

moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit.

C'est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau.

Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême

épaisseur de nuit ; à quelque distance, sur le haut du plateau, un

enchevêtrement de roues, de talus et d'embrasures qui était une batterie de

canons, et devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la

batterie, un énorme édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires

que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient.

Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le

ravin, et d'une sorte de château qui s'élevait sur le pont, et le château et le

pont s'appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour vers laquelle

cette mère avait marché de si loin.

On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une

rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont

quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme.

Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard

distinguait les vedettes, mais, dans l'obscurité et dans les broussailles, elle

n'en avait pas été aperçue.

Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait

presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en

séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du château du pont.

Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient

dans son esprit, absorbée et muette devant ce ravin béant et cette bâtisse

ténébreuse. Qu'était-ce que cela ? Que se passait-il là ? Était-ce la Tourgue ?

Elle avait le vertige d'on ne sait quelle attente qui ressemblait à l'arrivée et

au départ. Elle se demandait pourquoi elle était là.

Elle regardait, elle écoutait.

Subitement elle ne vit plus rien.

Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu'elle regardait. Une

âcre cuisson lui fit fermer les yeux. À peine avait-elle clos les paupières

qu'elles s'empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.

Ce n'était plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'était le jour ; mais une

espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les yeux un

commencement d'incendie.

La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande flamme était

dedans ; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions

farouches qu'ont les éclairs et les serpents.

Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait

à une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée de

barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l'étage inférieur du

château construit sur le pont. De tout l'édifice on n'apercevait que cette

fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l'on ne distinguait que

le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.

Michelle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuage, le nuage est

rêve ; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir ? Devait-elle

rester ? Elle se sentait presque hors du réel.

Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure

la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout entière,

donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique dorure de

l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michelle Fléchard put tout voir

dans la netteté sinistre du feu.

L'étage inférieur du château bâti sur le pont brûlait.

Au-dessus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais

comme portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était

Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l'intérieur à travers des

interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.

Par les fenêtres du second étage qui étaient très grandes, Michelle

Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient

pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre, un

petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indistinct et amoncelé

d'un nid ou d'une couvée, et qui lui faisait l'effet de remuer par moments.

Elle regardait cela.

Qu'était-ce que ce petit groupe d'ombre ?

À de certains instants, il lui venait à l'esprit que cela ressemblait à des

formes vivantes, elle avait la fièvre, elle n'avait pas mangé depuis le matin,

elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait dans une

sorte d'hallucination dont elle se défiait instinctivement ; pourtant ses yeux

de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet obscur entassement

d'objets quelconques, inanimés probablement, et en apparence inertes, qui

gisait là sur le parquet de cette salle superposée à l'incendie.

Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de

ses jets vers le grand lierre mort qui couvrait précisément cette façade que

Michelle Fléchard regardait. On eût dit que la flamme venait de découvrir

ce réseau de branches sèches ; une étincelle s'en empara avidement, et se

mit à monter le long des sarments avec l'agilité affreuse des traînées de

poudre. En un clin d'œil, la flamme atteignit le second étage. Alors, d'en

haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive lueur mit subitement en

relief trois petits êtres endormis.

C'était un petit tas charmant, bras et jambes mêlés, paupières fermées,

blondes têtes souriantes.

La mère reconnut ses enfants.

Elle jeta un cri effrayant.

Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donné qu'aux mères. Rien n'est

plus farouche et rien n'est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit

entendre une louve ; quand une louve le pousse, on croit entendre une

femme.

Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube1 aboya, dit

Homère.

C'était ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre.

On a vu qu'il s'était arrêté.

Le marquis était entre l'issue du passage par où Halmalo l'avait fait

échapper, et le ravin. À travers les broussailles entrecroisées sur lui, il vit le

pont en flammes, la Tourgue rouge de la réverbération, et par l'écartement

de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l'autre côté, sur le

rebord du plateau, vis-à-vis du château brûlant et dans le plein jour de

l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme penchée sur le

ravin.

C'était de cette femme qu'était venu ce cri.

Cette figure, ce n'était plus Michelle Fléchard, c'était Gorgone 2. Les

misérables sont les formidables. La paysanne s'était transfigurée en

Euménide 3. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente,

venait de prendre brusquement les proportions épiques du désespoir. Les

grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l'âme ; cette mère,

c'était la maternité ; tout ce qui résume l'humanité est surhumain ; elle se

dressait là, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime,

comme une puissance sépulcrale ; elle avait le cri de la bête et le geste de la

déesse ; sa face, d'où tombaient des imprécations, semblait un masque de flamboiement. Rien de souverain comme l'éclair de ses yeux noyés de

larmes ; son regard foudroyait l'incendie.

Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête ; il entendait on ne sait quoi

d'inarticulé et de déchirant, plutôt des sanglots que des paroles.

– Ah ! mon Dieu ! mes enfants ! Ce sont mes enfants ! au secours ! au

feu ! au feu ! au feu ! Mais vous êtes donc des bandits ! Est-ce qu'il n'y a

personne là ? Mais mes enfants vont brûler ! Ah ! voilà une chose !

