Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 92 sur 103

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Quatrevingt-Treize

II - Gauvain pensif

II

 

Gauvain pensif 1

 

Sa rêverie était insondable.

Un changement à vue inouï venait de se faire.

Le marquis de Lantenac s'était transfiguré2.

Gauvain avait été témoin de cette transfiguration.

Jamais il n'aurait cru que de telles choses pussent résulter d'une

complication d'incidents, quels qu'ils fussent. Jamais il n'aurait, même en

rêve, imaginé qu'il pût arriver rien de pareil.

L'imprévu, cet on ne sait quoi de hautain qui joue avec l'homme, avait

saisi Gauvain et le tenait.

Gauvain avait devant lui l'impossible devenu réel, visible, palpable,

inévitable, inexorable.

Que pensait-il de cela, lui, Gauvain ?

Il ne s'agissait pas de tergiverser ; il fallait conclure.

Une question lui était posée ; il ne pouvait prendre la fuite devant elle.

Posée par qui ?

Par les événements.

Et pas seulement par les événements.

Car lorsque les événements, qui sont variables, nous font une question, la

justice, qui est immuable, nous somme de répondre.

Derrière le nuage, qui nous jette son ombre, il y a l'étoile, qui nous jette

sa clarté.

Nous ne pouvons pas plus nous soustraire à la clarté qu'à l'ombre.

Gauvain subissait un interrogatoire

Il comparaissait devant quelqu'un.

Devant quelqu'un de redoutable.

Sa conscience.

Gauvain sentait tout vaciller en lui. Ses résolutions les plus solides, ses

promesses les plus fermement faites, ses décisions les plus irrévocables,

tout cela chancelait dans les profondeurs de sa volonté.

Il y a des tremblements d'âme.

Plus il réfléchissait à ce qu'il venait de voir, plus il était bouleversé.

Gauvain, républicain, croyait être, et était, dans l'absolu. Un absolu

supérieur venait de se révéler.

Au-dessus de l'absolu révolutionnaire, il y a l'absolu humain.

Ce qui se passait ne pouvait être éludé ; le fait était grave ; Gauvain

faisait partie de ce fait ; il en était, il ne pouvait s'en retirer ; et, bien que

Cimourdain lui eût dit : – « Cela ne te regarde plus », – il sentait en lui

quelque chose comme ce qu'éprouve l'arbre au moment où on l'arrache de

sa racine.

Tout homme a une base ; un ébranlement à cette base cause un trouble

profond ; Gauvain sentait ce trouble.

Il pressait sa tête dans ses deux mains, comme pour en faire jaillir la

vérité. Préciser une telle situation n'était pas facile ; rien de plus malaisé ; il

avait devant lui de redoutables chiffres dont il fallait faire le total ; faire

l'addition de la destinée, quel vertige ! il l'essayait ; il tâchait de se rendre

compte ; il s'efforçait de rassembler ses idées, de discipliner les résistances

qu'il sentait en lui, et de récapituler les faits.

Il se les exposait à lui-même.

À qui n'est-il pas arrivé de se faire un rapport, et de s'interroger, dans une

circonstance suprême, sur l'itinéraire à suivre, soit pour avancer, soit pour

reculer ?

Gauvain venait d'assister à un prodige.

En même temps que le combat terrestre, il y avait eu un combat céleste.

Le combat du bien contre le mal.

Un cœur effrayant venait d'être vaincu.

Étant donné l'homme avec tout ce qui est mauvais en lui, la violence,

l'erreur, l'aveuglement, l'opiniâtreté malsaine, l'orgueil, l'égoïsme, Gauvain

venait de voir un miracle.

La victoire de l'humanité sur l'homme.

L'humanité avait vaincu l'inhumain.

Et par quel moyen ? de quelle façon ? comment avait-elle terrassé un

colosse de colère et de haine ? quelles armes avait-elle employées ? quelle

machine de guerre ? le berceau.

Un éblouissement venait de passer sur Gauvain. En pleine guerre sociale,

en pleine conflagration de toutes les inimitiés et de toutes les vengeances,

au moment le plus obscur et le plus furieux du tumulte, à l'heure où le crime

donnait toute sa flamme et la haine toutes ses ténèbres, à cet instant des

luttes où tout devient projectile, où la mêlée est si funèbre qu'on ne sait plus

où est le juste, où est l'honnête, où est le vrai ; brusquement, l'Inconnu,

l'avertisseur mystérieux des âmes, venait de faire resplendir, au-dessus des

clartés et des noirceurs humaines, la grande lueur éternelle.

