Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 62 sur 103

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Quatrevingt-Treize

XI - Affreux comme l'antique

XI

 

Affreux comme l'antique

 

La voix implacable en effet était la voix de Cimourdain ; la voix plus

jeune et moins absolue était celle de Gauvain.

Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l'abbé Cimourdain, ne s'était

pas trompé.

En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant,

Cimourdain, on le sait, était devenu fameux ; pas de notoriété plus lugubre

que la sienne ; on disait : Marat à Paris, Châlier à Lyon, Cimourdain en

Vendée. On flétrissait l'abbé Cimourdain de tout le respect qu'on avait eu

pour lui autrefois ; c'est là l'effet de l'habit de prêtre retourné. Cimourdain

faisait horreur. Les sévères sont des infortunés ; qui voit leurs actes les

condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-être. Un Lycurgue

qui n'est pas expliqué semble un Tibère 1. Quoi qu'il en fût, deux hommes, le

marquis de Lantenac et l'abbé Cimourdain, étaient égaux dans la balance de

haine ; la malédiction des royalistes sur Cimourdain faisait contrepoids à

l'exécration des républicains pour Lantenac. Chacun de ces deux hommes

était, pour le camp opposé, le monstre ; à tel point qu'il se produisit ce fait

singulier que, tandis que Prieur de la Marne à Granville mettait à prix la tête

de Lantenac, Charette à Noirmoutier mettait à prix la tête de Cimourdain.

Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu'à un

certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a

deux profils, l'un tourné vers le passé, l'autre tourné vers l'avenir, mais aussi

tragiques l'un que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils,

Cimourdain était le second ; seulement l'amer rictus de Lantenac était couvert d'ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait une

lueur d'aurore.

Cependant la Tourgue assiégée avait un répit.

Grâce à l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trêve

de vingt-quatre heures avait été convenue.

L'Imânus, du reste, était bien renseigné, et, par suite des réquisitions de

Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq

cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il

cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la forteresse

douze pièces de canon, six du côté de la tour, sur la lisière de la forêt, en

batterie enterrée, et six du côté du pont, sur le plateau, en batterie haute. Il

avait pu faire jouer la mine, et la brèche était ouverte au pied de la tour.

Ainsi, sitôt les vingt-quatre heures de trêve expirées, la lutte allait

s'engager dans les conditions que voici :

Sur le plateau et dans la forêt, on était quatre mille cinq cents.

Dans la tour, dix-neuf.

Les noms de ces dix-neuf assiégés peuvent être retrouvés par l'histoire

dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-être.

Pour commander à ces quatre mille cinq cents hommes qui étaient

presque une armée, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laissât faire

adjudant général. Gauvain avait refusé, et avait dit : « Quand Lantenac sera

pris, nous verrons. Je n'ai encore rien mérité. »

Ces grands commandements avec d'humbles grades étaient d'ailleurs

dans les mœurs républicaines. Bonaparte, plus tard, fut en même temps chef

d'escadron d'artillerie et général en chef de l'armée d'Italie.

La Tour-Gauvain avait une destinée étrange : un Gauvain l'attaquait, un

Gauvain la défendait. De là, une certaine réserve dans l'attaque, mais non

dans la défense, car M. de Lantenac était de ceux qui ne ménagent rien, et

d'ailleurs il avait surtout habité Versailles et n'avait aucune superstition pour

la Tourgue, qu'il connaissait à peine. Il était venu s'y réfugier, n'ayant plus

d'autre asile, voilà tout ; mais il l'eût démolie sans scrupule. Gauvain était

plus respectueux.

Le point faible de la forteresse était le pont ; mais dans la bibliothèque,

qui était sur le pont, il y avait les archives de la famille ; si l'assaut était

donné là, l'incendie du pont était inévitable ; il semblait à Gauvain que

brûler les archives, c'était attaquer ses pères. La Tourgue était le manoir de

famille des Gauvain ; c'est de cette tour que mouvaient tous leurs fiefs de Bretagne, de même que tous les fiefs de France mouvaient de la tour du

Louvre ; les souvenirs domestiques des Gauvain étaient là ; lui-même, il y

était né ; les fatalités tortueuses de la vie l'amenaient à attaquer, homme,

cette muraille vénérable qui l'avait protégé enfant. Serait-il impie envers

cette demeure jusqu'à la mettre en cendres ? Peut-être son propre berceau, à

lui Gauvain, était-il dans quelque coin du grenier de la bibliothèque.

Certaines réflexions sont des émotions. Gauvain, en présence de l'antique

maison de famille, se sentait ému. C'est pourquoi il avait épargné le pont. Il

s'était borné à rendre toute sortie ou toute évasion impossible par cette issue

et à tenir le pont en respect par une batterie, et il avait choisi pour l'attaque

le côté opposé. De là, la mine et la sape au pied de la tour.

Cimourdain l'avait laissé faire ; il se le reprochait ; car son âpreté fronçait

le sourcil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne voulait pas plus

l'indulgence pour les édifices que pour les hommes. Ménager un château,

c'était un commencement de clémence. Or la clémence était le côté faible de

Gauvain. Cimourdain, on le sait, le surveillait et l'arrêtait sur cette pente, à

ses yeux funeste. Pourtant lui-même, et en ne se l'avouant qu'avec une sorte

de colère, il n'avait pas revu la Tourgue sans un secret tressaillement ; il se

sentait attendri devant cette salle studieuse où étaient les premiers livres

qu'il eût fait lire à Gauvain ; il avait été curé du village voisin, Parigné ; il

avait, lui Cimourdain, habité les combles du châtelet du pont ; c'est dans la

bibliothèque qu'il tenait entre ses genoux le petit Gauvain épelant

l'alphabet ; c'est entre ces vieux quatre murs-là qu'il avait vu son élève bien-

aimé, le fils de son âme, grandir comme homme et croître comme esprit.

Cette bibliothèque, ce châtelet, ces murs pleins de ses bénédictions sur

l'enfant, allait-il les foudroyer et les brûler ? Il leur faisait grâce. Non sans

remords.

Il avait laissé Gauvain entamer le siège sur le point opposé. La Tourgue

avait son côté sauvage, la tour, et son côté civilisé, la bibliothèque.

Cimourdain avait permis à Gauvain de ne battre en brèche que le côté

sauvage.

Du reste, attaquée par un Gauvain, défendue par un Gauvain, cette vieille

demeure revenait, en pleine révolution française, à ses habitudes féodales.

Les guerres entre parents sont toute l'histoire du moyen âge ; les Étéocles et

les Polynices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans

Elseneur ce qu'Oreste a fait dans Argos 2.

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