Quatrevingt-Treize

Victor Hugo · Chapitre 78 sur 103

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Quatrevingt-Treize

VI - Situation

VI

 

 

Situation

 

Le moment était venu.

L'inexorable tenait l'impitoyable.

Cimourdain avait Lantenac dans sa main.

Le vieux royaliste rebelle était pris au gîte ; évidemment il ne pouvait

échapper ; et Cimourdain entendait que le marquis fût décapité chez lui, sur

place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la demeure

féodale vît tomber la tête de l'homme féodal, et que l'exemple fût

mémorable.

C'est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient

de la voir en route.

Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée ; tuer la Vendée c'était sauver la

France. Cimourdain n'hésitait pas. Cet homme était à l'aise dans la férocité

du devoir.

Le marquis semblait perdu ; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais

il était inquiet d'un autre côté. La lutte serait certainement affreuse ;

Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être ; il y avait du soldat

dans ce jeune chef ; il était homme à se jeter dans ce pugilat ; pourvu qu'il

n'y fût pas tué ? Gauvain ! son enfant ! l'unique affection qu'il eût sur la

terre ! Gauvain avait eu du bonheur jusque-là, mais le bonheur se lasse.

Cimourdain tremblait. Sa destinée avait cela d'étrange qu'il était entre deux

Gauvain, l'un dont il voulait la mort, l'autre dont il voulait la vie.

Le coup de canon qui avait secoué Georgette dans son berceau et appelé

la mère du fond des solitudes n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet

d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de barreaux

de fer qui masquait et fermait la grande meurtrière du premier étage de la

tour. Les assiégés n'avaient pas eu le temps de réparer cette avarie.

Les assiégés s'étaient vantés. Ils avaient très peu de munitions. Leur

situation, insistons-y, était plus critique encore que les assiégeants ne le

supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait sauter la

Tourgue, eux et l'ennemi dedans ; c'était leur rêve ; mais toutes leurs

réserves étaient épuisées. À peine avaient-ils trente coups à tirer par

homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu

de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un

feu continu ; mais combien de temps durerait ce feu ? Il fallait à la fois le

nourrir et le ménager. Là était la difficulté. Heureusement – bonheur

sinistre – la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche ; au

sabre et au poignard. On se colletterait plus qu'on ne se fusillerait. On se

hacherait ; c'était là leur espérance.

L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basse où

aboutissait le trou de brèche, était la retirade, cette barricade savamment

construite par Lantenac, qui obstruait l'entrée. En arrière de la retirade, une

longue table était couverte d'armes chargées, tromblons, carabines et

mousquetons, et de sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser

pour faire sauter la tour le cachot-crypte des oubliettes qui communiquait

avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau. Au-

dessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à laquelle

on n'arrivait que par une vis-de-Saint-Gilles très étroite ; cette chambre,

meublée, comme la salle basse, d'une table couverte d'armes toutes prêtes et

sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, était éclairée par la grande

meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage ; au-dessus de cette

chambre, l'escalier en spirale menait à la chambre ronde du second étage où

était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet. Cette chambre du second

s'appelait indistinctement la chambre de la porte de fer ou la chambre des

miroirs, à cause de beaucoup de petits miroirs, accrochés à cru sur la pierre

nue à de vieux clous rouillés, bizarre recherche mêlée à la sauvagerie. Les

chambres d'en haut ne pouvant être utilement défendues, cette chambre des

miroirs était ce que Mannesson-Mallet, le législateur des places fortes,

appelle « le dernier poste où les assiégés font une capitulation ». Il

s'agissait, nous l'avons dit déjà, d'empêcher les assiégeants d'arriver là.

Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières ;

pourtant une torche y brûlait. Cette torche, plantée dans une torchère de fer

pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par l'Imânus qui avait

placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles.

Au fond de la salle basse, sur un long tréteau, il y avait à manger, comme

dans une caverne homérique ; de grands plats de riz, du fur, qui est une

bouillie de blé noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau, des

rondeaux de houichepote, pâte de farine et de fruits cuits à l'eau, de la

badrée, des pots de cidre. Buvait et mangeait qui voulait.

Le coup de canon les mit tous en arrêt. On n'avait plus qu'une demi-heure

devant soi.

L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants.

Lantenac avait commandé de ne pas tirer et de les laisser arriver. Il avait

dit : – Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que

dedans. Dedans, l'égalité se refait.

Et il avait ajouté en riant : – Égalité, Fraternité.

Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement,

l'Imânus, avec sa trompe, avertirait.

Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des

escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur rosaire.

La situation se précisait, et était ceci :

Pour les assaillants, une brèche à gravir, une barricade à forcer, trois

salles superposées à prendre de haute lutte, l'une après l'autre, deux

escaliers tournants à emporter marche par marche, sous une nuée de

mitraille ; pour les assiégés, mourir.

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