Au-dessus du sombre duel entre le faux et le relatif, dans les profondeurs,

la face de la vérité avait tout à coup apparu.

Subitement la force des faibles était intervenue 3.

On avait vu trois pauvres êtres, à peine nés, inconscients, abandonnés,

orphelins, seuls, bégayants, souriants, ayant contre eux la guerre civile, le

talion 4, l'affreuse logique des représailles, le meurtre, le carnage, le

fratricide, la rage, la rancune, toutes les gorgones 5 6 , triompher ; on avait vu

l'avortement et la défaite d'un infâme incendie, chargé de commettre un

crime ; on avait vu les préméditations atroces déconcertées et déjouées ; on

avait vu l'antique férocité féodale, le vieux dédain inexorable, la prétendue

expérience des nécessités de la guerre, la raison d'État, tous les arrogants

partis pris de la vieillesse farouche, s'évanouir devant le bleu regard de ceux

qui n'ont pas vécu ; et c'est tout simple, car celui qui n'a pas vécu encore n'a

pas fait le mal, il est la justice, il est la vérité, il est la blancheur, et les

immenses anges du ciel sont dans les petits enfants.

Spectacle utile ; conseil ; leçon ; les combattants frénétiques de la guerre

sans merci avaient soudainement vu, en face de tous les forfaits, de tous les

attentats, de tous les fanatismes, de l'assassinat, de la vengeance attisant les

bûchers, de la mort arrivant une torche à la main, au-dessus de l'énorme

légion des crimes, se dresser cette toute-puissance, l'innocence.

Et l'innocence avait vaincu.

Et l'on pouvait dire : Non, la guerre civile n'existe pas, la barbarie n'existe

pas, la haine n'existe pas, le crime n'existe pas, les ténèbres n'existent pas ;

pour dissiper ces spectres, il suffit de cette aurore, l'enfance.

Jamais, dans aucun combat, Satan n'avait été plus visible, ni Dieu.

Ce combat avait eu pour arène une conscience.

La conscience de Lantenac.

Maintenant il recommençait, plus acharné et plus décisif encore peut-

être, dans une autre conscience.

La conscience de Gauvain.

Quel champ de bataille que l'homme !

Nous sommes livrés à ces dieux, à ces monstres, à ces géants, nos

pensées.

Souvent ces belligérants terribles foulent aux pieds notre âme.

Gauvain méditait.

Le marquis de Lantenac, cerné, bloqué, condamné, mis hors la loi, serré,

comme la bête dans le cirque, comme le clou dans la tenaille, enfermé dans

son gîte devenu sa prison, étreint de toutes parts par une muraille de fer et

de feu, était parvenu à se dérober. Il avait fait ce miracle d'échapper. Il avait

réussi ce chef-d'œuvre, le plus difficile de tous dans une telle guerre, la

fuite. Il avait repris possession de la forêt pour s'y retrancher, du pays pour

y combattre, de l'ombre pour y disparaître. Il était redevenu le redoutable

allant et venant, l'errant sinistre, le capitaine des invisibles, le chef des

hommes souterrains, le maître des bois. Gauvain avait la victoire, mais

Lantenac avait la liberté. Lantenac désormais avait la sécurité, la course

illimitée devant lui, le choix inépuisable des asiles. Il était insaisissable,

introuvable, inaccessible. Le lion avait été pris au piège, et il en était sorti.

Eh bien, il y était rentré.

Le marquis de Lantenac avait, volontairement, spontanément, de sa

pleine préférence, quitté la forêt, l'ombre, la sécurité, la liberté, pour rentrer

dans le plus effroyable péril, intrépidement, une première fois, Gauvain

l'avait vu, en se précipitant dans l'incendie au risque de s'y engouffrer, une

deuxième fois, en descendant cette échelle qui le rendait à ses ennemis, et

qui, échelle de sauvetage pour les autres, était pour lui échelle de perdition.

Et pourquoi avait-il fait cela ?

Pour sauver trois enfants.

Et maintenant qu'allait-on en faire de cet homme ?

Le guillotiner.

