Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 79 sur 103

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Quatrevingt-Treize

VII - Préliminaires

VII

 

 

Préliminaires

 

Gauvain de son côté mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières

instructions à Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part à

l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en observation

avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était entendu que ni la

batterie basse du bois ni la batterie haute du plateau ne tireraient, à moins

qu'il n'y eût sortie ou tentative d'évasion. Gauvain se réservait le

commandement de la colonne de brèche. C'est là ce qui troublait

Cimourdain.

Le soleil venait de se coucher.

Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit

être attaquée de la même façon. C'est plutôt un abordage qu'un assaut. Pas

de canon. Rien d'inutile. À quoi bon canonner des murs de quinze pieds

d'épaisseur ? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui le

barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les dents. Telle

est l'aventure.

Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue.

Une attaque où l'on se voit le blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il

connaissait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant.

Il songeait profondément.

Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Gué-champ, une

longue-vue à la main, examinait l'horizon du côté de Parigné. Tout à coup

Guéchamp s'écria :

– Ah ! enfin !

Cette exclamation tira Gauvain de sa rêverie.

– Qu'y a-t-il, Guéchamp ?

– Mon commandant, il y a que voici l'échelle.

– L'échelle de sauvetage ?

– Oui.

– Comment ? nous ne l'avions pas encore ?

– Non, commandant. Et j'étais inquiet. L'exprès que j'avais envoyé à

Javené était revenu.

– Je le sais.

– Il avait annoncé qu'il avait trouvé à la charpenterie de Javené l'échelle

de la dimension voulue, qu'il l'avait réquisitionnée, qu'il avait fait mettre

l'échelle sur une charrette, qu'il avait requis une escorte de douze cavaliers,

et qu'il avait vu partir pour Parigné la charrette, l'escorte et l'échelle. Sur

quoi, il était revenu à franc étrier.

– Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajouté que la charrette, étant

bien attelée et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le coucher

du soleil. Je sais tout cela. Eh bien ?

– Eh bien, mon commandant, le soleil vient de se coucher et la charrette

qui apporte l'échelle n'est pas encore arrivée.

– Est-ce possible ? Mais il faut pourtant que nous attaquions. L'heure est

venue. Si nous tardions, les assiégés croiraient que nous reculons.

– Commandant, on peut attaquer.

– Mais l'échelle de sauvetage est nécessaire.

– Sans doute.

– Mais nous ne l'avons pas.

– Nous l'avons.

– Comment ?

– C'est ce qui m'a fait dire : Ah ! enfin ! La charrette n'arrivait pas ; j'ai

pris ma longue-vue, et j'ai examiné la route de Parigné à la Tourgue, et, mon

commandant, je suis content. La charrette est là-bas avec l'escorte ; elle

descend une côte. Vous pouvez la voir.

Gauvain prit la longue-vue et regarda.

– En effet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer. Mais

on voit l'escorte, c'est bien cela. Seulement l'escorte me paraît plus

nombreuse que vous ne le disiez, Guéchamp.

– Et à moi aussi.

– Ils sont à environ un quart de lieue.

– Mon commandant, l'échelle de sauvetage sera ici dans un quart d'heure.

– On peut attaquer.

C'était bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'était pas celle

qu'ils croyaient.

Gauvain, en se retournant, vit derrière lui le sergent Radoub, droit, les

yeux baissés, dans l'attitude du salut militaire.

– Qu'est-ce, sergent Radoub ?

– Citoyen commandant, nous, les hommes du bataillon du Bonnet-

Rouge, nous avons une grâce à vous demander.

– Laquelle ?

– De nous faire tuer.

– Ah ! dit Gauvain.

– Voulez-vous avoir cette bonté ?

– Mais… c'est selon, dit Gauvain.

– Voici, commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous

sommes encore douze.

– Eh bien ?

– Ça nous humilie.

– Vous êtes la réserve.

– Nous aimons mieux être l'avant-garde.

– Mais j'ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d'une action. Je

vous conserve.

– Trop.

– C'est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez.

– Derrière. C'est le droit de Paris de marcher devant.

J'y penserai, sergent Radoub.

– Pensez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y

avoir un rude croc-en-jambe à donner ou à recevoir. Ce sera dru. La

Tourgue brûlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la

faveur d'en être.

Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix

altérée :

– Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos

mômes. Nous avons là nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois

enfants. Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nommé

Brise-Bleu, le nommé Imânus, ce Gouge-le-Bruand, ce Bouge-le-Gruand,

ce Fouge-le-Truand, ce tonnerre de Dieu d'homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos mioches, mon commandant. Quand tous les

tremblements s'en mêleraient, nous ne voulons pas qu'il leur arrive malheur.

Entendez-vous ça, autorité ? Nous ne le voulons pas. Tantôt, j'ai profité de

ce qu'on ne se battait pas, et je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés

par une fenêtre, oui, ils sont vraiment là, on peut les voir du bord du ravin,

et je les ai vus, et je leur ai fait peur, à ces amours. Mon commandant, s'il

tombe un seul cheveu de leurs petites caboches de chérubins, je le jure,

mille noms de noms de tout ce qu'il y a de sacré, moi le sergent Radoub, je

m'en prends à la carcasse du Père Éternel. Et voici ce que dit le bataillon :

nous voulons que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C'est notre

droit, ventraboumine ! oui, tous tués. Et maintenant, salut et respect.

Gauvain tendit la main à Radoub, et dit :

– Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous

partage en deux. Je mets six de vous à l'avant-garde, afin qu'on avance, et

j'en mets six à l'arrière-garde, afin qu'on ne recule pas.

– Est-ce toujours moi qui commande les douze ?

– Certes.

– Alors, mon commandant, merci. Car je suis de l'avant-garde.

Radoub refit le salut militaire et regagna le rang.

Gauvain tira sa montre, dit quelques mots à l'oreille de Guéchamp, et la

colonne d'attaque commença à se former.

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