Georgette ! mes enfants ! Gros-Alain, René-Jean ! Mais qu'est-ce que cela

veut dire ? Qui donc a mis mes enfants là ! Ils dorment. Je suis folle ! C'est

une chose impossible. Au secours !

Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le

plateau. Tout le camp accourait autour du feu qui venait d'éclater. Les

assiégeants, après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l'incendie.

Gauvain, Cimourdain, Guéchamp donnaient des ordres. Que faire ? Il y

avait à peine quelques seaux d'eau à puiser dans le maigre ruisseau du ravin.

L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau était couvert de visages

effarés qui regardaient.

Ce qu'on voyait était effroyable.

On regardait, et l'on n'y pouvait rien.

La flamme, par le lierre qui avait pris feu, avait gagné l'étage d'en haut.

Là elle avait trouvé le grenier plein de paille et elle s'y était précipitée. Tout

le grenier brûlait maintenant. La flamme dansait ; la joie de la flamme,

chose lugubre. Il semblait qu'un souffle scélérat attisait ce bûcher. On eût

dit que l'épouvantable Imânus tout entier était là changé en tourbillon

d'étincelles, vivant de la vie meurtrière du feu, et que cette âme monstre

s'était faite incendie. L'étage de la bibliothèque n'était pas encore atteint, la

hauteur de son plafond et l'épaisseur de ses murs retardaient l'instant où il

prendrait feu, mais cette minute fatale approchait ; il était léché par

l'incendie du premier étage et caressé par celui du troisième. L'affreux

baiser de la mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une voûte de

braise ; qu'un trou se fît au plancher, c'était l'écroulement dans la cendre

rouge ; qu'un trou se fît au plafond, c'était l'ensevelissement sous les

charbons ardents. René-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'étaient pas

encore réveillés, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance,

et, à travers les plis de flamme et de fumée qui tour à tour couvraient et

découvraient les fenêtres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au fond

d'une lueur de météore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois enfants-Jésus confiants endormis dans un enfer ; et un tigre eût pleuré de

voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau.

Cependant la mère se tordait les bras :

– Au feu ! je crie au feu ! on est donc des sourds qu'on ne vient pas ! on

me brûle mes enfants ! arrivez donc, vous les hommes qui êtes là. Voilà des

jours et des jours que je marche, et c'est comme ça que je les retrouve ! Au

feu ! au secours ! des anges ! dire que ce sont des anges ! Qu'est-ce qu'ils

ont fait, ces innocents-là ! moi on m'a fusillée, eux on les brûle ! qui est-ce

donc qui fait ces choses-là ! Au secours ! sauvez mes enfants ! est-ce que

vous ne m'entendez pas ? une chienne, on aurait pitié d'une chienne ! Mes

enfants ! mes enfants ! ils dorment ! Ah ! Georgette ! Je vois son petit

ventre à cet amour ! René-Jean ! Gros-Alain ! c'est comme cela qu'ils

s'appellent. Vous voyez bien que je suis leur mère. Ce qui se passe dans ce

temps-ci est abominable. J'ai marché des jours et des nuits. Même que j'ai

parlé ce matin à une femme. Au secours ! au secours ! au feu ! On est donc

des monstres ! C'est une horreur ! l'aîné n'a pas cinq ans, la petite n'a pas

deux ans. Je vois leurs petites jambes nues. Ils dorment, bonne sainte

Vierge ! la main du ciel me les rend et la main de l'enfer me les reprend.

Dire que j'ai tant marché ! Mes enfants que j'ai nourris de mon lait ! moi qui

me croyais malheureuse de ne pas les retrouver ! Ayez pitié de moi ! Je

veux mes enfants, il me faut mes enfants ! C'est pourtant vrai qu'ils sont là

dans le feu ! Voyez mes pauvres pieds comme ils sont tout en sang. Au

secours ! Ce n'est pas possible qu'il y ait des hommes sur la terre et qu'on

laisse ces pauvres petits mourir comme cela ! Au secours ! à l'assassin ! Des

choses comme on n'en voit pas de pareilles. Ah ! les brigands ! Qu'est-ce

que c'est que cette affreuse maison-là ? On me les a volés pour me les tuer !

Jésus misère ! je veux mes enfants. Oh ! je ne sais pas ce que je ferais ! Je

ne veux pas qu'ils meurent ! au secours ! au secours ! au secours ! Oh ! s'ils

devaient mourir comme cela, je tuerais Dieu !

En même temps que la supplication terrible de la mère, des voix

s'élevaient sur le plateau et dans le ravin :

– Une échelle !

– On n'a pas d'échelle !

– De l'eau !

– On n'a pas d'eau !

– Là-haut, dans la tour, au second étage, il y a une porte !

– Elle est en fer.

– Enfoncez-la !

– On ne peut pas.

Et la mère redoublait ses appels désespérés :

– Au feu ! au secours ! Mais dépêchez-vous donc ! Alors, tuez-moi ! Mes

enfants ! mes enfants ! Ah ! l'horrible feu ! qu'on les en ôte, ou qu'on m'y

jette !

Dans les intervalles de ces clameurs on entendait le pétillement tranquille

de l'incendie.

Le marquis tâta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se

courbant sous la voûte par laquelle il s'était évadé, il rentra dans le passage

d'où il venait de sortir.

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