Ainsi, cet homme, pour trois enfants, les siens ? non ; de sa famille ?

non ; de sa caste ? non ; pour trois petits pauvres, les premiers venus, des

enfants trouvés, des inconnus, des déguenillés, des va-nu-pieds, ce

gentilhomme, ce prince, ce vieillard, sauvé, délivré, vainqueur, car l'évasion

est un triomphe, avait tout risqué, tout compromis, tout remis en question, et, hautainement, en même temps qu'il rendait les enfants, il avait apporté sa

tête, et cette tête, jusqu'alors terrible, maintenant auguste, il l'avait offerte.

Et qu'allait-on faire ?

L'accepter.

Le marquis de Lantenac avait eu le choix entre la vie d'autrui et la

sienne ; dans cette option superbe, il avait choisi sa mort.

Et on allait la lui accorder.

On allait le tuer.

Quel salaire de l'héroïsme !

Répondre à un acte généreux par un acte sauvage !

Donner ce dessous à la révolution !

Quel rapetissement pour la république !

Tandis que l'homme des préjugés et des servitudes, subitement

transformé, rentrait dans l'humanité, eux, les hommes de la délivrance et de

l'affranchissement, ils resteraient dans la guerre civile, dans la routine du

sang, dans le fratricide !

Et la haute loi divine de pardon, d'abnégation, de rédemption, de

sacrifice, existerait pour les combattants de l'erreur, et n'existerait pas pour

les soldats de la vérité !

Quoi ! ne pas lutter de magnanimité ! se résigner à cette défaite, étant les

plus forts, d'être les plus faibles, étant les victorieux, d'être les meurtriers, et

de faire dire qu'il y a, du côté de la monarchie, ceux qui sauvent les enfants,

et du côté de la république, ceux qui tuent les vieillards !

On verrait ce grand soldat, cet octogénaire puissant, ce combattant

désarmé, volé plutôt que pris, saisi en pleine bonne action, garrotté avec sa

permission, ayant encore au front la sueur d'un dévouement grandiose,

monter les marches de l'échafaud comme on monte les degrés d'une

apothéose ! Et l'on mettrait sous le couperet cette tête, autour de laquelle

voleraient suppliantes les trois âmes des petits anges sauvés ! et, devant ce

supplice infamant pour les bourreaux, on verrait le sourire sur la face de cet

homme, et sur la face de la république la rougeur !

Et cela s'accomplirait en présence de Gauvain, chef !

Et pouvant l'empêcher, il s'abstiendrait ! Et il se contenterait de ce congé

altier, – Cela ne te regarde plus ! – Et il ne se dirait point qu'en pareil cas,

abdication, c'est complicité ! Et il ne s'apercevrait pas que, dans une action

si énorme, entre celui qui fait et celui qui laisse faire, celui qui laisse faire

est le pire, étant le lâche !

Mais cette mort, ne l'avait-il pas promise ? lui, Gauvain, l'homme

clément, n'avait-il pas déclaré que Lantenac faisait exception à la clémence,

et qu'il livrerait Lantenac à Cimourdain ?

Cette tête, il la devait. Eh bien, il la payait. Voilà tout.

Mais était-ce bien la même tête ?

Jusqu'ici Gauvain n'avait vu dans Lantenac que le combattant barbare, le

fanatique de royauté et de féodalité, le massacreur de prisonniers, l'assassin

déchaîné par la guerre, l'homme sanglant. Cet homme-là, il ne le craignait

pas ; ce prescripteur, il le proscrirait ; cet implacable le trouverait

implacable. Rien de plus simple, le chemin était tracé et lugubrement facile

à suivre, tout était prévu, on tuera celui qui tue, on était dans la ligne droite

de l'horreur. Inopinément, cette ligne droite s'était rompue, un tournant

imprévu révélait un horizon nouveau, une métamorphose avait eu lieu. Un

Lantenac inattendu entrait en scène. Un héros sortait du monstre ; plus

qu'un héros, un homme. Plus qu'une âme, un cœur. Ce n'était plus un tueur

que Gauvain avait devant lui, mais un sauveur. Gauvain était terrassé par un

flot de clarté céleste. Lantenac venait de le frapper d'un coup de foudre de

bonté.

Et Lantenac transfiguré ne transfigurerait pas Gauvain ! Quoi ! ce coup

de lumière serait sans contrecoup ! L'homme du passé irait en avant, et

l'homme de l'avenir en arrière ! L'homme des barbaries et des superstitions

ouvrirait des ailes subites, et planerait, et regarderait ramper sous lui, dans

de la fange et dans de la nuit, l'homme de l'idéal ! Gauvain resterait à plat

ventre dans la vieille ornière féroce, tandis que Lantenac irait dans le

sublime courir les aventures !

