San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard - Fleuve noir - 2010: Bloc de notas

Chapitre I

1

4

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOIR

Le mandarin (cuirassé) éclata de rire.

-

Que me chantez-vous là! Vérifiez donc, vous, Herbert!

Tandis que le second assistant prenait la place de son coéquipier à l’oeilleton du périscope, il se laissa enfiler ses gants par la jolie rousse qui lui coulait des regards salaces. Il se dit qu’un de ces jours, il devrait passer cette gosse à la casserole. En vieillissant, il devenait paresseux et avait une fâcheuse tendance à remplacer l’étreinte classique par la fellation, beaucoup moins contraignante.

-

Alors? jeta-t-il au second assistant.

Ce dernier, un blond tirant sur le blanc, continua d’examiner « la chose » avant de répondre.

I

I

releva enfin la tête et déclara catégoriquement:

-

C’est bien la tour Eiffel, monsieur le professeur, et il neige!

CHAPITRE PREMIER

De très bonne qualité, n ‘ayant encore jamais servi; adaptable sur n ‘importe quel roman, même littéraire. Peut se lire à deux mains car il ne contient aucune scène dégueulasse.

L’officier de police, en bras de chemise, qui m’interviewe au Kennedy Airport est un brave vieux juif de Brooklyn, blanchi sous le harnois. Il a un nez qui ravirait un caricaturiste facho, les dents écartées et des lunettes cerclées d’or. Il examine mon passeport comme si c’était un pot de rillettes du Mans que je lui propose à bas prix.

Puis il me demande les raisons qui m’amènent aux Página 6

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

U.S.A.

- Touriste! réponds-je avec une laconicité de bon ton.

J’ai mon second passeport, c’est-à-dire celui où à la rubrique « Profession », il est marqué « Homme de Lettres » au lieu de « Commissaire de Police », car les Ricains sont sceptibles. Ils n’aiment pas les gens qui emportent leur nougat à Montélimar, non plus que ceux qui, à l’instar de Jean-Marie Le Pen, débarquent chez eux avec un feu dans l’attaché-case.

- Et vous pensez rester ici longtemps? s’informe le flicard des frontières.

CIRCULEZ! Y A RIEN À VO1R

-

Une semaine environ.

-

Ça veut dire quoi « heumeu di laiteurs »? demande cet esprit curieux.

-

Homme de lettres signifie que j’écris des livres.

-

Au poil! affabulise mon terlocuteur. Ils sont traduits en américain?

-

Quelques-uns, mais on ne les délivre que sur ordonnance médicale, tant ils sont explosifs!

I

l

se gondole et agrafe à mon passeport un visa de séjour.

-

Bye!

Ensuite, on méandre à travers des bâtiments jaunassous jusqu’à la salle des bagages. J’ai pris ma grosse Vuitton de bois qui, vide, est plus lourde qu’une pleine en toile. Je la traîne jusqu’à la sortie. Et c’est alors que deux mecs m’abordent un gros Noir avec une casquette de chauffeur, et un grand mince au long nez, qui ressemble à un pélican lassé d’un long voyage. Le Noir me demande en français des îles

-

C’est toi, Antonio?

-

Complètement.

-

O.K., mec! O.K.!

I

l

me décerne ce magnifique rire qui fait la fortune de Banania et chope ma valoche. Se met à la coltiner comme s’il s’agissait d’un sachet géant de chips au curry.

Je suis le tandem sans même poser une question. On se dirige alors en direction d’une énorme limousine noire d’au moins dix mètres de long, dont les vitres teintées ne laissent rien deviner de l’intérieur. Ces carrosses-là, tu ne les trouves qu’aux States où l’on a des goûts simples. Un vrai navire de croisière.

T’as pas intérêt à disputer le rallye de Monte-Carlo avec, vu que pour la tenue de route, une cave à liqueurs sur roulettes lui ferait la pige. Mais pour les déplacements en ville et les petits trajets polissons au Bois, c’est plus confortable que le salon de ~me Rosine Bernard, dite Sarah Página 7

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOi

R

17

Bernhardt. Deux copieux fauteuils recouverts de velours rouge ayant en face d’eux une banquette du même tapissier. Un bar d’acajou surmonté d’un poste télé.

Le téléphone et puis une chiée d’autres combines que j’ai pas à te décrire, la bagnole n’étant pas àvendre.

Le Noir me tient la porte ouverte et je m’installe. Le pélican prend place sur la banquette. On nous ferme. Décarrade mollasse qui me fait évoquer, non sans nostalgie, ma Maserati.

Le pélican ouvre le bar.

-

Bourbon, champagne, scotch? énumère-t-il en ricain.

-

Bourbon! décidé-je, histoire de me mettre dans le bain.

I

l

m’en sert un bien tassé, dose grand convalescent. N’ensuite de quoi il tape un numéro sur la margelle du bigophone. Quand on décroche, il baragouine un mot que je pige pas. Puis un second et, sans plus se casser le tronc, me tend le combinoche.

-

Heureux de te souhaiter la bienvenue, grand perdreau! me lance une voix pâlichonne, mais que je reconnais. J’aurais été heureux d’aller t’accueillir moi-même, mais je ne tiens plus sur mes fumerons!

« Ses fumerons! » Un mot de chez nous! Qui signifie « les jambes ». Je sens se resserrer les liens un peu maçonniques qui m’attachent au pays de mes aïeux.

-

Y a pas de mal, Marcus! Je suis traité comme si j’étais le gouverneur de l’Etat.

-

Manquerait plus que ça. Dis à Duvalier qu’il remue un peu son accélérateur, j’ai hâte de te faire la bise.