Autre chose encore.

Et la famille !

Ce sang qu'il allait répandre – car le laisser verser, c'est le verser soi-

même, – est-ce que ce n'était pas son sang, à lui Gauvain ? Son grand-père

était mort, mais son grand-oncle vivait ; et ce grand-oncle, c'était le marquis

de Lan-tenac. Est-ce que celui des deux frères qui était dans le tombeau ne

se dresserait pas pour empêcher l'autre d'y entrer ? Est-ce qu'il n'ordonnerait

pas à son petit-fils de respecter désormais cette couronne de cheveux

blancs, sœur de sa propre auréole ? Est-ce qu'il n'y avait pas là, entre

Gauvain et Lantenac, le regard indigné d'un spectre ?

Est-ce donc que la révolution avait pour but de dénaturer l'homme ? Est-

ce pour briser la famille, est-ce pour étouffer l'humanité, qu'elle était faite ? Loin de là. C'est pour affirmer ces réalités suprêmes, et non pour les nier,

que 89 avait surgi. Renverser les bastilles, c'est délivrer l'humanité ; abolir

la féodalité, c'est fonder la famille. L'auteur étant le point de départ de

l'autorité, et l'autorité étant incluse dans l'auteur, il n'y a point d'autre

autorité que la paternité ; de là la légitimité de la reine-abeille qui crée son

peuple, et qui, étant mère, est reine ; de là l'absurdité du roi-homme, qui,

n'étant pas le père, ne peut être le maître ; de là la suppression du roi ; de là

la république. Qu'est-ce que tout cela ? C'est la famille, c'est l'humanité,

c'est la révolution. La révolution, c'est l'avènement des peuples, et au fond,

le Peuple, c'est l'Homme.

Il s'agissait de savoir si, quand Lantenac venait de rentrer dans

l'humanité, Gauvain allait, lui, rentrer dans la famille.

Il s'agissait de savoir si l'oncle et le neveu allaient se rejoindre dans la

lumière supérieure, ou bien si à un progrès de l'oncle répondrait un recul du

neveu.

La question, dans ce débat pathétique de Gauvain avec sa conscience,

arrivait à se poser ainsi, et la solution semblait se dégager d'elle-même :

sauver Lantenac.

Oui, mais la France ?

Ici le vertigineux problème changeait de face brusquement.

Quoi ! la France était aux abois ! la France était livrée, ouverte,

démantelée ! elle n'avait plus de fossé, l'Allemagne passait le Rhin ; elle

n'avait plus de muraille, l'Italie enjambait les Alpes et l'Espagne les

Pyrénées. Il lui restait le grand abîme, l'Océan. Elle avait pour elle le

gouffre. Elle pouvait s'y adosser, et, géante, appuyée à toute la mer,

combattre toute la terre. Situation, après tout, inexpugnable. Eh bien non,

cette situation allait lui manquer. Cet Océan n'était plus à elle. Dans cet

Océan, il y avait l'Angleterre. L'Angleterre, il est vrai, ne savait comment

passer. Eh bien, un homme allait lui jeter le pont, un homme allait lui tendre

la main, un homme allait dire à Pitt, à Craig, à Cornwallis, à Dundas 7, aux

pirates : venez ! un homme allait crier : Angleterre, prends la France ! Et cet

homme était le marquis de Lantenac.

Cet homme, on le tenait. Après trois mois de chasse, de poursuite,

d'acharnement, on l'avait enfin saisi. La main de la révolution venait de

s'abattre sur le maudit ; le poing crispé de 93 avait pris le meurtrier royaliste

au collet ; par un de ces effets de la préméditation mystérieuse qui se mêle

d'en haut aux choses humaines, c'était dans son propre cachot de famille que ce parricide attendait maintenant son châtiment ; l'homme féodal était

dans l'oubliette féodale ; les pierres de son château se dressaient contre lui

et se fermaient sur lui, et celui qui voulait livrer son pays était livré par sa

maison. Dieu avait visiblement édifié tout cela ; l'heure juste avait sonné ; la

révolution avait fait prisonnier cet ennemi public ; il ne pouvait plus

combattre, il ne pouvait plus lutter, il ne pouvait plus nuire ; dans cette

Vendée où il y avait tant de bras, il était le seul cerveau ; lui fini, la guerre

civile était finie ; on l'avait ; dénouement tragique et heureux ; après tant de

massacres et de carnages, il était là, l'homme qui avait tué, et c'était son tour

de mourir.

Et il se trouverait quelqu'un pour le sauver !

Cimourdain, c'est-à-dire 93, tenait Lantenac, c'est-à-dire la monarchie, et

il se trouverait quelqu'un pour ôter de cette serre de bronze cette proie !

Lantenac, l'homme en qui se concentrait cette gerbe de fléaux qu'on nomme

le passé, le marquis de Lantenac était dans la tombe, la lourde porte

éternelle s'était refermée sur lui, et quelqu'un viendrait, du dehors, tirer le

verrou ! ce malfaiteur social était mort, et avec lui la révolte, la lutte

fratricide, la guerre bestiale, et quelqu'un le ressusciterait !

Oh ! comme cette tête de mort rirait !

Comme ce spectre dirait : c'est bon, me voilà vivant, imbéciles !

Comme il se remettrait à son œuvre hideuse ! comme Lantenac se

replongerait, implacable et joyeux, dans le gouffre de haine et de guerre !

comme on reverrait, dès le lendemain, les maisons brûlées, les prisonniers

massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées !

Et après tout, cette action qui fascinait Gauvain, Gauvain ne se

l'exagérait-il pas ?

Trois enfants étaient perdus ; Lantenac les avait sauvés.

Mais qui donc les avait perdus ?

N'était-ce pas Lantenac ?

Qui avait mis ces berceaux dans cet incendie ?

N'était-ce pas l'Imânus ?

Qu'était-ce que l'Imânus ?

Le lieutenant du marquis.

Le responsable, c'est le chef.

Donc l'incendiaire et l'assassin, c'était Lantenac.

Qu'avait-il donc fait de si admirable ?

Il n'avait point persisté, rien de plus.

Après avoir construit le crime, il avait reculé devant. Il s'était fait horreur

à lui-même. Le cri de la mère avait réveillé en lui ce fond de vieille pitié

humaine, sorte de dépôt de la vie universelle, qui est dans toutes les âmes,

même les plus fatales. À ce cri, il était revenu sur ses pas. De la nuit où il

s'enfonçait, il avait rétrogradé vers le jour. Après avoir fait le crime, il

l'avait défait. Tout son mérite était ceci : n'avoir pas été un monstre jusqu'au

bout.

Et pour si peu, lui rendre tout ! lui rendre l'espace, les champs, les

plaines, l'air, le jour, lui rendre la forêt dont il userait pour le banditisme, lui

rendre la liberté dont il userait pour la servitude, lui rendre la vie dont il

userait pour la mort !

Quant à essayer de s'entendre avec lui, quant à vouloir traiter avec cette

âme altière, quant à lui proposer sa délivrance sous condition, quant à lui

demander s'il consentirait, moyennant la vie sauve, à s'abstenir désormais

de toute hostilité et de toute révolte ; quelle faute ce serait qu'une telle offre,

quel avantage on lui donnerait, à quel dédain on se heurterait, comme il

souffletterait la question par la réponse ! comme il dirait : Gardez les hontes

pour vous. Tuez-moi !

Rien à faire en effet avec cet homme, que le tuer ou le délivrer. Cet

homme était à pic. Il était toujours prêt à s'envoler ou à se sacrifier ; il était

à lui-même son aigle et son précipice. Âme étrange.

Le tuer ? quelle anxiété ! le délivrer ? quelle responsabilité !

Lantenac sauvé, tout serait à recommencer avec la Vendée comme avec

l'hydre tant que la tête n'est pas coupée. En un clin d'œil, et avec une course

de météore, toute la flamme, éteinte par la disparition de cet homme, se

rallumerait. Lantenac ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait point réalisé ce

plan exécrable, poser, comme un couvercle de tombe, la monarchie sur la

république et l'Angleterre sur la France. Sauver Lantenac, c'était sacrifier la

France ; la vie de Lantenac, c'était la mort d'une foule d'êtres innocents,

hommes, femmes, enfants, repris par la guerre domestique ; c'était le

débarquement des Anglais, le recul de la révolution, les villes saccagées, le

peuple déchiré, la Bretagne sanglante, la proie rendue à la griffe. Et

Gauvain, au milieu de toutes sortes de lueurs incertaines et de clartés en

sens contraires, voyait vaguement s'ébaucher dans sa rêverie et se poser

devant lui ce problème : la mise en liberté du tigre.

Et puis, la question reparaissait sous son premier aspect ; la pierre de

Sisyphe, qui n'est pas autre chose que la querelle de l'homme avec lui-même, retombait : Lantenac, était-ce donc le tigre ?

Peut-être l'avait-il été ; mais l'était-il encore ? Gauvain subissait ces

spirales vertigineuses de l'esprit revenant sur lui-même, qui font la pensée

pareille à la couleuvre. Décidément, même après examen, pouvait-on nier le

dévouement de Lantenac, son abnégation stoïque, son désintéressément

superbe ? Quoi ! en présence de toutes les gueules de la guerre civile

ouvertes, attester l'humanité ! quoi ! dans le conflit des vérités inférieures,

apporter la vérité supérieure ! quoi ! prouver qu'au-dessus des royautés, au-

dessus des révolutions, au-dessus des questions terrestres, il y a l'immense

attendrissement de l'âme humaine, la protection due aux faibles par les

forts, le salut dû à ceux qui sont perdus par ceux qui sont sauvés, la

paternité due à tous les enfants par tous les vieillards ! Prouver ces choses

magnifiques, et les prouver par le don de sa tête ! quoi, être un général et

renoncer à la stratégie, à la bataille, à la revanche ! quoi, être un royaliste,

prendre une balance, mettre dans un plateau le roi de France, une monarchie

de quinze siècles, les vieilles lois à rétablir, l'antique société à restaurer, et

dans l'autre, trois petits paysans quelconques, et trouver le roi, le trône, le

sceptre et les quinze siècles de monarchie légers, pesés à ce poids de trois

innocences ! quoi ! tout cela ne serait rien ! quoi ! celui qui a fait cela

resterait le tigre et devrait être traité en bête fauve ! non ! non ! non ! ce

n'était pas un monstre l'homme qui venait d'illuminer de la clarté d'une

action divine le précipice des guerres civiles ! le porte-glaive s'était

métamorphosé en porte-lumière. L'infernal Satan était redevenu le Lucifer

céleste. Lantenac s'était racheté de toutes ses barbaries par un acte de

sacrifice ; en se perdant matériellement il s'était sauvé moralement ; il s'était

refait innocent ; il avait signé sa propre grâce. Est-ce que le droit de se

pardonner à soi-même n'existe pas ? Désormais il était vénérable.

Lantenac venait d'être extraordinaire. C'était maintenant le tour de

Gauvain.

Gauvain était chargé de lui donner la réplique.

La lutte des passions bonnes et des passions mauvaises faisait en ce

moment sur le monde le chaos ; Lantenac, dominant ce chaos, venait d'en

dégager l'humanité ; c'était à Gauvain maintenant d'en dégager la famille.

Qu'allait-il faire ?

Gauvain allait-il tromper la confiance de Dieu ?

Non. Et il balbutiait en lui-même : – Sauvons Lantenac.

Alors c'est bien. Va, fais les affaires des Anglais. Déserte. Passe à

l'ennemi. Sauve Lantenac et trahis la France.

Et il frémissait.

Ta solution n'en est pas une, ô songeur ! – Gauvain voyait dans l'ombre le

sinistre sourire du sphinx.

Cette situation était une sorte de carrefour redoutable où les vérités

combattantes venaient aboutir et se confronter, et où se regardaient fixement

les trois idées suprêmes de l'homme, l'humanité, la famille, la patrie.

Chacune de ces voix prenait à son tour la parole, et chacune à son tour

disait vrai. Comment choisir ? chacune à son tour semblait trouver le joint

de sagesse et de justice, et disait : Fais cela. Était-ce cela qu'il fallait faire ?

Oui. Non. Le raisonnement disait une chose ; le sentiment en disait une

autre ; les deux conseils étaient contraires. Le raisonnement n'est que la

raison ; le sentiment est souvent la conscience ; l'un vient de l'homme,

l'autre de plus haut.

C'est ce qui fait que le sentiment a moins de clarté et plus de puissance.

Quelle force pourtant dans la raison sévère !

Gauvain hésitait.

Perplexités farouches.

Deux abîmes s'ouvraient devant Gauvain. Perdre le marquis ? ou le

sauver ? Il fallait se précipiter dans l'un ou dans l'autre.

Lequel de ces deux gouffres était le devoir ?

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